LA VIE INTERNATIONALE
L'attitude de TÉglise à l'égard de la vie internationale ne devra-t-elle pas procéder de sa catholicité plus encore que ses pensées de politique intérieure?
Par son action spirituelle, l'Eglise veut unir l'humanité à Dieu. Or, l'humanité, cela signifie multitude; mais cela signifie également unité, et cela signifie, pour finir, constitution complexe où Tunité de Tensemble et l'unité relative des groupements partiels laisse subsister la multiplicité soit des hommes, soit des groupes.
La religion, en se proposant de diviniser l'homme au sens où nous l'avons expliqué, doit tenir compte de cette complication, et ni elle ne doit courir à l'unité en passant par-dessus les frontières naturelles établies par les faits humains, ni elle ne doit s'enfermer dans ces frontières de façon à oublier l'idéal unitaire qui se fonde sur les premières réalités d'où elle part.
Tous les hommes, au regard de l'Église, forment une unité, au nom de leur filiation commune par rapport à Dieu, de leur destinée commune en Dieu, de leur solidarité dans l'action, dans la responsabilité
d'une malice collective, dans le rachat du commun Sauveur.
La grâce est faite pour tous, et le premier effet de la grâce, c'est la charité, c'est-à-dire l'unité en Dieu de tous les hommes.
Mais pour unir les hommes, on ne commence point par les diviser en brisant les ensembles que le fonctionnement normal de la vie a établis. Pour bâtir une maison, on ne commence point par piler les pierres.
li faudra donc s'attendre à ce que l'Église, d'une part, maintienne Funité du genre humain dans le Seigneur; d'autre part consacre, à chaque étape de la civilisation et dans tous les ordres, les ensembles moralement constitués — ou en tout cas moralement subsistants — dont les frontières sont pour le bien humain comme les cloisons d'alvéoles, qui portent l'échafaudage de la ruche et empêchent le miel de s'enfuir.
On peut voir dans ces simples mots toute la doctrine que nous aurions à exposer, s'il était possible ici de traiter avec quelque ampleur le vaste sujet amorcé par ce titre : FÉglise et la vie internationale.
L'illuminisme destructeur et orgueilleux des « citoyens de l'univers » n'est pas le fait de l'Église. Elle y voit, intellectuellement, une déviation, vu que Funité du genre humain se construit par échelons, et non directement de l'individu au tout, comme si l'on composait un vivant avec des atomes empilés, au lieu d'atomes formafat des molécules, qui forment à leur tour des substances élémentaires, des substances mixtes, des tissus, des organes et finalement le corps.
Les divisions géographiques ou ethnographiques, les contingences historiques qui ont créé les patries
sont des réalités. Les négliger et prétendre unir le genre humain hors de Fespace et du temps, sans souci de l'espace et du temps, c'est un coup d^aile qui se croit volontiers génial, mais dont l'inexcusable légèreté offense l'Eglise.
Elle y répugnera d'autant mieux que dans ce même sentiment internationaliste, l'Église voit des déviations morales qui ne tentent guère son approbation. Renaissance de l'esprit de caste, qui veut substituer à l'amour des enfants d'un même sol une coalition internationale d'appétits; esprit d'amateur et de dilettante, citoyen, soi-disant, du monde, en réalité de son jardin, de son fumoir ou de sa bibliothèque ; souci de tranquillité matoise qui promet à tout le monde pour n'avoir à payer personne, trouvant commode d'associer ces deux choses qui ne coûtent rien et rapportent quelque gloire : cosmopolitisme verbal, égoïsme très effectif : l'Eglise goûte peu ces façons d'esquiver le devoir. Elle professe que nous devons l'amour, l'honneur et le service à Dieu d'abord, et après Dieu non pas à l'humanité à titre immédiat, mais à nos père et mère, à nos familles, à nos patries. A l'humanité, ensuite.
Mais si Ton dit : Ensuite, il ne faut pas que cette suite soit négligée, ni surtout niée. C'est pourquoi J'Église, après avoir béni le patriotisme, ou pour mieux dire après l'avoir imposé au nom de sa morale, se retourne contre ceux qui veulent dire : Cela suifit.
Non, cela ne suffit pas. Les frontières sont sacrées ; mais leur fonction n'est pas de former entre nous des cloisons étanches : c'est de garder le bien hu-
main; de fournir aux sentiments des appuis, pour qu'ils s'avancent, en cercles concentriques, de Tintime au lointain, sans oublier que le lointain, en Dieu, est tout proche; c'est de sérier. les devoirs pour les empêcher de se disperser, de tomber à la confusion et à l'anarchie : ce n'est pas d'en faire oublier aucun.
