L'ÉGLISE ET L'ABBAYE
LES ORIGINES. L'ABBAYE OU VII e AU XI e SIÈCLE <
L'histoire des origines de l'abbaye de Saint-Denis et des premiers bâtiments destinés au culte est restée, malgré les recherches de l'érudition moderne, enveloppée d'obscurité et d'incertitude. Les documents écrits sont rares ou vagues r enregistrant souvent des traditions lointaines, les traces des constructions primitives insuffisantes pour reconstituer leur forme et leur aspect. Nous essayons simplement de résumer ici les faits essentiels, en indiquant par quelques notes quelles sont les principales théories en présence sur les questions controversées.
C'est le culte de saint Denis qui a donné naissance à la
i. Julien Havet. Questions mérovingiennes. Les origines de Saint-Denis. (Bibliothèque de l'École des Chartes, t. LI, 1890) et Œuvres, t. I", Paris, 1896. — Léon Lbyillain. L'église carolingienne de Saint-Denis. (Bulletin Monumental, 1907.) — Viollet-le-Duc . L'église impériale de Saint-Denis. (Revue Archéologique, nouvelle série, t. III, 186 1.) Dictionnaire d'architecture, cf. particulièrement le t. IX (au mot transept).
célèbre abbaye. Saint Denis, premier évéque de Paris, subit le martyre au m 6 siècle, si Ton s'en rapporte à Tunique témoignage de Grégoire de Tours, non sur la colline de Montmartre, — comme on Ta répété d'après la chronique écrite au commencement du ix e siècle par l'abbé Hilduin, — mais probablement au village de Catulliacus qui était situé près des rives de la Seine et devait dans la suite prendre le nom du saint. Un monument fut élevé pour marquer le lieu de la sépulture du martyr, enseveli avec ses deux compagnons, le prêtre Rustique et le diacre Eleuthère. Plus tard, quand le culte du saint se propagea, le clergé parisien à l'instigation de sainte Geneviève, fit édifier dans la seconde moitié du v e siècle, sur remplacement du tombeau, une basilique qui fut desservie par une communauté de moines. Grégoire de Tours a parlé de cette basilique et de miracles accomplis par l'intervention des reliques ; des pèlerins venaient auprès du tombeau et les offrandes aux religieux commençaient à affluer. La plus ancienne charte relative à l'abbaye qui ait été conservée, et peut être datée de l'an 6a 5, est l'autorisation donnée à l'abbé Dodon, par le roi Glotaire II, de recevoir les biens légués à la communauté par un marchand.
Bien qu'un monastère ait ainsi existé avant le règne de Dagobert I er , ce roi est demeuré dans la tradition religieuse et populaire comme le fondateur de l'abbaye. Dagobert aurait mérité ce titre par sa dévotion au saint patron, ses largesses en faveur des religieux et surtout par les travaux qu'il commanda, destinés à la reconstruction et à l'embellissement de l'église dédiée aux martyrs. Dagobert avait-il modifié l'emplacement primitif du monastère et changé le lieu de la sépulture de saint Denis ? C'est une question longuement débattue entre les érudits depuis le xvn e siècle et il semble, d'après les
plus anciens témoignages, qu'il faille s'en tenir à l'opinion développée par Mabillon et Félibien et croire à la permanence de l'abbaye sur le lieu d'origine 1 .
L'auteur de la chronique dite de Frédégaire, a célébré en termes vagues et admiratifs la richesse de la basilique mérovingienne, mais la réalité était certainement loin de répondre à ces phrases élogieuses ; les rares vestiges que l'on a pu reconnaître de cette construction sont au contraire des plus médiocres 2 . Les véritables richesses étaient les ornements des autels, le monument renfermant le corps du saint, et la croix d'or couverte de pierreries qui se dressait derrière le maître-autel, œuvres du célèbre orfèvre saint Éloi.
Non content d'orner ainsi l'église des martyrs, Dagobert ne
i. J. Havet a combattu cette théorie; par l'interprétation des textes, il aboutit aux conclusions suivantes : la basilique édifice sur le tombeau des martyrs s'élevait au lieu appelé Saint-Denis de l'Étrêe, à l'ouest de l'actuelle église ; Dagobert fonda l'abbaye entre 62 3 et Ô25 ; le 22 avril 626 eut lieu la translation des reliques à la nouvelle église qui s'achevait alors. — M. L. Levillain, d'accord avec Félibien, nie le transfert de l'abbaye et sa fondation par Dagobert, il croit même que la primitive basilique ne fut qu'ornée et embellie par les soins du roi, mais non rebâtie et subsista jusqu'au moment de la reconstruction carolingienne, c'est-à-dire jusqu'au milieu du vin* siècle.
