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d'Edesse: « À la lecture degss lettre, disent les légats romains, nous avons reconnu qu'il est orthodoxe » ; le patriarche d’Antioche en dit autant '. Or voici comment s'exprime le concile de Constantinople : « Si quelqu’un n’anathématise pas cette lettre et ses partisans et ceux qui prétendent qu’elle est orthodoxe en tout ou en partie, ou qui écrivent pour la défendre, elle et les impiétés qu’elle contient... qu’il soit lui-même anathème ». Qu'il y ait conflit entre ces deux textes, cela est manifeste. Vigile, dans son Constitutum de 554, n'avait cru pouvoir se tirer de là qu’en disant, contre toute évidence, que les paroles des légats et du patriarche d’Antioche ne visaient pas la lettre à Maris, mais une autre pièce. Pélage, tant qu’il fut dans l’opposition, ne parvint pas à sortir de cette difficulté. Plus tard, peut-être, réfléchit-il, comme nous pouvons le
faire, que les paroles prononcées à Chalcédoine ne sont:
après tout que des considérants produits par des juges à l'appui d'une sentence, et d’une sentence sur une personne en particulier, tandis que l’anathème du concile de Constantinople est un jugement direct du haut tribunal ecclésiastique sur le contenu doctrinal d’un écrit expressément soumis à l'examen. :
Ibas et Théodoret, dépossédés injustement de leurs évêchés d’Edesse et de Cyr, peuvent-ils y être réinstal- , lés? Telle est la question qui se pose devant l’assemblée de Chalcédoine. Le motif d’en douter, ce sont des
1 Dixième session, Mansi, t. VII, p. 257, 260.
LP
r it: d pen . LM: 0 :
écrits déjà vieux, neutralisés par la condamnation pro-
noncée contre Nestorius par les deux évêques. Les propos tenus par eux dans les documents allégués méritent-ils le blâme ou l'éloge? Telle est la question
que se pose le V° concile œcuménique. Les deux ques-
tions ne coïncident pas assez pour qu'il y ait entre
les réponses dont elles sont l’objet, une contradiction
précise.
Cette explication, je n’en disconviens pas, est bien subtile, trop subtile pour avoir pu. pénétrer aisément dans les têtes d’alors, échauffées qu’elles étaient par de
longues et ardentes controverses. Toutefois, un homme
aussi intelligent, aussi informé que Pélage était capable de l’apprécier. Quoi qu’il en soit *, de quelque façon qu’il se soit représenté les choses, il accepta le concile et partit pour prendre le gouvernement de l’église de Rome. .
Débarqué en Italie, le candidat de l’empereur rencontra beaucoup de visages sombres. Personne ne vou-
lait entendre parler de lui. Sa valeur personnelle, ses
1 Au temps de Pélage II (v. 585) on faisait valoir à Rome une autre explication, c’est que l’autorité définitive du concile de Chalcédoine s’arrêtait avec la sixième session, c’est-à-dire avec la session impériale. Les affaires traitées ensuite, dans les sessions VII et suivantes, pouvaient être reprises et tranchées en sens différent, les sentences de Chalcédoine ne représentant
plus l’autorité définitive et sans appel du concile général. Ce
système est produit, avec d’assez faibles arguments, dans la ‘lettre (J. 1056), adressée par Pélage IT à Hélie, patriarche d’Aquilée, une lettre que l’on dit avoir été rédigée par saint Grégoire encore diacre. (M. G. Ep., t. II, p. 463).
Ducursxe, L'Église au VI siècle. 15
mérites éclatants, tout était oublié. C’était bien la peine d’avoir tant défendu le concile de Chalcédoine pour lPabandonner par ambition! Arrière le déserteur de la doctrine apostolique, l’homme infidèle à saint Léon et à ses protégés! Arrière l’intrus qui venait souiller le siège immaculé de saint Pierre, comme Primosus avait profané à Carthage celui de saint Cyprien! On trouva bien quelques fonctionnaires, quelques cleres complaisants pour l’accueillir au Latran et procéder à l’élection. Mais le monde bien pensant, les débris de l’aristocratie, les moines, les gens réputés sages et vraiment religieux ! déclarèrent qu’il fallait s'abstenir et s’abstinrent en effet; toutefois on ne suscita aucun concurrent à Pélage. L’épiscopat italien, ou plutôt ce qui en restait, était dans les mêmes dispositions; aussi, quand il fallut procéder à l’ordination, on eut beau battre la
péninsule, on ne parvint même pas à recruter les trois
évêques dont la présence était exigée par les canons.
