CHAPITRE PREMIER
Ayant étudié précédemment la raison d'être de rÉglise ; sa raison d'être nous ayant donné à comprendre son essence, d'où sortent ses caractères et les formes diverses imposées à ses relations, nous abordons maintenant, sans espoir d'y aller bien avant, la question de son organisation. Il s'agit de voir s'épanouir cette unité que nous avons reconnu dès longtemps être la note fondamentale de l'Église.
Que l'Église soit une, cela ne prouve pas qu'elle soit uniforme. Dès que l'unité n'est pas nullité ; dès qu'elle s'enrichit et à mesure qu'elle s'enrichit, elle appelle une multiplicité de fonctions qui veut ellemême une mise en ordre, faute de quoi l'unité, en s'enrichissant soi-disant, s'abolit, abolissant avec soi l'être même, dont elle n'était que la consistance.
Or, c'est là ce qu'on appelle organisation. L'or-
ganisation, c'est Tunité de ce qui est multiple. Notre corps est multiple; il n'en est que plus un. Par les liaisons anatomiques des organes, par la solidarité physiologique des fonctions, il réalise ce que nos savants appellent une symbiose^ c'est-à-dire une vie en commun que régissent certaines lois, un déploiement qui se concentre, une concentration qui se déploie : c'est ce qu'on veut dire, quand on l'appelle corps organisé.
Notre Église, corps spirituel, ne pourra échapper à cette condition. A partir de sa naissance, au fur et à mesure qu'elle croîtra, elle devra épanouir sa richesse de vie, tout en la concentrant toujours plus, comme nous l'avons reconnu quand nous parlions de l'Eglise une. Ce double effort compensé sera
Que si du vivant en particulier nous portons nos regards sur la nature en son ensemble, nous la trouvons aussi organisée. Toute la science, toute la philosophie et la poésie même ne sont que l'étude ou la contemplation extasiée de cette organisation. Si le corps d'un petit moucheron qui naît et meurt en quelques heures est une merveille, il est à croire que le grand cosmos, dont les phénomènes de la vie ne sont qu'une manifestation, n'est pas moins riche de sagesse immanente. Les anciens aimaient à se le représenter comme un vivant aux dimensions colossales, doué de fonctions qui étaient les phénomènes naturels, régi par une âme universelle dont la nôtre était un reflet, et que certains confondaient avec Dieu.
Nous ne pensons plus ainsi, grâce à l'Evangile et à la science; mais ce qui faisait penser ainsi subsiste.
La nature est organisée. De ce canton de la nature où nous sommes enfermés nous ne saisissons qu'une toute petite part de son organisation; mais nous faisons crédit pour le reste. Or, n'avons-nous pas dit que la nature fait d'une certaine façon partie de l'Église? Et si cela était vrai, ne faudrait-il pas dire : L'Église, organisée en cette partie inférieure d'ellemême, doit l'être beaucoup mieux en son principal?
Nous avons exposé plusieurs fois en quel sens nous entendions cette proposition : La nature fait partie de l'Église. Dieu, transcendant à tout, régit tout. Sa providence établit un ordre d'après lequel le matériel est soumis au spirituel, et la nature aux âmes. Cet empire des âmes, envisagé au surnaturel, c'està-dire sous le rapport de ses plus profondes relations et de ses destinées suprêmes, obtenues par le Christ, c'est ce que nous appelons l'Église. Il s'ensuit évidemment que la nature fait partie de l'Église comme la servante fait partie de la maison, surtout quand c'est une servante à vie, ou plus précisément comme un prolongement fait partie de son ensemble conjoint, vu que la matière et l'âme, en chacun de nous, et par conséquent aussi dans le tout, sont conjointes partiellement, sous les auspices du corps.
Mais encore une fois, si l'Eglise est organisée dans ce prolongement de soi qui s'appelle la nature, à plus forte raison et bien mieux devra-t-elle l'être en son principal, qui est l'humanité jointe à Dieu, en vue de ses destinées surnaturelles.
