LA DESTRUCTION ET LA VIOLATION DES TOMBES EN
La suppression des biens ecclésiastiques (a novembre 1 789) laissait à l'abandon d'immenses richesses artistiques et scientifiques. Les membres de l'Assemblée nationale eurent la claire notion de la nécessité de cataloguer et de protéger les œuvres d'art qui demeuraient en des bâtiments destinés pour la plupart à être vendus et démolis. Le i3 octobre 1790, l'Assemblée nationale nomma une commission composée de savants, historiens, archivistes, artistes qui, sous le nom de Commission conservatrice des monuments, fut chargée de procéder à cet énorme inventaire et de veiller à la sûreté des
1 . Publiée, d'après le doetier des Archives nationales, par M. J.-J. Gnifirer. Un chapitre inédit de thistoire des tombes royales à Saint-Denis. Extrait du Cabinet historique. Paris, 1876.
2. Procès-verbaux de la Commission des Monuments (1790- 179a)» publiés par L. Tuetey. Paris, 2 vol., 1903-1903. — D r M. Billard. Les tombeaux des rois sous la Terreur. Paris, 1907. — Eugène Despois. Le vandalisme révolutionnaire, Paris (3 a édit.), 1888. — G. d'Heilly. Les tombes royales de Saint-Denis* Extraction des cercueils royaux en 1793. Paris (3* édit.), 1872.
objets d'art ; dans la limite trop restreinte de ses pouvoirs, elle accomplit son devoir.
Ce fut cette commission, réunie dès le 8 novembre 1790, qui eut la surveillance de l'abbaye supprimée de Saint-Denis et de ses richesses. Au début de la période révolutionnaire, alors qu'il était nécessaire de trouver des locaux pour mettre à l'abri tant de sépultures entassées aux couvents désaffectés, la commission, sur l'initiative du numismate Mongez et du bénédictin Dom Germain Poirier, avait proposé de grouper à l'abbaye tous les tombeaux des princes et princesses de la famille royale (mars 1 791). Ce projet excellent reçut un commencement d'exécution. En juillet 1791, Ton déplace les tombeaux de l'abbaye de Royaumont qui sont apportés et soigneusement déposés à Saint-Denis le i** août 1 .
Mais les événements se précipitèrent et les violences contre les œuvres d'art commencèrent. Le décret rendu par l'Assemblée nationale le i(\ août 179a» ordonnant l'enlèvement par les communes de « toutes les statues, bas-reliefs, inscriptions et autres monuments en bronze ou en toutes autres matières, élevés dans les places publiques, temples, jardins, parcs et
1. Le trésor s'était également enrichi, en mars 1791, des reliques de la Sainte-Chapelle. Le 3o septembre 1791, en exécution de la loi du ia septembre 1791, sur l'aliénation des trésors des églises, les savants Le Blond et Mongez, commissaires-délégués par le Directoire du département de Paris, vinrent choisir quelques-uns des plus précieux objets du trésor et les transportèrent au Cabinet des Médailles. Malheureusement ces érudits déclarèrent qu'il n'existait que i4 pièces « pouvant être considérées comme monuments des arts et des sciences » ; c'étaient presque tous des antiques. Le reste du merveilleux musée d'orfèvrerie et d'émaillerie du moyen âge et de la Renaissance fut entassé dans des caisses et transporté plus tard à la Convention en un burlesque cortège, la municipalité en tète, le 12 novembre 1793. De trop rares vases, reliquaires et statuettes retenus par la « Commission temporaire des arts » échappèrent à la fonte ; ils sont aujourd'hui la gloire de la galerie d'Apollon au Louvre.
dépendances » et la destruction sans délai « des monuments restes de la féodalité existant encore dans les temples et autres lieux publics », sanctionna et régularisa les mutilations spontanées déjà accomplies. Deux motifs principaux avaient inspiré l'acte législatif, le désir d'anéantir les signes de la féodalité « que les principes sacrés de la liberté et de l'égalité ne permettent pas de laisser plus longtemps aux yeux du peuple français » et la nécessité d'utiliser le bronze des monuments pour servir à fondre des canons, afin de satisfaire aux exigences des approvisionnements de guerre. Dès le lendemain du décret, la municipalité de Saint-Denis fait dresser l'état des tombes de cuivre et de bronze de la basilique et l'on procède à leur enlèvement. C'est ainsi que disparurent pour être convertis en boulets ou en canons : la dalle du xnr siècle où Charles le Chauve était figuré en ronde bosse, la tombe plate ciselée de Marguerite de Provence, femme de Saint Louis (-J- 1295), les tombes gravées de Bureau de la Rivière (f i/»oo) et du Dauphin Charles (7 i386), la statue de bronze d'Arnaud de Barbazan (-j- i43i), fondue à Paris par Jehan Morant, et le célèbre tombeau où le roi Charles VIII était figuré en l'attitude de priant, près le maître-autel, sculpture exécutée par l'artiste italien Guido Mazzoni de Modène. Les six figures de bronze du grand tombeau de Henri II étaient également descendues de leur emplacement et réservées pour la fonte.