Deux seulement, ceux de Pérouse et de Ferentino, pré-
tèrent leur concours; on fut obligé de faire représenter
! Cassiodore dans son Institutio divinarum litterarum ne parle pas de cette affaire: Théodore de Mopsueste aurait dû figurer au nombre des exégètes mentionnés par lui; il ne le nomme pas. Il connaît la condamnation récente d’Origène « Vigilio papa viro beatissimo (c. I); elle ne l’empêche pas d’alléguer les écrits de ce docteur. Peut-être son «Institution » a-t-elle été écrite entre la condamnation d’Origène et celle des. Trois Chapitres ; mais la seconde affaire s’ouvrit aussitôt l’autre terminée. Le silence sur Théodore me semble indiquer, chez
Cassiodore, le désir de ne pas se mêler à des querelles brû-
lantes.
af ns.
Le
LE SCHISME D’AQUILÉE PIRATES par un prêtre l’évêque d’Ostie, consécrateur ordinaire du pape ‘
La cérémonie s’accomplit dans cet appareil mes-
quin, sous la protection de Narsès et de ses officiers, le jour de Pâques, 16 avril 556. Pélage donna lecture d’une profession de foi?, où il protestait de son atta-
chement aux quatre conciles et spécialement au concile de Chalcédoine, de son zèle à défendre la doctrine exprimée dans les lettres des papes Célestin, Xyste, Léon et de leurs successeurs jusqu’à Jean IT et Agapit. =
Tout ce qu’ils avaient enseigné, il l’enseignait; tous ceux qu’ils avaient reçu comme orthodoxes, il les recevait : également, et surtout les vénérables évêques Tbas et Théodoret. Pas le moindre mot de Vigile, du concile de 553, de Justinien et de ses édits. Le pape se ‘contentait de faire allusion au zèle exagéré de quelques-uns, * zèle qui n’était pas selon la science, que les personnes présentes, mieux avisées, devaient s’efforcer d'éclairer. à Une fois consacré et installé, Pélage se mit en devoir de faire la paix autour de lui, et, pour commen- cer, il s’occupa de son église de Rome. Afin de frapper 11e les esprits, il organisa une grande procession, dont le point de départ fut indiqué à l’église Saint-Pancrace. san Ce saint avait la réputation d’être terrible aux par- 20
jures *. Narsès se trouva au rendez-vous. Il se plaça à
1 Z. P., Vie de Pélage, t. I, p. 303. Le siège d’Ostie était sans doute vacant, comme tant d’autres.
RTS PET te EX EX "p.399;
3 Grégoire de Tours, G£. Mart., 38.
@ OC CT EQR Ce NS À
côté du pape et l’on se dirigea vers Saint-Pierre. Là, Pélage, devant le peuple assemblé et déjà ému, monta à l’ambon. On lui tint au-dessus de la tête la croix du Seigneur et le livre des Evangiles. Dans cet appareil imposant, il jura, avec les plus terribles serments, qu’il était innocent des trahisons dont on l’accusait. Il protesta en même temps que le règne de la simonie était fini, et que, dans le choix des dignitaires de l'Eglise, on n'aurait plus égard qu'aux mérites des candidats ?,
Les Romains furent satisfaits, le clergé se rallia et
le nouveau pape put gouverner son église comme si.
rien ne se fût passé,
La profession de foi est faite pour étonner. Askidas ? et les siens eussent peu gouté, sans doute, cette étrange façon de condamner les Trois Chapitres, en louant Ibas et Théodoret, en gardant le silence sur Théodore de Mopsueste, en négligeant les édits impériaux et les anathèmes du concile de 553. Peut-être cependant Pélage eût-1l fait accepter à Justinien ces formules inattendues. Quoi qu’il en soit, Narsès, sur les lieux, connaissait l’état des esprits: les oreilles des Latins n’en eussent pas supporté davantage, et Pélage, après tout, était le pape, c’est à dire le personnage le plus qualifié pour interpréter les décisions conciliaires. Malgré ses précautions et ses réticences, il ne désarma pas toutes les
rancunes. Du fond de leurs retraites, le fanatique Victor
1 Z, P., Loc. cit.
? Il mourut à CP, au commencement de 558 (Malalas, p. 489, ind. VI).
de Tunnunum et son collègue Facundus lui lançaient de sanglants épigrammes. Facundus, en particulier, en fit le chef d’une nouvelle secte, les « Nécrodioctes » (persécuteurs des morts).
