‹ L'eglise au VI siecleChapitre 42 sur 105 · NT · texte numérisé non relu

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GORE ST TE w

Ya

pereur Maurice trois lettres, l’une du patriarche, l’autre des évêques dont les sièges se trouvaient encore en terre impériale, l’autre de ceux sur qui pesait le joug des Lombards”. Ils protestaient contre l'idée de les faire comparaître devant le pape, lequel, selon eux, était juge et partie; mais ils se disaient prêts, quand les circonstances seraient devenues plus favorables, à se rendre à Constantinople et à faire valoir leurs raisons devant l’empereur. La violence que l’on exercerait contre eux aurait pour effet de disloquer la province

d’Aquilée, dont les métropoles franques s’attribueraient

.une grande partie.

L'empereur, sensible à ces arguments, engagea le pape à laisser les Istriens en paix”. Grégoire s’exécuta, mais de mauvais gré, et ne cessa d’insister à Constantinople. L'année suivante (592), Grado fut visi-. tée par les pirates slaves, pillée et incendiée. Les Istriens s’adressèrent alors au pape pour avoir des subsides; l'archevêque de Ravenne les appuyait en ceci; mais le pape savait que le patriarche dépensait beaucoup à Constantinople pour le contrecarrer; il se borna à racheter les captifs et à présenter de nouveau aux Istriens la lettre qu’il leur avait écrite sous Pélage IT *.

Il comptait du reste que le temps travaillerait pour lui, et que, même à l’abri des contraintes de la police,

! Cette dernière seule est conservée. (Reg. I, 162). ? Res, I 16, $ II, 45, 49.

Le ES

sk

les schismatiques sentiraient l'inconvénient d’être en

opposition avec leur gouvernement. Ajoutons à cela la

considérations du saint pontife. Il voyait juste. Peu à

peu le bloc des schismatiques commença à s’effriter.

Des ralliements se produisirent: l’évêque d’Altinum et

LE SCHISME D’AQUILÉE AT Vo

prise que pouvaient avoir sur eux les raisons et les

l’un de ses collègues demandèrent à faire le voyage de Fe

Rome; un évêque pannonien, Jean, émigré en Istrie,

ft aussi l'union; enfin l’évêque de Trieste, l’un des plus.

importants, sortit nettement du schisme. Sévère mort

(607), le gouvernement de Ravenne parvint à faire élire eb consacrer à Grado un patriarche en communion avec le saint-siège, Candidien, membre du clergé de Sévère, mais qui avait été assez maltraité par lui. Il y eut beaucoup d'opposition ; les consécrateurs semblent avoir été quelque peu contraints. Les plus obstinés repassè-

rent sur le continent, et, sous la protection du duc de

Frioul Gisulf, acclamèrent, dans les ruines d’Aquilée,

un moine appelé Jean’. À partir de ce moment il y

eut deux patriarches d’Aquilée, celui de terre-ferme,

qui, Aquilée étant devenue inhabitable, résida successi-

vement à Cormons, Cividale, Udine, et celui de Grado,

qui, depuis le VIII siècle, réside à Venise. À celui-ci

ressortissaient les évêques d’Istrie et ceux de la zône

1 Lettre de ce Jean au roi Agilulf, dont quelques fragments furent cités en 827 au concile de Mantoue (M. G. Ep., III, 698. Cf. Paul Diacre, H. L., IV, 33). La Chronique des patriarches de Grado marque un certain Marcien entre Sévère et Candidien ; les catalogues d’Aquilée le réclament aussi et le mettent après Jean.

côtière ou insulaire occupée par les Byzantins, à l’autre ceux du territoire lombard. Le schisme disparut pour le moment du domaine de Grado; mais le feu couvait sous la cendre; vingt ans après la mort de Sévère, un certain Fortunat, partisan secret des Trois Chapitres, profita d’une vacance et se fit élire à Grado: aussitôt installé, il jeta le masque, puis, trouvant la place in- : tenable, s’empara du trésor patriarcal et passa chez les Lombards, qui, peu après, lui donnèrent le siège d’Aquilée. Le pape Honorius euvoya de Rome un sous-diacre, Primogenius, que l’on élut à la place de Fortunat'. Depuis lors, il n’y eut plus de difficulté entre Rome et Grado.

Mais les schismatiques conservaient leur situation en pays lombard, et non pas seulement dans l’ancienne Vénétie, mais dans tout le nord de l'Italie ?.

L’archevêque de Milan, comme celui d’Aquilée, vi-

vait en terre romaine: Milan n'ayant pas été détruite,

il n’y avait à Gônes qu’une émi ration assez limitée : LÉ

la plupart des fidèles et une partie du clergé étaient

restés dans la cité métropolitaine. Il semble qu'une

D B0ILG EE LEP TT: 825; où l’on trouvera l'inscription que le pape Honorius dédia au souvenir de cet incident.

? C’est, je crois, à cette dissidence, que se rapporte le cas de Boniface, fonctionnaire en Afrique, dont il est question dans la lettre IV, 41, de saint Grégoire. Reparquez l'expression wt et vos de nostra actione et nos de vestra credulitate gauderemus. À Rome, on ne cessait de répéter aux hésitants plus ou moins

schismatiques: « Venez, nous vous donnerons des explications qui vous satisferont », ;

scission entre les deux parties de l’église milanaise ait été plus à craindre que dans le cas d’Aquilée. Cependant l’unité se maintint jusqu’à ce que, en 642, le roi Rotharis, ayant conquis la «rivière» de Gênes, l'exil du métropolitain de Milan eût perdu sa raison d'être et cessé en effet. Mais s’il n’y eut point de schisme dans l’église de Milan, ce n’est pas sans peine que l’on parvint à maintenir en paix l’épiscopat suffragant. Au temps de saint Grégoire, on signale l'opposition persistante de trois évêques, dont celui de Brescia!, qui voulaient obliger leur métropolitain Constance à jurer qu’il n'avait pas condamné les Trois Chapitres. C'était vrai; le saint-siège s'était contenté de la signature du précédent archevêque, Laurent; et, comme à celui-ci, personne n'avait demandé de serments, le pape engageait Constance à n’en point donner lui non plus, ou bien à jurer qu’il tenait pour les quatre conciles. Ces susceptibilités épiscopales n'étaient pas à dédaigner, si l’on tenait à la paix religieuse. Du reste, et ceci était

