CHAPITRE V
l'attitude db l'église a l'égard de la civilisation en général
Si la nature de notre Églîse et le rôle qui en ressort expliquent son attitude à Tégard des religions dissidentes, à l'égard des morales qui se rattachent à ces religions ou qui prétendent se détacher de toute religion, ils expliquent aussi l'attitude de l'Église à l'égard de la civilisation et de ses manifestations diverses.
Avant d'aborder le détail, il n'est pas inopportun de jeter un coup d'œil d'ensemble, et de dire comment la civilisation en général et l'Église telle qu'elle est peuvent engager leurs relations; quels accords sont possibles entre elles, et quels antagonismes à prévoir.
La question est intéressante, et elle est importante à un point qu'il n'est pas besoin de souligner.
La civilisation, au sens le plus élevé du mol, pour rait se définir : un état suffisamment avancé d'humanité, en comprenant que ce terme, humanitéy en même temps qu'il exprime une réalité positive, évoque aussi un idéal, à savoir ce que l'homme
doit s'efforcer de devenir pour répondre à sa destinée sur la terre.
Peut-être, élargir ainsi le sens du mot paraît-il à certains une violence au dictionnaire. En tout cas, le contenu évoqué aux yeux de tous par le mot civilisation est celui-ci : Une suffisante organisation politique ; un état quelque peu avancé des sciences, des arts, de l'industrie, du commerce, des finances; un trésor littéraire et philosophique ; une élite constituée donnant le branle au progrès.
Et nous demandons quelle attitude peut prendre 1 Église, quelle attitude elle prend à l'égard de ces choses.
A vrai dire, une telle question doit nous paraître élucidée d'avance. Nous n'avons qu'à nous souvenir.
Nous avons défini l'Eglise une synthèse deFhomme et de Dieu, par le Christ et par l'Esprit du Christ, en vue des destinées surnaturelles. Or, une synthèse de l'homme et de Dieu doit comprendre tout l'homme, comme elle comprend tout Dieu.
Bien des fois déjà nous y avons insisté, rien de ce qui est de l'homme n'est étranger, en droit ou en fait, à la religion authentique. On ne nous désincarné pas : c'est Dieu, qui s'incarne. On ne nous désintéresse pas : c'est Dieu, qui s'intéresse, qui veut bien s'intéresser à la vie humaine. Ayant trouvé bon de fonder celte vie, il trouve bon de l'actionner et de la pousser à fond; car faire, pour Dieu, c'est achever, ce qui n'est pas achevé n'étant pas fait vraiment, n'étant donc pas divinement fait.
La différence, entre le début et la poursuite ou la fin de cette œuvre, c'est que Dieu, qui nous a faits
sans nous, ne nous achève pas sans nous. Il a fait de nouSj en même temps que des êtres, des causes; en même temps que des créatures, des créateurs. Une fait pas la civilisation ; il veut que nous la fassions. Il la fait avec nous en tant que lié à notre vie par sa présence universelle et par le lien religieux. L'Église, qui est la société issue de ce lien, ne peut donc être, en la personne de ceux qui la représentent vraiment, que favorable à Toeuvre.
D'où viendraient donc, ou plutôt d'où viennent, puisqu'il y en a, les difficultés entre l'Église et telles ou telles prétentions civilisatrices?
Elles peuvent venir de deux parts. Ou bien les éléments de la civilisation proposée ne sont pas mis dans leur ordre vrai. Ou bien cet ordre humain est coupé de ses communications avec le divin, qui doit être sa loi et sa fm toute dernière, étant sa source.
On soupçonne tout [ ce qui peut s'élever ici de conflits.
La vie humaine est une harmonie. Chaque élément, précieux en soi tant qu'on voudra, n'est précieux au total que s'il reste à son rang, dominant ce qu'il doit dominer, mais aussi se subordonnant à ce qui lui est supérieur, ne faisant pas marcher en queue la tête du serpent, ni la queue en tête.
