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CHAPITRE II

L'organisation de FÉglise a pour principe la Trinité.

Le Père, le Fils et le Saint-Esprit enveloppent, par le Fils , dans leur sublime intimité et font participer à leurs relations ineffables tout l'ensemble des êtres appelés à bénéficier de l'incarnation, c'està-dire rhumanité entière, dans la mesure où elle y consent, et, avec l'humanité, la nature qui lui est conjointe.

Le chef de cet ensemble est le Christ, et tout ce qui ne fait avec lui qu'un seul corps entre avec lui dans la divine hiérarchie trinitaire.

De ce principe, qui paraîtra peut-être bien haut^ bien éloigné de la réalité quotidienne, dérivent pour^ tant, dans l'Église, toutes les réalités quotidiennes, et si l'on comprend mal les démarches de nos chefs, la faute en est souvent à un quiproquo initial, les régions où l'action religieuse s'élabore n'étant pas même soupçonnées du critique. D'ailleurs, partant de

là, on ne refusera pas de redescendre, d'échelon en échelon, jusqu'aux plus humbles détails de la vie ; mais il faut explorer les cimes.

Au niveau où nous sommes, il faut élucider, au moyen du principe général invoqué, une question très importante, relative au régime religieux. L'Église est-elle une monarchie? Serait-elle plus ou moins une démocratie ? Le pouvoir y vient-il d'en bas, et les chefs n'y sont-ils que des représentants, des mandataires? Tout au moins, l'autorité a-t-elle lieu d'y être contrôlée, partagée, limitée, comme dans la plupart des régimes humains? Ou au contraire, le pouvoir, dans l'Église, vient-il d'en haut, de telle sorte que les fidèles soient simplement des sujets, et leurs autorités immédiates des émanations d'une autorité suprême ?

Cette question a prêté, de la part des dissidents, de la part même de beaucoup de fidèles mal instruits, à do dangereuses équivoques. Elle est au fond de la querelle protestante ; elle est une part de la querelle moderniste, et elle est la clé de beaucoup de questions particulières où de bons catholiques, fussent-ils parlementaires, ne manquent pas de s'embrouiller.

Or, la solution à intervenir n'est pas ailleurs que dans les arcanes où nous disions que tout prend son origine.

L'Eglise est humano-divine. Dieu est inclus dans son être et dans son fonctionnement par le Fils de Dieu fait homme ; par l'Esprit de Dieu qu'il nous communique ; par le Père, dont il fait notre père en raison d'une solidarité fraternelle.

Si Dieu est inclus dans l'Église, il va de soi qu'il

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y est premier, soit dans Tordre constitutif, so t dans l'ordre fonctionnel. On ne va pas constituer Dieu, ni gouverner Dieu.

Ensuite, Dieu étant inclus dans l'Église par le Christ, à qui il a tout remis entre les mains; qui est chef de race surnaturelle, instrument conjoint de la divinité et participant, humainement, de toutes ses prérogatives, il va de soi aussi qu'au-dessous de Dieu, ou plutôt conjointement avec Dieu, ce qui est premier dans TËglise, c'est le Christ.

D'où la thèse, classique chez les théologiens et les sermonnaires, de la royauté du Christ. Royauté spirituelle, dont lé mot Christ n'est que l'expression, vu que Christ [jj^ic-zo:,) signifie oint, consacré royalement, pour le gouvernement des âmes.

Jusqu'ici, nulle difficulté. L'Eglise est le royaume du Christ, par là le Royaume de Dieu. Nous ne pouvons pas transformer ce royaume en une république dont l'Homme-Dieu aurait l'honneur d'être président, ni en une monarchie constitutionnelle où il régnerait d'un règne diminué, à demi décoratif. Il faut que Dieu règne effectivement par le Christ, dans l'unité d'un gouvernement où ce qui est du Père et ce qui est du Fils n'a pas lieu d'être distingué, puisque l'un est dans l'autre et agit par l'autre. Il faut laisser à l'unité €e qui est à l'unité, et à Dieu ce qui est à Dieu.

Ultérieurement, si, depuis que le Christ rentra dans rinvisible, y a du Christ, dans l'Eglise, une représentation visible ; s'il a été dit à quelqu'un : « Comme mon Père m'a ens^oyéy ainsi je s^ous envoie » — « Allez et enseignez toutes les nati&ns », ce qui est le pouvoir que nous appelons ma-

gisterb; — « Baptisez'les au nom du Père^ et du Fils et du Saint- Esprit y>^ et a Faites ceci en mémoire de moi »^ ce qui est le pouvoir sacramentel appelé ministère;— « Qui cous écoute m'écoute^ qui vous méprise me méprise » ; « Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, ei ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel », ce qui est le pouvoir de gouvernement (imperium), comprenant le législatifs le judiciaire et V exécutif nécessaires tous trois pour un gouvernement véritable : si cela est, le collège des Douze en leur succession authentique sera, au nom du Christ, en union avec le Christ, l'autorité première. Tout le peuple chrétien en dépendra comme un troupeau de ses pasteurs, Tensemble du troupeau dépendant de leur ensemble, et chaque troupeau particulier exigé par les nécessités locales dépendant de chacun d'eux, sans exclusion de l'unité qui enveloppe tous les groupes.

