LA NEF, LE TRANSEPT ET LEURS COLLATÉRAUX
La nef et le transept forment la partie la plus considérable de l'édifice, celle dont l'impression d'élégance et de légèreté domine toute autre, une fois passée la masse austère qui se dresse à l'entrée ; c'est l'œuvre élevée un siècle environ après celle-ci par Pierre de Montereau, quand les principes de l'art gothique furent parvenus à leur complet développement, en plein âge d'or, au temps de Saint Louis, alors que les baies s'ouvrent de plus en plus larges, que les nefs montent de plus en plus hardies vers le ciel, que toute la construction s'aère et s'ajoure sans perdre encore, comme dans les vertigineuses ambitions de Beauvais par exemple, la notion de la logique, de la stabilité et de l'harmonie.
Les travaux de reconstruction commencèrent, dans le premiers tiers du xm* siècle, par la flèche septentrionale qui fut entièrement refaite; puis, vers ia3i, les religieux résolurent d'agrandir considérablement leur église, un plan nouveau fut adopté, et si l'on conserva quelque chose de la précédente construction, cène fut qu'à l'état de fragments. On a prétendu que certains piliers avaient pu être déplacés et réutilisés ; en tout cas, nous trouverons encore réemployés à la porte extérieure du croisillon Nord quelques morceaux décoratifs du xii* siècle. Mais, d'autre part, on empiéta sur les parties extrêmes conservées, en reconstruisant à la mode nouvelle, d'un côté, les voûtes de deux des travées latérales du narthex, et de l'autre, toute la partie haute du chœur.
Les premiers restaurateurs remirent en état tant bien que mal, comme on l'a vu, cet ensemble architectural mais faillirent en compromettre l'équilibre général par leur inintelligence des procédés de la construction gothique. Violletle-Duc, qui comprenait à merveille ce style du xiii* siècle, en rétablit le caractère et la logique au moins à l'intérieur. Il prétendait même poursuivre l'œuvre du xih* siècle en traitant le narthex et le portail de Suger comme les maîtres d'oeuvre de Saint Louis avaient fait de la nef. Le temps et surtout l'argent manquèrent pour cette restitution hasardée et fantaisiste 1 .
La nef se compose de huit travées ; celles-ci sont voûtées sur croisées d'ogives simples, de même que le carré du transept et les deux travées de chaque croisillon. Les nervures des voûtes sont élégantes et menues, formées de trois tores inégaux séparés par deux cavets. De belles clefs ornées de feuillages et de têtes saillantes, têtes d'abbés et têtes de rois, marquent chaque croisée comme à la Sainte-Chapelle du château de Saint-Germain -en-Laye, œuvre probable de Pierre deMontereau.
Le sol de la nef qui avait été remblayé de près d'un mètre a été ramené à son niveau primitif qui est assez inférieur à celui du portail.
A l'étage inférieur, la nef et le transept sont séparés de leurs bas-côtés par des arcades en arc brisé qui retombent sur des piles quadrangulaires ornées de douze colonnettes engagées; seules, celles du carré du transept en présentent seize. Les chapiteaux garnis de feuillage sont des modèles de grâce sobre et puissante.
i. Voir plus haut, p. 4i.
Au-dessus règne un triforium ouvert sur un passage étroit dont la paroi de fond est formée par une verrière continue ; c'est là une disposition hardie, qui commence à se montrer à cette époque et qui augmente l'impression lumineuse de la nef. Les colonnettes sont surmontées de chapiteaux à crochets de feuillages d'une très jolie exécution.
La nef est éclairée au dernier étage par d'énormes fenêtres en tiers point dont le remplage est constitué régulièrement par trois meneaux reliés par des arcs brisés qui divisent le vitrail en quatre panneaux. Le meneau central sert d'appui à deux arcs brisés qui encastrent chacun une rosace à six lobes. Une troisième rosace plus grande est placée au-dessus. C'est une disposition très voisine de celle des fenêtres de la Sainte- Chapelle, également attribuée à Pierre de Montercau. Malheureusement, les vitraux qui garnissent ces fenêtres hautes de la nef, celles du triforium, et les deux grandes roses du transept sont d'abominables inventions du règne de Louis-Philippe. Les figures royales qui les garnissent, d'une coloration brutale et criarde, mériteraient, aussi bien que celles de la façade, d'être assimilées aux figures d'un jeu de cartes, et cependant plus grotesques encore sont les tableaux d'histoire peints sur verre du transept, qui représentent Napoléon I er ou le roi -citoyen visitant Saint-Denis entre des haies de membres de l'Institut en uniforme, de pompiers ou de gardes nationaux.
Deux bas-côtés se poursuivent parallèlement à la nef et dans le même style. Us sont fermés aujourd'hui par des murs au bas desquels règne une rangée d'arcatures aveugles. Celles-ci supportent une galerie de circulation ou chemin de ronde qui court sur l'appui des fenêtres et traverse les piliers contre le mur extérieur. On a récemment insisté sur cette
disposition qui se retrouve dans un certain nombre d'édifices de la région champenoise et trahirait les origines locales du style de Pierre de Montereau 1 .
