‹ L'EgliseChapitre 22 sur 50 · LA CIVILISATION MATÉRIELLE · texte numérisé non relu

LA CIVILISATION MATÉRIELLE

Que la civilisation matérielle soit admise à bénéficier de -notre proposition générale, tellement que rÉglise, en droit et en fait, se montrerait à son égard une amie, on en pourrait douter; car il est bien certain que l'Église ne cherche pas à nous attacher à la terre. Nous y adhérons assez de notre poids. A chaque instant, elle nous rappelle le vanitas mnitatum de TEcclésiaste. Elle nous prédit la fin de tout et notre propre fin. Elle se rencontre avec la science pour nous dire : La terre et les cieux passeront, et avec ce regard d'éternité qui est le sien, elle voit déjà réalisé ce vers quoi toutes choses marchent. Le chemin de toute chair est jalonné par elle d'écriteaux sur lesquels elle dit : « Que sert à l'homme de gagner l'univers^ si c'est au détriment de son âme ! »

On dira que cela n'est pas encourageant pour l'industrie, pour la navigation, le commerce, l'agriculture, les mines ou les transports.

Peut-être! Mais d'autre part, je vois que l'Eglise a un pied, par elle-même ou par ses enfants les meilleurs, dans tout ce qui se fait de grand et d'utile

dans le monde. Je vois que ce sont ses moines qui ont défriché l'Europe ; qu'elle a réhabilité le travail, quand le dilettantisme païen l'abandonnait aux esclaves; que sa liturgie, qui fait foi, au nom de l'axiome : Lex orandi lex credendiy prévoit des requêtes et des bénédictions, disions-nous, pour tout ce qui touche à notre vie, même la plus matérielle ; à nos intérêts, même les plus temporels : pour nos maisons, nos fontaines, nos prairies, nos fermes avec leurs animaux domestiques, nos greniers avec leurs semences, nos usines, nos fours à chaux, nos voies ferrées, nos ponts, nos télégraphes et nos téléphones, nos bateaux, aujourd'hui nos aéroplanes.

Et craignant d'oublier quelque chose de ce qui nous intéresse, voulant prévoir même l'imprévisible, elle aura ses bénédictions ad omnia, ad quœcujnque ^olueris; bénédiction de toutes choses, qui sont, dans sa pensée, une bénédiction de la vie, de toute la vie, pourvu que la vie consente à valoir, en se rattachant à ce qui seul vaut par soi ; pourvu que dans la prière qu'on formule en sa faveur, elle consente qu'on exprime cette pansée qui est celle de l'Eglise au sujet de la civilisation matérielle : « que nous passions, Seigneur, à traiter s les biens temporels de façon à ne pas perdre les éternels » (Collecte du IIP dim. après la Pentecôte).

Le temporel de notre vie, c'est ce qui passe; l'éternité de la vie, c'est ce qui reste. Mais il faut bien comprendre que ce qui passe, s'il sait s'unir à ce qui reste, prend, lui aussi, une valeur d'éternité ; car c'est toute notre vie, la matérielle comme l'autre, qui est engagée dans le grand courant divin.

Faut-il dire une fois de plus ce que nous disions

à propos de la civilisation prise en général : On ne nous désincarné pas : c'est Dieu, qui s'incarne, c'est Dieu qui, par son Christ, épouse la réalité de toute chair. Or, notre chair est en continuité avec son milieu naturel et a besoin de le conquérir. La vie est une emprise. Par l'alimentation, nous empruntons à notre milieu pour entretenir la vie ; par la civilisation matérielle, nous empruntons à notre milieu pour enrichir la vie. Nos découvertes et leur exploitation sont comme une entreprise pour allonger nos membres, développer leur vigueur, seconder leur effort en le multipliant, faire de tout ce qui s'emploie comme un levier, le levier d Archimcde, desUné à soulever le monde.

