LA POLITIQUE
La question sociale, telle que nous venons de l'envisager, n'a pas de rapport direct avec la division des hommes en nations. C'est une question de classes, de situations et de rôles concernant la production, l'échange et la distribution des biens : ce n'est pas une question politique.
Il reste donc à examiner ce dernier cas, tout d'abord à Fintérieur de chaque nation; ultérieurement entre les nations» Nous dirons l'essentiel, qui est simple.
Le caractère fondamental du catholicisme, au point de vue de sa matière, c'est l'universalité. Le catholicisme a la prétention d'être la religion de l'homme. Si c'est la religion de l'homme, c'est la religion du Français, de l'Anglais, de l'Allemand, du Russe, de l'Italien, du Japonais, dès qu'ils ont pris conscience, au dedans, de l'appel correctement interprété du besoin religieux; au dehors, de la réponse divine.
Dans ces conditions, l'Église, organe de la religion universelle, assemblée des humains unis en Dieu, ne peut pas connaître de frontières; elle est internationale de droit.
Il s'ensuit qu'à l'intérieur de chaque Etat, elle est présente a la vie nationale sans lui appartenir. Elle y agit forlement, mais sans se livrer à ce qu'il y a là d'exclusif; sans se laisser limiter à des points de vue particularistes. Elle respire l'atmosphère nationale, et l'on ne pourrait pas dire que ses membres, même religieusement, n'en sont pas influencés : il n'y a pas dans la vie de cloisons étanches. Mais au fond, ce qui fait vivre le catholique français ou le catholique anglais, en tant précisément que catholiques, ce n'est pas l'atmosphère anglaise ou française, c'est le fluide éthéré commun à tous : je veux dire les vérités et les impulsions, les lumières et les souffles qui font, dans le catholicisme, la vie commune des âmes.
Il s'ensuit ultérieurement que l'Église non seulement ne peut obéir, dans son ensemble, à aucun gouvernement, ce qui serait contradictoire, vu qu'en obéissant à l'un, elle désobéirait à l'autre; mais pas davantage elle ne peut tolérer qu'en matière religieuse, aucun de ses membres obéisse à aucun gouvernement. C'est son gouvernement à elle, qui, à l'intérieur même des frontières de chaque nation, régit, au spirituel, tous les hommes religieux.
Sujet de l'État, sujet de l'Église ; fils d'une nation, fils de Dieu Père de tous et du Christ homme de tous manifestés dans l'organisation catholique : telle est la double condition de chacun de nous.
C'est en ce sens-là qu'il faut comprendre que l'Église, société parfaite, ne se laisse ni absorber, ni juger. Siir le terrain national, elle demeure internationale; à côté d'un gouvernement, elle est libre.
Bien mieux — et c'est ici que les résistances de-
SON ATllTUDE A L'EGARD DE CE MONDE. 201
viennent chez certains de la fureur — l'Église prétend avoir mission, au spirituel, pour gouverner les groupes aussi bien que les individus, les gouvernants aussi bien que les gouvernés. Souverains, présidents de république, ministres, parlementaires, généraux, administrateurs, quand ils sont catholiques, sont, comme tels, c'est-à-dire en matière spirituelle, ses sujets non pas seulement à titre individuel; mais en tant que chefs. Cela, parce que le point de vue religieux étant relatif à nos finalités toutes dernières, ne peut pas être étranger à la vie en groupes ; parce que le divin concerne tout l'humain, qui est social ; parce que le Christ, en chargeant son Eglise d'enseigner les nations, n'a pas voulu parler que de leurs miettes, que seraient les individus isolés ; mais des nations elles-mêmes, des humains tels qu'ils sont, organisés en familles de tout rang : familles proprement dites, amitiés, groupements professionnels, associations de tout genre, et nations.
Il y a là, il faut en convenir, une semence de conflits que la meilleure volonté de part et d'autre ne réussirait point à écarter tout à fait, dont les passions — que ce soient les passions laïques ou les passions religieuses — ont fait la plaie de l'histoire, lamentable série de quiproquos, de reproches entrecroisés et de batailles.
Le Sauveur y pensait-il, lui qui avait coutume d'aborder les siens par ces mots : a La paix soit avec vous! » quand il disait mélancoliquement : « Je ne suis pas venu en ce monde pour y apporter la paix, mais le glaive, » Triste constatation, qui se vérifie depuis l'inévitable opposition de Jésus au Sanhédrin
jusqu'à nos kulturkampf et nos séparations des Églises et de l'État.