Et n'aurions-nous pas de devoirs, individuellement ou collectivement, à l'égard de ce que nous appelons l'étranger? L'étranger, pour TÉglise, est simplement un prochain plus distant, un frère peu sympathique quelquefois, possiblement injuste, coupable à notre égard, peut-être, agressif fort souvent, comme aussi bien, dans les familles, on trouve des frères peu sympathiques, agressifs ou coupables.
Précisément, l'idéal des rapports internationaux serait, au regard de TEglise, analogue à ce que nous pourrions concevoir, comme formule de rapports, entre des frères assez mal assortis par nature, de caractères panachés, d'intérêts divergents, exposés par conséquent aux querelles; mais qui auraient pourtant la volonté d'accomplir leurs devoirs, c'est-àdire de tirer les conséquences de leur fraternité, dont le minimum est la justice.
Les juristes du droit international — en dehors des théologiens, pour qui l'avenir n'aura pas à cet égard assez de louanges — ne se sont pas élevés encore à la hauteur de cette conception. A commencer par Montesquieu, à finir par les plus récents, tous vous disent : Les nations sont souveraines. Et ils entendent par là que chacune est murée en soi; ne dépend, moralement et juridiquement, que de soi; n'a de devoirs que ceux qu'il lui plaît d'assumer en vue de son propre bien, toujours maîtresse de résilier le
contrat s'il est jugé trop onéreux et de recourir à la force pour trancher les questions dites d'intérêt vital ou d'honneur — c'est-à-dire, dans la réalité (et l'on en convient), toutes celles dont l'intérêt est plus grand que celui d'être fidèle à ses engagements et de ménager un voisin utile.
Le fond de tout cela, c'est la doctrine grossière de la lutte pour la vie, c'est-à-dire cette conception que chaque vivant, animal, homme ou peuple, n'a de loi d'action que de se sauver soi-même, tout ce qui compose son ambiance, précieux ou non aux yeux de la raison, fraternel ou non au regard d'une religion ou d'une morale méprisées, n'étant que matière à assimiler, en vue de se procurer une plus heureuse ou plus large vie.
Cette thèse barbare, fille d'une science dévoyée, est l'antipode des conceptions de lÉ'glise. L'Église déplore l'immoralité profonde qui préside aux rapports des peuples. Si elle y intervient peu, c'est qu'elle est désarmée en face de tant de rancœurs et d'égoïsmes; c'est que sa sagesse patiente applique la règle qu'elle posa au sujet de ce qu'on appelle correction fraternelle : n'avertis et ne gourmande, que si tu espères un amendement ; sans quoi, tu ne fais qu'aggraver la malice.
Mais désarmée ou non, l'Eglise est tenue de proclamer l'idéal, et elle le fait dans cette prière dont il faudrait proposer la sublimité à ceux qui trouvent notre Église rétrograde : « 0 Dieu, qui as donné à tes fils ce globe pour le cultiver, fais qu'ils n'aient qu'un cœur et qu'une âme, de même qu'ils n'ont qu'une seule demeure ».
Cette unité morale des hommes n'est nullement
une cliimère; c'est la loi. On n'espère guère la voir obéie à titre courant, parce que les obstacles sont trop nombreux et que les intérêts, les passions sont enchevêtrés d'une façon trop complexe. Mais c'est la loi quand même. Et il faudrait tout au moins le savoir, en convenir et s'y efforcer, quitte à chuter souvent, ainsi qu'on le fait en d'autres matières.
Tous les chrétiens devraient être prêts à signer les propositions suivantes :
Premièrementy il n'y a pas de droit de la force.
Deuxièmement y les relations internationales, comme les relations privées, sont réglées par la loi morale.
Troisièmement et en conséquence, chaque nation, tout en cherchant son intérêt et en le défendant par tous les moyens honorables, s'interdira le recours aux violences, aux fraudes, aux procédés d'intimidation, à remploi des traîtres, à celui des espions déloyaux et généralement à tout ce qui offense la morale telle que les honnêtes gens Tentendent.
Quatrièmement^ du plus fort au plus faible, du plus civilisé au moins civilisé, du plus moral au moins moral, régneront, toutes proportions gardées, les rapports qui s'établissent, dans une famille, entre l'aîné et le plus jeune, entre celui qui arrive et celui qui échoue, entre celui qui comprend son devoir et celui qui le rejette.
En cas de conflit, sachant qu'être juge et partie sont deux rôles mal compatibles, on cherchera un arbitre.
Si malgré tout la guerre éclate, imposée par le mauvais vouloir de l'un des peuples ou par des circonstances qui ne permettent point le recours aux
voies de droit, Faction belliqueuse ne se proposera que le rétablissement de la justice, indemnités comprises, au lieu de conquêtes injustifiées, d'exigences draconiennes, au lieu de vengeances.
Nous sommes bien loin de tout cela! Telle est pourtant, de la façon la plus nette et la plus absolue, la pensée de l'Eglise.
