‹ L'eglise au VI siecleChapitre 32 sur 105 · LES CR ITS · texte numérisé non relu

LES CR ITS

encore beaucoup de protestations contre le fâcheux édit. Enfin le 25 janvier 547 ;, il fit son entrée dans la capitale. Justinien l’accueillit avec pompe, comme il avait précédemment accueilli ses prédécesseurs Jean et Agapit, et l’installa au palais dit de Placidie.

Quelles étaient ses dispositions? Il les avait déjà

fait connaître avant son arrivée. À des lettres de l’em-

pereur, qui lui recommandait la paix, et du patriarche

qui l’exhortait dans le même sens, il avait répondu de

manière à faire prévoir qu’il observerait la même attitude que son nonce Etienne et que l’archevêque de Milan, et n’accepterait pas d’être en communion avec Ménas ?.

Le vrai coupable, à vrai dire, c'était l’empereur;

mais il n’y avait guère moyen de l’atteindre. Cepen-

dant, en envoyant ces réponses, Vigile avait chargé ses

messagers de faire à J'ustinien les supplications les plus

vives pour qu’il retirât son édit. N ‘ayant obtenu aucune satisfaction, il réalisa ses menaces et s’abstint d’entrer en rapports de communion avec Ménas, et, en général, avec ceux qui avaient adhéré à l’édit impérial ?,

1 C’est la date du continuateur de Marcellin. Le L, P. in-

dique la veille de Noël; mais à cet endroit il est fort peu au-

torisé.

* Facundus, Adv. Mocianum, 1. c.; cf. Pro def., IV, 5.

© Saint Grégoire (Reg., Il, 49) dit que Vigile, se trouvant à CP, promulgua une sentence contre Théodore et les Acéphales, vers le temps où Rome tomba aux mains des ennemis. Il est difficile d'identifier cette sentence avec la démarche dont il est question ici: Ménas n’était pas acéphale, D'autre part il est inconcevable que Théodore ait été l’objet d’une condamna-

Pélage, rentré à Rome !, y grandissait de jour en jour. Soit que le pape lui eût déjà délégué ses pou-

voirs, soit par la force des choses, il occupait une si-

tuation prépondérante, et cela, non seulement dans le

ORIGÈNE ET LES TROIS CHAPITRES ist

clergé, mais dans l’ensemble de la population. Les mi-

sères du siège l’avaient mis en grand relief. Il avait

rapporté de Constantinople une fortune considérable, qu’il dépensait sans compter, à soulager les affamés. Les Romains le députèrent à Totila pour en obtenir une trève. L’ambassade n’aboutit pas, tant parce que Totila se montra trop dur que parce que Pélage lui

tint un langage trop fier ?.

Le siège continua; la population dont la garnison byzantine exploitait odieusement la faim, traversa des souffrances indicibles. Enfin, le 17 décembre 546, des soldats Isaures ouvrirent aux assiégeants la porte Asinaria, derrière le Latran. Les Goths se répandirent dans la ville; la garnison se retira sans combattre ; les mal-

heureux Romains se réfugièrent dans les églises, à

tion expresse. On ne peut sortir de là qu’en admettant qu’un certain grossissement s'était produit dans les souvenirs du pape Grégoire et qu’il s'agissait seulement d’une rupture avec les partisans de l’édit.

1 Vigile avait, au printemps de 546, envoyé de Sicile à Rome un convoi de blé qui tomba entre les mains des Goths. Sur ses navires avait pris place son majordome (vice-dominus) Ampliatus et l’évêque de Sainte-Rufine, Valentin, l’un comme

gouverneur du Latran, l’autre comme vicaire spirituel (ad gubernandum clerum) (L. P.). Valentin, conduit devant Totila. ; eut les mains coupées (Procope, Bell. G'oth., III, 15), leroiayant

cru constater qu’il cherchait à le tromper.

? Procope, Bell. Goth., III, 16.

Saint-Pierre surtout. Totila s’y rendit aussi pour prier sur le tombeau de l’apôtre. Au seuil de l'édifice sacré,

Pélage apparut, tenant le livre des Evangiles: « Maître, dit-il, épargnez ceux qui sont à vous ». « Ah! Pélage, L répondit le roi, vous suppliez maintenant ». « [1 le faut puisque Dieu m'a fait votre esclave». Totila exauça l'illustre suppliant. La vié des Romains, l'honneur des femmes furent mis en sécurité. Quant aux biens, il

n’en restait guère. Les riches d'autrefois étaient réduits

à la mendicité. Parmi les grandes dames que l’on voyait . tendre la main dans les rues, on se montrait Rusticiana, la veuve de Boèce, la fille de Symmaque. Les Goths pouvaient lui reprocher d’avoir vengé son mari et son père en faisant renverser les statues de Théodoric.

- Totila eut assez de noblesse d'âme pour comprendre un tel ressentiment: il prit l’illustre femme sous sa protection.

