LA PAIX
Pour peu que nous abordions Thistoire et que nous nous enfoncions dans la complexité des faits, bien des apparences pourraient voiler la doctrine véritable et la véritable action de TEglise en matière de paix.
La religion est favorable au principe d'autorité : quand c'est le militarisme qui détient Tautorité, la religion semblera facilement travailler pour lui, et par là être amie de la guerre. La religion a des tendances conservatrices très marquées ; elle n'est rien moins que révolutionnaire, bien qu'indéfiniment progressiste : sous les gouvernements belliqueux, elle doit donc, à Tégard des contemporains qui n'élargissent point leur regard, sembler solidaire de la politique belliqueuse.
Mais c'est là voir les choses par leur petit côté. Ce qui importe, c'est de savoir quelle est, au fond, la doctrine de l'Eglise; où porte, au fond, le courant de son action.
A ces deux questions, il est par trop facile de répondre.
L'Église, c'est la fraternité en Dieu. Ceux qui en
auraient une autre conception devraient la justifier, et s'ils essayaient d'en tirer, ainsi que l'ont fait certains, une apologie de la guerre, ce serait sous leur responsabilité personnelle. .
La notion de l'Église nous a paru sortir de ceci : Dieu père commun appelant toute la communauté humaine unie dans le Christ à une commune destinée surnaturelle; la constituant pour cela en un groupe organisé dont le caractère foncier est l'unité dans l'universalité, individus et peuples s'y trouvant englobés sans perdre en aucune façon leur autonomie, mais en se laissant régir, au spirituel, par une autorité spirituelle; en se laissant pénétrer de cet esprit unitaire dont l'effet, en nos cœurs, s'appelle charité, et dont l'effet extérieu«r, si l'on y demeure fidèle, sera concorde.
En vérité, la guerre n'a pas de place dans le plan du catholicisme. 11 n'en est pas de celui-ci comme des anciennes religions, qui favorisaient la paix au dedans de groupes ethniques, de familles étroites de peuples, mais la déchaînaient d'autant plus au dehors, sous le couvert d'institutions adverses et de dieux rivaux.
L'élévation absolue et l'ampleur totale du sentiment religieux catholique ne permet plus à qui le pénètre et s'en laisse pénétrer, de verser dans cet égoïsme dévoué, dans ce dévouement égoïste et par là querelleur. S'il «st vrai, comme on l'a prétendu, que la fraternité religieuse à créé l'histoire grecque, dont les amphictyonies furent un des grands facteurs, et aussi l'histoire romaine, et aussi, auparavant, sur ce même territoire latin, la vie étrusque — combien plus que cette étroite fraternité, la frater-
nité universelle des chrétiens créerait-elle, si elle était obéie à la voix de TÉglise, une histoire pacifique du monde !
Nous ne prêchons pas la lutte pour la vie, nous, catholiques, mais Tunion pour la vie, pour la plus haute vie. Nous ne pensons pas que le monde soit livré à la force et que ce soit là, grâce à la sélection, son moyen de progrès. Nous pensons que la loi du monde la plus fondamentale, c'est Tamour, puisque c'est le concours des forces. Nous pensons que dans le règne humain, cette loi, grâce à Tintervention de la raison et de nos sentiments supérieurs, prend plus d'ampleur qu'elle n'en fait voir dans la nature, où la raison et l'amour immanent à toute chose ne sont point secondés par un consentement réfléchi. Et si la grâce vient par surcroît éclairer la raison d'une lumière supérieure, lui révélant les vues providentielles, et si nos sentiments, imbibés de cette même grâce, élargissent le filet où se prennent librement les cœurs, notre doctrine et nos tendances seront plus éloignées encore de ce que Lacordaire eût appelé une « canaille de doctrine ».
Non, notre Dieu n'est pas un Tentâtes, ni notre Christ un héros de trilogie militaire. Il a été dit, sur la montagne où retentissait la loi du Nouveau Testament : « Bienheureux les pacifiques : ceux-là seront appelés fils de Dieu ».
