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LA CULTURE INTELLECTUELLE

Quand il s'agit de culture intellectuelle, les restrictions tout à l'heure obligées paraissent devoir tomber, et l'attachement au savoir être Tune des caractéristiques de l'Église.

Beaucoup d'apologistes, en efifet, s'en tiennent là. Ils montrent dans l'Église le porte-flambeau qui maintient dans le monde les vérités indispensables. Elle protège, disent-ils, les autres en se constituant, dès le début de ses succès, l'admiratrice des anciennes civilisations, la conservatrice et la propagatrice de leurs œuvres, le premier foyer des sciences, la fondatrice des Universités et des écoles populaires, Finspiratrice des œuvres les plus éclatantes de la philosophie, des lettres et de la poésie dans tous les siècles où s'étend son empire.

Ce qu'ils en disent est pure vérité. Et c'est une belle contre-partie à ces thèses méprisantes, haineuses et par conséquent myopes, qui accusent l'Église d'ignorantisme systématique, de tendances rétrogrades sous le nom d'immutabilité, de fanatisme en vue de perpétuer son autorité, comme si à l'abri

des ténèbres seulement, ses dogmes pouvaient vivre et son influence régner sur des âmes hébétées.

Mais là n'est pas, pourtant, la vérité entière. Il faut s'élever au-dessus de ces deux thèses pour et contre, dont Tune est fausse et injurieuse, Tautre vraie, mais incomplète et incapable d'interpréter à elle seule tous les faits.

Je demanderai donc une fois de plus, et toujours : Qu'est-ce que l'Eglise? C'est l'organisation de la vie en vue des fins surnaturelles. Et que sont les fins surnaturelles? — C'est l'achèvement de l'homme par son épanouissement dans le divin. Mais comment le divin peut-il ainsi faire irruption, pour la transfigurer, dans la chétive vie de l'homme ? Évidemment par la fenêtre supérieure de notre âme. L'esprit, uni à Dieu qui est Esprit, vivra intelligiblement les richesses infinies de l'ineffable, et c'est seulement par contre-coup que, dans l'unité de notre être, germeront les bonheurs dont a soif et auquel a droit le multiple composé que nous sommes.

A l'égard de la fin dernière, l'intelligence est donc en tête. C'est elle l'outil de la destinée, puisqu'elle doit opérer cette préhension de Dieu d'où résulteront pour nous tous les biens inclus en ce mot : béatitude. « La vie éternelle, c'est quils vous connaissent, 6 mon Père ».

De là cette préférence de l'Eglise, qui en étonne quelques-uns, pour la vie contemplative par opposition à la vie active. C'est la philosophie de l'homme qui le veut; c'était une thèse aristotélicienne avant d'être une thèse théologique. En tout cas, c'est la pensée de l'Église nettement affirmée, ce qui donne à supposer que l'Église, puisqu'elle fait ainsi consis-

ter en lumière son unique nécessaire, n'est pas un ennemi de la lumière.

Mais il faut ajouter aussitôt que cette lumière en quoi consiste le but dernier, n'est pas atteinte par Teffort à niveau. Elle dépasse l'homme. Elle est pour notre entendement, fût-il armé de toute la science, ce qu'est le soleil pour le hibou. L'homme qui s'instruit, l'homme qui monte au génie est à l'égard de ce résultat comme celui qui monte sur un caillou pour se rapprocher des astres. Effort stérile, voire enfantin, bien que ce soit vrai, après tout, qu'en moi\tant sur un caillou on se rapproche des astres.

Ce n'est donc pas la science qui, parce que science , peut nous faire accéder à ce but-là. Le moindre atome de charité y confère mieux ; car c'est à notre effort vertueux qu'on le prépare. Celui-là donc peut l'espérer non pas qui étudie en tant qu'il étudie ; qui puise, avec son dé, dans l'océan de la vérité éternelle; mais qui, étudiant ou gardant des moutons, monte au niveau de l'objet en aimant Dieu, et parla, en faisant sa possession, pour demain, lorsque les voiles tomberont, de la divine vérité qui est lui-même.

Science de Pasteur, culture de Gœthe ou de Leibniz, philosophie d'Aristote ou de Platon, tout cela, laissé à soi-même, est plus loin de la vraie conquête du vrai que la simplicité d'un enfant chrétien ou que la charité en humble cornette.