Le lendemain le roi passa en revue ses compagnons d'armes et leur tint un discours d’un profond accent religieux: «Nous étions, dit-il, deux cent mille Goths en Italie; une poignée de Grecs suffit alors à nous battre; maintenant, réduits à presque rien, nous triom- phons d’armées beaucoup plus considérables. C’est Dieu |

qui l’a voulu; il n’est pas avec les plus forts, mais avec Ceux qui ont la meilleure cause». Puis il réunit les Sénateurs et leur rappela comment les Romains avaient été traités par les rois Théodoric et Athalaric, mit en Comparaison avec ce régime celui des exactions byzan-

tines, qu'ils avaient relevé. Il leur reprocha leur ingra-

| und: et les menaça de les traiter en re Mais 143 Pélage était là. Il intervint pour le sénat, comme il + avait intercédé pour le peuple; une fois encore Totila = se laissa fléchir ? Re:

Maître de RES il se flatta un instant qu'il pour-

rait s'arranger avec Justinien. Il lui députa Pélage. | Mais le diacre revint désappointé. L'empereur ne voulut pas répondre au message du roi des Goths: il se borna à dire que Bélisaire ayant ses pouvoirs en Ttalie, c était à lui qu’il fallait s'adresser. La guerre continua donc, très décousue, par petits paquets, comme on dit maintenant, aucun des deux belligérants n’étant de force ' à la terminer par un grand coup. Obligé de s'éloigner pour. aller combattre en Lucanie, Totila prit le parti d’abattre une partie des remparts et d'emmener avec : lui tous les habitants. Ce n’était sûrement pas une multitude bien grande, après tant de guerres, de sièges et de misères. La troupe des exilés avait pris le chemin

de la Campanie. Quelque temps après, un parti de

1 Totila en somme avait bien raison. Sans la folle intervention de Justinien, l'Italie aurait pu, dès ce temps-là, organiser son unité nationale. Les Romains d'Italie étaient, après é tout, les vrais Romains. Ceux qui, en Orient, se paraient de ce nom, n'avaient guère de titres à le porter. Justinien ve sidait à l’empire romain; mais cet empire romain était un empire grec, et de quel Dore FUN

? On a dramatisé ces entrevues en plaçant la revue sur le Forum et l’audience des sénateurs dans l’antique curia Hostilia. Mais la vérité oblige à dire que Procope (Bel!. Goth., ITT, 21) : ne donne aucune indication de lieu. Pélage, comme clerc, ne pouvait siéger au sénat. L’audience des sénateurs se placerait plus naturellement au Palatin.

© CHAPITRE V. | | byzantins poussa une pointe jusqu’à Capoue, délivra nombre de sénateurs et les fit passer en Sicile. « Cependant la ville qui avait été pleine de peuple, demeu-

rait silencieuse ; celle en qui les nations avaient révéré

leur maîtresse, était devenue solitaire, abandonnée, es-

clave ». Dans son enceinte éventrée, dans ses rues désertes, il ne restait plus âme qui vive: les bêtes sauvages commençaient à s’y montrer.

Quarante jours durant, chose inouïe et qui ne s’est plus revue dans sa longue histoire, la vie de Rome

fut interrompue !, Enfin Bélisaire, qui, de la forteresse

de Porto où il se tenait renfermé avec une faible troupe,

avait dû assister impuissant et malade par surcroît, à

ces choses lamentables, se hasarda à pénétrer dans la

ville abandonnée. Les remparts furent réparés tant bien:

que mal et la garnison put s’y défendre quand les Goths revinrent.

La catastrophe de Rome n'avait pas empêché Pélage

de suivre les intrigues de Théodore Askidas. Pendant le

séjour du pape en Sicile, il avait, de concert avec Ana-

À tole, un autre diacre, provoqué le célèbre Fulgence Fer-

rand, de Carthage, à donner son avis sur la question ?.

* Le fait est incroyable mais il est attesté. Procope (III, 22)

dit formellement : à ‘Péun oddéva êdane, SAVÉpnUo adThv + rapéran

ärokrév, Le continuateur de Marcellin, contemporain lui aussi, n’est pas moins explicite: Quadraginta aut amplius dies Roma ta fuit desolata ut nemo ibi hominum nisi bestiae morarentur. Quand Totila pénétra dans Rome, la population civile se montait à environ 500 personnes. (Bell. G'oth., ITI, 20).

? Ferrand, ep. 6. (PRES LX VII, p. 921).

à nn:

PR TO 7 y

| AE Ce ne CHAPITRES 185

Ce n’est pas qu’il eût besoin d'arguments contre

Ja condamnation ; mais Ferrand était une sorte d’oracle,

en qui on croyait entendre saint Augustin, saint Ful-

gence et leur tradition. On l'avait déjà consulté en 534 avant d'accepter officiellement la fameuse formule Unus de Trinitate passus est carne. Lors de son ambassade à Constantinople, le diacre romain ne put man-

quer de voir son évêque et celui-ci, on doit le croire,

ne reçut de lui aucun conseil de faiblesse. Mais Pélage

repartit. Vigile, demeuré seul, ou entouré de conseillers

moins experts, surtout moins déterminés, ne tarda pas à donner des signes de condescendance. Les théologiens de l’empereur lui expliquèrent ce que c'était que Théodore de Mopsueste, lui mirent sous les yeux des extraits de cet auteur, empruntés aux endroits les plus fâcheux; ils lui firent voir que, si l’on avait quelque considération pour saint Cyrille, on ne pouvait que regretter les propos d’Ibas et de Théodoret sur sa doctrine et ses écrits. Tout cela était bien, répondait Vigile; mais le concile de Chalcédoine ?

Alors on insistait, on suggérait des distinctions subtiles, grâce auxquelles on pouvait se glisser entre l’intangible concile et les personnes que semblait abriter sa protection. Vigile hésita longtemps. On mit en œuvre la chimère de la réunion des monophysites et aussi cette considération que sa résistance finirait par lui donner l'aspect d’un hérétique. Aïnsi traqué, il se laissa fléchir et commença par se remettre en communion

avec le patriarche Ménas. Ce premier pas eut lieu,

SET ARS Fe

Page 1