La liturgie, reprenant le thème, après avoir appelé Dieu « auteur et amateur de paix, s'exclame ainsi : « 0 Dieu, dé qui tiennent les volontés saintes^ les droits conseils et les œuçres justes, donne à tes serviteurs cette paix que le monde ne peut pas donner... afin que nos temps, par ta protection, soinnt
tranquilles i>. Si Ton analysait cette oraison, on y verrait dans sa plus parfaite formule le pacifisme vrai, celui qui veut la paix non par la lâcheté ou Tilluminisme, mais par la rectitude des vouloirs, la sagesse des conseils et la justice des œuvres.
Enfin, nos saints, ces témoins de la doctrine, dont les vies sont comme les regards par où Ton peut juger de la continuité d'un courant qui ailleurs paraît caché, nos saints sontles hommes par excellence delà paix.
Cela paraît tout simple ? En effet ! mais à la condition que l'Église, comme institution, prêche la paix, attendu que les saints n'ont de prétention, eux qui n'ont pas de prétention, que de refléter exactement l'idée sociale qui est à la base du groupement catholique. Or, sont-ils fils d'une cité divisée, ils s'y conduisent comme saint François d'Assise, qui réconcilie les majores et les minores en bataille. De ville à ville, ils font comme Catherine de Sienne, qui parcourt l'Italie en criant : La paix! La paix! De peuple à peuple, comme saint Bernard, qui se fait arbitre universel, et ne veut de guerre que contre l'envahisseur oriental, qui menace l'avenir civilisé en menaçant le champ évangélique.
La dernière venue sur nos autels, la plus sublime, la plus exquise, la vaillante et douce héroïne, Jeanne d'Arc, ne fait pas exception. Cette Walkyrie française, comme quelques-uns aimeraient à l'appeler, ne fit la guerre que parce qu'elle ne put éviter la guerre; parce que, éviter la guerre, c'eût été consacrer l'injustice, consacrer l'invasion, la mort de ce qui lui tenait plus à cœur : la patrie. La mort pour soi, elle sut bien l'accepter; mais la mort pour la France, non!
Elle adressa à l'Anglais lettre sur lettre pour qu'il se décidât à faire raison au Roi du ciely comme elle disait en son délicieux langage, c'est-à-dire, évidemment, à réaliser la justice. « Elle e&t prête à faire paixy disait-elle en parlant d'elle-même, si vous saoulez lui faire raison, de sorte que France 90US rendiez et payiez ce que s^ous l'aidez tenue, »
On répondit à ses avances en l'appelant vachère et ribaude. Cet insuccès lui arracha, dit son aumônier Pasquerel, une grande abondance de larmes. L'idée du sang à verser la bouleversait. Elle essuya ses larmes pour combattre; mais elle avait posé l'acte de protestation chrétienne, et elle avait déclaré son motif d'action le jour ou elle disait, avec cette vivacité si française qui marquait toutes ses allures : Quant aux Anglais , la paix qu'il faut, c'est qu'ils aillent en leur pays^ en Angleterre,
Comprenons, en effet, que si l'Eglise veut la paix, en ce que tel est son vœu, tel son idéal, il ne s'ensuit aucunement qu'elle veuille la paix par tous les moyens, la paix avant tout.
Ce que l'Église veut avant tout, ce n'est ni la paix ni la guerre : c'est le bien. Elle adopte la définition de son grand docteur, saint Thomas d'Aquin, disant après saint Augustin, dans son style lumineux et mesuré : La paix n'est autre chose que la tranquillité de l'ordre.