2 . Ce qui tendrait à prouver l'ancienneté de celte basilique c'est la découverte faite par Viollet-le-Duc, au cours des fouilles en 1859, d'une quantité de pierres taillées et sculptées provenant d'un édifice gallo-romain. « Ces débris avaient été employés, dit Viollet-le-Duc, pour élever une église dont les soubassements de l'abside ont été retrouvés, et qui ne peut être que celle de Dagobert (63o environ). On voyait encore sur les parois intérieures de cette abside des traces de peinture représentant des tentures fort grossièrement tracées en gris sur un fond blanc,... des "marbres précieux pas le moindre fragment, mais une construction médiocrement faite, composée de débris, et recouverte d'un enduit mal dressé. » Revue Archéologique, art. cité, p. 3o2 . Voir le relevé des restes des soubassements retrouvés, permettant de connaître le périmètre de l'abside et du transept de cette première église au plan de fouilles, au tome IX du Dictionnaire cf architecture, p. 227.
cessa de combler de biens temporels, privilèges, immunités et revenus, l'abbaye qu'il cbérissait ; il voulait accroître sa puissance spirituelle par la possession de reliques et de corps saints qu'il recherchait de toutes parts en « véritable larron », selon l'expression pittoresque de Guillaume de Nangis. Enfin, tandis que son père avait été inhumé à Paris dans la basilique de Saint- Vincent, le premier de la race mérovingienne il fut enterré à Saint-Denis. Aussi, son souvenir resta toujours entouré de vénération dans l'abbaye. Chaque année, un service solennel était célébré à sa mémoire ; au xm e siècle, sa statue fut placée à l'entrée de l'église, au cloître il était également représenté entouré de ses deux fils. Clovis II continua sa protection aux moines; par une charte du a a juin 654, il rend l'abbaye indépendante de l'évêque de Paris.
Au vin' siècle, l'église mérovingienne devait menacer ruine. Pépin le Bref, à l'instigation de l'abbé Fulrad (*J* 784), son conseiller et son envoyé auprès du Saint-Siège, fit entamer une reconstruction, qui commença vers l'an 750. Le 28 juillet 754, le pape Etienne II, venu à Saint-Denis, donna solennellement l'onction royale à Pépin, à la reine Berthe, à leurs deux fils et fit la consécration d'un autel. L'édifice fut poursuivi et achevé sous le règne de Charlemagne ; la dédicace ayant eu lieu le a 4 février de l'an 775 en présence de Charlemagne même. Des substructions, retrouvées dans la crypte et au portail, permettent de connaître à peu près l'étendue de cette nouvelle église qui, surtout par l'addition d'un sanctuaire, dépassait les proportions de la basilique primitive. L'église carolingienne se composait d'une nef et de deux bas-côtés, séparés par une double rangée de colonnes de marbre, d'un transept, d'un chœur surélevé flanqué de deux chapelles absidales, au-dessous duquel se trouvait une double crypte.
Plus tard, au ix e siècle (en 83a), une chapelle souterraine consacrée à la Vierge fut creusée derrière l'abside. Les autels étaient somptueusement ornés, enrichis d'objets précieux que les donations de Charles le Chauve allaient bientôt accroître encore.
Au cours des invasions normandes qui désolèrent la France du nord à la fin du ix e siècle, l'abbaye de Saint-Denis ne fut pas épargnée. En 856, 858, le monastère est contraint de verser de grosses sommes d'argent aux envahisseurs, en 865 il est mis au pillage. Pendant le siège de Paris en 886, les moines déjà plusieurs fois obligés d'abandonner leur monastère, se réfugient à Reims, auprès de l'archevêque Foulques, emportant avec eux le corps du martyr. Après ces désastre», l'abbaye fut restaurée, mais nous ne pouvons savoir quels furent les travaux accomplis. Il est assez difficile d'admettre que l'édifice carolingien ait subsisté sans altérations du ix° au xn e siècle, c'est pourquoi des archéologues ont supposé qu'une nouvelle église fut élevée au cours du xi e siècle, dont ils veulent retrouver les restes dans les colonnettes et arcatures de la crypte centrale enveloppée plus tard par les constructions de Suger 1 , mais aucun document ne permet d'appuyer celte théorie ; l'on se borna 'probablement vers cette époque à remanier et orner la crypte.
1. Guilhermy, Viollet-le-Duc. Ce dernier date la reconstruction du début du xi* siècle : « Les restes en sont parfaitement visibles dans la crypte disposée sous le sanctuaire actuel ; ils consistent en une ordonnance de colonnettes avec chapiteaux grossièrement sculptés portant une arcature qui décore les parois intérieures et extérieures de cette crypte centrale, dans laquelle sont déposées aujourd'hui les dépouilles des derniers Bourbons ». Bévue archéologique , article cité, p. 3oa. Cette hypothèse est combattue par M. Levillain dans l'article cité.
L'EGLISE OE SUGER AU XII e SIÈCLE 1
Suger fut élu abbé du monastère de Saint- Denis en 1122. De naissance obscure, ce religieux, qui fut le conseiller de deux rois, régent du royaume de France, nous apparaît par ses écrits et ses actes comme un homme habile, agissant, d'intelligence nette, d'esprit avisé. Dès son élévation à la dignité abbatiale, son souci constant fut d'édifier une église somptueuse, digne des insignes reliques qu'elle abritait ; nous pouvons connaître ses projets et en suivre la réalisation grâce aux manuscrits qu'il a laissés, particulièrement « le livre de son administration » et « le traité de la consécration de l'église de Saint-Denis ».
