CHAPITRE IX
LA VIB SOCIALE
La civilisation matérielle, la culture intellectuelle, la science, Fart et tous les autres biens de la vie humaine sont inclus dans Fensemble appelé société, gardés par ce cadre, ou pour mieux dire entraînés par ce courant, car toute société est comme un fleuve qui sans cesse coule, et par conséquent, au point de vue, tout au moins, de leur ampleur d'utilisation, tous ces biens sont en dépendance de ce qu'on est convenu de nommer, aujourd'hui, la question sociale.
Quelle attitude notre Église prend-elle à l'égard de cette question, c'est un sujet pour nous inévitable.
Or, définir, c'est bien, déjà, esquisser la réponse.
La question sociale, c'est la recherche des conditions qui permettront notre ascension vers de meilleures formes de vie collective, en vue d'assurer une plus équitable et plus abondante répartition du bien humain.
Si c'est une ascension, notre Eglise doit en être.
S'il s'agit de meilleures formes de vie, la spécialiste qu'elle est, en matière de haute vie, ne s'en abstraira point.
Si l'équité et la fraternité y sont intéressées à titre suprême, le groupe de frères que représente, en
Dieu et dans le Christ, la catliolicité ne peut y être étranger ni par lui-même, s'il agit selon sa loi, ni par ceux qui le représentent, pourvu qu'ils le représentent vraiment.
Nous avons dit de la civilisation : l'Église la veut. Or, pourra-t-on parler de civilisation au sens plein, tant que subsistera, du fait d'inégalités choquantes et antinaturelks, d'oppressions invincibles et de souffrances imméritées, Tétat anormal qui se constate aujourd'hui et pour longtemps dans toutes les sociétés humaines?
La civilisation, c'est la vie de l'arbre humain produisant tous ses fruits, trouvant des chemins pour apporter la sève jusqu'à l'extrémité mouvante des ramures, gonflant tous les bourgeons pour les faire éclater soit en verdure soit en fleurs, suivant ce que leur nature peut fournir. Mais un arbre composé en majeure partie de branches mortes ou mourantes, ne serait-ce pas plutôt un fagot? Une société composée en majeure partie de non-vivants, je veux dire d'êtres qui ne participent pas d'une façon suffisante aux avantages naturels et sociaux, n'est-ce pas un assemblage si imparfait que, au point de vue d'un langage élevé, on devrait lui refuser le bénéfice du mot civilisation?
Nous serons civilisés quand nous aurons réussi à faire vivre, et non plus végéter, tous les enfants de nos familles nationales; quand il n'y aura d'autres misères que celles qu'on aura bien Voulues ou que des fatalités irréductibles auront causées, loin de la portée de nos regards et des atteintes de notre bras.
Nous en sommes loin ! En attendant cet avenir, qui en sa teneur totale est un rêve, la songeuse inspirée
qu'est FÉglise catholique, fille du songe éternel qui a mis toutes choses en marche, continuatrice du Christ, le songeur divin, doit s'inquiéter sur sa couche séculaire, et, se levant chaque jour pour l'action, pousser aux réalisations sociales.
Notre Église est fondée sur l'unité des hommes en Dieu, grâce à leur solidarité dans le Christ. L'amour, la totale fraternité, totale en extension et totale, s'il se peut, en profondeur, est donc sa première règle.
De cette fraternité, si elle était obéie, la justice sortirait comme un minimum : justice d'individu à individu, d'individus à groupes, de groupes, en retour, aux individus, et cette justice, demeurant familiale, au lieu de verser à l'esprit commercial du partisan de la lutte pour la vie, ne se sentirait jamais quitte. Plus on agit fraternellement, plus on est frères. Plus on paie, en matière d'amour, moins on est libéré. L'échange réel prend place, ici, à la bonne volonté réciproque, la loi à la grâce. « Ne soyez en dette envers personney dit saint Paul, si ce nest que cous \>ous aimiez les uns les autres. »
Il n'est donc pas possible de discuter que l'Eglise n'ait grand souci, de droit, en raison de sa nature même, de la question sociale. En faire une sorte d'endormeuse au service des satisfaits et que ceux-ci chargeraient de représenter la pitié auprès des masses, afin de se dispenser, eux, de représenter la justice, c'est bien l'injure violente qu'on nous jette ; mais nous ne l'acceptons pas.
Que {>otre règne arri{>e sur la terre comme au ciel : telle est notre prière quotidienne. Faire des calculs en se passant d'amour, c'est le cas du sociologue soi disant positif qui oublie, dans sa science
hautaine et futile, FA, B, C des rapports humains. Faire de l'amour sans calculer, c'est-à-dire sans marquer les frontières, les relations et la correcte hiérarchie des choses, ce serait la tendance de beaucoup d'autres. L'Eglise évite ces deux excès, et c'est pour cela, sans doute, qu'aux partisans de l'anarchie tempérée par des chansons sentimentales, elle paraît furieusement rétrograde; qu'aux partisans de V ce ordre », c'est-à-dire de la division en castes sous une baguette régulatrice, elle paraîtrait volontiers révolutionnaire. Mais à tous saint Thomas d'Aquin répond : « La sainte et apostolique Église, gardant le milieu du chemin entre deux haies d* erreurs contraires, d* un pas mesure ^ s'avance ^ ».
Que parle-t-on d'extrémités également illusoires, également destructrices! Mieux vaut se relier au fond des choses : là seulement est la sagesse, et là, pour nous, l'explication des divers aspects, des divers moments d'une attitude séculaire qu'on a pu juger de mille façons, parce qu'elle prête, en effet, à des apparences contradictoires.
Le fond des choses, c'est que, en matière sociale comme en tout, TÉglise, sagesse de Dieu par l'Esprit qui l'anime, va droit à Tessentiel. Elle ne sacrifie rien ; mais, précisément pour ne pas sacrifier, elle subordonne. Subordonner ce qui est moins important, quoique précieux, et le placer sous le principal, c'està-dire à sa place, c'est le garder, au lieu de l'exalter au prix d'une chute mortelle à tout et à lui-même.
Et quel est-il, ici, l'essentiel? 11 est marqué par cette parole qui ne passe point : « Cherchez d'abord