‹ L'EgliseChapitre 35 sur 50 · Expos, in Luc. x · texte numérisé non relu

Expos, in Luc. x

?nes brebis y désignant le tout par la partie, comme s'il voulait nommer chacun et chacun, confier à la garde de Pierre non seulement l'ensemble des fidèles, mais chaque fidèle, non seulement l'ensemble des églises, mais chaque église. Ceci pour dire que le pouvoir de Pierre et de ses successeurs à l'égard des églises et des fidèles est immédiat, c'est-à-dire qu'il peut donner des ordres à chacun et à tous, individus et groupes, fidèles, pasteurs, églises particulières ou Église universelle.

A Fordinaire, en dehors des causes majeures, que le Pape se réserve, ce pouvoir universel s'exerce par échelons : ainsi le veut la sagesse ; mais il n'y a là aucune nécessité de juridiction; l'autorité, dans l'Eglise, étant une et le Pape en ayant la plénitude, il peut, au besoin, suffire à tout, et il dépend de lui de savoir selon quelles formes et dans quelle mesure illui convient de communiquer ou de se réserver ses rôles.

Le Pape est avec cela juge suprême, faute de quoi son gouvernement serait privé d'efficacité. Et son jugement est sans appel. On ne peut pas même dire, avec Pascal au temps de ses oublis jansénistes : « Ad tuum Domine Jesu tribunal appello; j'en appelle, ô Seigneur Jésus, à ton tribunal à toi ». Ce cri, touchant après tout, est justifié en certains cas; mais c'est que, alors, l'autorité n'est pas dans sa loi et sur son terrain. En son domaine, et selon sa propre loi, l'autorité du Pape ne peut céder à celle de Jésus-Christ, puisqu'elle est la même.

Enfin, le pouvoir législatif et judiciaire du Souverain Pontife suppose comme conséquence le pouvoir d'appliquer des sanctions ; bien entendu, conformé-

ment à la nature de sa juridiction : d'où les peines canoniques dont il est le suprême dispensateur.

Comme pontife proprement dit, c'est-à-dire au point de vue de Faction sacramentelle, le Pape n'est rien déplus qu'un évêque ; mai^ quant à l'usage qui en est fait et quant aux rites qui l'accompagnent, il est premier ainsi qu'en tout le reste. Il est le maître des liturgies ; il dispose et l'ensemble et le détail du culte divin, afin de donner à la mysticité de l'Église des moyens en rapport avec les temps, les lieux et les personnes.

Ces rôles divers et l'esprit dans lequel il convient de les remplir se reflètent dans les noms que reçoit traditionnellement le chef de l'Église; dans les insignes extérieurs dont se pare sa dignité.

On l'appelle le Pape, c'est-à-dire le père, père par excellence au surnaturel, père des pères, étant a la tête de ceux qui nous engendrent à la foi par l'enseignement, à la vie chrétienne par le baptême ; à la tête de ceux qui nous gouvernent d'un gouvernement qui doit être tout paternel, puisqu'il applique la loi d'amour et que saint Paul en a exprimé l'effort dans ce cri : « La charité du Christ nous presse : Carita^ Christi urget nos. »

On l'appelle Vicaire du Christ, et nous en avons dit la raison : c'est un Christ continué par délégation ; un procurateur en mission terrestre.

On l'appelle Saint-Père ou Très Saint-Père^ moins par allusion filiale à une sainteté personnelle qu'on suppose pieusement, que pour évoquer la sainteté de son rôle, la sainteté de la doctrine et des lois qu'il promulgue, la sainteté du Christ qu'il représente et de TEsprit dont il est l'instrument.

OnVappélle Souçeraîn Pontife et Eçêque des éi^êques, pour marquer l'ordre hiérarchique aboutissant à l'unité en l'unique pasteur de l'unique troupeau évangélique.

Lui-même s'appelle, dans ses lettres apostoliques, Sen>Ueur des ser{>iteurs de Dieu, se souvenant de la formule du Maître définissant l'autorité sous le régime chrétien : « Que celui de cous qui est en tête soit le serviteur de tous ». Et en même temps que l'esprit de l'autorité, cette humble appellation solennelle en souligne le but. On nous pousse au service de Dieu, pensant ainsi et ainsi seulement être à notre service.

