NS CARRE
daïent aux fidèles d'assister un ennemi de l'Etat. Enfin, après quinze mois de misères, de souffrances, de mauvais traitements, le navire s’amarra dans un des ports de Constantinople. On laissa le pape étendu sur son grabat, à la vue de la populace, qui, pendant de longues heures, ne cessa de l’insulter. Sur le soir enfin, il fut transporté dans une prison, où il attendit au secret,-trois mois durant, qu’on fût prêt à le faire passer en jugement. Le vendredi 19 décembre 654, le sénat se réunit sous la présidence du sacellaire Boucoléon ; on apporta l’infortuné pontife, et d’abord on le requit de se tenir debout devant ses juges. Il en était bien empêché; mais deux gardes le soutinrent tant bien que mal ; l’interrogatoire commença et les témoins défilèrent. Ils avaient été préparés, et leurs dépositions étaient si manifestement fausses que l'accusé pria les juges de ne pas leur faire prêter serment, pour épargner des parjures. De la foi il ne fut pas question ; Martin voulut en parler: on lui ferma la bouche. Ce qu’on lui reprochaiït, c’étaient des crimes politiques; il avait favorisé la révolte d'Olympius, ou du moins ne l'avait pas empêchée. « Et vous, répondait-il, lors des compétitions de Georges et de Valentin, qu'avez-vous fait pour les réprimer? Que pouvais-je, moi, contre un homme qui disposait de toute l'armée d'Italie ? Etait-ce moi qui l'avais fait exarque ? ». Après ce simulacre de jugement, le sacellaire alla faire son rapport à l’empereur; puis on porta le pape dans l’atrium, devant le palais du sacellaire, au milieu d’une foule hostile, et de là, sur
une sorte de vaste balcon; ! les sénateurs vinrent se ranger autour de lui. C'était une cérémonie de dégration qui se préparait. En face, derrière une grille, l’empereur Constant II se repaissait de l’abominable spectacle. Un garde s’approcha du «pasteur suprême et apostolique de tous les chrétiens » ; il lui coupa son S
pallium ? et les attaches de ses souliers noirs et blancs,
quelques isolés, se tint tranquille. Alors les gens du préfet se saisirent du malheureux, lui enlevèrent son vêtement de dessus (planète) ? et déchirèrent sa tunique de manière à laisser son corps à découvert; on lui mit des chaînes au cou et on le traîna vers la prison des condamnés à mort, au milieu des gémissements des fidèles et des insultes de la canaille. Un glaive était porté devant lui, celui sous lequel sa tête allait tomber. Ce qu’il souffrait, infirme comme il était, on le devine. Et le froid de l’hiver et l’horreur de la prison! On l’avait attaché à son geôlier en attendant le moment de l'exécution. Dans cette misère, deux femmes de service eurent pitié de lui, et l’une d’elles, profitant d’une absence du gardien, le coucha dans un lit. Là, quand la nuit fut venue, il reçut un messager du préfet Gré-
1 In medio solarii dispositionis. (Commemoratio. Voyez P. L., CXXIX, c. 595).
2 Psachnion.
3 Pallium sacerdotalis stolae.
Ducuesxe, L'Église au VI siècle. C2
PS
\ Q Là 0) PES , x : 4 que la peine de mort était commuée ; l’empereur, apres.
an parade de dégradation, était allé voir le patriarche
Paul, très gravement malade, et lui avait raconté l’hor-
rible scène. « Hélas!, dit le patriarche, voilà encore une charge contre moi pour le jugement qui vient. N’est-ik pas lamentable que des pontifes soient ainsi traités ? ».. Il avait alors adjuré l’empereur de s’en tenir là, et de-
mandé que la victime n’eût pas à subir d’autres tortu-
res. Martin croya jà tenir la couronne des martyrs;
à sa grande désolation il ne fut pas exécuté, mais exilé.
Pendant qu’il attendait en prison le moment de son départ, Pyrrhus s’agitait pour obtenir la succession de Paul: il y avait une forte opposition: on lui jetait à la tête la déclaration dithélite qu'il avait re-
mise au pape Théodore. Des efforts furent tentés pour
faire déclarer à Martin que cette rétractation avait été extorquée par la force, mais on ne put rien en tirer. Enfin, vers le milieu de mars 655, le malheureux pape, extrait de sa prison, fut embarqué pour Cherson en Crimée. Il y arriva vers la mi-mai. Ce lieu d’exil, au milieu de barbares grossiers et durs, était pour le moment un pays de famine. Avec sa santé ruinée depuis. longtemps et ravagée par les dernières secousses, Martin ne résista que peu de mois; le 16 septembre il mourait. Il y avait près de la ville une église de Sainte- Marie des Blachernes: il y reçut la sépulture t.