L'humanité, au temporel, s'organise tant qu'elle peut. L'effort des siècles tend à cette organisation avec une suite qui ne se révèle qu'à contempler de vastes espaces, mais qui n'en est pas moins visible.
L'humanité sait qu'elle est organique de droit. Fille d'un seul couple ; répondant à une idée créatrice qui s'épanouit en races et en familles de peuples, mais qui garde son unité foncière et appelle les mêmes destinées, elle éprouve cette obligation comme ce besoin de lier partie, pour mieux vivre, d'individu à individu, de famille à famille, de cité à cité, et dans une mesure limitée mais qui, espérons-le, s'élargira, de peuple à peuple.
Si cela n'est pas fait, et n'est pas parfait; si d'Adam jusqu'à nous il ne s'est pas formé, par des alliances de plus en plus complexes, des synthèses successives, aboutissant progressivement et sans rupture de lien à une humanité organisée, la faute en est non à l'appel de la nature, mais au péché, qui nous renferme dans l'égoïsme et détruit entre nous les liens ; aux inconsciences qui nous empêchent de regarder de haut ou de descendre profond, pour découvrir en nous l'humanité ; à des occurrences historiques, à des hasards, à des obstacles matériels tels que distances, découpure du sol, révolutions cosmiques et le reste.
Mais au surnaturel, ces motifs de scission ou n'ont plus cours, ou en tout cas sont atténués au point de n'avoir d'action que sur l'accessoire. Les inconsciences sont vaincues par la Révélation et par cette assistance permanente que le Christ a promise aux siens. Le péché n'agit que trop, et il produit des schismes, des divisions, qui sont des effets de désorganisation partielle. Mais le péché est contenu dans des bornes par la grâce intérieure de l'Église et par une providence dont cette grâce est l'exécutrice.
Les hasards extérieurs et les obstacles matériels,
qui pèsent si fort sur rorganisation temporelle, ne sont plus de grand poids, à l'égard de relations toutes morales. Un évêque missionnaire qui circule sur le Congo ou sur le fleuve Jaune y apporte avec' soi toute l'Église : il n'apporte qu'un peu de patrie, et à coup sûr le Chinois ou le Congolais le comprennent bien mieux quand il dit, s'expliquant en quelques mots : Je représente l'Église, que s'il disait : Je représente l'humanité.
Le nouvel Adam, Jésus-Christ, a donc pu poser les bases d'une organisation religieuse qui n'aurait pas à attendre, pour être une « société parfaite » , c'est-à-dire intégrale, les lents progrès de l'organisation politique ou économique.
Ce n'est pas que le temps ait vu refuser ici sa collaboration : le temps est partout, même quand c^est Dieu qui agit, lorsqu'il agit à l'égard de l'homme, et si nous-mêmes nous en avions un peu plus devant nous, de ce temps dévorateur, ce serait un beau spectacle que de voir s'épanouir, historiquement, tous les organes du corps humano-divin. Mais, ce que nous disons présentement, c'est que le temps, nécessaire partout, était ici moins nécessaire que partout. Quelques siècles bien remplis, ce serait assez pour cette croissance pourtant colossale, et le premier jour de l'Église en fait voir déjà l'essentiel obtenu, grâce à l'Esprit qui plane sur elle comme sur la création primitive, sans avoir à compter avec les mêmes résistances, sachant se procurer de meilleurs concours.
Cet Esprit organisateur a reposé tout d'abord sur le Christ. Il y a produit des effets individuels dont
l'harmonie sera une part de la contemplation éternelle. Mais ces effets individuels n'étaient individuels que par leur siège; par leur intention, ils étaient déjà sociaux, et ils appelaient pour se déployer une organisation sociale que nous avons dû dire universelle.
Nous lasserons-nous jamais d'appeler notre Christ Fils de l'Homme, homme universel, entraîneur de l'humanité et de la nature qui lui est conjointe vers la divinité à laquelle lui-même est conjoint?