très grave, la reine Théodelinde, épouse catholique

d’un roi arien, très aimée et très populaire, était aussi

très décidée en. faveur des Trois Chapitres. Sans doute cette gracieuse et bienfaisante personne n’entendait pas grand’chose à ces questions subtiles, mais elle avait une sorte de directeur dans la personne d’un moine de Trente, appelé Secundus, homme instruit et vénérable,

auquel elle accordait la plus entière confiance. Quand,

1 Greg..M., Reg., IV, 2, 31, 317.

tn £aù 1722

après une assez longue attente elle eut (603) donné un héritier au roi Agilulf, le nouveau-né, Adaloald, eut pour parrain le saint homme Secundus!.

La reine et son directeur étaient en très bons termes avec le pape Grégoire et correspondaient avec lui. Mais il fallait éviter avec soin d’aborder le terrain brûlant des Trois Chapitres. Il arriva au pape d'y faire allusion dans une de ses lettres: comme il avait chargé l'archevêque de Milan de la faire parvenir, celui-ci en prit connaissance, la jugea inopportune et la renvoya au pape. Grégoire eut la bonté d'en écrire une autre, où il se bornait à célébrer le concile de Chalcédoine, sans parler de celui de Justinien.

Avec le temps, la reine Théodelinde devint moins facile à effaroucher et Grégoire put lui envoyer les documents de la célèbre controverse ?. Secundus, avec qui le pape s’était précédemment expliqué sur ce sujet®, probablement sans le convaincre ‘, mourut en 612. Cette année-là même saint Colomban descendait en Italie et

venait s'installer à Bobbio, dans le royaume lombard.

! Paul Diacre, H. L., IV, 27; Greg. M. Reg. IV, 4, 38, 37; IX, 147; XIV, 12.

? Reg. XIV, 12.

# Reg. IX, 147. C'est toujours le système de la lettre de. . Pélage IT: les séances du concile de Chalcédoine où l’on traita de l'affaire d'Ibas ne font pas autorité an point d’emporter une contradiction. C’est bien subtil.

4 Sa Chronique que nous connaissons par les emprunts que lui fait Paul Diacre, n’a été arrêtée qu’à sa mort; elle semble

bien avoir été rédigée jusqu’au bout, dans un esprit favorable au schisme,

on e a KT ; PME LE SCHISME D'AQUILÉE

Mal renseigné et porté au soupçon, il se laissa circonvenir par les schismatiques: on lui persuada que le à

saint-siège de Rome, qu'il avait pourtant en grande

vénération, avait failli à la défense de la foi ; que le :

pape Vigile, en un prétendu cinquième concile, avait

réhabilité Eutychès, Nestorius et Dioscore. Cela le scan-

dalisa très fort, si bien qu’il écrivit au pape Boniface IV une lettre étrange, où il le rappelait à son

devoir ’. Le schisme dura quelque temps encore *.

Avant qu’il ne s’éteignit tout à fait, une autre dis-

sidence religieuse fut conciliée. Les Longobards étaient, à leur entrée en Italie, en général, ariens; ils étaient destinés à être les derniers représentants de cette hé-

résie. Vingt ans ne s'étaient pas écoulés qu’ils enten-

dirent parler de la conversion des Wisigoths d'Espagne

et de leur roi. Cet événement ne semble pas avoir eu

beaucoup de prise sur leur conscience religieuse, Be

quelle devait être peu éclairée et assez portée à lin

différence, car on les voit rarement déployer un grand

Si

fanatisme. Il avait fallu, bien entendu, faire place à

leur culte et leur céder des églises quand ils en récla- ie

maient: Paul Diacre raconte que dans toutes les villes,

— disons dans beaucoup de villes — il y avait deux ;

1 Ep. 5 (M. G., Ep., t. II, p. 100).

? Au concile romain de 649 se réunirent des évêques de

tout le pays byzantin, depuis Pola et Grado jusqu’à la Sicile; :

des pays lombards, la Toscane et le duché de Spolète sont seuls

représentés ; aucun évêque n’est venu de la province de Milan, #3 3

ni, à plus forte raison, de celle d’Aquilée.

églises et deux baptistères, pour les ariens et pour les catholiques ?.

Le catholicisme était fortement représenté à la cour et dans la famille royale elle-même. Autharis avait pris femme chez les Bavarois catholiques; la nouvelle reine, Théodelinde, par son charme, sa vertu et son savoirfaire, exerça sur son peuple d'adoption une influence extraordinaire, si bien qu'après la mort d’Autharis, ils s’en rapportèrent à elle du choix d’un successeur, pourvu qu’en l’épousant elle restât reine. Théodolinde avait amené en Italie son frère Gundoald, qui, comme elle, fit souche de rois lombards. Ainsi se propagea dans la dynastie un ferment catholique dont l'efficacité se manifesta de plus en plus, à mesure que les rapports avec le gouvernement byzantin devenaient moins hostiles et que l’on sentait plus vivement le besoin de s'entendre avec la population italienne. Autharis avait encore interdit le prosélytisme parmi les Lombards *; son successeur Agilulf, bien que Théodolinde n’eût pas réussi à le convertir, laissa cependant baptiser son fils Adaloald dans l’église catholique. Après Adaloald (F 624), ses successeurs Ariwald et Rotharis, celui-ci surtout, législateur en son royaume, conquérant en terre byzan-

tine, se maintinrent dans la confession de Rimini. C’est

! Ce n’est pas les Lombards qui avaient introduit cette dualité; elle remontait au temps des Goths et même aux derniers temps de l’empire. Des traces monumentales de ceci subsistent encore à Ravenne et à Rome.

