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CHAPITRE VIII l'art

La culture intellectuelle comporte une spécialité qu'il est bon d'étudier à part, en raison de ses caractères particuliers et de certaines équivoques possibles. 11 s'agit de l'art. Je dis l'art en toute sa généralité, selon toutes ses formes.

Les rapports de FÉglise et de l'art sont très particulièrement en dépendance de leurs définitions respectives.

L'Église n'est-elle pas la vie même, avec ses sujets et ses objets incorporés à Dieu par le Christ? Et l'art n'est- il pas le miroir de la vie?

Dans ce miroir, dont l'âme humaine a fourni le tain, les choses se reflètent à la fois selon ce qu'elles sont et selon ce que nous sommes. « L'homme ajouté à la nature » ; la nature reflétée dans l'homme; la synthèse harmonieuse de ce que nous observons du réel et de ce que nous éprouvons en face du réel : c'est bien l'art.

Or, tout cela, c'est Dieu ajouté à Dieu, s'il est vrai que dans la réalité extérieure et dans l'homme, Dieu se révèle. Toute chose, a dit saint Augustin, a été créée deux fois : une fois en elle-même, une

fois dans la pensée des créatures raisonnables. Faire l'unité du réel et de la pensée dans une œuvre qui exprime leur commune vie divine : c'est le but de l'art.

Dès lors, la place de l'art dans le fonctionnement de l'Eglise même, puis les rapports de l'Eglise avec l'art qui lui est extérieur ne prêteront pas au moindre mystère.

11 y aura de l'art dans le fonctionnement de l'Église, parce que le spirituel, qui est pour l'Église une spécialité, requiert comme son support et son moyen d'action le temporel, où l'arttrouve son emploi.

N'avons-nous pas attribué à l'Église la sacramentalité, c'est-à-dire ce caractère qui exige, en elle, l'union de la matière et de l'esprit, du visible et de l'invisible. Dieu venant à nous et nous-mêmes montant à lui par l'échelle de Jacob, symbole du réel matériel sanctifié qui relie la terre et le ciel?

Quand donc l'Église cherchera à nous donner Dieu, à nous donner à Dieu, que ce soit par les sacrements proprement dits, que ce soit, d'une façon générale, par le culte, par la parole sacrée, par les solennités extérieures, toujours l'art y trouvera place. Il achèvera, s'il le peut, en beauté cette visibilité qui sans cela ne serait qu'une ébauche. Il dira plus parfaitement l'homme et Dieu, aidant ainsi à leur union.

Plus lart qui s'incorpore à l'Église sera riche, plus le fonctionnement de l'Église, toutes choses égales d'ailleurs, sera ce qu'il doit être, développé selon toute son ampleur efficace.

N'est-il pas évident que la messe, par exemple — la messe que je ne choisis pas au hasard, mais comme

source et comme point de concentration de tout le culte — tend par elle-même à devenir une liturgie, c'est-à-dire une chose d'art?

Au lieu d'un rite de catacombe, réduit à l'essentiel, tout en âme, bien que, en fait, une dose de visibilité et d'art s'y trouve toujours incluse, la messe, en raison de sa nature même et de sa signification, cherche à s'épanouir, à utiliser tous les moyens d'expression qui pourront émouvoir l'homme, et, en retour, pour honorer Dieu, à capter l'homme avec toutes ses ressources, notre être adorateur se produisant au complet et entraînant avec lui la nature qui lui est conjointe, nos sentiments s'exprimant par la parole, le chant, les attitudes, dans un local qui est lui-même une attitude, un geste permanent de la collectivité qui le bâtit.