Si l'ordre règne, et que tout soit sauf parmi les biens dont nous avons la charge, la paix est de droit; quiconque la troublerait au bénéfice d'ambitions, de passions accapareuses ou d'orgueil ne devrait pas espérer avoir la religion pour complice. Mais si
Tordre est troublé par des provocations injustes, des offenses à Fhonneur, ou des obstacles à l'intérêt d'un légitime développement national qui représente, pour le chrétien, un intérêt providentiel, il faut réagir. La guerre n'est plus alors l'injustice exécrable et cruelle; c'est la justice armée, comme, dans les fresques d'autrefois, ces figures graves, Tépée haute, prêtes à frapper avec tristesse et fermeté, la balance d'équité ayant déterminé le droit et, de son doigt imperturbable et lent, désigné le coupable.
Seulement, la guerre, si elle est ainsi un acte de justice, de la part de celui qui la mène en vue du bien, n'en est pas moins, au total, une fille de l'injustice, puisque le droit revendiqué par la force suppose une force qui s'oppose à ce droit. Supprimez l'injustice, vous rendez inutile la guerre juste, et vous rendez impossible la guerre injuste. Aussi l'Église, sans vaines déclamations, consacre-t-elle son influence non à chercher des systèmes pacifistes, mais à essayer de faire que chacun ait son dû, abandonnant à l'autre son dû, faisant des concessions en cas de litige, et ne recourant aux moyens extrêmes que dans des cas extrêmes qui ne se produiraient point, le bon vouloir supposé.
Elle ne se contente pas de cet effort, elle va plus loin et entend descendre plus profond. Car ce que nous venons de dire, en observant que la paix est fille de la justice, n'est pas la vérité entière; ce n'est pas même le principal. Cette justice, qui a pour fille la paix, est fille elle-même d'une mère qui, dans les Ecritures, porte le même nom, mais en un sens plus large.
Comme dans certaines régions le nom de famille
se dédouble, donné d'une part au père, de l'autre au fils aîné à titre de prénom usuel : ainsi, dans le langage chrétien, le Juste est celui qui fait justice à son prochain; mais c'est aussi, c'est surtout celui qui fait justice à Dieu, à soi, aux choses comme aux personnes, aux vertus religieuses, morales — morales, dis-je, au sens individuel — aussi bien qu'aux vertus sociales.
Or, qu'on se demande si Ton peut être juste dans le premier sens sans l'être dans le second ; si l'on peut faire justice au prochain quand on est cupide, haineux, jaloux, insoucieux du divin, jouisseur, plein d'orgueil, etc.
Notre Église ne le pense pas. Elle estime avec le psaume que V abîme appelle rabîme et que les nations, non plus que les individus, ne peuvent être justes à l'égard d'autrui si elles ne sont pas justes au dedans, c'est-à-dire morales.
« Une république vertueuse est appelée à jouir de la paix » , disait le vieil Aristote (PoliL^ viii, 1). « Paix sur terre aux hommes de bonne volonté », a dit avec plus d'autorité l'Évangile. « Quant aux méchantSy il n'y a point de paix pour eux », disaient par anticipation nos prophètes. « Ils ne connaissent pas le chemin de la paix; il n'y a point de justice dans leurs voies. Ils prennent des chemins détournés. Quiconque y marche ne connaît point la paix » (Isaïe XLiii, 22; ibid., lix,8). Et faisant allusion aux pacifistes à côté qui cherchent des systèmes sans aller jusqu'aux âmes, un autre dit : « Ils pansent à la légère les plaies de mon peuple. Paix! Paix! di" sent'ils; mais il n'y a point de paix » (Jér., vu, 4).
Toutes ces sentences doivent nous instruire. Dans
l'état actuel de la moralité humaine, il n'y a point à espérer de paix durable, parce qu'il n'y a pà ases pérer de justice. La justice pourra être louée, ellese morfondra; des individus, aux groupes, la lèpre s'étendra, et ce n'est pas le liniment des formules, ordres du jour ou déclarations de congrès, qui arrêtera ses ravages.