Nous n'allons pas nous enfoncer dans l'examen des causes qui provoquent les conflits, ce serait long et ce n'est pas la question pour nous. Ce que nous avons à dire, c'est que, en droit, il ne peut pas y avoir de conflits justifiés; que les prétentions de TEglise ne sont pas des prétentions, mais des services ; que son autonomie ne fait pas brèche à celle de l'État, puisqu'il y a là deux ordres et qu'elle en reconnaît la souveraineté relative au bénéfice de l'adversaire comme au sien, et que, en vérité, la religion est chose assez précieuse, assez fondamentale, étant le souci de l'Unique Nécessaire, pour faire passer par-dessus des difficultés que la sagesse peut toujours pallier, bien que nous n'espérions pas les vaincre jamais.
Les nations passent; Dieu et l'âme restent. La politique, ce bruit du temps, ne peut pas demander qu'on lui sacrifie l'éternel. Et en parlant d'éternel, il n'est pas question pour nous uniquement d'après la vie, mais de toujours, pour autant que noire toujours dépend de la vérité éternelle, du bien, loi indéfectible, et de leurs conditions permanentes.
La société, elle, n'est pas pour l'homme une condition permanente d'existence et de bonheur. Ce qu'elle procure n'est en soi que du passager. De l'ordre, du bien-être, de la paix, des progrès temporels, ce sont là de 'grands biens : l'Église n'en fait pas fi ; elle s'y expose d'autant moins que ces biens là, temporels en eux-mêmes, une haute conscience les éternise en y trouvant matière à progrès moral. Mais il reste que, de soi, le temps
ne dure qu'un temps. La course des peuples, aussi bien que la course des hommes, aussi bien que la course du globe est une course à la mort. Elle papillonne, la pauvre Terre, autour de son soleil ; elle s'empresse et elle s'exténue; mais le papillon se jettera, pour finir, sur la flamme, ou il gèlera pour l'avoir vue s'éteindre, et notre bruit se taira, et les gouvernements, dans leur néant posthume, auront le temps de méditer, comme dans la Légende des Siècles,
Sur la forme que prend le trône dans la tombe
Pendant ce temps, Thumanité religieuse, unie à son Christ et n'ayant fait comme lui que traverser la mort, sera vivante et heureuse. De militante^ elle sera devenue triomphante. Elle le sera parce qu'elle aura suivi sa loi, sa loi à elle, et non pas celle d'organisations périssables. La courbe du projectile ne dépendelle pas de Tendroit où il court? Parabole qui rejoint la terre, ou hyperbole qui va vers l'infini ne sont pas interchangeables.
Qu'on laisse l'Église accourir vers son Dieu à travers les réalités de ce monde. Qu'on la laisse exhorter, secourir, reprendre, entraîner, et, sans se préoccuper de nos titres, soucieuse seulement de nos devoirs, dire à tous, chefs, sujets : Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice. Nous savons bien, puisque FEvangile ne ment pas, que ce premier nécessaire ne s'oppose en réalité à rien d'utile; que tout le reste y accède par surcroît.
En vérité, part faite aux accidents, inévitables en des choses si complexes; aux abus, inévitables aussi, dans un monde de péché, de la part des représentants
204 L'ÉGLlSfi.
de Tun ou l'autre pouvoir, l'Eglise, qui apparaît à certains si insupportablement exigeante, accapareuse, importune et gêneuse, l'Église, au fond, est l'alliée indispensable, le secours providentiel, même en matière purement politique.
« Dieu premier servi » , comme disait Jeanne d'Arc, les républiques n'en seront que mieux servies. La soumission à l'Eglise en ce qui la concerne garantit tout le reste, aussi bien les libertés légitimes que les justes prérogatives du pouvoir.
« Il en est qui prétendent, écrivait saint Augustin ^ , que la doctrine chrétienne est nuisible à TÉtat... Que ceux-là nous montrent donc une armée composée de soldats tels que la doctrine chrétienne veut qu'ils soient; qu'ils nous montrent des gouverneurs de provinces, des maris et des femmes, des parents et des enfants, des maîtres et des serviteurs, des rois, des juges, mieux encore, des contribuables et des collecteurs d'impôts tels que la doctrine chrétienne les veut... quand ils l'auront fait, libre à eux de répéter leur accusation. »
Si le peu de pages dont nous disposons le permettait, on verrait dans le détail que les conditions de vie imposées par l'Église, bien qu'elles nous poussent plus loin que les résultats attendus par la politique, se trouvent inclure en soi et, pour le reste, favoriser au maximum les conditions de la vie politique.