Qu'on se représente la messe idéale, qui serait le sacrifice éternel du Christ commémoré et reproduit en présence à l'humanité entière, sur l'autel prodigieux où le visionnaire de Pathmos plaçait le trône de l'Agneau, dans un vaisseau assez vaste pour contenir, avec Dieu, les humains de tous les temps; assez élevé pour marquer à la fois Dieu qui habite les hauteurs et nos aspirations qui l'appellent; assez splendide pour représenter, au moyen de la ligne, des reliefs, des couleurs et des formes, vivantes ou mortes, la nature et l'homme cohabitant avec Dieu; assez lumineux pour que la colombe mystique y palpite dans de l'azur, pour que les élus et les anges y viennent danser leurs rondes aériennes, comme dans les toiles d'Angelico, invitant les humains aux gestes plus mesurés de la chorégraphie liturgique; assez sonore pour que l'hosanna des hauteurs et, en bas.

les bruits, les cris, les cliants expressifs de la vie universelle, les voix de Tâme solitaire ou commune oppressées de sentiments et de besoins s'y mêlent sans confusion, acceptant le gouvernement du rythme, entrant dans les frontières des lignes mélodiques et dans le flot de l'harmonie mère d'unité épanouie en richesse : qu'on dise si cette cérémonie de rêve, transcendante à l'espace et au temps, incluant les espaces et les temps, ne serait pas religieuse au maximum précisément parce qu'elle serait de Tart, parce qu'elle donnerait au divin le moyen de s'exprimer en concordance avec la réalité universelle vue en beauté, pour absorber ensuite celle-ci par un retour qui serait, lui aussi, d'autant plus religieux que les harmonies en seraient plus riches.

Cette vision-là, ce serait l'Église même autour de sa réalité centrale, l'eucharistie, opérant de par Dieu pleinement manifesté et à l'égard de l'homme pleinement manifesté son rôle de sanctification active et passive. On verrait, par ce fait, l'Eglise pousser à fond la sacramentalité qui est de son essence. Elle la prouverait au maximum, puisque le beau est aussi sacrement, en tant que signe sensible et actif. Tellement que dans cette apothéose, nous verrions se confondre, d'une certaine manière, l'Église en sa réalité intégrale avec l'intégration de la beauté.

Examinons maintenant l'art extérieur à l'Église, à savoir celui qui n'entre point dans son fonctionnement propre. Quels rapports auront-ils, elle et lui? De quel œil le regardera-t-elle?

Elle dira tout d'abord : Il a valeur en soi. Comme la science, dont il est le frère, puisque Tintellectua-

lité, ici et là, est maîtresse, quoique sous divers rapports, il fait partie du but de la vie. Lui-même, à parler absolument, n'a donc pas besoin de but. Contempler la beauté, comme concevoir la vérité, c'est une occupation qui se suffît. Ce qu'on appelle utile, s'il n'était finalement utile à cela même, ne serait que de l'inutile, vu que notre fin dernière est la contemplation du divin, qui est beauté comme il est vérité et bonté.

L'art pour l'art, en ce sens-là, est donc une vérité supérieure.

Mais aussitôt nous devons ajouter, comme nous le faisions à propos du savoir : La fin dernière, quant à son principal tout au moins, n'est pas de ce monde-ci. Nous n'en avons que des anticipations à coup sûr précieuses; mais qui ne doivent pas nous retarder sur le chemin, ni faire obstacle soit pour celui qui en jouit, soit pour d'autres.

L'art qui ne tient pas compte de cette condition ; qui, sous prétexte d'indépendance mal comprise, confondant l'indépendance des procédés avec l'indépendance des fins, se livre à sa passion sans souci de la marche humaine, sans daigner y coopérer, en se permettant au besoin de l'entraver, produisant des œuvres qui, de parti pris ou par négligence coupable, par dédain du vulgaire, par audace orgueilleuse ou sensuelle, par vénalité, par mandarinat, offensent les sentiments chrétiens et poussent au mal : cet art-là est une déviation, et l'Eglise le condamne.

Il n'est de beauté qui ait le droit de s'interposer entre notre âme et l'éternelle Beauté, qui Tappelie. De cette dernière, toutes sont des reflets; mais le reflet qui oublie son destin et qui, au lieu de diriger

le regard vers l'objet, cherche à l'accaparer pour soi seul ou à l'abaisser vers de faux objets, c'est une tromperie, mirage décevant qui égare le voyageur ou l'immobilise .