Or, c'est ici que viendrait, doctrinalement et pratiquement, le rôle principal de l'Église. A quoi bon s'attarder à parler de la trê^fe de Dieu, des grands projets nourris par les Papes en vue d'organiser les pouvoirs et de terminer par là les querelles ! Qu'importent les perpétuelles admonestations adressées aux princes chrétiens depuis Fépoque de Constantin jusqu'à Pie X et Benoît XV! Les pièces diplo' matiques ne manquent pas, les encycliques non plus. Mais l'essentiel, pour l'Église, est son rôle moral, son action sanctifiante et, si je puis dire, son existence même, en tant que « sainte Église ».
Ce que l'Église inculque; ce que l'Église fait; ce que l'Église est : voilà les sources du vrai pacifisme. Ce qu'elle est, c'est l'union des hommes ec société universelle. Ce qu'elle fait, c'est une œuvre d'amélioration des rapports humains à partir du dedans, c'est-à-dire à partir des causes, au lieu de ne s'attaquer qu'aux symptômes. Ce qu'elle inculque, c'est ce résumé de la Loi et des Prophètes, ce ressort du bien, ce nœud des liens universels où la paix trouve son piège : l'amour.
L'amour puisé à sa source; le sentiment de la fraternité en Dieu, centre de tout le rayonnement de l'être, hors de qui la gerbe n'a plus de lien et les brins s'épandent; l'amour en l'Homme universel,
Fils de rhomme, symbole réel de Tunité que nous formons, de ce fond commun que nous avons à défendre contre la dureté de la vie, âu lieu de le déchirer en parcelles saignantes; Tamour qui ne sépare pas ce qui est uni : Le Père pour l'honorer, les fils pour les traiter en frères, le temps pour s'y conduire en voyageurs secourables, réternité pour y aboutir en l'unité d'une famille en joie : voilà, quoi qu'en pense l'illusion, le secret de la paix entre les hommes.
Tout vient des sources, et eii dehors de cela, il n'y a pas de sources. La guerre est fille du péché, et le péché, c'est l'Agneau de Dieu qui l'enlève. « Agneau de Dieu qui enlevez les péchés du mondey Agneau de Dieu qui enlevez les péchés du monde, Agneau de Dieu qui enlevez les péchés du monde, supplie avec instances la liturgie, donnez-nous y oui, vouSy donnez^nous , donnez-nous la paix! »
Pacifistes, si vous avez un moyen de sanctifier les hommes, de les moraliser et par eux de moraliser les institutions et les peuples, employez-le, c'est le bon. Le catholique en a un : c'est l'Évangile vivant, c'est le Christ réalisé en institution, socialisé et agissant : l'Église. Adhérez à l'Église du Christ. Quand vous serez au dedans et que vous jouirez de sa force, vous lui prêterez la vôtre encadrée et sanctifiée, corrigée de ses utopies, raffermie dans ses espérances. Mais commencez par le commencement. Reconnaissez que là est la source de paix, parce que là est la source de justice et d'amour, là le frein des vices qui combattent la justice et l'amour, là les secours effectifs, les sentiments chauds, les paternités et les fraternités accueillantes, les puissances
de relèvement à côté des conseils d'innocence, les stimulants qui additionnent, pour agir, les énergies de la terre et du ciel et qui n'ignorent ni les ressources de la psychologie la plus positive, ni celles de la mysticité, qui est en nous le sens du divin.
« Je cous laisse la faix ^ je vous donne ux paix, a dît le Sauveur, non comme le monde la donne. » Le monde, s'il ne se dépasse dans le divin, n*apas de quoi établir en soi la paix. La paix descend d'en haut, elle ne monte pas.
Quand Taurore monte, en apparence, et qu'elle semble émerger du sol, c'est que le globe incliné, après sa longue prosternation nocturne, touche aux pieds du dieu de lumière, et, comme Esther devant le satrape oriental, sent se poser sur lui la baguette d'op.