Les civilisations matérielles qui négligent la culture de l'esprit n'ont pas l'approbation des esprits élevés, elles ne peuvent briguer l'approbation de l'Église. Les civilisations scientifiques, littéraires, artistiques qui négligent la morale, ne peuvent que moins encore l'espérer; carde telles civilisations,
l'église. — T. II. 9
prétendant avancer et avançant en efft t, sans que ce soit dans le droit chemin, divergent davantage, et elles sont mieux armées pour le mal.
Mieux vaut, aux yeux de TÉglise, le bédouin sans culture, mais loyal et de bonnes mœurs, que le gros industriel exploiteur ou le forban de lettres.
La bohème romantique n'a pas ses préférences non plus, ni davantage le naturalisme éhonté, ni le sensualisme subtil qui pourrait mettre en épigraphe à ses livres ce que quelqu'un m'affirme avoir vu sur un en-tête de lettres : Inconduite et discrétion.
On le disait, certain jour, à l'Académie ^ l'Église, dùt-elle passer pour béotienne, n'approuve pas la pure littérature dilettante, dont la pureté signifie simplement marivaudage dangereux au premier degré et corruption au deuxième. Le troisième, qui vient vite, signifie déliquescence, énervement de l'esprit public, faiblesse sociale et rétrogradation par l'un ou l'autre des chemins qui s'ouvrent promptement aux sociétés corrompues ; en un mot, barbarie, ce qui justifie l'opposition de début d'une prévoyance vraiment maternelle.
Enfin surtout, — il convient de dire surtout, parce que c'est à cela que se rattache, fût-ce par des fils cachés, tout le reste — notre Église ne veut pas que la civilisation humaine, quelque parfaite qu'elle soit aujourd'hui, compromette demain et se rende inutile pour aujourd'hui même, à l'égard de Yunique nécessaire, en rompant ses attaches divines.
Négliger Dieu, c'est en effet, pour elle, se renfermer dans le notoirement insuffisant ; c'est retourner
1. Discours de M. le comte de Mun, en réponse au discours de réceplion de M. de Régnier.
à ce néant de l'homme qu'elle avait voulu guérir, en raccordant notre petite vie, par Celui qui Ta assumée toute, le Christ, à Celui qui la peut grandir, grand lui-même ; qui la peut fortifier, lui, Maître de ce qui nous opprime et nous tue; sanctifier, lui, Esprit de sainteté ; délivrer, lui, liberté que notre esclavage de tout jalouse et appelle; éterniser, lui éternel, et remplir, lui plénitude infinie et infiniment aimante, de tout ce qui manque à l'être inassouvi qui est son fils.
Fuir ainsi le salut divin proposé à la vie misérable et mortelle ; refuser la rédemption; s'hypnotiser sur ce qui passe, s'y murer et comme fermer sur soi la pierre du sépulcre, afin de se développer, soi-disant, dans l'espace que la mort différée laisse au cadavre encore vivant où elle travaille, c'est une façon de civilisation qui laisse mélancolique le penseur, quand il s'accoude sur la stèle où sont inscrites pour la mort les ambitions humaines ; quand il regarde de haut l'empressement exténué de cette course à l'abîme où les concurrents, avec leurs numéros sur le dos — j'entends leurs titres et leurs fastes — se succèdent en théories lamentables et bruyantes.
Notre Eglise, que la mélancolie ne retient pas, pressée qu'elle est d'agir et de sauver, ne s'attriste pas seulement de cette altitude-là, elle s'en irrite. Elle n'y voit plus, comme tout à l'heure, la rétrogradation relative qui fait quitter les sommets de la vie temporelle pour les régions inférieures de cette vie : elle y voit la rétrogradation absolue qui ramène au néant la créature portée vers l'infini par une adoption divine.
C'est là, remarquons-le bien, ce qu'il faut voir dans cette fameuse déclaration du Syllahus qui s'oppose à ce qu'on dise : L'Église peut se composer avec la cwilisation moderne.