Les reliques des saints martyrs étaient devenues l'objet d'un culte fervent et de multiples pèlerinages réunissaient dans la vieille église une énorme affluence de peuple venu par toute la France et l'Europe. Suger nous raconte qu'aux jours d'exposition des reliques, les pèlerins se pressaient aux portes, se bousculaient, s'écrasaient à l'intérieur pour s'approcher des châsses, les femmes « serrées comme dans un pressoir » poussaient des hurlements, étouffées souvent dans cette cohue, les moines eux-mêmes avaient peine à résister à l'empressement des
1. Œuvres de Suger, édition Lecoy de La Marche. Paris, 1867. — Anthtmi Saimt-Paul. Suger, l'église de Saint-Denis et Saint-Bernard. (Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, 1890, p. 268-275.) — Otto Càrtellieri. Abt Suger von Saint-Denis, Berlin, 1898.
fidèles [et à garder leurs trésors. Suger voulut, par une construction spacieuse, éviter ces troubles en même temps qu'il cherchait, en revêtant l'édifice de richesse et de magnificence, à glorifier les martyrs dont les reliques apportaient tant de profit à l'abbaye. Administrateur adroit, pratique en affaires, Suger parvint à recueillir les ressources nécessaires à l'accomplissement de son dessein. Sa gérance des biens de l'abbaye fut remarquable, il sut accroître les revenus, recouvrant des droits abbatiaux souvent méconnus, repeuplant des villages, améliorant les cultures, permettant l'enrichissement des paysans en allégeant leurs charges. Par une charte du i5 mars na5, il affranchissait de la mainmorte les gens de Saint-Denis, qui, en reconnaissance, lui donnaient de l'argent destiné à la reconstruction de l'église.
Suger ne nous a malheureusement pas indiqué lui-même la date exacte du commencement des travaux ; on peut inférer d'un passage de l'écrit qu'il laissait au moment de partir pour Bordeaux en juin 1 187, que le portail occidental était entamé depuis quelque temps et que de grosses sommes avaient déjà été dépensées. M. Anthyme Saint-Paul serait disposé à reculer jusqu'à n32 la date initiale des travaux, mais s'il existe de l'incertitude sur le début de l'entreprise, il ne saurait y en avoir pour les dates d'achèvement des diverses parties de l'édifice sur lesquelles avaient été gravées des inscriptions latines, composées par Suger, distiques qu'il nous a transmis dans ses écrits; peu d'édifices du xir* siècle sont aussi sûrement datés.
Le travail avait commencé par le portail occidental, sa consécration solennelle eut lieu le 9 juin u4o; quelques semaines après, le i4 juillet*, était posée la première pierre du chevet; en Tannée 11 43 s'achevaient les toitures des chapelles du chœur; enfin le 11 juin 11 44, au milieu d'un
io L'ÉGLISE ET LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS.
grand concours de peuple était célébrée la consécration du chœur et la translation des reliques, ce qui indique que les chapelles étaient bien achevées, les autels installés. Suger avait donné à cette fête un éclat extraordinaire grâce à la présence du roi Louis VII, de la reine, d'officiers de la couronne, de 5 archevêques et de i4 évèques. L'alliance de la royauté capétienne et du monastère était scellée.
Entre les deux parties extrêmes de l'édifice, façade et chevet, s'élevèrent postérieurement le transept et la nef. Sur ce travail, les documents manquent ; nous savons seulement que la nef fut construite sous l'abbatiat de Suger, vers 1147 probablement ; mais toute cette partie de l'église devait disparaître, nous ne connaissons que l'emplacement de fondations, retrouvées pendant les fouilles de ViolleHe-Duc et permettant de relever les dimensions de l'édifice. Le transept était étroit, flanqué d'un bas-côté où s'ouvraient des escaliers de descente vers la crypte et des degrés montant au sanctuaire destiné à l'exposition des reliques, au-dessus des constructions carolingiennes : la nef était sensiblement plus étroite que celle du xm c siècle qui devait la remplacer.
Suger, dans ses" écrits, nous a montré l'importance qu'il attachait à son œuvre, il semble qu'il ait voulu en faire son principal titre de gloire. 11 se complaît à proclamer la beauté des travaux accomplis, à vanter l'excellence des matériaux employés, non sans une certaine exagération, et, par la vanité quelque peu naïve qu'il étale, par sa constante sollicitude pour les moindres détails, par ses curiosités, il semble, pourrait-on dire, un véritable amateur d'art. Il a désiré que son église égalât en magnificence les basiliques d'Orient, resplendissantes d'or, de mosaïques et de pierres précieuses, il a cherché à faire servir à l'exposition des reliques, à la célébration des saints