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LE RÔLE DES GOUVERNÉS DANS LE GOUVERNEMENT

DE l'Église

L'Église n'est donc pas une démocratie. L'autorité y vient d'en haut parce qu'elle y vient de Dieu, par le Christ, et parce que le Christ en a réglé l'écoulement jusqu'à nous en fondant une mission permanente : les Douze, avec une succession authentique, qui est le corps épiscopal, puis, à la tête des Douze, Pierre, avec sa succession authentique : le Pape.

Est-ce à dire que nous tous, dans l'Église, nous soyons des passifs? passifs sous nos autorités immédiates, les autorités immédiates étant passives sous les autorités supérieures, passives elles-mêmes, sans doute, sous l'autorité suprême du Pape, visiblement; du Christ, invisiblement, et finalement de l'Esprit divin?

Cette façon de tout figer, de tout suspendre de clou en clou, disons de tout abolir, afin de tout sanctifier, et de faire que Dieu soit — non pas tout en tous pou?' nous sauver tous, comme le dit FApôtre; mais

à la place de tous, pour nous supprimer tous, oe serait le contraire d'un régime religieux véritable, La religion consiste à nous relier à Dieu, non à nous y absorber. Le gouvernement religieux doit être évocateur d'énergies, non un accapareur d'énergies. 11 est fait non pas pour nous éclipser ou pour nous éteindre, mais pour nous enflammer de toutes les flammes de la vie. « Je suis venuy a dit le Sauveur, pour mettre le feu à la terre, et que sou-^ haité'jey sinon qu'elle brûle? » (Luc, xii, 49).

Le gouvernement devra donc, chez nous, laisser du large aux spontanéités, et, s'il en laisse, ces spontanéités ne pourront manquer de réagir sur les autorités elles-mêmes en tout ce qu'elles ont d'humain ; bien mieux, de conditionner ce qui vient en elles déplus haut, vu que la matière, et tout particulièrement la matière vivante, détermine, pour une part, le résultat des influences qu'elle subit.

Parmi les causes, les philosophes ont toujours compté la matière, et ils ont eu raison, s'il est vrai, comme nous l'apprend la science, qu'il n'y a pas d'actian sans réaction, dans aucun ordre de phénomènes.

Notre Eglise fût-elle même la mécanique rigide où des organes de transmission se passent la force, soms un unique moteur central, les fidèles n'y seraient pas sans action. Ils agiraient, en ce sens qu'ils imposeraient à l'autorité, par leur façon d'être et par leur façon de se comporter sous le régime de la loi, des modalités de gouvernement qui seraient bien déjà, de leur part, une influence.

Mais l'Église n'est pas cette machine-Ià; elle est un organisme vivant. Or, dans un organisme, ce

qui est mù, à savoir les organes particuliers et jusqu'aux plus infimes cellules, est également moteur, au nom de la solidarité organique.

Il n'y a qu'une chose, dans le vivant, qui soit motrice sans être mue, c'est Tidée vitale, c'est Tâme. Encore est-elle conditionnée : la preuve, c'est que si les conditions sont défavorables, l'organisme dévie, souffre et meurt, alors que l'âme cherche toujours à le faire vivre.

Dans l'Église, c'est l'Esprit-Saint qui est comme notre âme commune. Et cette âme est indépendante, en ce que personne de nous ne peut avoir la prétention de l'influencer en elle-même; mais elle dépend, dans ses effets, de l'acceptation de nos libertés et de la collaboration de nos efforts. Nous ne sommes donc pas gouvernés sans nous, même par elle. A plus forte raison ne sommes-nous par gouvernés sans nous par les autorités humaines qui, en son nom, mais avec une dégradation de valeur et de pouvoir, nous régissent.

Dans ce dernier cas, non seulement nous participons aux effets du gouvernement; mais nous participons, d'une certaine façon, au gouvernement luimême, sans pour cela faire retour au principe démocratique tout à l'heure exclu.

En effet, dans un vivant où une âme travaille, orientant les fonctions vers certains résultats qui sont les œuvres de la vie, les organes principaux, et tout d'abord le cerveau, le système nerveux central, sont les points d'application principaux, aussi, de l'action de l'âme.