C'est pour remplir ces rôles qu'il a été fait péchés dit saint Paul, parce que l'humanité était péché; qu'il a été fait douleur, parce que l'humanité était douloureuse; qu'il a été fait i^ertu eœpiatrice, afin que par son expiation nos expiations puissent prendre valeur ; que pour finir il a été fait gloire, entraînant dans les cieux le vivant humanité en celui de ses membres qui lui a été donné pour chef : tête éblouie que les membres suivront, quand le géant collectif aura achevé sa pénible marche.
Dans le Christ, a dit saint Paul, toutes choses s'unissent et prennent leur consistance : omnia in ipso constant (Coloss., i, 16-18), et à plus forte raison tous les hommes.
Si donc l'humanité est organique en soi, elle doit être organique dans le Christ, c'est-à-dire en tant que constituée par lui en Église, en tant que devenue, au spirituel, son propre corps, le corps dont l'Esprit-Saint communiqué par l'incarnation est devenu en quelque sorte l'âme commune.
Allons plus loin et remontons plus haut. Disons : L'Église, corps humano-divin par le Christ, incluant
Dieu en soi, doit participer à cette divine organisation qui fait du Père, du Fils et du Saint-Esprit le modèle de toute vie, VOrd/^e suprême, le cas idéal — bien qu'il soit transcendant à l'idée — de Tunité dans la multiplicité organique.
En Dieu aussi, il y a richesse vitale dans la pleine unité vitale, et les relations divines : paternité, filiation, lien réciproque de Famour; puissance, sagesse, bonté; rôle de source, rôle de loi, rôle de fin : c'est là une hiérarchie, une organisation dont le reflet se trouve partoiit, vu que partout et en tout il ne s'agit jamais que de créer, de régir et d'employer ; de fournir une initiative qui est un acte de puissance, de la régler, ce qui est la sagesse, et de l'orienter vers un but choisi, ce qui est de l'amour.
Mais dans l'Eglise, l'ordre divin devra se refléter tout d'abord, parce que, premièrement, c'est son émanation la plus proche : le Christ, qui fait partie de l'ordre divin en tant que Verbe, ayant fondé l'Eglise tout directement; mais surtout, parce qu'une telle fondation n'est pas un acte d'architecte qui bâtit et s'en va. Le Christ nous demeure conjoint ; son Esprit vit en nous socialement, et c'est lui qui nous organise. Le Père nous est donné pour père par Celui qui nous a adoptés pour ses frères en vertu d'une divine solidarité.
Cette Eglise, qui est tout en lui, en tant que son corps, le Christ homme, qui est aussi Dieu, Fils de Dieu, l'introduit dans la Trinité.
Le Père envoie son Fils, qui envoie ses Apôtres, qui abordent les fidèl^^s, et les fidèles, en se donnant aux apôtres, se donnent au Fils et font, par lui.
retour au Père, dans runilé de l'Esprit que le Fils a communiqué.
Jésus ne disait-il pas, dans sa prière sacerdotale : « Père, qu'ils soient un comme vous et moi nous ne sommes qu'un », à savoir d'une unité organique.
« La gloire que vous m'avez donnée, continuait-il, je la leur ai donnée ». Et à ses apôtres : « Comme mon Père m'a envoyé^ ainsi je vous envoie » (Jean, XX, 21). « Qui vous reçoit me reçoit; qui me reçoit^ reçoit Celui qui m'a envoyé y> (Matth., x, 40).
Et les apôtres à leur tour disaient : « Nous vous annonçons ce que nous avons vu et entendu, afin que vous aussi vous ayez société avec nous et que notre société commune soit avec le Père et son Fils Jésus- Christy afin que vous ayez la joie et que votre joie soit pleine » (I Joan., 3-4). 11 n'est pas fait, en ce texte, mention du Saint-Esprit; mais il y est sous-entendu, et il y trouve son succédané : la joie pleine.