La charité dans le grand sens du mot, c'est-àdire l'amour du bien divin et de tout ce qui le reflète, surtout en nous et en nos frères : tel est, pour notre Eglise, le chemin du savoir, pour autant qu'il est le but de la vie.

« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges;,,, quand j'aurais la science de tous les mystères et toute la connaissance,., si je n'ai la charité, je ne suis que l'airain sonnant et la cymbale bruyante. »

Dans ces pensées, on peut prévoir si l'Église fera passer la science avant tout ! Elle lui garde son estime; elle déclare qu'en théorie, dans l'absolu, la science est supérieure à la vertu même, puisqu'elle en est le but. On est vertueux pour s'achever en valeur, en Dieu, et cet achèvement est substantiellement connaissance. Mais à l'égard de ce temps-ci, où nous sommes en chemin, les valeurs se retournent. La vertu reprend le primat. Pour le voyageur qui attend une fortune au bout de son chemin, l'essentiel n'est pas de cueillir des brindilles sur la route, eussent-elles leur prix. L'essentiel est d'arriver. Nous marchons. Ce qui accélère la marche : telle est, ici, la vraie richesse. Si c'est la science, comme pour le docteur chrétien, pour le savant professionnel, le professeur ou l'amateur dont les devoirs, par ailleurs, sont remplis : vive la science ! on ne la prisera jamais assez haut.

Mais si la science est un obstacle, reflet qui prend la place du soleil; si le devoir en exige l'abandon, ou s'il suggère à son égard la prudence, ou s'il en remet à plus tard les joies, plus tard ici ou plus tard là-haut : vive le devoir ! a II i>aut mieux, dit l'Évangile, entrer dans lu ne n'ayant qu'un œil que d'avoir deux yeux et d'être jeté dans le feu de la géhenne, » Ouvrir l'œil spirituel, dût-on pour cela fermer l'autre, ou ne l'ouvrir qu'à demi, cela vaut mieuTT que d'être exclu du royaume des voyants.

Le point de vue de TÉglise est ainsi bien marqué. Si tels s'en scandalisent, elle n'aura cure de ce pharisaïsme compliqué de mandarinat. Si honorer le savoir c'est le mettre au-dessus de tout, elle s'y refuse. Ni pour avec aveuglement ; ni contre avec bassesse; ni étrangère non plus : telle est, résum.ée en trois mots, l'attitude de l'Église.

Que si Ton songe, avec cela, aux circonstances diverses au milieu desquelles TÉgiise s'est développée et mène aujourd'hui encore sa vie, on aura de quoi s'expliquer tous les faits.

Au début, il s'agit pour l'Église de se former, de déclarer son but transcendant, de marquer sa position au-dessus de tout ce qui passe, de s'opposer pour se garder et pour se différencier, à tout ce qui peut lui nuire comme à ce qui prétendrait l'absorber. Or, la culture de ce temps-là est hostile. Quand elle pénètre au dedans, c'est fort souvent avec la prétention de s'imposer, substituant au dogme authentique une doctrine arbitraire, une gnose ^ comme il y en avait tant, « inutilisant la croix du Christ », disait saint Paul, et invitant donc aux avertissements célèbres : 'c Ne soyez sage quai^ec sobriété ». « Dieu a choisi Les choses folles de ce monde pour confondre les sages ». « Nous nas>ons pas reçu l'esprit du monde^ mais l'Esprit qui nent de Dieu, afin que nous connaissions les choses que Dieu nous a données par sa grâce ^ (I Cor., ii).

Rendre ainsi les intelligences « captives du Christ », « en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science » , c'est le travail nécessaire. Il s'agit de nous raccorder à Dieu, par le Christ. Avec cela, on aura tout ce que la sagesse

recherche, fut-on dépourvu de moyens de sagesse. Sans cela, on n'aura rien, fût-on le plus sage des sages. La science qui enlève cela aux hommes est une ennemie ; on la répudie, on la condamne : non en elle-même, mais en sa déviation, parce qu'elle s'est constituée à l'état d'empêchement, par rapport à la science suprême qu'ébauche en tout chrétien et que communiquera un jour à tout chrétien la communion à la vie de Dieu.

