‹ L'EgliseChapitre 8 sur 50 · L AUMONE RITUELLE · texte numérisé non relu

L AUMONE RITUELLE

Dans le recueil de discours que saint Mathieu attribue à Notre-Seigneur aux derniers temps de sa vie publique, on trouve cette vision d'outre-monde si souvent commentée : « Lorsque le Fils de V Homme viendra dans sa gloire et tous ses anges avec lui, il s'assiéra sur le trône de sa gloire et, toutes les nations étant rassemblées devant lui, il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs. Et il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche.

« Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite: Venez y les bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. Car J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m* avez recueilli ; nu, et vous m'avez vêtu; malade, et vous m'avez visité; en pri'* son, et vous êtes venus à moi.

X Les justes lui répondront : Seigneur, quand vous avons-nous vu avoir faim, et vous avons-nou^ donné à manger; avoir soif, et vous avons-nous donné à boire? Quand vous avons-nous vu étranger, et vous

aidons-nous recueilli; nu^ et vous avons^nous çêtu? Quand vous avons-nous vu malade ou en prison, et sommes-nous venus à vous?

« Et le Roi répondra : En vérité je vous le dis, toutes les fois que vous avez fait ainsi à Vun de ces plus petits de mes frères^ c'est à moi que vous l'avez fait,,. »

Ces déclarations solennelles et leur contre-partie, qui fait suite dans le texte; toute cette scène qu'on pourrait appeler les assises de l'amour, donnent la clé de la doctrine traditionnelle qui a fait de l'aumône, outre un acte de la vertu de charité, un acte de religion, et comme une sorte de sacrement*.

Qu'est-ce à dire, en effet : « Toutes les fois que vous avez fait ainsi à l'égard du plus petit de mes frères,, c'est à moi que vous l'avez fait »? si ce n'est que Jésus institue le pauvre comme son représentant. comme son symbole vivant, et le geste charitable à l'égard du pauvre comme un signe d'union avec lui, ensemble ; comme un moyen de cette union ; par conséquent comme une sorte de sacrement, s'il est vrai que tout symbole actif institué, dans l'ordre religieux, est chose sacramentelle?

L'institution, d'ailleurs, eût pu rester sous-entendue. Il n'était pas besoin que le Christ nous dît : Ce que vous ferez au plus petit de mes frères — et de vos frères — c'est à moi que vous V avez fait y puisque tout le fond de notre religion consiste précisément dans l'unité du chef avec les membres, en Dieu, et

1. Il estde règle, en théologie, que tout acte de vertu peut servir de matière à un acte de religion; mais cela est vrai tout particulièrement de l'aumône.

que si mes membres, c'est moi, tous les membres du Christ, c'est aussi le Christ.

S'il le dit spécialement de ceux qui souffrent, c'est que cela est plus nécessaire ; c'est que le membre menacé semble pour autant le ^eul intéressant, le seul qui compte et que par suite il est plus expressif du tout, comme si je disais que le soldat blessé symbolise la patrie plus que le troupier qui fait l'étape ^ .

Mais le fond de la pensée est bien apparent. Secourir le prochain et prouver ainsi qu'on l'aime, c'est aimer le Christ en lui, c'est aimer Dieu dans le Christ, une fois qu'on a compris que la foi opérant par la charité fait de nous tous un seul corps, dont son Esprit est l'âme divine.

Et s'il est vrai que l'amour de Dieu et en Dieu soit notre tout ; que la religion et la vertu ne soient pas autre chose; qu'en cela consiste, comme l'a déclaré le divin Docteur, le résumé de la Loi et les Prophètesy et que, selon le mot d'Augustin, aimer ainsi soit une condition suffisante pour justifier à fond tout ce qu'on fait : « Aimez, et faites ce quei^ous voudrez », on comprend que lors des assises suprêmes, le Roi conclue, après le simple examen de nos rapports, à la valeur totale de ceux qu'il juge.

On comprend que la Bible ait dit (Tobie, xii, 9), sans restriction, comme par antonomase : « U aumône délivre de la morty et c'est elle qui efface les péchés. » C'est elle, non par sa matérialité, non en

1. Jésus avait dit : On reconnaîtra à ce signe que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les ans les autres. Mais encore faut-il que ce signe, pour en être un, soit visible. La charité intérieure ne se voit pas. Tout peut la démontrer; mais l'aumône en donne un signe palpable, un signe sacramenteL

raison de son corps, qui est l'argent ou le service; mais en raison de son âme, qui est l'amour.