ÉReg., IL, 17.

seulement sous Aripert (653-661), fils de Gondoald, que

s’opéra le changement officiel. Les détails sont inconnus : on sait seulement qu’à Pavie, l’évêque arien, Anasfase, passa au catholicisme avec tous ses ressortissants ; le siège orthodoxe se trouvait vacant ; on le lui

donna, si bien qu’il devint l’évêque de tout le monde !.

Ainsi furent tranchées les dernières racines de l’arianisme; trois siècles s'étaient écoulés depuis le concile de Rimini; depuis deux cents ans la théologie de Lucien et d’Arius, ces penseurs subtils, n’était plus cul-

tivée que chez les barbares de race germanique. Dé-

sormais dans le royaume lombard il n’y avait plus de

différence religieuse entre la population romaine et les

fils des conquérants; désormais la frontière qui passait

entre l’état lombard et les provinces byzantines avait

cessé de séparer deux obédiences religieuses. Restait

toutefois à réduire le schisme d’Aquilée, qui, pour n’in-

téresser que les Romains du royaume, n’en était pas moins un regrettable désordre. Le roi Cunipert (688-

700) s’y employa. Par ses soins un concile se réunit

à Pavie; les évêques catholiques et ceux d’Aquilée dis-

cutèrent ensemble sur le cas de Théodore, Ibas et Théo-

! Paul Diacre, H. L., IV ; 42; Carmen de syn. Ticinensi : «Rex Haribertus, pius et catholicus, Arrianorum abolevit heresem ». La légende de saint Barbatus, évêque de Bénévent (M. G. Scr. Langob., p. 557 et suiv.) semble se rapporter à un changement analogue, arrivé vers 662, sous le duc Romuald, l’évêque Barbatus et la duchesse Théodrade, fille du duc de Frioul, Lupus. Toutefois’il est difficile de tirer quelque chose de ce document; la conversion qu’il décrit semble être une conversion, du paganisme et non de l’arianisme.

doret, sur le cinquième concile et le pape Vigile; des explications opportunes furent données par les catholiques ; enfin on s’entendit; l’entente fut manifestée et consacrée dans une émouvante cérémonie. Puis des légats des deux côtés furent envoyés au pape Serge; du côté catholique, le diacre de Pavie, Thomas, qui paraît s'être donné beaucoup de peine pour arranger cette affaire ! et le juriste Théodoald, porteurs d’une lettre de Damien, évêque de Pavie; les gens d’Aquilée vinrent aussi et l’union des deux clergés fut scellée par le pontife romain, sur qui, depuis cent cinquante ans environ, pesait le fardeau de cette déplorable scission. Pour perpétuer le souvenir de la réunion, le roi Cunipert fit composer une sorte de chanson en un latin bien « longobard » *. Mais dans cette affaire, ce qui était important ce n’était pas le motif du schisme, c'était le schisme lui-même. Il était à souhaiter qu’il fût non seulement extirpé, mais oublié. Sa trace pourtant se

conserva, non dans la complainte du roi Cunipert, qui

n’eût guère de publicité, mais dans la division de la.

province d’Aquilée en deux patriarcats, également catholiques, dont l’un comprenait le pays, byzantin d’abord, plus tard vénitien, et l’autre les régions soumises d’abord aux rois lombards, plus tard aux Francs, leurs héritiers en ces régions. Du concile de Chalcédoine dé-

fendu avec tant d’opiniâtreté, il ne fut plus question

* Son épitaphe dans Troya, Cod. diplom. langob., t. ITX, p. 45. ? Carmen de synodo Ticinensi, M. G. Scr. Langob., p.190; cf. L. P., Vie de Serge, t. I, p. 376.

rasins, il = plus en leur pouvoir de troubler la théologie officielle de l’empire byzantin. Ne

L'Eglise Byzantine.

La condamnation des Trois Chapitres acceptée en Orient. — L'empire sous J'ustinien et ses successeurs. — Le césaropapisme. — Les cinq patriar-

. ches. — L’empereur législateur en matière religieuse. — Il ne peut pas tout:

affaire de l’Aphthartodocétisme; les patriarches Eutychius et Anastase. —

Justinien protecteur de l'Eglise. — Proscription du paganisme hellénique. — Missions intérieures. — Mesures contre les Manichéens, les Juifs et les Samaritains. €

Dégagée de certaines intrigues qui s’y mélèrent fà-

cheusement, la querelle des Trois Chapitres se présente à nous comme un épisode de la longue lutte entreprise, pour donner au décret dogmatique de Chalcédoine une interprétation en harmonie avec la terminologie cyrillienne et le rendre ainsi plus acceptable aux dissidents monophysites.

% L’Hénotique de Zénon avait été une première tentative pour concilier les divergences. Puis on avait mis en avant la formule des moines scythes. «Un de la Trinité a souffert en chair ». Depuis 531, divers colloques avaient été ménagés entre chalcédoniens et antichalcédoniens. Après l'affaire des Trois Chapitres, au temps de Justin IT et de Tibère II, il y eut de nouvelles négociations avec les chefs monophysites. Enfin, sous Héraclius, le monothélisme représente encore un effort vers la conciliation. Ce fut le dernier, car tout aussitôt les provinces où le monophysisme était en force passèrent sous la domination musulmane.