Ici encore, la déduction est inévitable. Nous n'allons pas empêcher le Christ de réaliser ses divines intentions, et lui qui ne fait que passer, au point de vue de son commerce visible avec l'homme ; lui qui meurt et qui est cependant, au spirituel, roi des siècles, de trouver des dispositions en vue de réaliser sa tendre promesse : a Je ne vous laisserai pas orphelins » ; « voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles ».

Enfin, si les Douze et leurs successeurs préposés au troupeau ne sont pas eux-mêmes un troupeau amorphe ; si le multiple revient à l'un pour s'y parfaire ; si le Christ a entendu se donner une représentation non seulement collective, mais individuelle, comme une survivance visible, et s'il a dit à l'un

des Douze : « Pais mes agneaux », à savoir les fidèles; « pais mes brebis », à savoir les pasteurs, et encore : « Je te donnerai les clefs du royaume des deux », comme à un majordome de palais par lequel il faut passer pour aller au maître; et si, par conséquent, le Christ parti, Pierre est un Christ par procuration, par mission et par assistance — si cela aussi est vrai, ce qui sera en tête, dans TEglise, ce sera le succes!§eur de Pierre, et iï en sera des autres évêques par rapport à lui ce qu'il en est de tous les évêques par rapport au Christ, ce qu'il en est du Christ par rapport à Dieu : tous ne seront qu'une émanation, une dérivation de la puissance souveraine salvatrice.

Le caractère monarchique de l'Église se fait voir ici à plein. Mais c'est à condition de tenir bien serrés tous les anneaux de la chaîne.

Or, pour les protestants, il se produit, dans cette suite de faits humano-divins, une coupure. Dieu envoie le Christ, et le Christ est Dieu — tout au moins pour les orthodoxes, les autres, on ne sait plus bien ce qu'ils croient. Mais le Christ n'est pas en relation avec nous par l'Église. A partir de lui, l'orientation se retourne. Elle remonte, au lieu de continuer à descendre. C'est nous qui allons rencontrer le Christ. Nous adhérons à lui à travers les temps, comme à un personnage historique, et cela chacun pour soi, chacun sous sa propre responsabilité, l'Écriture servant de pont entre le chrétien isolé, ignorant peut-être, libre en tous cas de ses commentaires, et le Christ lointain qui est toute sa vie. — Quel pont fragile!...

II est vrai qu'on se placera, pour lire la Bible, sous la lumière présumée de TEsprit-Saint, de son Esprit-Saint à soi, si j'ose dire, comme si Dieu décidait de nous éclairer ainsi chacun à part en vue de nous désunir, et comme si le large soleil qui éclaire les hommes, ou le lustre commun qui illumine la salle du festin évangélique n'étaient plus que la veilleuse solitaire projetant sur un texte obscur son cercle vacillant!

C'est seulement après cela, que nous, comme adhérents d'une idée commune, nous nous mettons à former TÉglise. L'Église, ainsi, dépend de nous, et non pas nous d'elle. Les autorités qui la régissent sont de notre création, et le régime sera ce que nous le ferons, toujours en dépendance de notre initiative et toujours révisable.

L'idée du peuple souverain au surnaturel est ici bien visible. Les systèmes ont changé; mais le fond en est resté. A la suite de Marsilius Patavinus, hérétique du XIV* siècle, les protestants ont généralement soutenu que l'Eglise est démocratique et non pas monarchique. C'est la société religieuse dans son ensemble, qui détient le pouvoir et qui le délègue aux pasteurs. A moins qu'on ne laisse ce soin aux princes temporels, tout indiqués pour se charger des fardeaux qui incombent à leurs peuples ! On évitera ainsi les conflits entre l'Église et l'État, après que TÉglise aura été mangée par l'État.

Il s'ensuivra un droit de contrôle, un droit de résistance éventuelle, un droit de déposition des autorités religieuses par le peuple ou par ses mandataires princiers, et beaucoup d'autres choses encore, selon les systèmes variés construits sur ce thème.

Nous, catholiques, nous ne pouvons pas paisouEer ainsi. Nous prétendons non pas constituer TÉglise, mais nous faire constituer par TÊglise. C'est elle qui, au nom du Christ, nous engendre spirituellement par le baptême. Elle se tient entre le Christ et nous, lien solide et de caractère social, parce que rhumanité est solidaire et sociale : ce n'est pas nous qui nous tenons, petits individus fragiles et isolés, entre le Christ et elle.

Nous n'avons donc pas à la contrôler : c'est elle qui nous contrôle. La descente d'autorité qui s'opère de Dieu au Christ se continue du Christ à l'Église qui en émane directement, et, dans l'Église, qui est un groupe organisé, non émietté, d'abord aux Douze et à leurs successeurs, les évoques, puis, parmi les Douze, à Pierre et à son successeur, le Pape.

Tel est le système auquel nous adhérons.