Par ce mot : cwilisation moderne y nous savons bien ce qu'on voulait dire, sous Pie IX, et nous savons aussi ce que certains voudraient dire aujourd'hui. La civilisation moderne, c'est ce que d'autres appellent la société laïque, et, chez les pires d'entre eux, c'est la guerre àl'Église, par conséquent l'impossibilité pour celle-ci de composer; mais pour les meilleurs — je dis dans ce groupe-là — c'est encore, à l'égard de l'Église, la négation de son travail; car c'est premièrement une opposition à des règles individuelles, familiales ou sociales dont elle se constitue la gardienne, les croyant indispensables au salut de l'homme, et deuxièmement, c'est une opposition, par cela seul que c'est un refus ou un dédain relativement à l'orientation supérieure de la vie.
On voudrait se passer de Dieu ; s'organiser sans lui ; se mettre à l'aise au milieu de préoccupations et d'objets où il ne serait pour rien ; régir les vies individuelles, les familles, les corporations, les cités et les groupes internationaux avec des principes opposés aux siens ou ignorants des siens, et ensuite, par une condescendance dédaigneuse, en faveur de la paix et des bons rapports avec ceux qui y croient, on voudrait bien l'inviter à sa table. Bien entendu en lui marquant exactement sa place : la dernière.
On ferait présider le banquet par un chef politique ; on mettrait à sa droite un banquier, à sa
gauche un journaliste, tout autour des acteurs, des chimistes, des généraux, des romanciers, des industriels, des peintres, et, tout au bout, si ce n'est serviette en main pour aider au service. Dieu, qui ferait ainsi preuve de bonne humeur et se concilierait la civilisation moderne.
Mais non! ni Dieu, ni l'Église pour Dieu, ne s'arrangent d'une telle conciliation.
Dieu veut être ce qu'il est; l'Église veut qu'il le soit. Et quand on est ce qu'est Dieu, on a droit non seulement à la première place, mais, d'une certaine façon, à toute la place, et c'est soi, Dieu, qui invite les humains.
Oh! ne voyons pas là un orgueil transcendant. Dieu n'est pas orgueilleux, lui qui, dans la personne de son Christ, a frôlé de son épaule meurtrie les ruelles basses de Jérusalem et accepté le supplice des esclaves! Mais cet humble Infini veut une place qui lui permette de jouer son rôle. Ce n'est pas lui, qui en a besoin ; c'est nous, qui ne sommes rien, s'il n'est tout.
Dieu à la seconde place, et surtout à la dernière, nous devient inutile. Le subordonner à quelque chose, c'est le supprimer en le blasphémant, parce que l'utilité de Dieu, c'est de donner la loi, comme il a donné l'être, et de procurer ainsi Taboutissement. S'il vient une fois la vie organisée sans lui, poussée vers d'autres fins toutes terrestres, sinon infernales, engagée dans les chemins de toute chair, qui aboutissent à la mort à travers l'illusion, à quoi servira-t-il?
Il ne pourrait que suivre le train de cette marche folle. Et conçoit-on le Créateur aidant sa créature à
se perdre ? Quand elle a renfermé sa vie dans le néant de toute réalité sans Dieu, voit-on Dieu survenant pour lui dire : C'est bien; dans ton néant accepté, moi, l'Etre, je serai ton complice et ton serviteur ?
Cette conception, si Tony réfléchit, est satanique. C'est le péché de Lucifer, qui veut se substituer à l'Éternel et qui, non content de dire : Je ne servirai pas ! voudrait ajouter encore : Que Dieu serve î
Plus grave sera le conflit, est-il besoin de l'ajouter, si à ce faux libéralisme, qui est déjà une révolte, on ajoute l'hostilité déclarée, et si la civilisation que l'on décrète est pour une forte part une atteinte à ce que représente l'Église.
