‹ L'église abbatiale de Saint-Denis et ses tombeaux;Chapitre 17 sur 43 · DU XVI* SIÈCLE A LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

DU XVI* SIÈCLE A LA RÉVOLUTION

C'est seulement au xvi* siècle que les tombeaux des rois de France égalèrent et même surpassèrent, r par leur grandeur et leur magnificence, les sépultures princières qui peuplaient les églises et les monastères de France. Les monuments élevés à la mémoire de Louis XII et d'Anne de Bretagne, de François I*", de Claude de France et de leurs enfants, occupèrent les principaux artistes de leur temps. Catherine de Médicis fit construire une chapelle entière pour contenir le tombeau de son mari et de ses enfants. Mais ce grand effort artistique devait être le dernier ; les rois de France n'auront plus de tombeaux. Marie de Médicis manifesta l'intention de glorifier la mémoire d'Henri IV par un monument important, mais si des projets furent demandés à des artistes, rien ne fut réalisé, et cet abandon des sépultures royales est étrange en un siècle où tant de sculptures fastueuses vont s'élever dans les églises à la mémoire des princes et des serviteurs de la Monarchie.

Peu à peu, les cercueils royaux vinrent s'entasser aux caveaux funéraires misérablement et sans faste. Bientôt, les places devinrent rares, ce n'est pas une image oratoire qu'employait Bossue t, lorsqu'il disait, dans l'oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, prononcée à la basilique même, le ai août 1670 : « Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job ; avec ces rois et ces

princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. » Louis XIV paraît avoir eu l'idée d offrir à ceux de sa race l'abri d'un sépulcre plus décent, mais on se contenta, à la fin du xvn e siècle, après la mort de Marie- Thérèse (1 683), de relier la partie centrale de la crypte, laissée vide jusque-là, au « caveau des cérémonies » où l'on déposait les corps des souverains après les funérailles ; la crypte devint alors le lieu de sépulture des Bourbons.

Le seul monument représentant l'art du xvn e siècle sous les voûtes gothiques de Saint-Denis était le grand mausolée élevé à l'illustre Turenne, à qui Louis XIV avait réservé l'honneur de cette sépulture auprès des rois 1 ; il avait également donné le même témoignage au duc de Ghàtillon (f 1649) et au marquis de Saint-Maigrin (f i65a), tués à son service.

Au cours des xvu* et xvin* siècles, nombreux étaient les visiteurs à Saint-Denis. Ils venaient surtout contempler le célèbre trésor, placé dans une salle au côté méridional de l'église, et renfermé en de grandes armoires vitrées. Félibien nous a laissé, par les gravures de son Histoire deVabbaye (1706), l'aspect que préseaiaient ces vitrines où tant de merveilles d'orfèvrerie, d'émaiilme* 4e glyptique étaient entassées à côté des ornements du sacre des rois el des vêtements portés en ces

i. Le tombeau de Turenne (f 1675) fut élevé dans la chapelle Saint- Eustache par les soins de ses neveux le cardinal et le duc de Bouïïkm, «efet un cénotaphe somptueux sculpté par J. B. Tuby et les frères Marsy, d'après le dessin de Le Brun. Respecté en 1793, transporté au Musée des monuments français en 1796, le tombeau fut placé au Dôme des Invalides, où on peut le voir aujourd'hui, mais dépouillé de la partie décorative qui ornait la muraille. Les cendres de Turenne y furent enfermées en une cérémonie solennelle le 22 septembre 1800.