Rien de tout E + en somme, n’eut d'effet bien sé.

rieux. Les dissidents de l'Egypte et de la Syrie du

Nord maintinrent leurs positions contre l’orthodoxie byzantine tant qu’ils eurent affaire aux fonctionnaires de l'empire, et, à plus forte raison quand ils n’eurent plus à compter avec eux. À la vérité, les conciles de 553 et de 681 précisèrent sur quelques points le sens des formules traditionnelles. Mais ce résultat fut payé

très cher: les conflits qu'il fallut traverser pour l’at-

teindre furent très dommageables à l'Eglise, surtout. -

en Italie, car ils ne retentirent guère dans l’Occident

transalpin, et, en Orient, la docilité de l’épiscopat per-

mit de les régler sans trop de tiraillements.

Pendant que le pape Pélage se donnait beaucoup de peine pour se faire accepter et obtenir ainsi une reconnaissance telle quelle du V° concile œcuméniqt Justinien ne trouvait chez lui aucune opposition. | quelques clercs qu’il détenait aux Euchaïtes ou à Ca-

nope étaient tous des Latins. Si des hésitations grecques

s'étaient produites avant le concile, c’est parce qu’on

n’était pas sûr de ce que ferait le pape.

Celui-ci ayant finalement ratifié les décisions de assemblée, il n’y eut plus la moindre raison de ne point l’accepter.

Justinien vieillissait dans son palais sacré, bien vide pour lui depuis la mort de Théodora. Sans doute, dans ses longues veilles, sa pensée se reportait en arrière sur les entreprises de son règne, évoquait les résultats obtenus et mesurait leurs chances de durée. De ses

Ducuesxe, L'Église au VI siècle.

prédécesseurs, il avait hérité l’ancienne moitié orientale de l'empire, le domaine d’Arcadius et de Théodose IT. Maintenant, grâce à la fortune de ses armes et au L: savoir-faire de ses lieutenants, Bélisaire, Salomon, Tro- Le glita, Narsès, Libère, il y avait adjoint Rome, Ravenne

et Carthage, l'Italie, la Dalmatie, la meilleure partie de l'Afrique, la Sicile, la Sardaigne, la Corse, le sud

de l'Espagne et même un coin de la Pannonie, avec

. l’ancienne résidence impériale de Sirmium. Tout cela

mis ensemble était loin, quoiqu’en puissent dire les pa-

négyristes, de représenter l’ancien empire d'Occident. Les Berbères en Afrique, les Wisigoths en Espagne, + avaient arrêté le cours de la reconquête et limité la réoccupation byzantine. Sur les Francs, au-delà des Alpes, on n’avait eu aucune prise; il fallait se contenter de leur déférence et parfois, quand on y mettait le È prix, de quelque appui tumultueux, mais sans grand

effet, dans les guerres italiennes. À l’est de l’Austrasie

franque, les Lombards et les Gépides, vassaux plus coûteux encore et tout aussi théoriques, occupaient le: Norique et la Pannonie.

En somme, la reprise de l'Occident jadis romain, pour laquelle on avait dépensé tant d'hommes et tant d'argent, demeurait fort incomplète. Elle était aussi fort précaire. Justinien mort, les Wisigoths n’eurent pas grand’peine à se débarrasser des garnisons byzantines; les Lombards se transportèrent en Italie et n'y laissèrent à l'empire qu’une place assez restreinte. Jus-.

tinien avait trop présumé des forces de l’état byzantin.

É Obligé de faire me sur le bas Danube à de perpé-

tuelles incursions barbares, sur l’Euphrate aux Perses

avec qui la guerre était éternelle, l'empire n’avait, ni

en hommes, ni en argent, les ressources nécessaires

pour se maintenir en Occident.

l'est difficile que Justinien n’ait pas eu de préoccupations à cet égard. Cependant, tant qu’il vécut, il put s’en tenir aux préoccupations; c’est après lui que ses constructions occidentales commencèrent à se disloquer.

En Orient, depuis Lucullus et Pompée, la frontière perse était le théâtre de guerres sans cesse renaissantes, mais qui laissaient généralement les choses dans l’état où elles les avaient trouvées. De grandes promenades militaires, des Perses chez les Romains, des Romaims

chez les Perses, des succès partiels suivis de revers

. 5 . . . FE équivalents, des places prises et reprises, des lignes de forteresses poussées plus ou moins loin, des trêves tem-

poraires pendant lesquelles on se préparait à recommencer : au fond on en revenait toujours au même point. L'empire n’était pas assez fort pour mettre définitivement à la raison l’état persan, ni celui-ci pour démembrer son voisin. Edesse et Antioche restaient toujours aux Romains, Nisibe et Séleucie aux Perses. Justinien parvint cependant, en y mettant beaucoup d’obstination, à s'établir solidement en Lazique, dans l’ancienne Colchide. Par là, il avait pied dans la région caucasique et pouvait agir sur l'Arménie, en même temps qu’il fermait aux Perses toute voie d’accès au Pont-

Euxin.

Telle était la frontière oriente vers le temps où il mourut; telle elle demeura en gros jusqu'aux invasions arabes. Alors, la Syrie, la Mésopotamie, l’Armé-

nie, l'Egypte, furent définitivement perdues; Serbes,

4 __ Croates et Bulgares s’établirent à demeure entre l’A-

driatique et le Pont-Euxin. De l'empire d'Orient, il ne resta plus que la capitale, l'Asie mineure, les îles de la mer Egée et quelques forteresses sur le littoral. En Occident, l'Espagne était perdue, les Maures d’Afrique et les Lombards d'Italie s’étendaient progressivement et réduisaient à rien le territoire byzantin. Mais détournons nos yeux de ces événements postérieurs; revenons au temps de Justinien. L’empire chrétien auquel il préside ne comprend pas, tant s’en faut, toutes les conquêtes du christianisme. En Occi- 5 dent, nombre de provinces détachées maintenant de l'empire conservent la religion et l’organisation ecclé- : siastique qu’elles avaient reçues avant la séparation. Sur certains points, elles sont devenues des centres de propagande. C'est ainsi que l’église scotique se déve- loppe merveilleusement en Irlande et en Calédonie, et qu'en Afrique le christianisme progresse parmi les poni : pulations berbères. En Orient l’église persane multiplie Ne 1 ses fondations et les pousse de plus en plus loin; il y a des évêques à Merv, à Hérat, dans le Séïistan, sur les côtes du golfe Persique, sur celles même de l’Indoustan et jusqu’à Ceylan. Des missionnaires zélés sont déjà dans le Turkestan, sur la route qui les mène en