La religion, en divinisant l'homme, en divinisant sa chair, dont elle fait un temple de l'Esprit- Saint, doit donc diviniser les prolongements de sa chair, les richesses dont elle s'accroît, ses assimilations successives.

Dieu, s'incarnant dans l'homme : individuellement dans le Christ, socialement dans l'Église, prend pour corps intégral, si je puis dire, toutes les réalisations incorporées à la vie humaine, à moins qu'ellesmêmes ne se détachent, pour se corrompre.

La civilisation, si elle consent à être chrétienne — je dis la civilisation matérielle — est une incarnation poussée plus loin, épanouie dans la nature, qui participe ainsi au surnaturel : humble corps de Dieu, «ù l'âme, qui est l'Esprit-Saint, pousse sa pointe.

Saint Paul disait que par nos souffrances acceptées et volontairement rédemptrices, nous ajoutons ce qui manque à la Passion du Christ : ici, c'est ce qui manque à l'incarnation, qu'il s'agit d'ajouter, en

incorporant la nature dominée, le mîlieu naturel conquis à la vie humaine sanctifiée par la grâce et divinisée en son chef humano-divin.

Notre Eglise catholique — nous savons que cela veut dire universelle au plus large sens — ne peut donc pas se désintéresser. Elle n'a pas plus le droit de se dématérialiser y en ce sens-là, qu'elle n'a le droit de se désincarner^ reposant sur l'incarnation.

Ce qui est vrai, c'est que l'Église, tout en restant en communication avec tout, n'a pas en tout objet le point d'application de son travail. Le savant n'est pas l'ingénieur, ni l'ingénieur l'ouvrier, ni l'ouvrier le manœuvre, ni le manœuvre Toutil. Mais dans la chaîne d'action ainsi formée, le travail du savant, en apparence désintéressé, profite à l'ingénieur, à l'ouvrier, au manœuvre et à l'outil. Bien mieux, il leur profite d'autant plus qu'il demeure davantage désintéressé, c'est-à-dire absorbé en ses contemplations fécondes, loin des applications immédiates, loin du public qui les attend.

Le public ne sait pas cela. Les réalisations ont sa bonne presse. L'aéroplane a plus de succès que les calculs de Newton, et Pasteur doit sa renommée plutôt à son traitement antirabique qu'à des théories générales dont les applications s'étaleront dans des siècles. Mais c'est pourtant ainsi. La tour d'ivoire du penseur est comme la cime sereine et blanche, elle aussi, des monts neigeux d'où descendent en cascade ou en infiltrations incessantes les forces vives et les fécondités répandues.

Ainsi l'Église, cantonnée en son travail sanctificateur, fait davantage pour la civilisation matérielle à mesure qu'elle la dédaigne, soi-disant, c'est-à-

SOJ>î ATTITUDE A L'ÉGARD DE CE MONDE. 157

dire qu'elle la met à son rang dans ses préoccupations et refuse de s'y impliquer en désertant les hauts sommets de la vie spirituelle.

Saint Augustin, dans son livre des Dimensions de rame [De quantitate animœ), assigne sept degrés dans le développement de la vie. Le premier nous est commun avec les plantes [animatio] ; le deuxième avec les animaux [sensus]\ le troisième, qui est la capacité civilisatrice prise au sens matériel [ars]^ nous est propre déjà, mais c'est le plus bas degré de l'échelle humaine ; il y en a quatre au-dessus, et ceux qui veulent le mettre au sommet premièrement prennent une place réservée, deuxièmement feront chavirer l'échelle par la lourdeur de ce faîte.

Les forces morales sont le soutien des forces matérielles et leur sauvegarde. C'est l'âme qui, par définition, anime le corps et le défend de la décomposition du cadavre. Montant plus haut, nous devons dire : Le surnaturel garde le naturel dont il s'est constitué l'âme.