Pour être délivré de la mort et du mal, il suffit d'aimer Dieu, de cet amour d'amitié qui est toujours réciproque et qui emporte avec soi tous les biens. Mais pour aimer Dieu effectivement, il faut l'aimer là où il est : dans nos frères ; il faut Taimer tels que nous sommes : unis à nos frères. Vouloir nous diviser, ou séparer Dieu des siens, c'est ne vouloir plus que Dieu soit Dieu, et c'est ne vouloir plus être nous. Ce n'est donc pas laimer, lui, et ce n'est pas non plus l'aimer, nous, mais à sa place une idole sans cœur, et à notre place un fantôme d'égoïsme criminellement substitué au moi divin.

Les premiers disciples avaient si bien compris cela, que chrétien et fraternel c'était, pour eux, et aussi pour les païens qui les entouraient, la même chose. « Voyez donc comme ils s'aiment », disait- on, et à coup sûr, cette impression si attractive ne fut pas pour peu dans la rapide diffusion du christianisme.

L'institution des diacres répondit aussitôt à ce qu'il y avait de rituel ou de quasi rituel dans l'aumône. La charité était ainsi un service religieux, correspondant à un ordre sacré.

Saint Paul, ordonnant des collectes parmi les siens en vue de secourir les pauvres de Jérusalem, leur recommande de prier, afin que leur aumône soit reçue favorablement, comme si elle allait au Seigneur même.

C'est dans de pareilles pensées que, tout le long des âges chrétiens, des quêtes charitables seront

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insérées en plein cœur de Toffice divin, pour signifier que le sacrifice consenti à Tamour fait partie du sacrifice non sanglant du Sauveur, et que le fidèle est appelé à dire, lui aussi, avec le prêtre : Accipe hostiam, reçois, Seigneur, cette hostie sainte, pour qu'elle se change au corps et au sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ne se change-t-elle pas au corps et au sang divin, cette offrande qui va nourrir, sous une forme ou sous une autre, ceux dont il a été dit : Ce que ^ous ferez à Vun de ces petits^ cest à mùi que 90US l'avez fait?

Nos dons mutuels sont l'offertoire d une messe qui se poursuit à travers le temps ; d'une messe universelle où le Christ, toujours présent et « interpellant » pour nous, offre avec soi, en signe d'amour, tout ce que Tamour lui donne en le donnant à ses membres.

Et c'est pour cela qu'en dehors du temple, à partir du porche où le pauvre se sent chez soi, où le Christ est chez soi en sa personne, comme il est chez soi au Tabernacle et sur Fautel ; à travers les annexes du temple : hôtels-Dieu — admirable mot! — monastères où la vie avec Jésus ne se conçoit que si les frères de Jésus y sont admis, la charité se répand dans toutes les institutions qui dépendent du christianisme.

La royauté chrétienne y coni^entit et en fit le geste, en invitant à sa table, aux jours de solennités religieuses, des malheureux qui y figuraient la divine présence, pour que celle-ci pût être honorée en un succédané authentique.

Dans les familles, on sanctifiait par des largesses les circonstances principales de la vie. Les com-

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munes, les villes, familles plus larges et émuleS; des rois, suivirent l'exemple d'en haut et d'en bas. Elles eurent toutes des institutions charitables qui, dans la pensée commune, étaient des manifestations religieuses.

Dès le temps des apôtres, Rome avait été partagée en régions, en vue des secoure, comme nos cités se divisent en paroisses. A partir du iv* siècle, les grandes persécutions ayant cessé, des créations de tout genre étaient nées partout, pour toutes les catégories d'infortunes. Au cours des âges, elles s'étaient développées, employant d'immenses ressources, occupant l'activité de sociétés nombreuses que leur nom &' ordres religieux montre bien attachées à la charité comme à un culte.

Les hôtelleries, qui voisinaient si fréquemment avec la chapelle des grands Ordres, s'adressaient, cette fois, au pauvre d'occasion qu'était presque toujours le voyageur, à ces époques de communications difficiles. Et cela ne signifiait-il point : Passez, Seigneur, de l'un à l'autre de vos domaines, sur cette terre où l'amour vous fit voyageur, où vos frères d'adoption vous remplacent! Notre amour à nous sera fier de vous recueillir, bien que nous ne soyons « pas dignes que vous entriez sous noùi^ toit ».

Voyez la fresque d'Angelico qui se trouve au-dessus d'une porte du cloître, au couvent de Saint-Marc, à Florence, avec son voyageur en figure de Christ, deux jeunes moines empressés, l'un le débarrassant de son bâton, l'autre l'attirant doucement, et tous les deux échangeant avec lui un regard qui veut dire — do leur part : Nous savons que le voyageur c'est

VOUS, Maître; de la sienne : Oui, enfants, et je prends pour moi ce que vous faites.