Chine. Par cette propagande, le christianisme s’im-

plante en des contrées à peine connues de nom à

Constantinople, chez des peuples avec lesquels l’em-

pire n’a jamais eu que des relations de commerce, et

encore des relations intermittentes, rares et indirectes. De bien des côtés et sur d'immenses étendues, le … christianisme déborde la frontière romaine. Mais l’em- + pire est tout entier chrétien; la religion chrétienne est. sa religion, publiquement professée, propagée et défen- À due par l'Etat; en lui on ne peut que voir le pays ri d’origine et le principal domaine de l'Evangile. À qu regarde de loin sa capitale, la nouvelle Rome apparaît ; comme la métropole, non seulement de la romanité, mais de la chrétienté elle-même.

à Ce n’est pas bien entendu parce que son évêque commence à se parer du titre de patriarche œcuménique, c’est parce que son souverain exerce sur toutes les autorités traditionnelles de l'Eglise une protection qui ressemble beaucoup à une tutelle, qu'il leur im. pose en fait sa direction, et se substitue à elles dans plusieurs de leurs attributions. Dans l’empire, l'empereur est le tuteur de l'Eglise et comme son chef extérieur. | Il y avait longtemps que cette situation lui était acquise, au moins dans sa moitié orientale. Déjà so Théodose IT, Marcien, Léon, le gouvernement disposai d’un épiscopat fort docile. Au temps de Zénon et na nastase, alors que les rapports avec Rome étaient interrompus, le système ne pouvait manquer de se fortifier et il se fortifia en effet. Quand on eut réduit le

schisme d’Acace et renoué avec le siège apostolique, celui-ci n’entra pas tout d’abord dans l'orbite impériale. Les Goths le défendaient indirectement contre cette absorption. Mais une fois l'Italie reconquise, le pape

se vit peu à peu attiré dans l’organisation ecclésiastique

. d'Orient. Bélisaire n’avait pas rétabli l'empire d’Occi-

dent ; il avait annexé Rome à l'empire d'Orient; elle y entrait tout entière ; ses institutions religieuses comme ses institutions civiles étaient en danger de se voir conformées, non à l’ancien régime, disparu avec les derniers souverains de Ravenne, mais à celui qui fonctionnait depuis longtemps sous la main des empereurs de Constantinople. Or, si sous l’ancien régime latin, le pouvoir impérial n'avait eu aucune prise sérieuse sur l'Eglise, il n’en était pas de même dans l’empire d’Orient. Ici l’empereur faisait profondément sentir son influence dans le gouvernement de l’église et cette influence s’exerçait par l'intermédiaire de quatre patriarches, dont le plus important, de beaucoup, était celui de la nouvelle Rome. L'ancienne Rome, étant rentrée dans le giron de l’empire, on considéra, à Constantinople, que c'était un cinquième patriarche qui s’ajou-

tait aux quatre autres. On lui devait le premier rang ;

+ 4 l'avait réglé le concile de Constantinople en 381,

fi +

et, plus tard, le concile de Chalcédoine. Sur ce point,

il n’y eut aucune difficulté. Désormais dans tous les règlements, dans tous les états de personnel à l’usage de la cour byzantine, on trouve, à la tête de l’épiscopat, les cinq patriarches de Rome, de Constantinople, d’A-

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ASrAR n L'ÉGLISE BYZANTINE EC TAB

4 lexandrie, d’Antioche et de Jérusalem; Rome est tou- | jours en tête.

Le pape, premier patriarche de l’empire byzantin, cela ne correspondait ni au droit ancien, ni aux reven-

dications traditionnelles de l’église romaine. Celle-ci avait longtemps protesté contre le patriarcat de Jérusalem et surtout contre celui de Constantinople. Ils étaient d'institution récente ; pour les organiser il avait fallu faire litière des droits acquis. Les canons conciliaires dont ils se réclamaient, n'avaient point, en cela du moins, été ratifiés par le saint-siège. Combien né tait-il pas dur de se voir ranger dans la même caté gorie que ces nouveaux venus, ces usurpateurs! L’église romaine, l’église à laquelle le prince des apôtres Pierre avait laissé l'héritage de son autorité et de sa doctrine, le souvenir sacré de son martyre, le culte de son tombeau! Elle avait, et depuis longtemps, une | bien autre conception d’elle-même. Ce n’est pas des conciles qu’elle entendait se réclamer; c’est du Christ lui-même, de la parole formelle et solennelle: «Tu es | Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ». La tradition, exprimée dans l’usage ecclésiastique et dans certaines décisions synodales, n’avait fait que confirmer ce titre primordial ‘. Si les grands sièges d'Alexandrie ï:

1 Friedrich, dans les Sifzungsberichte de l'Académie de Munich 1888, p. 58 et suiv. Lettres de Félix III (J, 608, c. 4) et de Gélase (J. 622, c. 10; 632, c. 2, 3, 9; 664, c. 3; tract. II, 8), de Jean II (J. 884) ; cf. Ennodius, Pro Synodo, p.316, éd. Hartel: Tel était le langage officiel. Les personnes moins responsables

et d’Antioche s'étaient vu reconnaître des honneurs

spéciaux, c'est que, eux aussi, ils pouvaient, en une

certaine mesure, se réclamer de saint Pierre, Avant de

se fixer à Rome, l’apôtre avait dirigé l’église d’An- tioche; celle d'Alexandrie devait sa fondation à l’un de ses disciples, Marc, spécialement commissionné à cette fin”. On disait cela à Rome, on le pensait, mais extérieurement il fallait bien accepter les classifications de l’empereur. On s’y résigna.