L'unité de l'Église, déclare saint Cyprien, ressemble à la tunique du Christ, qui était tissée sans couture à partir d'en haut {desuper), <c Un Dieu, un Christ, une Église », dit-il encore, voulant résumer en ces trois mots tout le régime surnaturel, en ce que Dieu, pleinement un; le Christ, un avec lui en l'unité de personne; l'Église, une avec eux d'une unité d'organisation où le Christ se retrouve; le corps de ses envoyés, se groupant autour de son propre représentant : c'est toute l'intégration de î'œuvre divine.

En dépit donc des divers rôles que se partagent parmi nous les autorités, en vue de mieux s'adapter à la vie humaine, il n'y a point, parmi nous, partage réel de l'autorité. Nous sommes sous un unique gouvernement : celui du Christ, roi des âmes, qui

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nous rattache à l'unique et suprême gouvernement de Dieu, roi universel.

Par où Ton voit que le principe monarchique est le fond de TÉglise, parce qu'il est le fond de la réalité totale qui a pour chef Dieu, et parce qu'il est le fond de la réalité humaine au surnaturel, qui a pour chef le Christ, tout le genre humain étant solidaire, religieusement, non par lui-même et de son initiative propre, mais par institution et dans son Christ humano-divin.

Sans vouloir faire ici ombre de politique, il faut bien concéder aux théoriciens de la royauté que la monarchie est, en soi, dans l'idéal, le régime le plus parfait^ parce que l'unité d'ordre obtenue plus ou moins en démocratie ou en aristocratie n'est qu'un genre d'unité secondaire, qui appelle finalement l'autre. C'est pourquoi le régime universel est ultra-monarchique, sous le nom de gouvernement divin.

Reste à savoir si les hommes vivent uniquement d'idéal, et si Dieu, représenté par les chefs d'État, s'y retrouve suffisamment lui-même. Dans l'Eglise, il se retrouve, parce qu'il y habite par son Esprit. D'où il suit que la monarchie est là de droit, et qu'elle n'y offre, à l'égard de l'essentiel tout au moins, nul danger d'oppression, soit en ce qui concerne les autorités secondaires, soit en ce qui touche aux libertés.

Il y a longtemps que Sénèque a dit : « Parère Deo libertas est : Obéir à Dieu, c'est la liberté. » Si la chaîne religieuse, en passant par l'évêque, le Pape, le Christ, nous relie à Dieu et à sa loi immanente

par TEsprit-Saint : la liberté, pour autant qu'elle se tient sous cette loi, n'a rien à craindre. Dieu ne tyrannise pas, il fait vivre.

De même, les autorités particulières, reliées à nous d'un côté et à Dieu de l'autre, ne perdent pas leur pouvoir sur nous par le fait qu'elles tiennent à Dieu. Et si c'est par intermédiaire qu'elles y tiennent, elles ne perdent pas leurs prérogatives du fait de les posséder et de les exercer sous une dépendance qui est, finalement, celle de Dieu. Dieu, encore une fois, n'absorbe rien, il donne tout.

Si l'on né craignait de fatiguer par un appel si répété à une comparaison familière, on dirait : Le régime de FEglise est monarchique comme celui du vivant. Rien de moins démocratique que le vivant. Ceux qui l'appellent une colonie de cellules disent une chose qui a sa part de vérité relativement aux procédés de construction des tissus et à la réalisation du plan organique; mais au total, définir ainsi le vivant serait d'une philosophie trop légère.

Ce qui est premier, dans le corps vivant, ce ne sont pas les cellules, ni, en général, les parties : c'est le tout, et, dans le tout, le principe du tout, qui est l'idée vitale, appelée âme. Dans le corps Eglise, ce qui est premier, c'est son âme aussi, à savoir l'Esprit divin communiqué par le Christ Fils de Dieu et par le Père qui l'a envoyé.

Après cela, ce qui est premier dans le corps vivant c'est le système nerveux central, ce ne sont pas les cellules anarchiques. Dans TEglise, ce qui est premier, à titre d'élément visible, c'est le corps épiscopal uni au Pape : encéphale d'où procèdent, sous

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Faction de rEsprit-Saint, et la pensée, sous le nom de dogme, et la motricité, sous le nom de gouvernement, et toute la vie venue du Christ au bénéfice des âmes, par Teffusion sacramentelle.

Dans un cas comme dans l'autre, l'unité part d'en haut [desuper); elle n'est pas une résultante; ce n'est pas la foule qui la crée en s'organisant, mais au contraire l'organisation vient d'elle.

En architecture, seraient-ce les pierres qui expliquent tout d'abord la maison? Ce qui explique la maison, c'est l'idée de l'architecte, puis c'est l'initiative des entrepreneurs. Les pierres, après cela, s'organisent.

De là vient la profonde pensée qui a présidé àl'énumération du Symbole : Je crois au Saint-Esprit^ à la sainte Eglise catholique^ à la communion des saints, à la résurrection de la chair et à la ne éternelle. Dans cette suite, l'Esprit de Dieu est en tête. L'Eglise y est rattachée comme à son principe organisateur. La communion des saints exprime la loi fondamentale de l'Église qui est la charité sous l'action de cet Esprit. La résurrection de la chair et la vie éternelle seront les résultats de leur travail.

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