cérémonies. Les petits livrets renfermant la nomenclature des principales raretés à voir au trésor, la liste des reliques insignes, le catalogue des tombes, qui se multiplièrent depuis le volume publié par D. Germain Millet au début du xvn e siècle, attestent l'attrait de cette promenade, que Ton ne manquait pas d'offrir aux ambassadeurs, aux étrangers de marque. Mais si l'on regardait également les tombeaux, ceux de la Renaissance seuls étaient examinés avec admiration, Ton ne jetait qu'un dédaigneux regard aux pauvres gisants gothiques. On ne protégeait plus ces vieilles pierres, on les abandonnait à la curiosité indiscrète des passants ; la surveillance était devenue si médiocre, le manque d'entretien si constant, que vers le milieu du xviu 6 siècle, la plupart des figures avaient été dégradées ; elles avaient perdu leurs ornements, couronnes ou sceptres; des mains étaient brisées; les figurines qui avaient orné les soubassements avaient été dérobées. D'ailleurs, à chaque grande cérémonie, les ouvriers de l'administration des (( Menus plaisirs » déplaçaient des tombes placées dans le chœur 1 ; sur d'autres (les gisants du xm e siècle), des échafaudages étaient dressés pour supporter des tribunes de spectateurs. On se rendra compte très nettement de ces aménagements, par la gravure de Gochin que nous reproduisons et qui représente l'église de Saint-Denis parée pour les obsèques de Marie-Thérèse d'Espagne, dauphine de France, en 1746.

Dans la seconde moitié du xviu e siècle, le mépris pour la sculpture gothique et l'oubli des traditions furent tels, que les religieux de l'antique abbaye en vinrent à méconnaître leur rôle de gardiens des sépulcres des rois. En 1 781, le prieur D. Malaret, voulant signaler son administration par

1 . C'étaient la tombe de bronze de Charles le Chauve et les statues de Philippe le Hardi, Philippe le Bel et Louis X.

quelque action d'éclat, soumit au Directeur des bâtiments, le comte d'Angiviller, un projet qui avait pour objet l'enlèvement des tombes gênantes qui s'élevaient près du maître-autel et le déplacement des autres tombes placées au chœur. « Ces tombeaux, tous dégradés et dans le plus triste état possible, qui exigeraient des sommes considérables pour réparation, écrivait-il à d'Angiviller, gênent très fort pour les cérémonies. MM. des Menus, MM. les Maîtres des cérémonies ne cessent de le dire. » D'ailleurs, ajoute le Prieur, ces œuvres sont d'une laideur « horrible », dans un état « indécent » d'abandon et puis — et c'est l'occasion de cette sollicitation — le chœur est actuellement repavé et la symétrie du carrelage serait altérée par ces enclaves inégales. Le Comte d'Angiviller s'empresse d'accueillir une idée aussi ingénieuse et s'efforce dès lors de la faire triompher, car il n'a que mépris pour ces sculptures, qui sont « les représentations les plus hideuses et les moins propres à inspirer la vénération » . Il désigne des artistes pour examiner le plan de D. Malaret; architectes, sculpteurs et peintres se réunissent à Saint-Denis et s'accordent à déclarer, eux aussi (5 mai 1781), que le projet est très acceptable et que rien ne s'oppose au déplacement des tombes. Les tombeaux ainsi condamnés, au nombre de trente, étaient tous ceux placés au transept et au chœur ; seul, le monument de Dagobert restait debout ; les autres devaient être entassés en deux chapelles latérales, on ne se souciait guère de prévoir de quelle manière.

En même temps que devaient s'accomplir ces embellissements, on aurait disposé l'ensemble de l'église souterraine en chapelle funéraire des Bourbons. Le projet de l'architecte Peyre, approuvé, semble- t-il, par d'Angiviller, bouleversait entièrement la crypte et transformait toutes les chapelles par

go L'ÉGLISE ET LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS.

le revêtement sur les murailles d'une décoration pseudo-antique. Malgré l'opposition de quelques religieux, ces projets insensés et barbares eussent été mis à exécution si, par bon-* heur, l'argent n'avait manqué... Et Ton peut déclarer, après la lecture de cette étrange correspondance ', que ce sont les révolutionnaires qui ont sauvé une partie des tombes gothiques de Saint-Denis 1

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