Les cinq patriarches étaient, pour le gouvernement byzantin, des chefs d'administration, des agents de trans- mission et d’exécution des volontés impériales. C’est à eux que l’on adressait les lois nouvelles, quand elles

avaient rapport avec les choses ecclésiastiques. Ils les

ne se gênaient pas pour déclarer que l'Eglise romaine ne de- À vait rien aux canons. C’est le cas de la préface isidorienne du concile de Nicée et du décret pseudo-gélasien, documents mentionnés dans la note suivante.

re ! Cette idée, exprimée déjà par saint Léon (J. 482, ep. CVI) se retrouve dans la préface au concile de Nicée (Turner, Ecclesiae occid. monumenta iuris antiquissima, I, p. 155) que les mss. mettent en tête de la version isidorienne, et dans le décret sur les livres, dit de Gélase (Thiel, p. 455). Le premier de ces écrits paraît être de la fin du V° siècle, l’autre des environs de l’année 580; ils sont romains l’un et l’autre. La Préface mentionne, après Alexandrie et Antioche, les sièges de Jérusalem et d’E- phèse. C’est surtout à CP que l’on en veut. La même prétermission se rencontre aussi au début de la vie de saint Silvestre (Mombritius, t. II, p. 508), où sont énumérées les cinq églises .e Rome, Antioche, Jérusalem, Ephèse et Alexandrie. Saint Gré- goire (Reg, VI, 58; VII, 37) considère aussi que les trois patriarches de Rome, Alexandrie et Antioche sont assis sur le même siège de saint Pierre. ?

notifiaient à leurs métropolitains et ceux-ci aux évê-

ques de leur province !. C’est eux aussi qui devaient

veiller à leur observation. Agents de l'Etat, non seu- ;

lement dans le domaine religieux, mais pour bien des

choses séculières auxquelles on étendait peu à peu Ie

compétence, il était naturel que l'Etat intervint dans

Era L'ÉGLISE BYZANTINE : 10602

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leur nomination, et c’est ce qui avait lieu, dans une

mesure plus ou moins large. On maintenait, bien en-

tendu, les formes de l'élection, le suffrage des clercs,

l’acclamation du peuple: mais, en Orient du moins, le } ? 1

choix de la personne était fait par le gouvernement

avant que l’on ne procédât à la cérémonie électorale.

Pour Rome, on y mit plus de formes. L'élection resta |

aux “ec mais elle fut soumise à la ratification de

l’empereur *. 3 RS

Autant qu’on . voir, l'Eglise n’eut que Re

à se plaindre des choix ainsi faits. Les patriarches que nous connaissons semblent avoir été, en général, à la hauteur de leur situation. Plusieurs se sont distingués par leurs œuvres littéraires, d’autres par d’éminentes vertus. C’est avec respect qu’il convient de parler d’hommes comme Eutychius, Jean le Scolastique, Serge de

1 Nov. 5, 6, 7, 67; Greg. M., Reg., VIII, 10 (J. 1497).

? Vigile et Pélage avaient été désignés avant toute élection. On ne sait ce qui se passa pour leurs successeurs, Jean III et Benoît. Mais le L. P. s'exprime, à propos de Pélage IT (579), en termes qui supposent établi l’usage de la confirmation impériale. On sait que saint Grégoire, regrettant d’avoir été élu pape (590), fit l’impossible pour déterminer l’empereur à ne pas ratifier son élection (Reg., I, 4-7).

Constantinople, Euloge et Jean l’Aumônier, d’Alexandrie, Ephrem, Anastase I” et Grégoire d’Antioche. Ils représentaient dignement, en face des pontifes coptes et jacobites, lesquels furent souvent, eux aussi, des hommes d’une certaine valeur, la tradition orthodoxe de l'Eglise officielle.

Par ses cinq patriarches, J'ustinien tenait l’ensemble du personnel ecclésiastique. Mais il ne se bornait pas à la prétention de tout gouverner: il légiferait pour l’Eglise, en son lieu et place, et cela sans paraître se douter le moins du monde qu’il envahît un domaine réservé. On a vu comment il procédait en matière de dogme. Une querelle doctrinale éveillait-elle son attention? Il

l’évoquait devant lui, l’étudiait avec ses conseillers théo-

logiques, et, au bout de quelque temps, on voyait pa-

raître un édit impérial où la question était débattue avec soin, puis tranchée de la façon la plus nette. La pièce était envoyée aux patriarches, qui opinaient en conformité et s’appropriaient les anathèmes impériaux. Après quoi, les fidèles n'avaient plus qu’à s’incliner.

S1 l’on traitait ainsi les affaires dogmatiques, à plus forte raison ne se gênait-on pas pour régler les questions de discipline. Il faut dire, que, dans ce domaine, le droit canonique d'Orient était encore très peu constitué. On avait bien des recueils de conciles, où s’alignaient les canons de Nicée, Ancyre, Néocésarée, Gangres, Antioche, Laodicée, Constantinople (381), Chalcédoine. Mais ces séries de canons ne représentaient

aucun effort de législation synthétique. Les dispositions

adoptées dans ces conciles correspondaient souvent à des situations passagères, depuis longtemps modifiées. On n’avait que faire, au temps de Justinien, des décrets d’Ancyre sur les apostasies du temps de Maxi- “min, ni des canons de Gangres contre les moines d’Eustathe. Bien des cas se présentaient qui n'avaient été prévus dans aucune des assemblées synodales. Même sur les points dont elles s'étaient occupées, il était rare qu’elles eussent abouti à des formules claires, précises, susceptibles d’une application universelle. Ces yieux canons sont de la législation de circonstance: ils émanent d’assemblées extraordinaires, réunies à propos d’événements imprévus et passagers. J ustinien, dans son Code et dans ses Novelles, nous offre de la législation de conseil, de bureaux si l’on veut, mais en tout cas plus mûrie, plus complète et mieux ordonnée que celle des conciles. Lui non plus n’est pas arrivé à mettre sur pied un code ecclésiastique harmonique et complet. Mais plusieurs de ses Novelles représentent déjà des synthèses partielles. C’est ainsi que, dans la 123° il rassemble tout ce qui est relatif à l’entrée dans les ordres, aux promotions épiscopales, aux devoirs du clergé; que la 1338° est un règlement détaillé sur tout ce qui a rapport à l’état monastique. L'empereur déclare suivre les anciens canons et les Pères qui les ont formulés, « car rien n'échappe au monarque à qui Dieu a confié le soin de tous les hommes ».

