LE PATER
Le divîa Maître étant assis sur le Mont des Béatitudes^ instruisant ses disciples, l'un d'eux, mû par un esprit plus qu'individuel, se constituant le porteparole d'un groupe qui était lui-même porte-parole, et, pour finir, faisant acte d'humanité, puisque les Douze figuraient, dans la pensée de Jésus, les « Douze tribus d'Israël y>^ elles-mêmes figure du monde — Fun d'eux donc se prit à dire : « Maître, appreneznous à prier, » Et Jésus, comme s'il pensait depuis toujours à cette question en apparence inopinée; Jésus, l'Esprit divin toujours au bord des lèvres, répondit :
« Quand vous priez, priez ainsi :
Notre Père, qui êtes aux cieux, que cotre nom soit sanctifié. Que ^otre règne arrive. Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez^nous du mal ».
On se représente cette scène comme une vision grandiose.
La petite colline galiléenne n'est-elle pas un sommet d'où le Christ domine Fhistoire, lui, Fils de niomme, dont chaque parole et chaque action a une portée universelle, pareille à la petite image cinématographique dont la projection agrandie n'a de limites que la finesse de son grain et l'intensité de sa lumière?
En face du Maître, la Terre Sainte, figure de la catholicité de tous les âges. Autour de lui, les premiers éléments de la hiérarchie qui est le cadre religieux de l'humanité.
C'est dans ce décor universalisé qu'on entend résonner la formule concise, dense, riche de tout ce qu'une prière correcte doit contenir, le déduisant dans l'ordre qui convient, et dans des formes qui suggèrent, à l'analyse, de si fécondes pensées!
« Notre Père! » Ces humbles mots, qui se dégagent tranquillement, comme un regard simplement levé, des mille erreurs théoriques et pratiques qu'a recouvertes en tout temps le nom de Dieu ; ce pluriel élargissant, qui nous met tous ensemble, au moment de parler à l'Infini qui nous couvre tous ; cette appellation tendre, respectueuse, intime sans familiarité, confiante, chargée de désirs, mais de désirs mesurés par le jugement paternel, de désirs qui ne sauraient déborder; appellation qui écarte si loin le Dieu notion, le Dieu expression métaphysique, le « Dieu des philosophes et des savants » et en même temps le Dieu fétiche qui fut la tentation de toute l'antiquité populaire — n'est-ce pas déjà le coup d'aile merveil-
leux, l'ascension de Tâme que viendra soulever encore le déterminatif qui êtes aux deux ?
Perçoit-on Timpression de vertige confiant qu'ont voulu suggérer ces paroles?
Père, qui êtes aux cieuxl Vous dont le nom retentit pour l'imagination « au plus haut de l'éther lumineux et inaccessible » ; vous qui de ce sommet voyez tout, de ce centre des rouages universels pouvez tout ! Vous qui habitez aussi les cieux de Fintelligence, c'est-à-dire les domaines de l'esprit, c'est-à-dire nous, qui en sommes; qui êtes donc au dedans, comme au dehors et au-dessus; qu'on peut appeler en se recueillant silencieusement autant et mieux qu'en clamant par delà les espaces; vous qu'on doit croire infiniment loin par nature, mais tout proche par l'intimité de l'action et par la bonté ; qui, dégagé de nos changements, de nos ignorances et de nos infirmités, pouvez donc les secourir, nous élevant dans la direction de vos grandeurs, nous qui habitons la froide et obscure planète : Vous êtes vraiment aux cieux de toute façon, ô notre Père!
L*ordre des requêtes présentées à ce Père universel correspond à celui des désirs, quand un esprit religieux y préside. Premièrement le divin, deuxièmement le terrestre. Premièrement la venue des vrais biens, deuxièmement Téloignement des maux.
En tète des biens divins, celui qui concerne Dieu lui-même : la sanctification de son nom, c'est-à-dire sa gloire, seul bien qui lui puisse advenir, puisque son être est plénitude. Qu'il soit connu, loué en esprit par l'adoration, loué des lèvres par la prière, loué d'action par la vertu : c'est le premier
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souhait que rinstiact filial doit nous faire formuler.
Il s'ensuivra la manifestation de son règne. On saura que c'est lui qui gouverne, si tout ce qui pense et qui peut s'écarter de lui vient à lui. La diffusion de ce règne, en nous, autour de nous, en profondeur et en largeur, de telle sorte que tout et tous, tout dans tous soient soumis au divin empire, c'est l'objet de cette demande.
Que {>otre çolonté soit faite sur la terre comme au ciel : sur la terre changeante du fait de nos agitations, comme au ciel où président les grandes lois ; sur la terre pécheresse ou tentée comme au ciel où les élus vivent en vous, délivrés de nos capricieuses misères.