Ceux qui se figurent que nos prédications du néant de tout, à savoir du néant de tout sans Dieu, et du néant relatif de la vie matérielle à l'égard de la vie spirituelle, sont comme un stupéfiant propre à décourager le progrès, ceux-là ignorent ou ils oublient les conditions les plus fondamentales de la vie.

Le meilleur ami de la civilisation matérielle n'est pas l'illuminisme passionné qui en voudrait faire un tout, une fin en soi : c'est une appréciation pondérée, qui met tout à sa place et ne permet à rien de déborder.

Celui qui croit que la vie matérielle est tout, ou

qu'elle est le principal, lui sacrifie le meilleur, mais aussi, sottement cette fois, autant que coupablement, cela même qui la produit tout au fond, à savoir les valeurs morales, et il y emploie des moyens qui l'avilissent d'abord et à la fin la tuent, à savoir les vices.

La matière ne se soutient pas à elle seule ; c'est l'énergie des âmes qui la fait monter en puissantes et durables réalisations. Et l'énergie des âmes a besoin elle-même d'être contenue, harmonisée, défendue contre les déviations. Et qu'est-ce qui peut mieux le faire que cette vertu chrétienne qui, raccordant à Dieu tout ce qui est de l'homme, nous met dans l'harmonie, en faisant notre loi d'action de la pensée créatrice elle-même, dont le reflet dans la raison, le reflet dans la nature, le reflet dans nos œuvres, où se mêlent la raison et la nature, est cela même qu'on appelle civilisation.

L'Église, en se consacrant aux vertus intérieures et en paraissant dédaigner tout le reste, travaille donc plus que personne pour tout le reste. En adoptant comme spécialité la préoccupation exclusive ou quasi exclusive du Royaume des Cieux, elle prépare les meilleurs triomphes à tous les royaumes du temps. « Chose étrange, a écrit Montesquieu, en une phrase souvent citée, cette religion qui n'entend s'occuper que des intérêts de l'autre vie est encore celle qui réussit davantage à sauvegarder ceux de celle-ci. »

Ceux qui usent de ce monde comme n'en usant pas sont ceux qui en usent bien, et qui en ménagent l'avenir, parce qu'ils le traitent avec respect, au lieu de ne le pousser fiévreusement aux réa-

lisations que pour l'engouffrer aussitôt dans les égoïsmes.

Un soi-disant civilisé de l'Arkansas mange une forêt en une année pour fabriquer de mauvais papier où l'on imprime de mauvais livres, et il n'a nul souci de replanter, parce qu'il faut faire fortune en dix ans, et après lui, le déluge! Les anciens moines plantaient et respectaient les jeunes arbres, espoir du sol et de ses sources. C'est un symbole. Toute la vie est ainsi.

Quand on dit de notre Eglise qu'elle habite dans un autre monde, c'est vrai; mais le monde qu'elle habite est le gardien de celui-ci ^t lui donne tout. Ciel rayonnant de lumière et de chaleur fécondante; source cachée ou visible de tout ce qui se dépense ici d'activité utile; remède de tout ce qui peut y engendrer de la mort ou y tendre des pièges à la vie : voilà ce que l'Église insiste à montrer. Elle n'a pas besoin après cela de pousser à la roue de nos véhicules. Elle le fait quelquefois ; mais plus souvent elle a le devoir de manier le frein, non pour arrêter : elle défend qu'on s'arrête, nous faisant du travail une loi; mais pour garder des chutes, quand on s'engage imprudemment sur les pentes.

L'instinct est là qui active, sous le nom d'ambition ; qui immobilise, sous le nom de paresse; qui dévie et qui absorbe la force, sous le nom de sensualité dévoratrice, de colère destructrice, d'orgueil accapareur, d'avarice, d'alcoolisme, de surmenage absurde et stérilisant. L'Eglise est là qui arrête quand il faut, qui stimule quand il faut et qui redresse toujours.