On conçoit que, dans un monde où l’on acceptait

l’idée que le souverain a reçu de Dieu la charge de

tous les hommes et de tous leurs groupements, y com-.

pris leurs groupements religieux, la législation ecclésiastique de J'ustinien ait été bien accueillie !. A la génération suivante on vit se produire les premiers essais de codification complète des prescriptions relatives aux choses ecclésiastiques. Les lois impériales y eurent leur place tout comme les décrets des conciles. Ces compilations furent même désignées par le terme Nomocanon, très expressif, très approprié à leur contenu.

Il ÿ avait donc, dans le monde byzantin, un lien très étroit entre l’Etat et l'Eglise, une subordination très sensible, dans le domaine pratique, du clergé au sou-

verain. Ce système de relation est souvent désigné par

le terme de Césaropapisme. On doit le constater, car

le fait est clair comme le jour; mais il ne faudrait pas l'expliquer par une servilité inconditionnée de la part du clergé, ni par une usurpation tyrannique de la part de l'Etat. On n’était pas habitué à sentir d’une manière continue, comme on la sent maintenant, l’action d’un pouvoir dirigeant strictement ecclésiastique. L'Eglise romaine, si bien établie que fût sa primauté, n’exerçait pas alors en fait, et ne réclamait nullement, dans les patriarcats. d'Orient, ni même dans beaucoup de régions de l'Occident, l'autorité qu’elle exerce maintenant dans le monde catholique de toute langue et de toute obédience politique. Elle n’intervenait dans les affaires des autres églises que rarement et en des cas graves ;

! Sur la codification de ces Novelles, v. P. Noailles, Les colections de Novelles de l’empereur Justinien, Paris, 1912.

D ui

et dans sa direction pratique, il ne croyait pas sacrifier

vint sans être sollicitée. Comme, d'autre part, on ne

pouvait se passer d’une direction effective et conti-

nuelle, il était inévitable que celle-ci fût fournie par les | princes chrétiens qui avaient charge de l'empire. Le … clergé grec sentait cela plus ou moins clairement. En

s'inspirant de ce sentiment dans ses rapports avec l'Etat

quoi que ce soit de sa dignité. Même dans les conflits dogmatiques, s’il était aisé de le rallier aux décisions

impériales, ce n’ést nullement qu’il fût indifférent au

dogme ou disposé à admettre qu’en pareille matière le bon plaisir du prince peut servir de loi. Les évolutions diverses qu’on le vit faire à propos de Chalcédoine et du monophysisme témoignent beaucoup moins, chez lui, d’un penchant à la platitude que de son peu d’enthousiasme pour les formules que lui avait léguées le célèbre concile. Si celui-ci n’avait été soutenu par

l’église romaine, on l’aurait beaucoup moins défendu.

- Et c’est bien ce motif qui apparaît dans les hésitations

à propos des Trois Chapitres. On les eût condamnés vo-

lontiers, et au premier signe de Justinien, tout comme on avait condamné Origène ; maïs il y avait l’église romaine. Il fallut beaucoup de luttes, de pressions, pour que l’on se décidât à marcher, non contre elle, mais

quand ces cas se produisaient, il est rare qu’elle inter-

sans elle. Encore eut-on la bonne fortune de se trouver

d'accord avec elle à la fin.

Mais, même en dehors des cas où l’on saisit l’in-

fluence romaine et la crainte de se trouver en contradic-

ne

tion avec elle, il est possible de signaler, dans l’épiscopat byzantin, des exemples de résistance courageuse aux déterminations impériales, quand elles se trouvaient en conflit avec les réclamations de la conscience. Les patriarches Euphème et Macédonius, sans aucun appui romain, maintinrent contre l’empereur Anastase, et cela jusqu’à la déstitution, jusqu’à l’exil, jusqu’à la prison, jusqu’à la mort, le respect du concile de Chalcédoine et du pape Léon. À quoi bon parler des monophysites d'Egypte, de Syrie, de Constantinople, qui, dans leurs luttes pour un schisme insensé, firent si souvent preuve d’une constance inébranlable, vraiment digne d’une meilleure cause ?

Sur la fin de son règne, Justinien eut une nouvelle occasion de mesurer la force de résistance que pouvait lui opposer son épiscopat. 11 y avait longtemps que les disciples de Julien d'Halicarnasse et de Sévère se disputaient à propos de l’incorruptibilité du Christ !. Un homme aussi expert en théologie que l'était le vieil empereur ne pouvait manquer d’être au courant de cette affaire et de connaître à fond les arguments allégués de part et d'autre. Comment eût:il ignoré que la doctrine julianiste, apparentée à celle d’Eutychès, était réprouvée et par les catholiques et par les disci-

ples de Sévère ? Cependant, grâce à des raisonnements

* Les julianistes enseignaient que le corps du Christ était incorruptible, on leur donnait le nom d’aphtartodocètes ; de leur côté ils attribuaient aux sévériens la qualification de phthartolâtres (pbapréc, corruptible).

fort subtils, et, dit-on, sous l’influence de certains conseillers origénistes ?, il en vint à se persuader que la doctrine julianiste était plus honorable pour le Christ, et plus pieuse envers lui, et qu’on pouvait la concilier avec l’orthodoxie chalcédonienne. Ses réflexions abou-

tirent à un édit* que l’on envoya aux patriarches.