1 Il est remarquable que, dans les documents relatifs à. l'exil de saint Martin, il ne soit jamais question de son pré-
: goire, avec quelques aliments. Par cette voie, il apprit
ae SENS AL LA CRISE MONOT
HÉLITE * | A5 os
Ses derniers jours avaient été attristés par l'abandon ” où le laissaient. les siens. Deux lettres ! de lui nous ont conservé les accents plaintifs que lui arrachait la misère. Non seulement à Constantinople, mais à Rome même, on l’avait oublié, on le laissait mourir de faim. A Constantinople, Pyrrhus, qui avait réussi à s'assurer le trône patriarcal, ne l’avait pas occupé longtemps ; cinq mois après son élévation, il mourait (17 mai 655)
et à sa place on installait un diacre Pierre, dévoué, lui
aussi, aux doctrines impériales. De ce côté Martin ne pouvait rien attendre; mais il avait dans la capitale 4 d'anciennes relations, du temps où il était apocrisiaire Êe. quelques personnes s'étaient intéressées à lui pendant son procès. De Rome surtout il était fondé à espérer % un peu de soulagement. Il ne vit rien venir. Ces clercs romains, qui avaient manifesté avec lui au concile 4 u de 649, qui l’avaient acclamé lors de son arrestation, È
qui même avaient voulu le suivre à Constantinople,
maintenant ne s’inquiétaient plus de lui. Ils lui avaient | 4 même donné un successeur, et cela sans trop se faire prier. Dès le 10 août 654, un nouveau pape, Eugène, avait été consacré, ce qui, vu la nécessité d’attendre 5 la ratification impériale, suppose qu'il avait été élu quelques mois auparavant. Ce changement s’était opéré pendant que Martin était à Naxos; il n’en savait en-
core rien lors de son arrivée à Constantinople; il espé-
décesseur Clément, qui, si l’on en croit la légende, devait avoir à Cherson un tombeau, et un tombeau miraculeux. MT | 1 Ep. XVI, XVII, J. 2080, 2081. ; 7
sd
rait même, à ce moment’, qu'un tel événement ne se produirait pas. Mais les autorités avaient tellement insisté que la chose impossible s'était faite. Il semble bien que, sous le régime impérial, l’opinion ecclésiastique ait considéré comme vacant le siège épiscopal dont le titulaire avait été l’objet d’une sentence capitale. C’est ainsi, sans remonter à Antéros, substitué à Pon-
tius du vivant de celui-ci, que l’on avait vu Félix IT
remplacer Libère exilé, Vigile succéder à Silvère. Contre
celui-ci on n'avait allégué aucun grief ecclésiastique ; son cas était un cas de haute trahison. De même pour Martin; ses protestations doctrinales ne furent point écoutées; on répéta que la foi n’avait rien à voir en son affaire, mais seulement la sûreté de l'empire, contre laquelle il avait comploté avec des rebelles. C’est sans doute en acceptant ce système officiel et en considérant Martin comme éliminé pour crime capital, que les cleres romains s’illusionnèrent au point de se convaincre qu’ils étaient en droit de le remplacer. Mais il ne faut pas trop les excuser : au moment où ils élurent Eugène, le pape n'avait même pas encore été jugé, il portait toujours ce pallium pontifical dont le bras séculier de-
vait le dépouiller si brutalement. Avouons que l'Eglise
romaine, si vaillamment représentée par son évêque
dans les misères, les affronts, les tortures et l’exil, ne
? Ep. XV: «quod necdum aliquando factum est et spero quod nec aliquando fieri habet, quia in absentia pontificis archidiaconus et archipresbyter et primicerius locum praesentant pontificis ». Cette lettre est de la fin de l’année 654.
le fut pas au même degré par le clergé qu'il avait laissé à Rome.
Le navire qui emportait l’exilé vers la plage inc hospitalière de Cherson n'avait pas encore quitté le
Bosphore qu’un autre procès s’ouvrait à Constantino-
ple, devant le même tribunal, celui du sénat, présidé
par le même sacellaire, Boucoléon: c’est en l’honneur
du saint abbé Maxime que l’on déployait cet appareil.