Oserons-nous ajouter que pour sa pensée profonde, en tant qu'elle porte l'Évangile et en escompte sans réduction tous les avenirs, ce n'est là qu'un minimum?
Permettons-nous cette audace, et invitons ceux qui ne craignent pas d'envisager les larges espaces à comprendre que pour l'Eglise, l'avenir n'est pas dans le sens d'un émiettement international anarchique dont les méfaits ecnt trop visibles, la fraternité en Dieu et dans le Christ n ayant, en ce qui touche à la vie des nations, aucun organe juridique, politique ou social; la chrétienté de jadis étant morte, disloquée par les ambitions et par l'incrédulité, rien de laïque n'en ayant pris la place.
L'avenir, s'il obéit à l'Evangile, donnera à notre unité en Dieu et dans le Christ une sanction.
Laquelle? qui pourrait se hasarder à l'augurer! Je ne fais pas de propagande pour les Etats-Unis (TEurope^ ni pour les confédérations mondiales organisées en chambre par des gobeurs et des songecreux. Tout homme sérieux professe que la vie seule sait les chemins de la vie, et qu'à l'égard, surtout, de ces avenirs incommensurables, toute hypothèse est sans portée et toute prophétie ridicule.
Mais ce n'est point prophétiser que de dire : L'u-
nité religieuse des hommes doit avoir — cela dès maintenant — ses conséquences morales. L'unité morale des hommes doit avoir, un jour, ses conséquences juridiques, et pour cela, le pouvoir juridique au sens strict étant un attribut du pouvoir politique, l'unité morale des hommes doit avoir un jour — • sous quelle forme, nul ne le sait — ses conséquences politiques.
Il ne s'agira pas de supprimer les nations ; mais de les relier, en limitant une souveraineté qui se prétend absolue, alors qu'elle dépend, l'unité qu'elle représente n'étant, à l'égard du genre humain un de par la nature et uni en Dieu, qu'une unité relative.
Nos Papes ont essayé autrefois de tirer ces conséquences des doctrines catholiques. Ils devaient échouer, parce que l'EgUse ne disposant, par définition, que d'un pouvoir spirituel et n'ayant donc d'influence politique que celle qu'on lui concède, ne pouvait résister à la violence des courants séparatistes. Mais ce que l'Eglise, d'elle-même, n'a pas fait et ne pouvait pas faire, dans un domaine qui n'était pas le sien, l'avenir doit le faire sous la pression morale de l'Église.
Si le genre humain ne sait pas s'organiser jusqu'au bout, continuant l'œuvre amorcée aux jours où les familles isolées se constituèrent en cités, les cités en petites patries provinciales, les provinces en patries douées d'une large puissance d'expansion; — si le genre humain, dis-je, refuse de constituer ainsi sa ^ vraie vie et de commencer sur cette base désormais [ définitive sa réelle évolution sur la terre, nous devons
dire qu'il aura été infidèle à soi, méconnaissant son unité fondamentale ; infidèle à son Dieu, qui est Père commun et qu'on ne sert vraiment qu'en venant à lui comme frères ; infidèle à son Christ, qui, concentrant en soi Thumanité une et Dieu un, a pu dire, rêveur sublime, au moment où le sommeil de la mort commençait à le prendre : ft Père, qu'ils soient un comme toi et moi nous ne sommes qu'un ».
En attendant ce qui serait le dernier effort du levain évangélique pour faire lever, comme le disait le Sauveur, toute la pâte, TÉglise a le devoir de prêcher l'Évangile immédiat, qui consiste en des relations morales, en attendant les relations juridiques et politiques à organiser entre les peuples.
La politique du chacun pour soi a besoin de ce correctif qu'y ajoute le proverbe : Dieu pour tous, et il faut qu'on se souvienne que Dieu parle dans nos consciences. Dieu fait justice par nous; Dieu réalise sa providence par nous. Chacun pour soi et Dieu pour tous, cela veut donc dire, chrétiennement : Nous cherchons notre intérêt, nous, peuples, comme dans un concours chaque candidat cherche à réussir et, s'il le peut, à dépasser l'autre ; mais la justice doit rester sauve, la fraternité foncière aussi, et le Dieu de justice, le Dieu de fraternité, par notre action comme par la sienne, doit pouvoir travailler au bien de tous.
Que nous sommes loin, encore une fois, de ces rapports-là ! 11 faut pourtant que les chrétiens y consentent; car c'est la condition, premièrement, de la bonne conscience des peuples, et aussi, comme sanc-
tion, de ce bien que nous ne sommes plus à la veille de perdre; de ce que tout le monde, cependant, appelait parle meilleur de soi, et que le Sauveur, dans la même circonstance suprême dont je parlais, entendait nous laisser en héritage : la paix.
L'eGLISF. — T. II. 13