Sans exiger de l'artiste qu'il prenne pour tâche particulière la prédication du bien, vu que l'art y a rapport par lui-même, l'Église entend qu'il règle sa pensée et ses œuvres sur le but commun de tous les humains ; qu'il songe à se conduire non pas seulement en artiste, ce qui ne saurait convenir qu'à une abstraction, mais en homme, en chrétien, en frère de ses frères, en frère de soi-même, chargé de son propre salut et, pour sa part, du salut de tous.

Que si maintenant, non plus d'obligation, mais par un bon vouloir positif, l'ai t consent à collaborer sous une forme directe au travail de salut qui est l'entreprise de l'Église, on comprendra que l'Église doive l'en louer. L'art chrétien est celui qui admet cette vocation; qui prend pour tâche d'exprimer, pour le susciter, le sentiment religieux; de raconter, pour les aider à se rendre efficaces, les faits religieux; de nous faire voir la nature, l'humanité, Thistoire, sous l'angle religieux que détermine le dogme, disant Dieu pour y attirer l'homme; disant l'homme en son besoin de Dieu et en sa société avec Dieu.

On sait assez à quel point notre Église a été glorifiée, aidée par cette consécration de l'effort esthétique à l'œuvre intime ou callective qu'elle poursuit.

Elle le reconnaît, et elle en témoigne à l'artiste sa gratitude en le proclamant un fils d'élection, celui qui reste à la maison, dévoué à sa mère, au lieu

d'aller légitimement, mais avec moins de douceur pour elle, chercher une vie dont elle ne jouira que de loin.

En retour, l'Église donne à ce fils ce que ne saurait lui donner au même degré aucun des maîtres auxquels il irait s'attacher en dehors d'elle.

Une doctrine qui établit l'âme humaine dans des certitudes si hautes, qui donne à notre vie une orientation si sublime, qui nous met à niveau de l'infini en nous faisant monter, et lui descendre ; qui essaie de faire de l'homme un Dieu et qui nous fait voir Dieu dans l'homme en la personne du Christ; qui donne delà vie une interprétation si large, si consolante, si secourable aux misères, si engageante pour l'effort, si rassurante aux bonnes volontés sans puissance, si accueillante aux repentirs sans orgueil : une telle doctrine pourrait-elle ne pas enflammer une imagination qui en rêve, enfler une voix qui en veut exprimer la grandeur et diriger une main qui sait fixer dans des images ce que le choc du beau a su produire dans l'âme d'ébranlements harmonieux ?

Ensuite, pour l'intérêt de son œuvre, pour sa richesse et pour sa variété, pourra-ton comparer le laïcisme, dont nous gardons du reste les valeurs, avec les thèmes que propose Fart chrétien ?

Le Christ, la Vierge, les Saints, le poème des origines, l'héroïque histoire des martyrs, les passions sublimes dont le surnaturel illumine l'être humain, transfigurant, par je ne sais quel reflet, jusqu'à la laideur même; Thistoire passée, présente, future de la religion dans le monde, jusqu'aux au-delà divins et à leurs suggestions surhumaines : n'est-ce point, par rapport à l'art profane, ne fût-il aucunement profané,

une supériorité écrasante ? Disons plutôt que c'est une valeur totale, tout le reste n'étant que parcelle du terrain exploré par cette vision intégrale, que rayon da cette lumière de vie.

Âh! si notre art chrétien a faibli, la faute n'en est point aux sujets qu'il propose, ni aux inspirations qu'il promet. Elle est à nous, qui n'offrons pas à Fart le milieu qu'il faudrait : milieu de foi, où retentiraient les voix chrétiennes, dont il serait l'écho vibrant; soufEie d'en haut dont il serait la harpe éolienne.

On constate qu'un renouveau essaie de se dégager de nos misère» et de nos inerties. Qu'il s'accentue et aboutisse, c'est le vœu ardent de l'Église.

On ne maintiendra pas moins que sur ce terrain si spécialement apparenté aux fins qu'elle se donne, rÉglisd se montre accueillante à tous. Soit artistes chrétiens, soit artistes tout court ont à divers degrés son suffrage, à la seule condition tant de fois redite de respecter ce qui est son œuvre à elle et le but supérieur des humains.

L EGLiffJ". — r. il. 11

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