L'animation d'un corp&, c'est premièrement et avant tout sa céréb ration. De là partent les grands

courants qui émeuvent et dirigent tout, en raison de cette centralisation qui se révèle d'autant plus parfaite qu'on s'élève davantage dans Féchelle des êtres.

Mais ce n'est pas à dire que l'âme habite le cerveau exclusivement. L'âme est partout : toute dans le tout et dans chaque partie^ disent les philosophes, de telle sorte que la vie communiquée au cerveau pour les membres n'empêchera pas, en faveur des membres, une communication directe, dont le cerveau, à son tour, profitera, ainsi que les centres qu'il actionne.

Ainsi l'Esprit divin qui anime la hiérarchie, selon la promesse du Sauveur, anime aussi, en son nom, ceux dont il a été dit : « 'Ne sas^ez-vous pas que vos membres mêmes sont les temples du Saint-Esprit P »

L'habitation active de Dieu en nous, par la grâce, est un des dogmes fondamentaux de notre foi. Que s'il est en nous, comme il est dans la hiérarchie, ses communications ne peuvent être, ici et là, étrangères lune à l'autre. Ce qu'il donne à la hiérarchie vient à nous socialement, par autorité. Ce qu'il nous donne monte à l'autorité par un autre chemin, celui d'une influence que l'autorité jugera, qu'elle fera sienne, de telle sorte qu'en cela même nous serons gouvernés, non gouvernants; mais qui pourtant aura sa source au milieu de nous, en l'un de nous ou en plusieurs de nous, séparément ou en l'un de nos groupes : association particulière, famille religieuse ou nation.

C'est en ce sens qu'on a pu dire : Des fidèles viennent surtout les initiatives ; de l'autorité viennent les directions, les contrôles et les freins.

l'église. — T. II. 15

Cela n'est vrai que partiellement, parce qne Tinitiative première, en matière de salut, vient nécessairement du Sauveur et de ses représentants. Par renseignement en ce qu'il a de proprement révélé ; par le ministère sacramentel et par Torientation générale de la vie, la hiérarchie commence, parce que le Christ commence et parce que Dieu commence. Mais au cours de l'action salvatrice et à l'égard des relativités qu'elle comporte, d'autres initiatives peuvent jaillir de partout, puisque partout Dieu est présent, et que s'il respecte l'ordre par lui-même établi, il n'en est point l'esclave.

La grâce de Dieu, disent nos théologiens, n'est pas enchaînée aux sacrements. Entendons le mot sacrement dans le sens général que nous avons dû plus d'une fois lui reconnaître. Ni le sacrement de la vérité, qui est l'enseignement, ni le sacrement de la sainteté, qui est l'action rituelle, ni le sacrement de Faction chrétienne, qui est l'exercice du o-ouvernement, ne contiennent tout ce que Dieu a voulu donner à l'ensemble organisé de ses fidèles. Il y a des vérités privées, des élans de sainteté qui ne viennent pas de l'action rituelle ; de bonnes directions prises qui ne sont pas commandées. Le Dieu intérieur, çigueur des êtres, comme l'appelle la liturgie [Rerum Deus tenax vigor), pousse des jets sur tous les points où sa création vivante permet à sa présence de fleurir.

La nature est pleine d'âme, disait le vieil Aristote (ir^Tipri; i'U/^ç). Pensait-il, en parlant ainsi, à ce drame des forêts et des prairies où tant de vie ardente et envahissante foisonne, sous la teinte verte que l'aquarelliste po8e d'un jet?... Or, dans Thumanité reli-

gieuse, la vie fourmille aussi, et pour la même raison. Elle est pleine d'âme. L'âme de TEsprit divin la pénètre, et Ton y voit s'échapper de toutes parts des frondaisons qui ne viennent ni du semeur officiel ni du forestier; qui procèdent directement de la source immanente de vie partout diffuse.

N'oublions pas que cette vie spontanée qui jaillit au fond des âmes sous la touche de FEsprit doit être contrôlée. C'est en quoi nous nous distinguons des faux mystiques ou des protestants qui repoussent l'autorité, exigeant qu'on en croie Dieu en eux, c'està-dire eux-mêmes. Mais ce que l'autorité contrôle, elle ne l'a pas pour cela créé, et si, ne l'ayant pas créé, elle l'emploie, on a le droit de dire que la vie a été sa collaboratrice.