Plus tard, le milieu change. Dès le m* siècle, l'Église a conquis ou à peu près tout ce qui compte au point de vue intellectuel. Sa doctrine est fixée. Elle doit lutter encore contre les déviations ; mais elle n'a plus à se faire connaître ; elle peut regarder autour de soi et utiliser — Dieu sait si les Pères du IV® siècle l'ont fait largement I — toute la culture ambiante. C'est alors que, comme son Christ, « l'Église enfant est assise au milieu des docteurs^ les écoutant et les interrogeant^ faisant siennes les vérités qu'ils profèrent, corrigeant leurs erreurs, suppléant leurs insuffisances, achevant leurs ébauches, développant leurs intuitions, et ainsi, peu à peu et grâce à eux, donnant à son enseignement plus de largeur et plus de précision ».

Ces paroles sont de Newman, et elles disent bien le sentiment de notre Église. Les grands penseurs du christianisme, les Augustin, les Thomas d'Aquin, les Bossuet — je ne cite que les sommets — se sont efforcés de tout comprendre, ont reflété tout le savoir de leur temps, et, sans ^e lis>rer à la science, serviteurs du seul Christ, ils l'ont aimée passionnément et l'ont portée d'autant plus haut qu'ils n'en acceptaient pas les entraves.

A côté d'eux, une foule de spécialistes en tous genres ont fait de la science, VÉglise applaudissant. Quand elle les a repris, sauf erreur, — car les erreurs humaines ne sont pas étrangères à une société divino-humaine, — c'était qu'ils s'opposaient ou semblaient s'opposer à ce qu'elle est chargée de défendre. Alors, elle a été de fer, et il n'o«t pas de respect qui ait pu lui faire priser, dans Tiiumain, ce qui résiste à Dieu. Mais ce n'est point là rejeter la culture ; c'est l'épurer, la sanctifier par conséquent et s'efforcer de la rendre toute divine.

Regardez aujourd'hui ce que combat l'Église, ce qu'elle approuve, vous constaterez la même chose.

L'orgueil, l'enivrement dont tout le siècle dernier a été la victime et qui risquait de dévoyer la pensée, de la jeter dans les aberrations les plus graves; l'emploi exclusif de certaines méthodes, qui écartaient comme illusoires les plus sublimes vérités, indépendantes de ces méthodes-là ; les erreurs pervertissantes : les négations qui nous rejetaient, loin de l'éminente dignité du chrétien, dans les basfonds de la matière déifiée en paroles, laissée, en fait, à sa misère et à son néant pour nous : voilà, mais voilà seulement ce que l'Église a condamné et qu'elle condamne.

De ces condamnations, elle ne reviendra pas. La science à ce prix ne lui fait pas courber la tête. Elle entend regarder plus haut. Et si Ton dit qu'elle est ennemie de la science athée, matérialiste ou agnostique, c'est vrai. Qui pourrait s'en étonner?

Si l'on dit même qu'elle est ennemie de la science indépendante^ je di« systématiquement, non pas dans ses méthodes, qui sont indépendantes de droit;

mais dans l'emploi humain de son effort et dans son attitude totale, prétendant ignorer le fait divin et sa révélation par le Christ, s' exposant ainsi à le piétiner, alors que ses maîtres font profession de s'incliner devant le moindre fait acquis à Texpérience et de lui sacrifier tout système : si l'on dit que l'Église est ennemie de cela, c'est vrai encore, parce que rindépendance de l'humain par rapport au divin est un refus d'unité qu'on est obligé d'appeler une révolte. « Qui n'est pas avec moi est contre moi », faut-il dire ici encore, bien qu'il soit vrai également d'ajouter : « Qui n'est pas contre vous est avec vous ».

Disons et redisons : La science prise en elle^-même et quant à ses méthodes, si elle se tient à son rang et ne déborde point, est amie, par cela seul qu'elle est indépendante. Mais ce dualisme qui enchante certains esprits : Oratoire et laboratoirCy n'est pas admis de l'Église. Le dualisme est une hérésie en tout. L'unité doit régner, sans confusion, sans dispersion non plus, parce que le Dieu un, lien de la gerbe universelle dont le Christ assemble les épis, ne veut rien laisser choir. Par lui, tout aboutit; sars lui rien ne vaut pour demain ni ne subsiste aujourd'hui d'une consistance pleine.

La vérité, c'est donc la subordination non de la science, encore une fois, prise en elle-même; mais de la science quant à ses fins et qrant aux résultats heureux ou malfaisants de son travail.