C'était le procédé ordinaire: on l’avait appliqué plusieurs fois avec succès. L’empereur s'attendait évidemment à ce que tout le monde s’inclinât. I se trompait. Le patriarche de Constantinople, Eutychius, refusa net-

tement son adhésion. On était au mois de janvier de

l’année 565. Le 22 de ce mois, le patriarche célébrait

la messe dans l’église du palais d’Hormisdas, quand on l’avertit que sa demeure était envahie par la police et qu’on arrêtait ses serviteurs. La nuit suivante on vint l’arrêter lui-même. |

Il se trouva des évêques pour lui faire subir la formalité d’un jugement ecclésiastique; mais il refusa de se présenter devant eux. On le déposa par contumace, et, comme saint Jean Chrysostome, sur des griefs ridicules; puis on l’expédia à son ancien monastère d’Amasia. Le 19 avril suivant, on installa à sa place l’apocrisiaire d’Antioche, un prêtre appelé Jean, qui devait

à son ancienne profession le nom de «scolastique » *.

1 Eustrate, Vita Eutychii, c. 34. Jean d’Asie (Michel, IX, 34), donne en ceci le premier rôle à un évêque de Joppé en Palestine.

2 Cet édit est perdu.

3 Il était du village de Sirimis, aux environs d’Antioche ; les auteurs monophysites l’appellent toujours Jean de Sirmin.

22 | LR 5 C'était un homme instruit; sa collection de canons, classée par ordre de matières, la première qui ait été constituée en Orient, resta longtemps célèbre. Se plia-t-il aux volontés de l’empereur en ce qui regardait le dernier édit sur le dogme? Il est probable ! qu’il réussit à

traîner les choses en longueur et à faire admettre qu’il était bon de voir ce que feraient les autres patriarches.

On n’est pas renseigné sur les démarches qui durent être faites auprès du pape; les patriarches d’Alexandrie et les évêques égyptiens firent opposition : l’empereur les menaça d’exil. La ne résistance se produisit à Jérusalem. Mais c’est surtout le patriarche d’Antioche, Anastase, qui se distingua. C’était un homme

cultivé, de haute vertu et de grand caractère. Saint Grégoire le Grand, qui le connut à Constantinople, avait

pour lui la plus profonde estime *?. Par les soins d’A-

nastase un grand concile s’assembla à Antioche *, les évêques, encouragés par lui, furent d'avis qu’il fallait

résister et se déclarèrent prêts à abandonner leurs sièges plutôt que d’accepter la doctrine des « Phantasiastes ».

1 Je ne vois pas que les historiens du temps lui aient fait des reproches à cet égard. Of. Evagrius, IV, 39: Tävres uèv oùv eis *AVAoTaoLov TÔy ?Avrttoyeiac ÊTÉOXOTOY Xapadoxe iv ELTOVTEC TRY TRÔTNY TEpAY &mExpoUGAVTO,

? Lettres de Grégoire à Anastase, Reg., I, 7, 24, 25; V, 41, 42; VII 24, 381; VIII, 2. Anastase avait (adié en En à Paso de CSD (XII, 6), à moins que l’Anastase nommé

ici ne soit Anastase Il, son successeur. 3 Jean d’Asie (Michel, éd. Chabot, t. IT, p. 273) parle de 195

évêques. Il n’y en avait, dans tout D patriarcat, que 150 environ.

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HS E $

: En conformité avec cette résolution, Anastase et son concile écrivirent à l’empereur une lettre très respec-

Cependant, le patriarche connaissait trop Justinien pour le croire capable de céder à ses observations: il apprit bientôt et sans étonnement qu’on était résolu à

l’enlever de son siège. En vue de cette extrémité il

tueuse dans la forme, mais très ferme pour le fond {.

rédigea un discours d’adieu à son peuple d’Antioche.

Cependant ce ne fut pas sa destitution qui lui arriva

de Constantinople, @ une bien autre nouvelle : l’em-. |

pereur était mort.

Anastase, pour le moment, garda ses adieux dans

son secrétaire.

Aussitôt élu, le nouvel empereur Justin IT renvoya

chez eux les évêques que l’on avait dérangés à propos

de cette fantaisie dogmatique et les invita à reprendre

leur ministère, sans innover aucunement dans la foi *.

Quant à Anastase d’Antioche, ses rapports avec la cour

furent de nouveau troublés sous l’empereur Justin Il.

L’évêque dépensait largement les revenus de son église

et, quand on lui demandait la raison de sa prodigalité,

il répondait que c'était pour frustrer l’avidité de Justin,

qu’il traitait de fléau public. Le patriarche de Constan-

tinople s'étant permis d’ordonner le patriarche d’Ale-

! Insérée dans l’histoire de Jean d’Asie, d’où elle a passé

dans la Chronique de Michel, IX, 34. Sur cette affaire, voir

aussi Evagrius, H. EÆ., IV, 40. Celui-ci, outre la lettre à Justinien mentione aussi une réponse d’Anastase aux moines de la

Ière et de la Ile Syrie qui l’avaient consulté. ? Evagrius, V, 1.

. Duonesxe, L'Église au VI siècle.

NE

re Va LS "A, “

Mer MS

* xandrie, Jean, successeur d’Apollinaire, 1l protesta ouvertement, n’épargnant en ses propos ni le consécra-

teur ni le consacré ‘. L'empereur, irrité de son attitude,

le fit enlever d’Antioche et le retint exilé à Constanti-

SR nople, où il fit plus tard la connaissance de l’apocrisiaire

romain, le futur pape Grégoire *.

On voit par ces histoires que la docilité de l’épiscopat

< byzantin avait des limites. Il résistait quelquefois, quand,

à son estimation, des principes essentiels étaient violés.

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