L’'illustre moine parut, escorté de deux de ses disci-
ples, inculpés comme lui; ils s’appelaient l’un et l’autre
Anastase ; l’un n’était qu’un simple moine; l’autre, qui
possédait très bien le latin, avait été apocrisiaire du
pape à Constantinople. L’interrogatoire commença: «Tu es chrétien? — Oui, par la grâce de Dieu. — Ce n’est pas vrai; si tu était chrétien, tu ne détesterais pas l’empereur. — Comment pouvez-vous connaître mes sentiments ? — C’est toi, et toi seul qui as livré aux Sarrasins l'Egypte, Alexandrie, la. Pentapole, la Tripolitaine et l'Afrique ». Ces propos donnent le ton de l’audience et caractérisent les débats. On souleva, comme pour Martin, des griefs de haute trahison. Mais l’ancien se-
crétaire d'Héraclius était un jouteur de première force;
il n'avait pas mis à mal ce retors de Pyrrhus pour
se laisser réduire par des procureurs. Il eut réponse à tout et le débat finit par dériver vers la théologie. Avec le pape Martin, on s'était bien gardé d’en venir là; un tel accusé, dans un procès doctrinal, eût embarrassé même un grand concile; à plus forte raison un tribunal laïque. Mais avec un simple moine, on avait
LA CRISE MONOTHÉLITE 4538
à 4154 CHAPITRE XI. 2 CE TEE
É plus de latitude. Maxime fut accusé d’origénisme, ce dont il se défendit facilement; puis on en vint à son
refus de communier avec le clergé de Constantinople.
A ce moment il se vit gravement embarrassé, car on
lui annonça que les apocrisiaires du nouveau pape, tout
fraîchement débarqués, allaient le lendemain célébrer la messe avec le patriarche.
Et c'était vrai. L'élu du clergé romain, Eugène, avait, suivant l’usage, envoyé des apocrisiaires à Constanti- | nople, avec une lettre à l’empereur pour lui notifier = son ordination. Mais s'ils avaient une lettre pour le souverain, ils n’en avaient aucune pour le patriarche.
Qnand même la mort de Paul et l’avènement de Pyr-
rhus! eussent été connus à Rome au moment du dé-
part des envoyés d'Eugène, l’on y aurait eu toutes les ni raisons de ne pas entrer en rapports avec l’un ou l’autre
de ces personnages. Mais comme il arrivait souvent aux
apocrisiaires romains, gens trop peu affinés pour ne pas s’embrouiller dans les subtilités byzantines, ceux-ci s’é- taient laissés entraîner sur le terrain théologique, et l’on avait réussi à leur faire patronner un nouveau système, imaginé par le patriarche Pyrrhus, et qui, tout ue en agréant à l’auteur du Type, semblait pourtant dire 7 tout le contraire de ce document. Le Type interdisait de parler d’une ou de deux volontés; la nouvelle formule proclamait une et deux volontés; une volonté
personnelle, deux volontés naturelles. Sans doute, car
! Pyrrhus, réinstallé dans les derniers jours de décembre 654, mourut le jour de la Pentecôte (17 mai 655).
2-5 $ DR | Re DE: LAS te dE % RCE EACRE hs CRISE MONOTHÉLITE |
| nous n'avons plus le texte de la nouvelle formule, les deux dernières volontés étaient amenées à rentrer dans la première. ï Le fait est que la révélation de cet accord troubla gravement Maxime et ses disciples !. Il se retrancha | derrière ce fait que les apocrisiaires n’avaient aucune lettre pour le patriarche et qu’ils ne pouvaient représenter leur église en cette occurrence. En somme l’audience se termina assez paisiblement. PE Une autre audience eut lieu en présence des pa triarches Pyrrhus et Mäcedonius (d’Antioche), qui n'ouvrirent pas la bouche. On reprocha à Maxime d’avoir anathématisé le Type, c’est à dire l’empereur, — « L’empereur, non, dit-il, mais une pièce contraire à la foi. — Où a-t-elle été condamnée ? — Dans l'Eglise du Saw veur (Latran) et dans celle de la Mère de Dieu (Sainte- Marie-Majeure). — Pourquoi aimes-tu les Romains et détestes-tu les Grecs? — J'aime les Romains parce que x nous avons la même foi; les Grecs, parce que nous $ avons la même langue». — Comme il parlait du concile de Latran, on l’interrompit: « Ce n’est pas un sy-
1 Le 18 avril, Pyrrhus lui fit dire: « Voyons, à quelle église appartiens-tu ? Constantinople, Rome, Antioche, Alexandrie, Jérusalem? Toutes sont maintenant d'accord». Ep. ad Anastasium, P. G., t. XC, p. 182. On voit par cette lettre en quelles angoisses se trouva le saint moine. Il ne voyait plus d'autre ressource que de prier le Ciel de laisser au moins à Rome quelques germes de piété et de réaliser les promesses jadis faites au prince des Apôtres. Cf. la lettre d’Anastase aux moines de Cagliari, £. cc, p. 138. :
node régulier, car celui qui l’a célébré a été déposé. — Chassé, oui; déposé, non ». ; 7 Les débats terminés, les accusés reçurent le lende-
î n . Q me , = L4 A main dans leur prison avis qu’ils ébaient condamnés à Ÿ l'exil, et aussitôt on les dirigea vers des localités de la Thrace !.