Ajoutons, pour finir, que l'Église, si elle sime la culture, et si pourtant elle lui accorde une valeur relative, non absolue, doit se garder des impatiences

que, périodiquement, nous aimerionsluivoirpartager.

L'Eglise n'aime pas les modes intellectuelles, parce qu'elles sont excessives, comme les autres. Elle n'approuve, doctrinalement, pas plus les chapeaux de un mètre que les chapeaux réduits à une fleur. Elle veut qu'on se couvre la tête, et qu'on puisse cependant passer par les portes. On n'y passe point, par les portes de vérité, quand on force un point de vue aux dépens de ce qui le complète, le corrige, et le rend vrai/

Ainsi, théoriquement, le réalisme grossier et l'idéalisme utopique, le matérialisme et le spiritualisme extrascientifique; pratiquement, le libéralisme anarchique et l'autoritarisme oppressif, le pessimisme et l'optimisme païen, etc. etc., toutes ces déviations de droite et de gauche qui, successivement, toujours avec des prétentions à l'éternité et à Tinfaillibilité, se succèdent dans l'histoire si glorieuse et si triste à la fois de la pensée humaine, lui sont également adversaires.

C'est à cause de cela principalement qu'elle paraît rétrograde.

Il est bien vrai qu'elle s'adapte lentement, même à la vérité : une grande armée ne s'avance pas comme un enfant de troupe, et d'ailleurs il y a dans le principe religieux lui-même une tendance à la fixité dont il faudra se défier, là où il n'est pas de mise. Mais ce n'est pas là ce qui irrite si fort contre l'Eglise. Ce qui irrite, c'est que, soucieuse de vérité qui demeure, elle ne s'adapte pas du tout aux jeunes erreurs, aux exagérations, aux marottes. Or, c'est à cela qu'on tient, parce que cela c'est nous, c'est notre vérité, ne fût-ce qu'imparfai-

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tement, ou si peu, ou pas du tout la vérité <.

Alors, on accuse FÉglise de routine invétérée. On la quitte, soi-disant, pour marcher. Éloigné d'elle d'un pas, on la frappe. Et l'Église, vénérable outragée, prend l'attitude de ce Christ d'Angelico dont le regard tranquille perce le voile de dérision dont on a couvert ses yeux pour le taxer d'ignorance, et, assailli de soufflets, sali de crachats, n'en porte pas moins entre ses mains affermies à jamais la boule du monde.

Laissons l'Église de Jésus-Christ à son intransigeance divine, à sa grandeur qui ne se commet point, quoique bienveillante à tous et à tout, quoique respectueuse de toute parcelle de vérité et favorable à qui la découvre, pourvu qu'elle soit laissée dans le courant, pourvu qu'elle soit soumise à Dieu, qui est le Père des lumières et à son Verbe incarné qui éclaire tout homme menant en ce monde.

C'est en ne pactisant point avec le temps que l'Église peut servir le temps, parce que, gardant les vérités éternelles que nos engouements présomptueux compromettent, elle est toute prête pour des acquisitions successives. Bafouée aujourd'hui, elle s'appuie sur demain qui, à vrai dire, amènera d'autres crises, mais qui saura dénouer les premières. En dépit de ses apparents reculs qui ne sont qu'une

1. Au IV* siècle, l'Église était dite rétrograde parce qu'elle ne cadrait pas avec Homère; plus tard, parce qu'elle n'acceptait qu'à moitié le droit romain ; à la Renaissance, parce qu'elle ne jurait point par le platonisme. Au xviii« siècle, elle ne prisait pas assez la physique anglaise. Au commencement du XIX*, elle n'était pas assez libérale. Aujourd'hui, elle n'est pas assez socialiste.

projection mesurée d'étape en étape; toujours en retard en apparence, mais ne reculant jamais, également éloignée des témérités et des stagnations, notre Église accomplit sa marche, alors que nos systèmes, en cela précisément qui intéresse le plus notre vie, tissent la toile de Pénélope.

L'Éternité de Dieu est dans l'Église. Par FEsprit qui l'anime, elle est au-dessus des phases de la pensée. Nos vues partielles ne sauraient Téblouir; mais elles ne perven' non plus l'offenser. Chacun à son ranof et chaque c -ose à sa place : tels sont toujours, en oute qu stion et pour toute défense, sa formule et son vœu.

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