Pélage laissa dire. Le biais qu’il venait d’inaugurer à Rome devait servir à rallier l'Occident tout entier. Le pape se considéra comme ayant signé pour tout le monde ce qu’il y avait à signer, et ne réclama d’aucun évêque italien, france ou espagnol, une condamnation quelconque des Trois Chapitres. Les personnes qui avaient été mises en cause étaient des évêques orientaux ; leurs livres, écrits en grec, ne menaçaient pas de pervertir l'Occident. Il n’y avait donc eu théoriquement qu’une question intérieure de l’église orientale, une question grave, sans doute, et qu’on n’eût pu trancher en dehors de l’église d'Occident, mais il était entendu qu'en pareil cas celle-ci était suffisamment représentée par le pape, et l’usage n’était pas qu’il lui rendît des comptes publics sur les détails de ses interventions. Il n’y avait donc qu’une chose à faire : rester dans la communion du pontife romain, lui laissant la responsabilité de ce qu’il avait cru devoir faire, sauf, si on conservait des inquiétudes, à lui demander des explications à lui-même.
En partant de ces idées, Pélage n’imposa aucune signature, mais il se montra inflexible sur la question de communion.
Dans son ressort métropolitain, c’est à dire dans l'Italie péninsulaire et insulaire, beaucoup de sièges
étaient vacants. Il n’y installa, bien entendu, que des
CHAPITRE VI. 0 © | ae | personnes dociles. Aussi n’y eut-il guère de difficultés. On signale cependant la résistance de l’évêque de Fos-
sombrone, Paulin. Le pape lui enjoignit de se retirer
dans un monastère, et, comme il s’avisa de s’en échapper et de se réfugier à Ravenne, Pélage s'adressa aux ma- gistrats pour qu’on le fit reconduire, manu militari, à | la résidence forcée qu'il lui avait assignée!, = Il apprit aussi que les évêques de la Toscane du nord (Tuscia Annonaria) s'abstenaient de le nommer dans leurs diptyques. Il leur écrivit ? d’avoir à le traiter comme pape légitime, et, pour leur faciliter le ralliement, il leur expédia sa profession, toujours très ferme sur le concile de Chalcédoine et saint Léon, toujours muette sur les Trois Chapitres. Ceux, dit-il, qui auraient besoin d'explications plus amples, n’ont qu'à venir à Rome: on leur en donnera ?.
Pélage, en somme, se tira sans trop de difficulté des oppositions qui s’élevèrent dans l’épiscopat suburbicaire. Dans le nord de l'Italie, au contraire, il rencontra une résistance vraiment sérieuse, dont, malgré ses ressources d’esprit et ses procédés autoritaires, il ne parvint pas à triompher.
$ Il ne paraît pas avoir eu un succès complet. Deux des évêques destinataires de sa lettre, Térence et Maximilien, con-
tinuèrent de lui faire opposition; il dut agir contre eux par
des voies plus rigoureuses (J. 1024-1026). En Sicile l’évêque Secundus de Taormina affectait de ne pas le reconnaître (J. 1000. 1036, 1037, lettres de 559).
4 En 552, Macedonius était, depuis plus de vingt ans,
LH
métropolitain d’Aquilée. Quant au siège de Milan, dont
le titulaire, Datius, vivait retiré à Constantinople depuis % S 538 environ, il devint vacant vers le milieu de l’année 552. Les généraux byzantins, malgré les soucis a
de la guerre, s’occupèrent de l'élection; ils s’assurè-
rent que la personne choisie agréait à l’empereur et firent procéder à l’ordination. Elle eut lieu à Ra-
venne et fut célébrée, suivant l’usage, par l’évêque
d’Aquilée !. Le nouvel évêque de Milan s'appelait Vi-
talis. Il n’avait aucune inclination à condamner les
Trois Chapitres.
Après l'installation de Pélage, les deux métropoli-
tains se tinrent sur la réserve et rompirent tout rap-
port avec l’église romaine. Macedonius étant venu à
mourir (557), on le remplaça par un moine appelé Paulin,
qui fut ordonné à Milan, ce qui était encore une déro-
gation à l'usage, et par l’évêque de Milan. Cette ordi-
nation célébrée par un évêque qui n’avait pas la com-
munion du pape, fut considérée à Rome comme nulle
et le schisme s’aggrava.
C'est sans doute cette attitude schismatique des
métropoles du nord qui avait engagé les évêques de
la Tuscie annonaiïire dans un commencement de révolte. Elle eut aussi quelque retentissement en Emilie. Mais
là, le métropolitain était l’évêque de Ravenne, Agnellus,
1 Hist. anc. de l'Eglise, t. III, p. 678, note 1. Toutefois l’ordination aurait dû être célébrée, non à Ravenne, mais à
Milan.