Si la « science » se présente comme une antithèse du dogme; la « philosophie » comme un mépris de toutes nos positions doctrinales ; la morale « positivey) comme une ignorance du bien; les « affaires » comme l'injustice et l'usure systématisées ; la « politique » comme un anticléricalisme et la « littéra^ ture » comme une médisance continue à l'égard de tout ce qui est religieux, que dirons-nous, chrétiens, d'une pareille civilisation?
Nous en dirons ce que nos pères disaient du paganisme courroucé ou ricaneur : nous l'appellerons diabolique. Et nous ajouterons bien, comme Lactance, comme Basile, comme Augustin, que le diable peut servir, Dieu étant plus fort que lui et l'obligeant à tirer le véhicule même lorsqu'il ronge le mors. Mais cette civilisation en elle-même, pour autant qu'elle méprise Dieu et qu'elle persécute son œuvre, nous en serons les barbares, comme saint
SON ATÏiTUÛË A L'EGARD DE CE MONDE. 151
Paul consentait à l'être pour embrasser la folie de la croix.
Toujours est-il que ce qui est condamné ainsi, ce n'est pas, au vrai, la civilisation, mais sa contrefaçon ou son arrêt. Contrefaçon, si Ton combat des vérités et des biens par le moyen d'erreurs et de vices; arrêt, si l'on propose des vérités partielles qu'on prétend suffisantes, des biens caducs dont on veut se contenter.
Barbarie civilisée : c'est le mot qu'emploierait l'Église pour caractériser ces deux cas.
Une fois compris ce que c'est que l'Église, cette attitude de sa part doit sembler toute naturelle.
Ce qui le sera encore davantage, au positif, cette fois, c'est l'aide qu'elle fournira, sans en faire son but propre, à toutes les branches de la civilisation bien comprise.
Apportant Dieu et toutes les influences de Dieu-, appliquant son action au centre même de notre activité créatrice : dans notre esprit, pour lempêcher de se dévoyer; dans notre volonté, pour maintenir l'équilibre entre une lâcheté perverse et une tempérance brouillonne ; dans notre sensibilité sanctifiée, pour l'écarter des épuisantes voluptés où passe, nous le savons trop, le plus clair de l'effort civilisateur : en agissant ainsi sur l'homme, avec Dieu, l'Eglise se fait voir une puissance de civilisation incomparable.
A mesure qu'elle-même pénètre mieux dans le secret de son essence — car elle progresse, avonsnous dit, croissant en âge et en sagesse, comme son Christ, devant Dieu et devant les hommes; à mesure
qu'elle met au jour d'un plus grand nombre d'intelligences les vérités qu'elle porte et dans de plus nombreux cœurs les immenses vouloirs qu'elle conçoit, elle grandit et elle grandira comme valeur civilisatrice.
L'Evangile est à peine à pied d'œuvre; mais il a le temps devant lui, et celle qui le fait agir n'a ni hâte qui la secoue fiévreusement, ni non plus de découragement qui l'arrête. Elle a épousé un Éternel, et cet époux divin lui a révélé le secret des sublimes gestations qui ont enfanté les espaces et leurs nébuleuses, les soleils et leurs planètes, les flores et les faunes séculaires, les humanités commencées, poursuivies et qui s'achèveront, si elles le veulent, c'està-dire si elles n'abusent pas des redoutables' privilèges que leur confère leur liberté.
La marche de notre humanité à nous veut notre fidélité à Dieu, notre union à son Christ, ensemble, et par conséquent le fonctionnement consenti de notre Eglise.
Dieu n'abandonne pas l'homme : il ne faut pas que l'homme abandonne Dieu, en lâchant la main de chair avec laquelle Dieu fait la chaîne.
Unis à l'Église, unis au Christ, unis à Dieu, c'est la même chose. Par ce concours, la civilisation fait son œuvre; sans cela elle nous tue : telle est la vérité qu'il faudrait reconnaître, en attendant que nous voyions en détail comment se vérifie cette affirmation dans les divers domaines où s'exerce le génie civilisateur.