Après cela, mais après cela seulement, un demande le nécessaire de cette vie. Encore n'oublie-t-on pas d'y incorporer les moyens spirituels destinés à procurer les biens de l'âme réclamés d'abord. Et afin de noter en un seul mot tout ce nécessaire que Dieu connaît ; afin d'y mettre la modération qui convient quand il s'agit de moyens et non plus de fins suprêmes, on nomme le pain. Le pain, nourriture modeste, qu'on prend en suffisance, non en excès; qui est si fondamentale pourtant qu'on en parle comme de la vie elle-même : gagner sa ^ie^ gagner son pain.
Et Ton dit : Donnez-nous, pour signifier qu'on ne veut le recevoir que du ciel, non de l'ennemi de son règne : le mal.
Et l'on appuie sur le mot notre pain, pour marquer qu'on ne le veut pas aux dépens d'autrui, par des acquisitions injustes ; qu'au contraire on le demande en commun, prêt à le partager.
On ajoute : quotidien, parce que à chaque jour
suffit sa peine, et qu'on remet l'avenir à Celui qui sait l'avenir; que d'ailleurs on ne veut pas pour un jour ce qui serait le pain de plusieurs jours, trésor inutilement encombrant et corrupteur.
Les maux contraires dont on demande Téloignement sont exposés selon l'ordre des biens; sauf qu'il n'y a rien de contraire à Dieu, et que si l'on a demandé sa gloire pour s'y unir, sachant que eette gloire est toujours satisfaite d'une façon ou d'une autre, on n'oserait pas, au sujet de Dieu, évoquer la honte. Mais en ce qui nous concerne, quelque chose s'oppose au règne de Dieu et à la volonté de Dieu : le péché. Si nous l'avons commis, nous demandons qu'il s'efface : Pardonnez-nous nos offenses. Et nous ajoutons que la condition imposée lorsqu'il a été dit : On se serçira en{>ers s^ousde la même mesure dont s>ous cous serez sentis envers les autres, notre cœur y consent : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons.
Enfin, l'avenir ayant toujours ses embûches, on demande que la tentation, si elle doit survenir, ne nous entraîne point ; que Dieu la proportionne à nos forces ; qu'il nous soutienne en tout cas dans le combat ; bref, qu'il triomphe en nous et que nous soyons délivrés du mal.
Dans ce dernier terme, outre le mal moral, sont compris tous les maux qui compromettent la destinée, c'est-à-dire qui ne se justifient point par les nécessités de l'épreuve; qui seraient donc une gratuite diminution de bonheur, en ce monde ou en l'autre.
Voilà ce que le Maître, en quelques mots réclamés soudain, prononcés tranquillement, plus puissam-
ment cependant que le Décalogue n'avait été écrit au Sinaï au milieu des tonnerres, a voulu nous apprendre.
Il est à croire que lui-même priait ainsi.
Quand il montait, le soir, comme il faisait souvent, sur un lieu élevé après sa journée faite; seul, s'éloignant du bruit, même celui de sa propre vie; entrant, après Faction morcelée par le temps, dans Téternité de son œuvre ; laissant le geste du semeur incliné, pour se retourner vers les ampleurs; se retrouvant sans effort dans la simplicité du plan rédempteur: Dieu au-dessus de lui, rhomme au-dessous. Lui, liensublime,participantdesdeux pour les assembler : le tout figuré par la nuit d'Orient riche d'étoiles, par la Judée ou la Galilée endormie, par son souffle sacré que le silence du soir eût permis d'entendre, que disait-il. dans le colloque ineffable entamé?
De cœur ou de bouche, en propres termes ou en équivalent, ne disait-il pas ce qu'il devait présenter aux siens comme la prière parfaite?
Ne contenait-elle pas tout, pour lui comme pour chacun de ses fils, la sublime oraison? Berger universel, préposé au salut de tous, chargé delà destinée de tous, devenu péché pour tous, et aussi, sans doute, aspiration, douleur, impuissance ou jaillissement; d'autre part, élevé, en tant que prédestiné divin, à un degré de dignité qui lui permettait de se faire entendre; centre de l'univers moral, dont l'autre est le serviteur, ne devait-il pas murmurer, avec cette voix de tout, s'adressant à Celui qui est tout et dont la présence intime jusqu'à l'identité de personne l'extasiait : Notre Père, qui êles aux deux!»..
SA VIE SACilAMEiNTELLE. 29
La croix ne serait que la consécration de cette prière sacerdotale.
Avec ses bras étendus partout, ses pieds élevés au-dessus du sol, sa tête dressée vers les espaces et auréolée de douleur, le Christ pousserait un nouvel appel, et si cette fois le Pater se réfugiait presque entier dans une seule de ses demandes : Pardonneznous nos offenses : Mon Père^ pardonnez-leur! formule en situation à ce moment spécialement rédempteur, rintention générale n'en serait pas moins la même et cette formule ne serait pas exclusive.
