PR PE SE
ar ,
Héraclius et Mahomet.
Succès d'Héraclius contre les Perses. — Situation religieuse dans les provinces orientales. — Nouvel effort pour ramener les monophysites: le patriarche Serge. — Le monénergisme. — L'union monénergiste en Arménie,
en Syrie, en Egypte. — Cyrus, patriarche d'Alexandrie. — Le moine So- . 7.
phrone : ses protestations. — Sophrone, patriarche de Jérusalem: sa synodique. — Rome enfin consultée : le pape Honorius. — L'Ecthèse d’'Héraclius. — Cyrus persécuteur des Coptes. — Mahomet. — L'islam en Arabie, — Conquête de la Syrie, de la Perse et de l'Egypte. — Mort d'Héraclius. — Evacuation de l'Egypte. — L'Orient monophysite détaché de l’Empire.
Héraclius ! vainqueur fut couronné à Sainte-Sophie,
le 5 octobre 610, par le patriarche Serge. Celui-ci n’était pas en fonctions depuis longtemps. C’est aux précédentes fêtes de Pâques qu’il avait succédé au patriarche Thomas. Syrien d’origine, élevé par des parents jacobites *, il s'était rallié de bonne heure à l’orthodoxie
et avait fait dans le clergé de Constantinople une brillante carrière. C'était un homme de ressources: Héra-
clius s’en aperçut et se l’attacha. Au service de son
prince, Serge mit un dévouement à toute épreuve et
de véritables qualités d'homme d'Etat. C'était le grand
conseiller; c'était, au besoin, le vice-empereur, car les
nécessités militaires retenaient souvent Héraclius dans
les provinces orientales. On ne voit pas que, placé ainsi à
la tête de l'Etat, Serge se soit trouvé inférieur à son rôle. 1 A. Pernice, L’imperatore Eraclio, dans les Pubblicazioni
dal'Istituto di studi superiori de Florence.
? Anastase le Sinaïte (v. 700; P. G., t. LXXXIX, p. 1158).
Fait
Et pourtant les circonstances étaient bien graves.
À l’intérieur, il y avait à liquider un régime de tyrannie, de crimes, de cruautés. À l'extérieur, les Slaves étaient maîtres de la péninsule balkanique; à chaque. instant leurs hordes pillardes poussaient leurs ravages jusqu’au fond du Péloponèse, jusqu'aux portes de Constantinople. Les Perses, maîtres de l'Arménie et de la Mésopotamie, menaçaient de près Césarée de Cappadoce et Antioche. Et, pour faire face à des envahisseurs si pressants, pas d’armées, pas de finances. | L'empereur ne se découragea pas. Après avoir fait l'essai de ses faibles forces et constaté qu’il lui était impossible d’arrêter de front la marche des armées persanes, il se résigna à leur abandonner les provinces orientales, à laisser Antioche, Damas, Jérusalem, Alexandrie, tomber successivement aux mains de l'ennemi: il souffrit, sans pouvoir les arrêter, leurs courses à travers l’Asie-Mineure ; il vit même, de son palais sacré, leur camp fumer sur l’autre rive du Bosphore. Mais quand le moment propice lui parut arrivé, il se transporta en Arménie, recruta un corps de partisans parmi les vaillantes populations de ces montagnes, et de là, menaçant d’un côté les armées aventurées dans ses provinces, de l’autre le cœur même du royaume sassanide, il fit refluer toute l'invasion vers Ctésiphon et dicta enfin ses conditions à l'ennemi vaincu (628). | De cette longue suite d'événements répartis sur un intervalle de près de vingt ans, le souvenir des générations chrétiennes a retenu surtout la prise de Jérusa-
La”
« précieux bois» dans la ville sainte recouvrée (629). Mais les traverses de l’empire eurent d’autres conséquences religieuses, sur lesquelles nous devons mainte- à nant concentrer notre attention.
Les rapides expéditions des Perses en Asie-Mineure, de Césarée à Chalcédoine, n'étaient pas de nature à
donner les mêmes inquiétudes que leur établissement
romain, si antipathiques qu’elles pussent être à la tyrannie souvent fanatique des adorateurs du feu, avaient pourtant de sérieux griefs contre le régime byzantin, et des griefs qui n'étaient pas sentis ailleurs. La fisca- 12 lité était dure à toutes les provinces; on s’en plaignait en Thrace et en Afrique tout comme en Palestine, Mais la persécution religieuse était le lot spécial des Orientaux. Pour la plupart, ils s’entétaient à ne point vouloir du concile de Chalcédoine et à réclamer du gouvernement la répudiation de son décret de foi. L’empire, de son côté, n’avait pas la moindre idée de rester neutre entre les partisans et les adversaires de la fameuse assemblée. Aucun de ses représentants, depuis Justin I° jusqu'à Phocas, n'avait admis que, sous les auspices d’un prince chrétien, il pût y avoir deux manières de croire ou même de formuler la foi. Dans ces conditions, il fallait ou contraindre les dissidents, ou les convaincre. Depuis bientôt deux siècles, on tour-
nait autour de ce dilemme. Que d’enquêtes, que de colloques, que de disputes par écrit ou de vive voix, depuis Cyrille et Théodoret! Que de violences, que de destitutions, que d’émeutes souvent sanglantes, que d’exils! Et l’on en était toujours au même point. On commençait par discuter paisiblement avec les chefs dissidents. Mais ou bien ceux-ci s’obstinaient, ou bien, s'ils cédaient quelque chose, ils étaient désavoués par les ardents de leur parti, toujours les plus écoutés du populaire. Alors le gouvernement se fâchait: il prenait des mesures de rigueur, et la plainte des dissidents frappés retentissait depuis les montagnes d'Arménie jusqu'aux cataractes du Nil.