Cette compénétration de Tordre divin et du corps social humano-divin invitait saint Cyprien à définir l'Église : « Peuple racheté, qui est assemblé en l'unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit : De unitate Patris et Filiiet spiritus sancti plebs adunata » (De Orat. Dom., n® 23). Et poussant plus loin encore la hardiesse, il osait appeler l'Eglise « l'Unité de Dieu », pour signifier que la divine accolade qui unit harmonieusement les Trois Personnes, passe, par le Fils, comme au-dessous de l'Église, pour la maintenir en Dieu Trinité, ainsi que dans ces tableaux anciens où Dieu le Père enveloppe de ses bras et de son manteau, en la lumière de l'Esprit, l'Église raccordée à son Fils incarné et crucifié.
11 s'ensuivra naturellement que Tordre de l'Église ne sera qu'une extension de Tordre divin éternel, et que nulle autre organisation ne pourra prétendre à une simplicité aussi riche, à une richesse aussi une que la sienne.
Elle sera déficiente pourtant dans ses contours, sinon en son centre, et elle comportera une certaine relativité, parce qu'une société humano-divine, si elle est parfaite en tant que divine, parfaite aussi au point de contact de la courbe et de la tangente infinie qui la joint, cette société, en tant qu'humaine, et dans la mesure où la courbe s'éloigne en se fermant, devient fragile, sujette aux accidents humains, aux hasards, aux contingences historiques.
Si nous poussions un peu loin notre étude de l'organisation religieuse, au lieu de nous en tenir, comme nous ferons, aux grands rouages, nous y verrions une variabilité et des déficiences qui révéleraient en elle l'humain, jamais soumis en perfection au divin qui est en elle comme une âme.
Notre âme aussi, organise notre corps comme elle peut; dans le meilleur cas, elle n'arrive à dompter sa matière que pour des effets d'ensemble. Dieu, dans l'humanité, n'est pas ainsi impuissant; mais il se fait impuissant par respect. Il nous laisse responsables. Il laisse aux lois générales de la vie leur empire, que lui-même institua. Il n'en est pas moins là pour tout orienter, et cette orientation ne peut se produire, à moins de miracle permanent étranger aux larges vues providentielles, que par un organisme en rapport avec ce qu'on attend de son travail.
La papauté et Fépiscopat représentent cet organisme. Des extensions diverses s'en font voir. En étudiant ces institutions, nous pourrons voir quelle haute sagesse s y laisse juger; quelle unité profonde y préside. « Soyons plusieurs, disait Albert le Grand à propos des discussions ; mais que la cause soit une ». Soyons plusieurs aussi dans TÉglise; plusieurs jouant des rôles variés, assumant des responsabilités diverses; mais que la cause commune soit servie. Elle le sera, vu Celui qui préside et qui assemble.
Si la reine de Saba, venant à la cour de Salomon, et constatant Tordre savant et subtil du service oriental, en perdait le souffle d'admiration : non habebat ultra spiritum, il faudrait que la gentilité de tous les temps pût admirer la sagesse du Salomon divin dans la constitution de son royaume. L'Église n'est pas indigne de cette admiration. Elle tiendrait d'autant mieux à la mériter, et Dieu, en elle, se doit d'autant mieux de la lui faire mériter, que l'œuvre de sanctification dont nous parlons est avant tout une miséricorde*. Il s'agit de nous relever, nous qui étions dégradés; de nous soutenir, nous qui à toute heure fléchissons; de nous faire marcher, nous qui butons; de nous faire monter, nous qui pesons ; de panser nos plaies dans la bataille sans fin de la vie morale et de nous administrer des cordiaux permanents au cours de l'étape.
L Église est une entreprise de salut: chose plus ardue et plus délicate, plus nécessaire aussi qu'une
l. Per viscera misericordix visitavit nos. Luc, i, 78.
œuvre de pure justice. Son fonctionnement doit s'en ressentir, et c'est ce qui nous expliquera certaines rigidités, certaines complexités qui étonnent.
Vaisseau en tempête, l'humanité religieuse a besoin d'un équipage toujours prêt, d'un pilote sûr, d'une discipline ferme, d'une énergique bonté agissante, de rôles bien distribués et bien surveillés, tout le monde sur le pont et le regard directeur fixé sur l'étoile.
Dans ces conditions seulement le voyage se fera.
Et ne faut-il pas à tout prix qu'il se fasse, notre effarant voyage éternel?