Et ce qu'elle fait à l'égard des individus, elle le

fait pour les âges. Aux âges barbares, elle a appliqué ses bras au travail de la terre ; c'est elle qui a commencé l'exploitation un peu large de ce pays, qui l'accuserait maintenant volontiers de barbarie. Aujourd'hui que l'œuvre est lancée et que nos siècles jouisseurs en abusent, ce n'est pas à elle de pousser. Elle ne retient pas non plus; mais elle régularise, et elle cherche à développer ce qui permettra d'utiliser le progrès sans faire tort à la fin dernière, en la servant, au contraire, et en servant, au-dessous d'elle, toutes les autres.

Harmonie, harmonie, c'est le nom de. notre Église. Sagesse individuelle et sagesse séculaire : tels seraient, si elle était entendue, les hauts faits de son action.

La matière seule, elle n'en veut pas. Elle sait trop ce qu'il en coûte et aux pauvres hallucinés qu'elle séduit, et à l'œuvre de Dieu sur la terre. Son Christ, qui résumait en soi l'homme et Dieu, a trop souffert de cet obstacle commun de sa divinité et de son humanité sanctifiante.

N'est-ce pas sous ce poids que le Ver de terre divin était broyé; sous ce rocher, qu'il raidissait douloureusement toutes ses forces? Soulever la matière et dégager l'esprit, c'était une part immense de son lot. Il y avait travaillé si longtemps et de telle façon, avec tant de provocation dévouée, mais inflexible, que la matière, à la fin, se révoltait. C'était elle qui le poursuivait, par la haine des jouisseurs du temple; c'était elle qui se faisait complice, dans l'indifférence du Romain tendu vers les grandeurs de chair, et c'était elle aussi qui poussait le peuple à l'enthousiasme en face d'un miracle de

pain, mais qui le faisait retomber à la dispersion, symbole de l'abandon universel, à l'égard de son Christ spirituel.

Pour vaincre, au bénéfice de qui voudrait le suivre, cette puissance d'oppression, le Christ dut la charger avec sa croix, comme le bloc qu'un géant brandirait; comme les portes de Gaza que Samson hissait sur sa montagne.

Arrivé au Golgotha, épuisé, il y étendit sa chair. Il s'y fondit comme le métal précieux dans l'alliage, pour en changer l'essence. Il la dressa; il cria en elle, avec l'angoisse du sacrifice, l'hosanna de la victoire, et en mourant, par ses plaies toutes béantes vers le ciel, il la fît exploser en âme. Sa mort fut le triomphe de l'esprit, et, pour la chair elle-même, pour la matière qui la prolonge, ce fut Tespoir de la résurrection et des apothéoses finales.

S'il a fallu ainsi crucifier la matière pour la laver de ses taches, ce n'est pas à nous de l'aller prendre au-dessus du courant rédempteur pour l'exploiter de nouveau en païens, sans réfléchir aux conditions de sonutilité, au danger de ses abus, à la toutepuissance qu'elle peut révéler pour le mal et à la puissance relative seulement qu'elle exerce pour le bien.

Laissons-la dans le courant. Que le sang divin la baigne et que l'Esprit divin la pénètre. Divine, elle peut l'être elle aussi; mais au prix de quel effort moral! L'humanité ne fournit guère cet effort. Alors, • laissons l'Église défiante et maternelle, grondeuse et bénisseuse pourtant, comprenant toutes les tâches, les assumant au besoin, les voulant accomplies, mais aussi dépassées par l'élan spirituel et chrétien de toutes les âmes.

Celle qui a pour spécialité l'Unique Nécessaire doit en remplir nos yeux avec les siens, comme la vache du poète qui, ruminant faiblement l'herbe du pré, non révoltée contre les lois de la vie, soumise au champ, reposée sur le sol, mais le regard plus haut que rhorizon des javelles, reflétait tout le ciel dans ses yeux et enseignait l'homme, en lui apprenant à regarder Dieu.

Page 1