De là naissait un état d’esprit capable d’affaiblir le loyalisme des Orientaux. Qui pourrait reprocher à des hommes d'Etat, comme autrefois Justinien, comme, au temps où nous sommes arrivés, l’empereur Héraclius et son patriarche, de s'être préoccupés d’une telle situation eb d’avoir tout fait, tout essayé, pour y porter remède ?
Dès les premiers jours, Héraclius et les siens avaient témoigné de quelque bienveillance à l'égard des dissidents. En Egypte, les Coptes avaient aidé le patrice Nicétas à renverser l’autorité de Phocas, défendue par le patriarche melkite Théodore Scribon. Celui-ci périt dans l'insurrection qui livra Alexandrie aux gens de
Nicétas *. Le patrice vainqueur laissa s’opérer, on l’a
1 Chron. Pasch., a. 609; cf. Jean de Nikiou, ce. 107.
Peu en des te églises isadontee d'Egypte et Syrie. Cela ne l’empêchait pas d’être en fort bons termes avec le nouveau patriarche melkite, Jean dit J'Aes a mônier, un saint homme venu de Chypre, qui ne pensait qu'aux pauvres et aux aumônes. C’est Nic lui-même qui l’avait fait nommer à la place de Théodore Scribon, successeur éphémère d’Euloge !
En revanche, on avait dû laisser inoccupé le siège d’Antioche, vacant, comme celui d'Alexandrie, par la mort tragique de son titulaire. Antioche fut occupée dès l’année 611 par les Perses. Il est probable qu’Atha- nase le Chamelier, patriarche des J' acobites, trouva le moyen de s’y installer, satisfaction refusée à tous ses prédécesseurs. . . LR
Les Arméniens étaient dans une situation à part. On a vu que leur pays avait été partagé, vers la fin
du IV* siècle, entre les Romains et les Perses. La partie 3 romaine, la moins considérable, était entrée peu à peu dans les cadres de l'administration provinciale ? ; l’autre
était gouvernée par un marzban au nom du roi de. 4 Perse. C’est dans cette Arménie persane que se trou- | vaient les lieux saints d'Etchmiadzin et la ville de Dovin, capitale politique et résidence du catholicos na-
tional.
! Excellente édition de sa vie par H. Gelzer, Leontios von Neapolis, Leben des h. Joannes des Barmherzigen, 1893. ? Sur l’organisation définitive de la Mésopotamie supérieure et de l’Armenia IV sous Justinien, v. Gelzer, Georgi Cyprii Descriptio orbis romani, p. L et suiv.
Ducnesnr, L'Église au VI siècle. 25
Bien campés sur leurs montagnes, d’où l’on domine
le Pont-Euxin et la mer Caspienne, en même temps que les plaines de l’Araxe et du Tigre, aguerris par les dures conditions de la vie en un pays rude, les Arméniens auraient sans dôute mieux défendu leur existence politique, s’ils avaient pu tirer d'eux-mêmes un gouvernement plus sérieux. L’anarchie féodale les dévorait. Cependant ils gardèrent leur langue, leurs mœurs, leur religion. Ce ne fut pas sans peine. A l’est et à l’ouest, ils avaient affaire à des voisins propagan-
distes. Les uns voulaient à toute force les amener à
embrasser, ou tout au moins à tolérer chez eux le culte :
du feu; les autres s’efforçaient de les rallier à l’orthodoxie de Chalcédoine. Quand les Perses devenaient trop pressants, les Arméniens se soulevaient, massacraient les fonctionnaires et se mettaient en guerre. Mais comme ils n'étaient pas de taille à résister tout seuls à la force persane, ils appelaient les Byzantins à leur secours. Ceux-ci venaient ou ne venaient pas; mais ils commençaient toujours par réclamer que l’on acceptât le. concile de Chalcédoine !.
On a vu plus haut comment ce concile avait été rejeté par les Arméniens monophysites. Leur clergé avait le diphysisme en horreur. Bien avant Euthychès
et Dioscore, il avait manifesté ses sentiments à cet égard. Tant qu’il fût maître de son attitude, il continua.
! C’est exactement la situation des Grecs aux derniers temps byzantins. À chaque instant, ils invoquaient le secours des Latins, qui s’empressaient de les convier à l'union ecclésiastique.
en HÉRACLIUS ET MAHOMET
de les exprimer. Ce fut le cas notamment aux deux
conviles de Dovin, en 524 et en 552 !. | Officiellement, ils se tenaient sur la même ligne que les Jacobites et les Coptes; toutefois, ils se montrèrent
plus accueillants que ceux-ci envers le monophysisme
extrême: les doctrines julianistes étaient représentées
chez eux*°. Vers le temps du concile de 552, sous Ÿ l'inspiration d’un moine syrien Abdisd (Ebed Jesu), ils
aidèrent la secte julianiste, alors dépourvue d’évêques,
à se reconstituer par l’ordination *.
En ce temps-là le gouvernement de Ctésiphon avait
le bon sens de laisser les Arméniens en paix. Cela ne