L’ännée suivante, le 24 août 656, un évêque, es-
corté de deux hauts fonctionnaires, fut envoyé à Ma- FRS xime, pour essayer de le fléchir. Cet évêque, Théodore 48 à de Césarée en Bithynie, s’y prit par la douceur; l’en- 4, tretien fut long, et le redoutable disputeur qu'était Maxime ne tarda pas à prendre l’avantage sur ses adversaires ?. Quand ils le quittèrent avec des saluts et en laissant des cadeaux, il était entendu que l’empereur serait prié d'envoyer à Rome pour s'arranger avec le pape, et que Maxime, quoique bientôt octogénaire, ferait volontiers le voyage, si Théodore tenait à sa com-
| pagnie.
À la suite de cela, Maxime fut ramené auprès de
Constantinople, dans un monastère de: Rhegium , et s’entendit proposer tout autre chose. L'empereur vou- : lait maintenant qu’il acceptât le Type et la communion __ à Sainte-Sophie, moyennant quoi il lui promettait les plus grands honneurs. Maxime refusa; il fut battu,
à conspué, injurié de mille façons par les fonctionnaires A4 * Maxime fut interné à Bizya, le moine Anastase à Per- Le bera, l’apocrisiaire à Mesembria.
“a * V. cette conférence dans P. G., t. XC, p. 156.
ne * Kutchuk-Tchékmedjé, près San Stefano.
LA CRISE MONOTHÉLITE ar 457
dont il avait décliné les propositions. A la fin on le ramena en exil à Perbera.
Six ans après, en 662, les trois criminels étaient
rappelés à Constantinople et expédiés : au Caucase, où
ils moururent de misère au bout de quelques mois?, sauf Anastase l’apocrisiaire Ÿ, qui survécut quatre ans et auquel nous devons plusieurs des pièces de ce dossier.
Maintenant, le silence était bien fait: personne, dans
tout l'empire, ne parlait plus contre le Type de l’em-
pereur Constant et de ses patriarches. Même à Rome le clergé faiblissait et cherchait des voies d’apaisement. Là, cependant, tout n’était pas perdu. Le pape Eugène,
qui s'était fait élire et consacrer à la place de Martin
vivant“ et dont les apocrisiaires avaient été si conci-
liants à Constantinople, donnait maintenant des sujets de plainte aux autorités de la capitale. Au cours de.
l’une des comparutions de Maxime, le 13 septembre 656, le patrice Epiphane lui dit ceci: « Sachez, seigneur abbé, que, au premier répit que nous laisseront les barbares,
nous traiterons comme vous ce pape qui lève mainte-
1 D’après un appendice des Acta Maximi, on leur aurait avant le départ coupé la langue et la main droite. Ceci n’est pas aussi attesté que le reste; il serait étonnant qu’il n’en soit pas question dans une lettre écrite du Caucase par Anastase l’apocrisiaire (P. G., t. XC, p. 173), où l’on s’attendrait à trouver quelque allusion à un fait si grave. Cependant, je n’entends pas l’exclure.