Re:
AGE s
dévoué au pape et à la politique impériale; il parvint à ramener les dissidents de sa circonscription ‘. C'était assez que le schisme se fortifiât dans les ressorts de Milan et d’Aquilée. Avec des fonctionnaires plus zélés, le pape, il l’estimait du moins, en aurait eu facilement raison. Mais Narsès, qui exerçait en Italie une sorte de vice-royauté, ne se souciait guère, quoi qu'il fût très pieux, d'intervenir dans ces querelles ecclésiastiques ?. Peut-être le moment lui semblait-il mal choisi pour des coups de force, qui ne pouvaient manquer de froisser des populations bien éprouvées et de les détacher du régime impérial, si laborieusement restauré. Ses lieutenants, les patrices Jean et Valérien, l’un en Vénétie, l’autre à Milan, imitaient sa réserve et cherchaïent à procéder par la douceur. | Cela ne faisait pas le compte du pape. Aussi ne cessait-il de leur écrire et de leur députer pour les engager à se mettre en campagne. Le peu qu'ils firent pour lui complaire leur valut des désagréments. Les prélats de Vénétie s’exaltaient de plus en plus dans la fierté de leur autonomie. Leur chef, l’évêque d’Aquilée, se parait déjà du titre de patriarche, assez mal vu à
Rome *. Le patrice Jean, ayant fait mine d'insister pour
? I1 semblerait, d’après certains renseignements, avoir été favorable aux dissidents monophysites.
# «Peto utrum aliquando in ipsis generalibus quas veneramur synodis vel interfuerit quispiam Venetiarum, ut ipsi putant, atque Histriae patriarca, vel legatos aliquando direxerit ». (Lettre de Pélage au patrice Jean (J. 983; Neues Archiv, t. V, p. 541).
LE SCHISME D’AQUILÉE RTS 233 les faire se rallier à l’unité catholique, ils l'excommuniérent. Cela le contrariait fort. Valérien s’entremit pour fléchir l’entêté Paulin. Cette démarche déplût à Pélage. Selon lui, Jean devait s’estimer heureux d’être excommunié par des schismatiques; il aurait même dû s’excommunier lui-même et ne pas paraître à leurs offices. Cependant, pour calmer ses scrupules, il lui fit envoyer un prêtre par l’évêque de Ravenne !
A ses yeux toute cette modération ne servait à rien, Il fallait se saisir de l’évêque de Milan et du soi-disant évêque d’Aquilée et les expédier sous bonne garde à Constantinople. Quant à leurs suffragants, on ne devait pas tolérer qu'ils se réunissent en concile pour juger ce qui l'était déjà. S'ils avaient des difficultés à accepter la communion du pape, ils devaient envoyer à Rome ou y venir eux-mêmes pour s’éclairer.
Cette attitude résolue, cette prétention de faire em-
poigner les évêques récalcitrants, pouvait sembler quel-
che D RER EE TE ER EP De FRS HN re pute
que peu messéante, surtout de la part d’un homme qui.
venait de soutenir pendant dix ans la même campagne que maintenant il interdisait aux autres. On ne se bornait pas à le penser; on faisait circuler les écrits de Pélage contre le concile et contre Vigile, accompagnés d’observations malveillantes. On en produisait même de faux. De temps à autre, le pape était obligé de s'expliquer. Alors il s’excusait tant bien que mal, disant
que ses ouvrages avaient été composés dans l'isolement
des monastères et de l'exil, sans le secours des livres, à l’aide de quelques notes que lui faisaient passer les hérétiques !.
Ici, la mémoire faisait défaut à Pélage. Les livres,
au moins les plus importants, ne lui avaient pas man-
qué dans ce qu’il appelle sa prison (custodia). Quant à se présenter comme victime de suggestions hérétiques, Jui, si au courant d’une question d’ailleurs peu compliquée, lui, qui avait suivi le débat depuis sa première origine, c’est un artifice de polémique dont il eût été
mieux de s’interdire l’emploi. Pélage eut bientôt l’oc-
casion de présenter sa véritable excuse, quand les évê-
ques des royaumes francs le mirent à leur tour sur la sellette.
On à vu que, dès le temps du pape Vigile, il s’é-
taient inquiétés de ce qui se brassait à Constantinople et que l’évêque d’Arles, Aurélien, avait envoyé aux renseignements. Sapaudus, son successeur, se défait ap- Paremment de Pélage, car il ne se pressait pas de solliciter de lui la concession du pallium, dont ses pré- décesseurs, depuis Césaire, avaient été régulièrement décorés. Pélage prit les devants et Sapaudus commença ses démarches. Mais l’usage voulait que le pallium fût demandé par le souverain auquel obéissait la cité d'Arles. Le roi Childebert, avant de s'engager dans une telle négociation, éprouvait le besoin d'être rassuré sur les
bruits qui couraient. Il dépêcha donc au pape un haut
; la foi de Léon, ou une profession de foi détaillée. Dans : une première lettre ‘, le pape assura au roi qu'il con-
r re.