Tous les (c passans-pays », comme on les appelait, y compris les forains, bénéficiaient de ces sentiments, que sans doute la médiocrité ou l'oubli individuels pouvaient bien altérer ou couvrir, mais qui étaient tout au moins dans les choses, s'ils oubliaient de toucher les personnes.

Partout on racontait que des miracles avaient récompensé ce culte en action; que le Christ était apparu réellement, là où le cœur l'avait servi en son effigie vivante; que Christophe, le passeur, a\^it un jour passé FEnfant-Dieu, croyant passer un pauvre enfant; qu'Elisabeth de Hongrie, puis Elisabeth de Portugal, avaient vu des pains ou de For se changer en roses dans les plis de leur manteau pour que ne fussent point dévoilées leurs bonnes œuvres. Ces roses n'évoquaient-elles pas le parfum spirituel de l'amour? Martin le catéchumène avait donné la moitié de son manteau, et, la nuit suivante, le Seigaeur lui était apparu environné d'anges, drapé dans la demichlamyde et disant : « Martin, qui n'est encore que catéchumène, m'a revêtu de ce manteau. »

N'admire-t-on pas que la traditio-n artistique, fidèle miroir, à ces époques surtout, du sentiment universel, ait persisté à représenter saint Martin, qui fit plus tard de si grandes choses, dans ce geste initial et si simple du manteau découpé? C'est que Fart, quand il garde contact avec l'âme collective, ce qui fait sa vraie grandeur, dit beaucoup avec peu. 11 dit ici : L'amour est tout. L'amour vaut la célébrité universelle. L'amour vaut pour Fapostolat, pour les conversions de peuples, pour les guérisons

(le sociétés comme en fit celui-ci. L'amour vaut pour tout et contient tout, parce qu'il est la religion de la religion, Tessence du bienetTâme des œuvres exté- ^'•^ures. « AimeZ) et faites ce que vous ç>oudrez, »

Aujourd'hui, comme toujours, ceux qui veulent aller au Christ ne doivent pas oublier que le pauvre est un chemin; que l'aimer, lui, Christ, c'est être en disposition de le prouver à ses membres ; qu'en attendre des grâces, c'est une raison pour se rattacher à ce qu'il s'est substitué; pour toucher, par derrière, comme la Chananéenne, son prolongement d'humanité, vêtement vivant qu'il laisse flotter vers nous et dont une vertu s'échappe.

Mais il faudrait songer à un aspect de cette doctrine qu'on dirait ignoré de beaucoup, quelquefois des meilleurs —je dis meilleurs par la bonne volonté, cette volonté, d'ailleurs, oubliant de se faire assez large.

Si l'aumône est un sacrement, comme signe de notre union entre nous et avec le Christ, comme moyen pour parfaire cette union, souvenons-nous que nous avons dit des sacrements, et en particulier du premier de tous, l'eucharistie : Leurs visées sont sociales, et dans leurs effets il convient que l'unité et l'universalité de l'Eglise se retrouvent.

L'eucharistie a pour rôle de nous incorporer au Christ tous ensemble, étant une communion; et tous ensemble, cela ne veut pas dire en troupeau, mais selon la forme de relations qui convient à notre nature à l'égard du surnaturel, c'est-à-dire constitués en Église une, en Église gouvernée et universelle.

S'il est bien vrai que l'aumône, de son côté, veut

nous unir au Christ, ensemble, il faut aussi que ce soit ensemble organiquement, c'est-à-dire socialement. Et il s'ensuivra que l'aumône proprement dite, qui secourt dans le privé, d'homme à homme ou d'homme à collectivités toutes réduites, ne sera qu'une part, la moindre, du sacrement mineur que nous étudions. Il faudra l'élargir et Torganiser, il faudra la rendre sociale.

11 faudra que les rois ou chefs d'État ne se contentent pas d'avoir le pauvre à leur table, ce qui est du reste passé de mode ; mais qu'ils gouvernent en vue des pauvres et des déshérités comme pour la meilleure part de leur peuple. Il faudra aussi que les particuliers ne bornent pas leur horizon à la misère voisine, à l'hôpital qui, une heure par semaine, les verra ; mais qu'ils comprennent la misère élargie qui est celle du corps social, et qui tient à ce que ce corps n'est pas entièrement évolué, fixé en des formes de vie qui assurent la meilleure distribution du sang dans ses membres.