Plus tard, sur le calvaire mystique qui est aussi la colline de prière : Tautel, la même prière retentirait. Elle y serait considérée comme si importante, si sacramentelle, en union avec le sacrement par excellence du Seigneur, qu'elle y occuperait la place centrale entre la consécration et la communion, et que jamais elle ne pourrait s'en séparer.
Au temps des apôtres, quand les persécutions grondaient et que le temps pressait; quand toute autre cérémonie devait être omise, on conserva toujours le Pater, La messe, alors, c'était cela : la fraction du pain et Toraison dominicale, comme si l'on voulait dire : 11 y a deux sacrements : le sacrement réel et le sacrement verbal; ce que le Christ nous a ordonné de faire : « Faites ceci en mémoire de moi ))^ et ce qu'il nous a ordonné de dire : « Quand vous priez ^ priez ainsi, »
Dans les autres sacrements, le Pater n'est pas noa plus absent. Dans le sacrement initiateur, le baptême, il représente le premier exercice du droit de iili^ concédé à celui qui est introduit dans l'Eglise. A a*
trefois, le catéchumène, qui avait dû l'apprendre par cœur mais n'avait pas été admis à le réciter en public, le prononçait pour la première fois, tourné du côté de l'Orient, du côté où la lumière monte, pour célébrer son illumination, comme on appelait alors la rénovation baptismale.
C'est pour tout cela, que le Pater, même pris à part, en dehors des sacrements, est considéré par la tradition chrétienne comme une sorte de sacrement. C'est-à-dire qu'on lui attribue, quand il est dit dans des sentiments qui lui correspondent, une efficacité propre, qui dépasse celle de nos dispositions elles-mêmes, parce qu'il répond à une institution; parce que Faction du Christ le couvre; parce que. prière parfaite, il paraît devoir bénéficier tout spécialement des paroles si instantes du Sauveur : Demandez et ^ous recevrez y cherchez et ç>ous trouçerezy frappez et Von cous ouvrira; parce que, formulé en propres termes par notre Avocat divin, « en qui sont tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu » , on pense qu'il dit tout ce qu'il faut dire, comme il faut le dire, pour gagner notre cause; parce que le Pater , quand nous le disons en perfection et sous l'impulsion de la grâce, le Saint-Esprit aussi le dit en nous, lui qui crie, dit saint Paul, au plus profond de nos cœurs : Père! Père!
C'est pourquoi enfin le Pater, prière du Christ, prière par excellence du chrétien, prière sacramentelle, est aussi la prière essentielle de l'Église.
Cela s'ensuit directement, puisque l'Église c'est le Christ socialisé, le chrétien collectif, le sacrement devenu corps social pour donner Dieu et pour amener à Dieu.
Cette prière, donc, l'Église la dit; elle fait mieux : elle la réalise.
Sa liturgie tout entière signifie : Que votre nom soit sanctifié!
Sa mission sur terre n'est que ce cri devenu action : Que votre règne arrive!
Son attitude à Tégard des hommes, à l'égard de ses propres difficultés et des limites imposées à son effort, cela signifie : Que votre volonté soit faite!
Elle demande pour ses fils et elle cherche à procurer à ses fils tout ce qui leur est nécessaire au spirituel et au temporel : le pain^ particulièrement le pain divin, dont elle est la distributrice.
Pour relever nos défaillances, elle demande et elle procure, par Isl pénitence^ le bénéfice du mot : Pardonnez-nous nos offenses! nous suggérant en conseil et en exemple la condition : comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.
Sachant que nos relèvements sont toujours provisoires, elle dit : Ne nous laissez pas succomber à la tentation! et elle multiplie autour de nous les sauvegardes, les influences préservatrices.
Enfin, nous délivrer du maly c'est le but le plus fréquent, hélas, sinon en soi le principal, de ses invocations et de ses œuvres.
Chaque membre de l'Église qui prend à son compte cette prière et la dit dans le secret n'en gardera donc l'esprit que s'il se fait lui aussi une âme commune ; que s'il entre, comme l'instrument dans le concert, dans la grande voix sociale dont le Christ est le coryphée.
Sans cela, il a stérilisé sa prière dès le début. Disant : Mon Père, il n'a plus de Père, parce que
le Père commun est nôtre ou n'est pas. Prétendant adorer tout seul, il est sans titre; louer tout seul, il est sans voix. Demandant son pain solitairement, il ne peut l'obtenir, puisque le pain est sur la table commune. Réclamant le pardon, il en doit désespérer, s'il ne se réfère d'une façon ou d'une autre aux clefs qui ouvrent et qui délivrent « sur la terre » et <c aux deux ». Et comment dirait-il : Comme nous -par donnonsy s'il n'est en relation d'amour avec l'assemblée de ses frères? Le pardon mutuel est l'envers de l'amour mutuel, de l'amour organisé qu'est TÉglise. De toute façon, toujours, en tout, le sacramentel et le social coïncident, au sein d'un groupe qui n'est plus rien, s'il n'est uni à fond, n'étant ce qu'il est que par son union en Dieu par le Christ.