Le somsMe D'aq se
4 | fonctionnaire, Rufinus, vir ane cus, chargé de lui
demander ou l'assurance qu'il ne s’écartait en rien de
damnait quiconque ee de la foi de saint Léon
et du concile de Chalcédoine, en une seule syllabe, un
seul mot, un sens quelconque. Il ajouta que les calom-
nies propagées contre lui étaient propagées par les hé-
- rétiques auxquels le très-clément empereur avait fait
la guerre à Constantinople et qui se répandaient main-
tenant dans les provinces. C’étaient surtout des nesto-
riens. Ils avaient réussi à pervertir en Italie quelques
évêques simples d'esprit, auxquels il ne fallait pas se fier. C’est d’eux (?) qu’il avait eu à souffrir à Constantinople. Tant qu'avait vécu l’impératrice Théodora, il
avait eu des craintes pour la foi. Mais l’empereur Justinien ne tolérait pas que l’on touchât à l’enseignement de Léon et du concile de Chalcédoine.
Un peu plus tard, Pélage, sur de nouvelles insis-
tances de Childebert, lui envoya une profession de foi
l longue et détaillée, où il n’est pas fait * la moindre
Illusion aux dernières querelles, mais seulement à quel-
ques propagateurs de fausses nouvelles, contre lesquels
il importait de se mettre en garde.
Malgré ces protestations, que le roi ne provoquait que parce qu'il y était poussé par ses évêques, l’opi-
1 J. 942 (11 décembre 556). Les objections de Pagi contre une partie de cette lettre n’ont aucune valeur. 2 J. 946.
nion ecclésiastique, en Gaule, restait défiante. Là aussi, on colportait les malencontreux écrits, on opposait Pélage diacre à Pélage pape et l’on se demandait comment le premier ayant déclaré que la foi était perdue si l’on comdamnait les Trois Chapitres, le second en prît si aisément son parti.
Il fallut reprendre la plume et les explications !. « Pourquoi ces récriminations, écrivait:il à l’évêque d’Arles ? Quand j'ai défendu les Trois Chapitres, n’étais-je pas avec la majorité des évêques ? J’ai changé de sentiment, c'est vrai, mais avec cette même majorité. Saint Pierre n’a-t-il pas cédé à la correction fraternelle de saint Paul? Saint Augustin n’a-til pas écrit les Rétractations ? Je me suis trompé, j'en conviens, mais n’étant encore qu’un simple diacre dont l’opinion devait suivre celle des pontifes. Maintenant ils se sont déclarés. L'Afrique, l’Illyrie, l'Orient, avec ses milliers d’é- Vêques ?, ont condamné les Trois Chapitres. C’est une folie que de s’écarter de telles autorités pour suivre quelques colporteurs de fausses nouvelles ».
Quant à ses livres contre le concile, il assure avoir écrit «sans rien définir, sans savoir quelle opinion suivre, comme une simple consultation ». Ce n’est cependant pas l'impression que l’on éprouve en le lisant,
Il est clair que Pélage essaye d’atténuer la portée de
LTA9 8.
? Pélage parle souvent des milliers d’évêques grecs. En additionnant tous les sièges épiscopaux des quatre patriarcats et de l'Illyricum, on n'arrive pas au chiffre de 900.
ses anciens écrits et il n’y réussit qu’en oubliant trop de choses.
Les difficultés que l’on soulevait à propos des livres de Pélage étaient particulières à ce pape et devaient disparaîtres avec lui. A ses successeurs on ne
put objecter aucune tergiversation. Cependant, on con-
tinua de prétendre que, malgré toutes les protestations
romaines, Justinien avait violé le concile de Chalcédoine. En Gaule et en Espagne, on ne vit pas là une raison de rompre avec le siège apostolique. Les rapports entre Rome et ces deux pays, grâce aux circonstances politiques, étaient peu fréquentes; ce qui s’en conservait n’en fut point altéré, au moins depuis la mort de Pélage (516) !.