Uœuç^re sociale moderne, féconde, créatrice, au lieu des trous bouchés et perpétuellement recreusés que représentent parfois nos bienfaits : tel sera l'aboutissement naturel de l'aumône, de la distribution par le diacre, de la collecte à domicile, du manteau coupé ou de l'hôtel-Dieu bâti, formes d'ailleurs toujours nécessaires.

Vouloir que tous les membres du Christ, surtout ceux qui se trouvent inférieurs en savoir, en éducation, en bien-être, en indépendance légitime, en bonheur, obtiennent ce qui leur manque et vivent aussi, un jour, de la grande vie humaine; cela par l'organisation, par la législation, par la manœuvre des

grands rouages qui meuvent toute la machine compliquée des rapports humains ; vouloir cela d'un cœur profond et d'une âme claire ; aider ceux qui s'y eiiorcent; leur prêter ce concours de l'opinion qui est si nécessaire aujourd'hui pour toutes choses; puis le concours de parole, d'action, de ressources que tous, à un degré ou à un autre, peuvent fournir : c'est le sacrement de l'aumône épanoui, rendu plus efficace en même temps que plus significatif; mis à niveau de sa matière intégrale : les hommes; non pas les hommes pris pièce à pièce, tas par tas, mais dans leur unité organique, telle qu'elle est ou qu'elle peut être constituée.

A la limite, si cet esprit, un jour, s'étendait; s'il gagnait les régions froides où l'amour du Sauveur ne palpite point; si, dans un rêve, nous supposions Vunique troupeau et Vunique pasteur évangéliques survenus, les mains tendues toutes les unes vers les autres, les cœurs unis et les esprits attentifs aux meilleurs moyens d'action, prêts à poser le levier, au nom du ciel, sur le point d'appui qui permet de soulever le monde, ce serait l'humanité se sauvant elle-même et comme par elle-même, puisque ce serait par son Chef humano-divin.

Ayant vaincu le mal séculaire; ayant pansé les plaies du Christ collectif, rejeté le manteau d'ignominie que portaient ses épaules du fait des tares, des infériorités et des misères, une telle humanité pourrait se tourner vers Dieu et, d'un geste royal, lui présentant le résultat de son effort, dire : Prends, Père, ce sont tes dons, et à cause de cela, déjà, ils sont moins indignes ; mais ils sont dignes de toi

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tout à fait, étant unis au Don vivant que tu nous fis, ton Christ, au nom duquel, ensemble, comme une armée et comme une famille, nous avons vaincu les maux, jugulé la misère, développé les valeurs, haussé la vie, la sainte vie que tu veux exalter en Toi. Prends, c'est ta création achevée. La fin des temps petit désormais venir, puisque voici ton plati éternel : Tout soumis aux éluSy et les élus au Christ^ et le Christ à Dieu,

« Funiculus triplex difficile rumpitur » : un triple lien ne se rompt pas. Dieu, l'homme, et le Christ, leur intermédiaire, doivent faire, dans l'unité, la vie, toute la vie : vie individuelle, vie sociale, et qui plus est vie universelle, en incorporant, parla civilisation, la matière à l'esprit, comme l'esprit à Dieu.

L'aumône rituelle, en son humilité, signifie ces grandeurs. Elle tresse le triple lien. C'est là ce qui fait sa valeur religieuse, autant qu'humaine.

Ceux qui veulent enlever à nos rapports cette signification supérieure travaillent tout simplement à nous diviser. En reniant le Christ, lien de la gerbe humaine, ils jettent les brins à la dispersion. Le sol jonché et le grain piétiné par les compétitions nées de la lutte pour la vie : voilà ce qui tend à succéder au flot d'épis qui montait en panache superbe audessus de la terre sanctifiée. La grande conscience universelle que le Fils de l'Homme a éveillée à l'amour ne peut alors que se dissoudre dans Tégoïsme, et l'hallucination du moi doit éteindre chez l'homme inconscient de Dieu la vision unitaire ébauchée.

Laissez l'homme frère du Christ et chose sacramentelle pour ses compagnons d'existence. Ne le grisez pas d'orgueil fou, et, à la place du manteau

fraternel partagé au nom du Seigneur, ne jetez pas sur ses épaules, par des flatteries intéressées, la pourpre du prétoire politique, complétée par un sceptre en roseau.

La grande aumône chrétienne, qui n'est plus le geste réduit, quoique saint, par lequel nous avions commencé, c'est la justice sociale, celle-ci obtenue par Tamour des hommes, celui-ci enclavé par le Christ dans Tamour divin.

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