Trois sortes de faits, dirait-on, composent tout le train de la vie politique : les faits moraux individuels.
1. Epist. 138, Ad Marcellinnm, cité par Léon XIII dans l'Encyclique Immortale Dei.
en ce que chacun vaut pour le groupe ce qu'il vaut tout d'abord pour soi; les faits d'obéissance, l'individu ayant à se subordonaer, par la loi, aux exigences de la vie collective; les faits d'autorité, l'unité nationale et le bien public que recherche cette unité se trouvant représentés et devant être défendus, poussés au progrès par des chefs.
A tous ces titres, nul ne peut contester l'immense utilité de l'Église.
Aux individus, elle dit : Respectez-vous vousmêmes, corps, âmes, activités, comme les temples de Dieu, et elle les y aide. Aux chefs, elle dit : Les princes des païens les dominent : qu'il nen soit pas ainsi entre {>ous; mais que celui qui est en tête soit le sernteur de tous^ et quand les chefs lui obéissent, elle en fait des saint Louis ou des Henri d'Allemagne, dévoués à mort à la grandeur et à la prospérité de leurs peuples. Aux sujets enfin elle dit, en les y inclinant : Que tout homme soit soumis aux autorités supérieures; car il nest point d'autorité qui ne nenne de Dieu; toutes celles qui existent ont été instituées par Dieu; c*est pourquoi celui qui s'oppose à [^autorité résiste à l'ordre de Dieu même.
La vie dépôt divin, l'autorité service public, et l'obéissance au pouvoir légitime comme à Dieu : telles sont les trois notions complémentaires, pratiquement inculquées, qui forment la morale de l'Église dans ses rapports avec la vie publique. Cela vaut bien le contrat social, ou le quasi contrat iplxis récent, ou la solidarité envisagée comme fait brut et qui ne conclut à rien, ou à plus forte raison la lutte pour la ç>ie tant bien que mal tempérée par des intérêts convergents ou par un vague altruisme sans cesse combattu.
Le surnaturel comme motif ^i le surnaturel comme moyen : telles semblent bien être les conditions supérieures d'une vie politique véritablement digne de riiomme.
Si cela était vrai, l'attitude de l'Église^ avec ses apparences exigeantes, serait tout simplement maternelle.
Quand ce n'est plus Dieu qui règne par le souverain, c'est le souverain lui-même qui se fait Dieu, homme ou majorité. Quand ce n'est plus Dieu qui règne aussi dans le cœur des sujets, c'est la nature pécheresse et anarchique qui le remplace. « Il n'y a rien de plus sociable que l'homme par nature, a écrit saint Augustin ; il n'y a rien de plus insociable par corruption. » En appliquant les moyens religieux à vaincre la corruption en haut et en bas, l'Eglise fait donc une œuvre politique plus précieuse que les combinaisons politiques. Se désintéressant des formes par respect, elle travaille sur le fond et le prédispose aux formes meilleures.
Si l'on regardait le passé, on pourrait voir — et ici encore tous les grands historiens impartiaux ont apporté leur témoignage — quels services éminents, plus qu'éminents, la société religieuse catholique a rendus. Quelques excès de pouvoir relevés ici ou là, chez tels ou tels de ses représentants, au cours de sa longue histoire, ne peuvent faire oublier qu'elle a porté le monde moderne sur ses genoux. La politique moderne e«t sa fille, en ce qu'elle a de supérieur aux régimes despotiques ou aux licences effrénées du passé antéchrétien.
Si c'en était l'endroit, nous pourrions ajouter en-
core : Plus que tout autre régime, notre démocratie a besoin de l'action de l'Église ; car sa valeur dépend tout à fait, cette fois, de la valeur de chacun et de tous, tout le monde étant souverain, comme tout le monde est sujet de la loi, comme tout le monde est matière sociale.
Chaque penseur le répète depuis Aristote, et on le disait sans doute avant lui : Les débordements d'une démocratie ont plus d'importance destructive que les crimes d'aucun prince ou d'aucune aristocratie.
La démocratie est une mer; l'Eglise universelle serait la rive immense qui en contiendrait les eaux, les éclairant de ses phares, les maintenant sur le fond préparé à les recevoir : nature, que protège la surnature, comme le ciel garde la terre de l'aridité et, parles haleines qu'il souffle, en écarte la corruption.