Dans la Haute-Italie seulement on refusa la communion du pape; le schisme, une fois commencé par scru-
pule, se continua par obstination. Le gouvernement by-
! Grégoire de Tours ne parle nulle part de cette affaire. Il
est possible qu’elle n’ait eu qu’un faible écho en France, passé le premier moment; c’est à Arles surtout et aussi dans les parties de la Haute-Italie qui furent annexées quelque temps au royaume d’Austrasie, qu’on eut l’occasion d’y prêter attention. Les évêques de la province d’Aquilée, qui ne voulaient point de la communion du pape, n'avaient aucune objection d’ordre religieux à se faire consacrer par les évêques francs (Lettre à l’empereur Maurice, Greg. M., Ep. I, 16%, dans M. G., Ep., t.I, p. 20). Ils étaient donc en communion avec eux sans l’être avec le pape. En Espagne saint Isidore ne paraît avoir connu la condamnation. des Trois Chapitres que par les écrits de Facundus et de Victor de Tunnunum (Chronique M. G. Auct. ant., t. XI, p. 475; De viris, 31, 32, 38). C’est assez direrqu’il en parle sans enthousiasme.
zantin ne s’y intéressait que faiblement et par intermittence. Justinien lui-même finit par exhorter ses fonctionnaires à se montrer tolérants !.
Pélage eut pour successeur Jean IIT, qui siégea près de quatorze ans (561-574) et vit se produire un événement appelé à changer encore une fois la face de l’Itale et à porter de longues conséquences, tant dans l’histoire de ce pays que dans les conditions matérielles du pontificat romain. Je veux parler de l'invasion lombarde.
La guerre des Goths était bien finie; çà et là quelques étincelles de ce long incendie se rallumaient encore; mais le patrice Narsès en avait aisément raison. Il s’appliquait à faire renaître la prospérité disparue, et, dans une certaine mesure, il y réussissait. On avait tant souffert pendant les vingt années de la guerre que l’on n’était pas portés à faire les difficiles. Le peu de bien-être qu’il était possible de ressaisir suffisait à contenter les gens. Zrat tota Italia gaudens, dit un chroniqueur *, et cette impression n’est pas isolée. Il y avait pourtant des mécontents. Narsès, formé à l’école de Justinien, pressurait énergiquement ses administrés ; on dit même qu’il les pressurait à son profit tout autant que pour les besoins de l'Etat. Des plaintes parvinrent
à Constantinople; le patrice fut relevé de ses fonc-
1 Lettre à l’empereur Maurice, L. c.: « Nisi.….… Justiniani principis iussione commotio partium nostrarum remota fuisset ».
? L. P., Vie de Jean IIT; cf. le continuateur de la chronique de Prosper, M. G. Auct. ant., t. IX, p.887.
deux ans.
£ 18 ù cn Ce coup fit sensation en Italie. On l’attribua au mauvais vouloir de l’impératrice Sophie, femme de
Justin IT. Le moment était mal choisi pour écarterun :
homme si fertile en ressources, qui avait donné des preuves si éclatantes de son habileté et de son expérience militaire. En Pannonie, le peuple des Lombards, "à souvent en querelle avec les Gépides, venait de l'emporter définitivement sur eux (567). Symbole sinistre,
le crâne de Cunimond, le ‘dernier roi gépide, figurait, monté en or, dans la vaisselle du roi lombard Alboïn;
aux grands festins on s’en servait pour boire. Très fiers de leurs succès, les Lombards mesurèrent la force
que l'Italie perdait par la destitution de Narsès. Jusque #
là, ils avaient été, plus ou moins, des alliés de l’em-
pire. Du jour au lendemain, comme tant d’autres, ils.
LE ah
en devinrent les ennemis et les envahisseurs. Une légende, qui se forma de bonne heure, nous les représente appelés en Italie par Narsès lui-même, irrité de sa disgrâce et des mauvais procédés de l’impératrice. Le fait est qu’ils n’avaient nul besoin d’en être priés pour se lancer dans une entreprise aussi avantageuse que facile. Le patrice s'était retiré à Naples, puis à … Rome. Son successeur Longin se confina dans Ravenne et n’opposa aucune résistance à l'invasion. Alboin fran- = chit les Alpes Juliennes, le 2 avril 568, et, après avoir installé sur cette frontière son neveu Gisulfe, le premier duc de Frioul, il marcha de ville en ville, de
succès en succès jusqu’à Milan, qui lui ouvrit ses portes le 3 septembre 569. L'Italie du nord fut bientôt conquise, jusqu'aux Alpes et à l’Apennin. Toutefois les cités maritimes de la Vénétie et le long du Pô, quelques places que le fleuve maintenait en communication avec Ravenne, demeurèrent encore assez longtemps au pouvoir des impériaux. Pavie céda la première, en 572, après un siège de trois ans. Il y avait là un palais construit par Théodoric. Le roi lombard s'y installa; Pavie fut la capitale du nouveau royaume.
Les deux premiers rois, Alboin et Cleph, périrent
assassinés par les leurs; après un interrègne de dix
ans, la royauté fut restaurée par Autharis et depuis
lors elle se maintint.