Considérons l'Eglise non plus comme organisme, ce qui était notre première comparaison ; mais comme nation ou corps social, ce qui était la secondei nous arrivons à la même conclusion.

L'Église est une monarchie, avons-nous dit. Mais est-il une monarchie dont le gouvernement ne soit inlluencé par personne? Est-il un autocrate au sens plein et tout à fait exclusif de ce mot? Un tel être serait un monstre, à moins qu'il ne fût fou. Tout régime personnel se tempère de collaborations variées sans lesquelles il verserait dans la plus insupportable tyrannie . Mais un monarque sage organise cette collaboration et l'étend autant qu'il peut, au lieu de s'efforcer de la réduire ; il s'entoure de conseillers, s'appuie sur l'opinion des meilleurs, et sonde son peuple avant de lui proposer des lois.

La loi, d'après les philosophes, est une dictée de

raison [dictamen rationis). Quel gouvernant ou quel gouvernement peut prétendre au monopole de la raison? L'autorité représente légalement la raison à l'égard des fins sociales; mais elle n'a pas la prétention de l'incarner réellement à elle seule. Elle sait ou elle doit savoir que chez le plus humble citoyen peuvent se trouver des lumières utiles, à plus forte raison chez les meilleurs ou dans les corps constitués. Elle aura donc à cœur de consulter, de s'inspirer, tout en gardant le jugement suprême.

Or, ce que la raison est à la loi, dans les gouvernements de ce monde, l'action de l'Esprit divin Test, dans l'Église, par rapport à la loi religieuse. Et de même que la raison d'un Etat n'est pas toute dans le gouvernement : ainsi l'action de l'Esprit n'est pas toute dans nos chefs, bien que, ici — et c'est en quoi la comparaison cloche — une assistance spéciale soit promise.

Sachant donc que le Saint-Esprit n'est pas tout en elle; qu'il est diffus dans toute l'Église, animant les fidèles et y soufflant des vérités, des grâces et d'utiles impulsions, l'autorité religieuse écoute, en même temps qu'elle parle; elle subit, tout en agissant; elle sanctifie son travail sanctificateur, par les infiltrations sociales qui lui arrivent.

Et dire infiltrations y ce n'est pas exclure une action plus directe. Les chrétiens pétitionnent, et leurs humbles suppliques ne sont pas considérées comme non avenues. A certaines époques, l'intervention populaire fut cotée à un tel prix que l'adage célèbre : Vox populi ^ox Dei paraissait un axiome de gouvernement. Il arriva que des admonestations, ce qui est certes la forme de collaboration la plus

vive, admonestations respectueuses d'ailleurs, mais énergiques et insistantes, fussent adressées aux plus hautes autorités, et cela par des personnes qui, comme Catherine de Sienne ou Vincent Ferrier, ne pouvaient s'autoriser de rien d'autre que ceci : c'est que Dieu, elles Tespéraient du moins, s'exprimait en elles. Or leurs autorités en tombèrent d'accord. Écouter ainsi la voix de Dieu au dehors, ce n'est pas cesser de compter sur la voix de Dieu au dedans, c'est seulement l'écouter partout. Et ce n'est pas abdiquer, puisque si l'on se soumet ainsi, en apparence, au jugement de l'inférieur, c'est à un jugement dont soi-même on demeure juge; seulement, d'un jugement mieux jugé, mieux préparé, mieux contrôlé, en attendant que Dieu le sanctionne.

Par ce côté, l'Eglise, qui n'est pas une démocratie, participe, ainsi que tout sage pouvoir, de la démocratie. Ainsi que tout sage pouvoir également, elle participe des aristocraties, en ce que les autorités secondaires : évêques, prêtres, diacres ou dignitaires quelconques, exercent très réellement l'autorité sans la diviser.

Ils ne la divisent point et, en ce sens, ne la pav" tagent point, parce qu'elle doit rester une, étant tout entière chose du Christ, qui ne se divise point; mais ils y participent, en vertu d'une communication qui suppose un retour d'influence.