Dans l'une des séances tragiques de la Convention, celle du i* r août 1793, à la fin d'un long rapport présenté au nom du Comité de Salut public, Barère propose à l'assemblée, pour commémorer avec éclat la journée du 10 août qui vit la chute de la royauté, d'ordonner la destruction des tombes des rois de France : a Le Comité a pensé, dit-il, que, pour célébrer la journée du 10 août, qui a abattu le trône, il fallait, dans le
jour anniversaire, détruire les mausolées fastueux qui sont à Saint-Denis. Dans la monarchie, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter les rois. L'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce théâtre de la mort et les porte-sceptres qui ont fait tant de maux à la France et à l'humanité, semblent encore, dans la tombe, s'enorgueillir d une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer impitoyablement ces épitaphes superbes et démolir ces mausolées qui rappelleraient encore des rois l'effrayant souvenir. »
La Convention rendit aussitôt un décret conforme (décret du i" août 1793, article XI) ; en conséquence, les 6, 7 et 8 août, des ouvriers se rendirent dans l'église abbatiale et, en ces trois journées, détruisirent la plupart des tombes gothiques, c'est-à-dire, arrachèrent de leur place les statues funéraires et les entassèrent dans un terrain que Ton appelait le cimetière des Valois, au flanc septentrional de l'édifice 1 .
Malgré la présence d'un délégué de la Commission des Monuments, chargé de surveiller l'exécution du décret, les démolitions furent accomplies avec une précipitation et une brutalité dont souffrirent singulièrement les pierres gothiques. Dans la hâte du transport, plusieurs statues furent brisées 2 ,
1. D'après les rapports de D. Poirier, 5i tombes furent détruites en ces journées d'août et !\ r ] gisants (23 statues de pierre et 2 4 on marbre) portés au cimetière des Valois.
2. Il disparut pendant l'opération ou dans la suite de l'année, outre des dalles d'abbés et grands prieurs, 11 statues de pierre ou de marbre : deux des rois de la série élevée par saint Louis (Eudes et Hugues Gapet) ; quatre statues debout placées dans la chapelle Notre-Dame-la-Blanche (celles de Charles IV, de la reine Jeanne d'Évreux et de leurs deux filles Blanche de France et Marie de France); les statues gisantes de Marie de France (f i3/n), de Jeanne de Bourgogne (*j*i3/|8), de Jeanne de Bourbon (f 1378); la statue du cardinal de Bourbon, la statue de Dagobert; enfin, des gisants de Charles VII et de la reine Marie d'Anjou, il ne subsista que les têtes aujourd'hui au Louvre.
d'autres gravement mutilées ; quant aux débris des sarcophages, beaucoup servirent à former une pyramide à la gloire de Marat ou à orner un monument à la Liberté, élevé dans la Commune désormais affranchie de « Franciade ».
Il faut surtout accuser le goût des archéologues d'alors, si les sculptures furent laissées longtemps à l'abandon et si tant de précieux débris se perdirent lamentablement. En effet, quand Dom Poirier et ses collègues, Mouchy, Moreau le jeune et Pntkod, vont examiner les sculptures déposées hors l'église (i4 août IT^S). ils ne réservent, pour être conservés et transportés au dépôt pMmuuire des Petits-Augustins, que les gisants des xiv e et xv* siècles <t fqgfe curieux pour leur costume et la vérité de leurs traits » et abandonnent à la ruine toute la série des statues de pierre du xsri» siècle qui n offrent rien d'intéressant, dit Poirier dans son rapport, « mi pour les arts, ni pour Vhisioire » ; il est vrai que le même èrudil sollicitait la conservation des grands tombeaux du xvi e siècle, l'oppoisul à leur déplacement, le déclarant dangereux et fort dispendieux.
De nouvelles opérations allaient s'accomplir dans l'abbatiale qui nécessiteraient cet enlèvement. Tandis qu'aux journées d'août on s'était contenté de démolir les tombes gothiques et d'enlever les effigies sculptées, au mois d'octobre, on s'attaque aux sépultures, et par haine des rois, on veut violer le repos éternel des morts, jeter leur poussière et leurs ossements pêle-mêle. Cette inutile et triste profanation des tombes s'accomplit au mois d'octobre. Pendant treize jours, le 12 et du 1 4 au a5 octobre 1793, des équipes d'ouvriers sortent les cercueils des Bourbons de la crypte éventrée, défoncent les dalles à la recherche des caveaux; les corps sont arrachés, jetés dans une fosse creusée au cimetière des Valois, le plomb des cercueils aussitôt liquéfié en une fonderie installée sur
place. De nombreux spectateurs suivirent cette sinistre besogne et trouvèrent un singulier attrait aux apparitions hideuses et macabres ; les témoins officiels qui dressèrent le procès-verbal des recherches montrent une froideur étrange, observateurs précis et soucieux seulement de noter des particularités physiologiques et anatomiques, plusieurs manifestent un certain orgueil d'assister à cette vision unique et prodigieuse : contempler les cendres et les traits, quelques-uns conservés encore, de tant de rois.
L'état de la basilique devenue un véritable chantier, le sol défoncé, couvert de débris, ne permettait plus d'y conserver aucun des grands tombeaux. La Commission des Monuments n'eut dès lors qu'à préparer et surveiller le transport des sculptures au dépôt qui avait été établi à Paris dans l'ancien couvent des Petits-Augustins, emplacement aujourd'hui occupé par l'École des Beaux- Arts.