Mais la guerre n’eut pas un instant de relâche. Dans l'enthousiasme de leurs premiers succès, les Lombards, non contents de s’être installés en Italie, entreprirent de conquérir la Gaule et franchirent hardiment les Alpes. Mais le patrice Mummolus, qui commandait dans la vallée du Rhône au nom du roi Gontrand, les reconduisit dans la plaine du Pô. Pour les empêcher de revenir, les Francs s’assurèrent des vallées d'Aoste et de Suse, par lesquelles on passait ordinairement la montagne !,
En Italie, maîtres de l’Apennin et de ses défilés, les nouveaux venus ne tardèrent pas à pousser des pointes dans la péninsule; ils s’établirent aisément en Tos-
© C’est à ce fait initial que se rattache la démarcation des langues française et italienne dans ces contrées.
er:
cane et fondèrent, au centre et au sud, les deux duchés de Spolète et de Bénévent. Jamais ils ne franchirent la mer; les îlés de Corse, de Sardaigne, de Sicile, demeurèrent toujours à l’abri de leurs atteintes. Dans les premiers temps, c’est à peine si, sur quelques
points, ils parvinrent à se rendre maîtres du littoral.
Leur force était tout à l’intérieur; mais c'était une force
agissante, celle d’un ressort qui se détend aussitôt que la résistance faiblit. Gênes, Ravenne, Rome, Naples, toutes les cités plus ou moins maritimes étaient mena-
cées sans répit. L'état de guerre, de petite guerre, de
razzias, d’expéditions locales, était à peu près perpé-
tuel; quelquefois une trêve d’un an ou de deux l’interrompit sur un point, mais elle reprenait ensuite. Pendant de longues années, la paix ne régna que dans le pays soumis; partout où se maintenait la défense byzantine, c'était la misère, la dévastation continue. Quand ils se fixaient quelque part, les Lombards, à l’exemple- des Goths, se pourvoyaient de biens aux dépens des populations envahies. Le roi s’attribuait naturellement les domaines impériaux; les patrimoines des églises furent également confisqués, à moins que, par quelque capitulation, on ne fût parvenu à les sauver. Tel fut le cas pour Trévise, dont l’évêque traita avec Alboin et le trouva bienveillant. D’autres prélats se réfugièrent en terre byzantine; Aquilée, si souvent ravagée, n’offrait plus aucune sécurité. Le patriarche se transporta dans l’île de Grado, qui faisait partie de
son diocèse. À mesure que leurs villes épiscopales tom-
Duonxsxx, L'Église au VI siècle. 16
baient au pouvoir de l'ennemi, les évêques des cités côtières imitaient leur métropolitain et se réfugiaient dans les lagunes. Ainsi firent ceux de Concordia, d’Oderzo (Opitergium) et d’Altinum. L’archevêque de Milan s'enfuit jusqu’à Gênes. Dans l'Italie péninsulaire la plu-
part des villes furent détruites; ce qui put échapper
d'habitants notables ou de clercs chercha asile dans les localités restées au pouvoir des impériaux. L'église sombrait dans le même désastre que la cité. Une centaine d'évêchés périrent alors, les uns pour quelque temps, les autres pour toujours. Monastères, ermitages,. paroisses rurales, tout fut dévasté systématiquement. Jamais, sauf en Afrique, les barbares ne s'étaient montrés si brutalement destructeurs ni si cruels.
Contre ce fléau, la malheureuse Italie invoquait en vain le secours de Constantinople. Les souverains du Bosphore avaient affaire de leur côté aux Perses et aux Avares. Aux gémissements que l'Occident leur faisait entendre de temps à autre par ses ambassades, ils ne pouvaient répondre que par d’autres gémissements. A défaut d'hommes ils envoyaient quelquefois un général, quelquefois de l’argent. On essayait alors de corrompre l’un des ducs lombards ou d’opposer barbares à barbares en jetant sur les envahisseurs de l'Italie les lourdes masses des Francs austrasiens. Mais ces moyens précaires ne changeaient rien à la situation générale.
Les Lombards, comme tant d’autres peuples germaniques, étaient ariens, mais sans fanatisme spécial. Il fallut, bien entendu, faire place à leur culte et à leur
clergé, mais, à la différence des Vandales, ils ne firent
pas de prosélÿtisme. L'énorme dégât dont les églises eurent tant à se plaindre témoigne non de leur hostilité contre la confession catholique, mais de leur haine contre tout ce qui tenait à l'établissement byzantin. Sur
un point seulement, l'invasion porta des conséquences
ecclésiastiques ; encore n’eurent-elles rien à voir avec
le vieux litige entre ariens et catholiques. C’est ici que
nous revenons aux Trois Chapitres et au schisme de
l'Italie du nord.