La tiare à trois couronnes représente le triple pouvoir doctrinal, législatif et judiciaire. Le pallium, réduction de l'ancien manteau byzantin que donnaient les empereurs aux pontifes, est un signe de juridiction universelle chez le pontife romain, en ce qu'il le porte partout et toujours, à la différence des évêques ou archevêques qui en font un usage restreint comme leur pouvoir. La croix portée devant le Pape dans les cérémonies montre au nom de qui il s'avance. Et ainsi du reste. Les symboles sont nombreux, dans le décor extérieur qui entoure l'autorité religieuse. L'idée, ici, sera toujours la même : pouvoir plénier, pouvoir universel, pouvoir du Christ communiqué et par là, dans le visible, pouvoir divin, pour des fins célestes.

Le Pape ne revendique pas, au nom de sa charge, de dignité ou de principauté temporelle; mais au nom de sa charge, il revendique l'indépendance pleine et entière dont il a besoin, pour que le spiri-

tiiel plane au-dessus des mailles du filet politique, audessus des agitations dont les eaux nationales et internationales sont toujours plus ou moins troublées.

Or, il est apparu, au cours des âges, que la meilleure garantie de cette indépendance nécessaire était un principat temporel de peu d'étendue, capable seulement de soustraire le pontificat à la mainmise d'un État particulier, au détriment des libertés apostoliques et de la confiance des peuples. « 11 fallait, comme le porte la délibération des évêques de 1682, que le chef de toute TÉglise, le pontife romain, ne fût le sujet ni même l'hôte d'aucun prince ; mais que, siégeant dans son propre domaine et dans son royaume, il fût sui juris, et que, dans une noble, tranquille et auguste liberté, il pût garder et propager la foi, régir et gouverner toute la république chrétienne. »

Napoléon P' jugeait cette institution « la plus sage et la plus avantageuse qu'on puisse imaginer dans le gouvernement des âmes » . On peut l'en croire ; car cette institution lui était, à certains égards, fort peu sympathique.

Maintenant que l'institution séculaire a péri et que le Saint-Siège est réduit à l'état de protestataire, que d'ailleurs les changements historiques survenus rendent sans doute difficile le retour pur et simple à Tancien état, si Ton trouve autre chose, qu'on le dise : la papauté jugera. C'est à elle seule qu'il appartient ici de porter un verdict définitif. Quand on n'a pas de supérieur, on est juge en dernier ressort des conditions de son propre statut.

En résumé, la papauté se présente à nous comme

Torgane unificateur, dans le Christ représenté, de toute l'œuvre du Christ et de tous ses fidèles ; de tous ses bénéficiaires dispersés et de tous ses rôles. Tout ce qui remue dans TÉglise trouve là son centre d'impulsion et sa perspective de retour. Tout part de Rome et tout y revient. L'éclat de la tiare est fait d'un rayonnement immense qui, du lanterneau de Saint-Pierre où elle paraît resplendir, dirige partout sa lumière active et voit en retour vers elle des millions de regards converger. Là est le phare qui sur la côte accidentée, au-dessus des rochers obscurs, au croisement déroutes inexplorées et pleines d'abîmes, veille, guide, avertit ou réconforte par sa vue, joue le rôle d'astre, et parle d'espoir en évoquant la vision du port.

Quand le concile général appelle à Rome des centaines d'évêques venant de tous les points du globe, porteurs des hommages, des vœux, du témoignage et des pensées religieuses de millions d'êtres, c'est le signe palpable de l'unité procurée par la papauté ; c'est la marche à l'étoile de l'humanité qui s'efforce, à travers l'espace, de joindre un point où elle sait que son Dieu repose, comme dans le berceau de Bethléem, dans une institution salvatrice.

Mais il n'y a rien de plus dans cette visible convergence voyageuse que dans la tranquille réalité quotidienne. Vers Rome, la route du cœur et des esprits est toujours tracée ; elle peut toujours être parcourue ; les vrais fidèles, quotidiennement, la parcourent. Et ce n'est pas un motif de foi négligeable que cette vaste cohérence d'éléments empruntés à toutes les races et à toutes les nations, à tous les rangs et à toutes les cultures, à tous les âges et à

tous les états de civilisation ; éléments divisés sur tout, excepté sur des croyances et des rites essentiels, sur l'adhésion à un centre indiscuté qui permet de dire : Uhi Petrus, ibi Ecclesia : Là où est Pierre, là est rÉglise.

Si la chair nous rattache à la famille et à la patrie, qui sont nos mères selon la chair, il semble bien que seule la grâce de Dieu nous puisse rattacher durablement et profondément à la famille des enfants de Dieu, qui, n'étant nés que de TEsprit, ne peuvent consister qu'en Lui.

Il y a là plus que l'homme. Il y a le témoignage d'une divine présence.

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