Du reste, murs, arcatures, chemin de ronde et fenêtres ornées de vitraux discrets sont, d'un côté comme de l'autre, des restitutions de Viollet-le-Duc d'après des témoins anciens. Une grande partie des arcatures avait été enlevée à la Révolution par Lenoir et décorait son Musée. Du côté du Sud, les murs avaient été défoncés lorsqu'on avait installé sous le premier Empire une sorte de deuxième bas-côté factice que l'on désignait sous le nom de chœur d'hiver et que Viollet-le- Duc a fait disparaître. Du côté du Nord ils avaient aussi été profondément modifiés mais à une date très antérieure, lorsqu'on avait, au xiv* siècle, installé, entre les contreforts de la nef, six chapelles adventices qui, jusqu'au xvm* siècle, s'ouvraient largement sur le bas-côté.
Ces chapelles voûtées sur des croisées d'ogives, dont les nervures maigres et anguleuses trahissent bien leur date, ne communiquent plus aujourd'hui avec le bas-côté que par deux portes étroites placées entre les arcatures. Plusieurs sont occupées par le poste des gardiens, une sacristie et des débarras de l'église paroissiale actuelle.
La sixième de ces chapelles vient s'appuyer sur des constructions qui formaient dès le xiii* siècle, au droit des deux dernières travées de la nef, comme un second collatéral. Cette disposition se répète du reste symétriquement de l'autre côté : les deux travées du côté Nord constituent la chapelle Saint-Hippolyte et les deux du côté Sud la chapelle Saint-
i . Voir l'article cité de M. H. S te in et comparer à ce que dit Viollet-le- Duc sur les rapprochements avec la cathédrale de Troyes, Dictionnaire d'architecture, t. IX, p. ag3-ag4.
Michel. Ces chapelles avaient de plus leurs pendants au delà des croisillons avec les deux travées symétriques de la chapelle Notre- Dame-la-Blanche et celles de la chapelle Saint- Jean-Baptiste (l'une de ces dernières est occupée actuellement par les dépendances de la sacristie). Viollet-le-Duc 1 insiste sur cette importance nouvelle donnée au transept élargi et veut y voir la trace des modifications qui s'introduisent au xin* siècle dans le régime des églises abbatiales où pénètre de plus en plus la foule des fidèles. Peut-être avait-on simplement besoin d'offrir un cadre plus ample à certaines cérémonies solennelles, et à Saint-Denis spécialement, les pompes funéraires inaugurées par Saint Louis autour des tombeaux royaux érigés par ses soins, exigeaient sans doute ce développement nouveau.
Chaque bras du transept se présentait donc à son extrémité dès le xm° siècle avec un développement de cinq travées de frozit, dont les deux extérieures supportaient des amorces de tours. Celles-ci largement conçues avec de fortes assises et de hautes et doubles baies qui rappellent certaines dispositions de Reims ou de Rouen, n'ont qu'un étage au-dessus de la balustrade des chapelles et ne dépassent pas le comble. Elles auraient pu supporter quatre flèches, mais restèrent toujours incomplètes ; elles furent, de plus, fortement retouchées par Debret, celles principalement qui se trouvent du côté du chœur.
Ces amorces de tours servent de points d'appui aux arcsboutants superposés deux par deux qui soutiennent le transept ainsi que les premières travées de la nef et du chœur. Ceux de la nef se continuent identiques jusqu'aux construo
i. Dictionnaire a* architecture, t. IX, p. 227-229.
Go L'ÉGLISE ET LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS
lions du portail ; ils se complètent vers l'édifice par une élégante colonnette à chapiteau de feuillage ; la pile rectangulaire de leurs culées est couronnée de pinacles dont toutes les sculptures sont l'œuvre du xix* siècle.
Les bas-côtés et chapelles sont, depuis la restauration de Debret, recouverts d'un dallage de pierre qui a été substitué aux combles anciens en charpente plus légers et plus logiques. Quant à la grande nef et au transept, la couverture en plomb ayant été arrachée à la Révolution, on construisit, de 1 84 2 à i8^5, une charpente métallique très légère recouverte de lames de cuivre, et les pignons Ouest, Nord et Sud furent complètement refaits et ornés sous la direction de Debret. C'est peutêtre du reste le moins contestable des travaux entrepris par cet architecte. La charpente métallique est remarquable par sa valeur technique et le style des guirlandes et rosaces de feuillages, notamment au pignon occidental, est assez bon.
A l'étage inférieur, les chapelles du bas-côté Nord présentent extérieurement une série de gables ajourés par des meneaux qui trahissent les complications croissantes du style gothique du xiv* siècle. Elles sont séparées par des trumeaux- garnis de niches et de dais, mais sans statues.
La grande chapelle des Valois * rejoignait l'église par une porte murée actuellement qui se plaçait à côté et à gauche de la porte du croisillon septentrional. Cette dernière porte a gardé quelques parties intéressantes de sa décoration ancienne. Mais une série de restaurations modernes en font un des ensembles les plus composites de l'édifice.
La baie est en tiers-point et prise dans l'épaisseur du mur ; un tympan et un linteau sculptés s'y encadrent d'une vous-