Ils ont, par l'élection, un rôle dans la constitution de l'autorité. Ils ont ensuite, par les conseils privés ou organisés, par le gouvernement direct d'une partie du troupeau, un rôle dans son exercice.

Il y aura lieu de préciser pour chaque cas cette

coopération; mais présentement le principe nous suffit. Il nous permet de conclure que, s'il est vrai, selon la sagesse antique, que le meilleur gouvernement est celui qui unit la participation de tous à Faction des meilleurs, contrôlée et centralisée par un seul : le régime de l'Eglise se fait voir aussi parfait que possible.

Reste à le rendre efficace par un genre de collaboration qui est le plus nécessaire de tous et dont la requête, bien que purement exhortative d'apparence, correspond au fond ngiême de ce qui nous occupe. Il faut collaborer en donnant son cœur.

L'autorité n'a en effet de raison d'être, en n'importe quel groupe, que de procurer le bien social. Et quel est le bien social, entre fils du Christ, si ce n'est la charité sous sa double face : amour de Dieu et du prochain, incluant toutes les vertus qui en découlent et qui les défendent, appelant le progrès moral qui en est la croissance, en attendant pour plus tard la consommation?

La charité au dedans des cœurs, c'est la plus grande valeur de l'Église. Mieux vaut, à ce titre terminal et foncier, une âme vertueuse qu'une autorité, et un saint qu'un Pape, si le Pape ne Tétait point. Le plus grand dans le Royaume des cieux, au témoignage de Jésus — et le Royaume des cieux dont il parlait c'est d'abord l'Église — ce n'est pas Pierre ni aucun des Douze, tout au moins au titre de chef, c'est le petit enfant humble et droit, et qui lui res« semble.

Certes, les grâces de mission sont plus grandes socialement et pour le visible : on ne nous rango point par ordre de sainteté; mais les grâces inté-

Heures sont plus grandes absolument, et, finalement, plus efficaces. C'est ce qui ressort de la doctrine de saint Paul sur les dons divins ; c'est ce qui ressort de sa doctrine de Tautorité, qu'il met toujours « au service de TEsprit » (II Cor. iii, 8) précisément parce qu'elle en est la règle.

La règle, nul ne peut s'en passer, et un groupe moins qu'un homme; mais sans la poussée de vie et les vertus que l'Esprit obéi éveille en nous, la règle ne serait qu'un cordeau sur le vide ; tout le système gouvernemental de l'Église serait un moulin sans grain à broyer, et qu'importerait désormais la richesse de ses rouages?

Comprenons que le formalisme, appelé dans rÉvangile pharisaïsme, n'a jamais pu sauver personne.

On nous prêche la foi; mais on ne peut nous donner la foi. On nous dicte une conduite, mais on ne peut se conduire pour nous, ni, en ce sens-là, nous conduire. On nous confère les sacrements, et les sacrements, efficaces par institution, peuvent, par notre fait, tourner à rebours leur efficacité. Or, si cela se généralisait, il deviendrait fatal qu'il y ait réaction sur tout le corps et sur le gouvernement même : non dans sa source, qui est divine; mais dans ses modes d'applioation et dans son efficacité.

On ne peut plus gouverner, quand les sujets n'obéissent plus. Ce qui fait la force des gouvernements, c'est le bon vouloir des peuples. Que ce bon vouloir défaille, la machine est coincée et elle s'arrête.

Nous ne craignons pas que l'Église s'arrête jamais, parce que l'Esprit de sainteté qui circule en

elle a de quoi limiter le mal et empêcher les effets généraux qui en pourraient sortir. L'histoire démontre que les épreuves de l'Église, même ses épreuves morales, font éclater de toutes parts ses vertus cachées. Mais si l'Église ne périt pas, elle peut tout de même décroître, du fait que la vie, en chacun de nous, peut tarir.

A nous de donner à la hiérarchie le concours qui seul peut rendre pleinement efficace pour nous et utile à tous le travail qui lui incombe. Travail dont saint Paul rappelait les conditions aux Corinthiens trop attachés aux personnes hiérarchiques, quand il leur disait : « Moi^ fai planté; Apollo a arrosé; mais cest Dieu — à savoir Dieu intérieur, Dieu obéi — qui a procuré V accroissement, »

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