Au moment de l'invasion, comme on l’a vu plus haut, les deux métropolitains de Milan et d’Aquilée se tenaient en dehors de la communion du pape et leur attitude était suivie par tous leurs suffragants. À Milan, Vitalis avait été remplacé par Auxanius, puis par Honoratus, celui qui vit arriver les Lombards ; il se trans-
porta à Gênes, en territoire byzantin, avec une partie
de ses clercs. Paulin d’Aquilée, de son côté, s'était ré-
fugié dans l’île de Grado sous la protection d’une gar-
nison impériale. Le saint-siège n'avait jamais interrompu
ses protestations contre le schisme; ses remontrances suivirent dans leurs exils les deux prélats dissidents. Celui de Milan céda le premier: Laurent, successeur
d'Honorat, élu en 572, consentit à se rendre à Rome
et à formuler une déclaration très précise ‘, qui fut
contresignée par divers nobles romains, notamment par le préteur urbain, Grégoire, le futur pape. Paulin d’A-
1 Districtissimam cautionem, dit saint Grégoire, Reg. IV, 2.
quilée, lui, se montra intraitable; il en fut de même de ses successeurs Probinus, Hélie et Sévère. Grado, qui avait d’abord été un refuge passager, se transforma en un établissement définitif. Le patriarche Hélie y fonda une nouvelle cathédrale, destinée à être désormais le siège du métropolitain d’Aquilée et la forteresse du concile de Chalcédoine. On la plaça naturellement sous le vocable de sainte Euphémie, patronne du célèbre concile; les fêtes de la dédicace, qui donnèrent lieu en 579, à une assemblée de l’épiscopat provincial ?, fournirent l’occasion de manifester ces intentions.
À Rome cependant on ne s’émut pas outre mesure de ces démonstrations schismatiques. La guerre lombarde gênait, il est vrai, les communications avec Grado; mais l’exarque Smaragdus ayant réussi à obtenir une trêve, la correspondance s’engagea entre le pape Pélage IT (v. 585) et le patriarche: on échangea des messagers, des lettres Ÿ, des arguments; le diacre Grégoire s’employa avec le plus grand zèle. Tout fut inutile: les gens de Grado étaient résolus à ne pas entendre.
! Le 3 novembre.
? Chronicon Gradense, dans les M. G., Script. Langob., p.398, où il est fait usage, à propos de ce concile, d’une fausse lettre de Pélage IL (J. + 1047); les signatures conservées par le Chronicon paraissent authentiques. Sur ces documents on composa plus tard un faux procès-verbal du concile (Chron. de Dandolo, dans Muratori, Script., t. XII, p. 98).
3 J. 1054-1056 ; la dernière de ces lettres, abondant exposé
dé la controverse, fut, dit-on, rédigée par Grégoire, alors diacre de Pélage II.
LE SCHISME D’AQUILÉE 245 Sollicités de venir, soit à Rome, où ils se seraient abouchés avec le pape, soit à Ravenne, où celui-ci aurait pu envoyer des représentants, ils s'obstinèrent à rester chez eux. L’exarque Smaragde intervint et molesta l’archevêque, mais celui-ci obtint de l’empereur qu’on
le laissât tranquille. Il mourut peu après (587), et Sé-
vère lui succéda. Smaragde s’autorisa de ce changement pour reprendre ses procédés violents. Il se rendit
de sa personne à Grado, pénétra dans l’église Sainte-
-Euphémie, arrêta de sa propre main le nouveau pa-
triarche avec trois autres évêques et les emmena à
Ravenne, où, pendant un an, ils furent assiégés d’ins-
tances et si maltraités qu’ils faiblirent et acceptèrent la communion de l’évêque de Ravenne, Jean. De retour chez eux, on leur fit grise mine; ils durent se présenter devant un concile, à Marano (v. 589), et rétracter solennellement leur démarche.
Cependant Grégoire était devenu pape. La rétractation de Sévère était, pour le saint-siège, une déconvenue sur laquelle on ne pouvait rester: c’est une des premières choses dont s’occupa le nouveau pape. S’appuyant sur une autorisation impériale (éussio), Grégoire invita officiellement Sévère et ses ayant-cause à se présenter à Rome, où leur affaire serait examinée synodalement *. L’invitation fut portée par un tribun et un excubitor, escortés d’une troupe armée. Au lieu d’y obtempérer, les évêques dissidents envoyèrent à l'em-
l Reg. I, 16. (591, janvier).
LR