2 Maxime mourut le 18 août; Anastase, son disciple, était mort le 22 ou 24 juillet.
3 Mort le 11 octobre 666.
Celui-ci avait connu l'élection et n'avait pas protesté.
use CHAPITRE XI. a LA à nant la tête et tous ceux qui là-bas ont le verbe haut, avec tous vos disciples, et que nous les enterrerons chacun dans un lieu approprié, comme nous l’avons fait pour Martin » ?, Le Liber Pontificalis nous explique ce propos. Le A patriarche Pierre, installé en 665, avait envoyé sa syno- #2 dique à Rome. Suivant l’usage, elle avait été reçue s0- | lennellement et lue en assemblée liturgique, à Sainte- Ce = Marie-Majeure. Cleres et fidèles la trouvèrent obscure, sans netteté sur le point capital des «énergies » et des volontés. Sans doute? le patriarche, sans canoniser ex- pressément le Type, s'était conformé à son esprit en ne parlant ni d’une ni de deux volontés. Des cris s’éle- vèrent, défendant de recevoir le document patriarcal, et, -comme le pape cherchait à arranger les choses, on älla jusqu’à s'opposer à ce qu’il célébrât la messe; pour y parvenir, il dut promettre qu’il ne recevrait jamais la malencontreuse synodique. À la suite de cela, les rap- Fe ports se tendirent de nouveau avec Constantinople. 7 Eugène désavoua sans doute ses légats trompés par Pyrrhus *. Bref, dès l’été de 656, il n’était pas loin d’a- voir à la cour l’aspect d’un nouveau Martin #. Mais il ne tarda pas à mourir (2 juin 657). Son suc-
cesseur Vitalien, installé peu après, envoya ses apocri-
: P.G., t. XC, p. 168 (Acta Maximi, II, 30).
? La pièce ne s’est pas conservée. > * De ceci, on n’a aucun document direct,
pe * Il est sûr qu’il cessa de figurer aux diptyques de Cons- De tantinople.
ON eSS LA oRISE MONOTHÉLITE “| 459 Fa
siaires à la cour, cette fois avec une e synodique, c’est à dire qu’il écrivit non seulement à l’empereur, mais au patriarche Pierre, lequel, d’ailleurs, lui répondit.
A la suite de cela, le nom de Vitalien fut inscrit sur
les diptyques de Constantinople, sans doute aussi celui de Pierre sur les diptyques de Rome ? à
Les rapports officiels étaient donc rétablis. Et pour- ù tant il y avait deux ans à peine que l’infortuné pape | Martin dormait son dernier sommeil dans la terre de Crimée; Maxime et ses compagnons enduraient encore un cruel exil et n'étaient pas au bout de leurs sou
frances. Une bien singulière rencontre allait mettre à
l'épreuve le loyalisme du pape Vitalien. En 663, l’em- A
pereur Constant, conduit en Italie par des motifs po- litiques dans lesquels nous n'avons pas à. entrer, annonça son arrivée à Rome. Rarement visitée par les empereurs latins, la vieille métropole n'avait jamais reçu pareil honneur sous les empereurs grecs. Elle fit de son mieux pour bien accueillir le successeur de Constantin et de Justinien. On se porta en grand cortège au-devant de lui, le pape et son clergé jusqu’à six milles. Constant IT passa douze jours à Rome, visitant les sanctuaires apostoliques et les églises de la ville, étudiant
aussi les monuments de l’antiquité, en vue de les dé-
1 Ces deux lettres sont mentionnées dans la 13° session du VIS concile, Mansi, t. XI, p. 572, 518.
| 2 Pour Vitalien, le fait est attesté par l’empereur Constantin Pogonat (Lettre à Domus, Mansi, t. XI, p. 199). Pour Pierre, il n'y a pas de témoignage; mais en ces choses, la réciprocité allait de soi.
* pouiller de ce qu'ils pouvaient avoir conservé d’orne-
ments de bronze; puis il se remit en route. Arrivé à Syracuse, il s’y fixa; en 668, il y périt, assassiné. Mais imagine-t-on les sentiments des Romains, obligés d’accueillir, d’acclamer même, l’auteur responsable du Type tant exécré, le prince qui avait fait enlever et traîner à Constantinople le pape Martin; qui l’avait fait emprisonner, juger, exiler; et, qui, après lui, avait tant malmené des hommes tels que l’abbé Maxime et autres, dont Rome avait admiré l’éloquence, le zèle et
les vertus? Encore, quand il fut mort, fallut-il, sinon
le pleurer, tout au moins le venger, en aidant à ré-
primer une compétition que ses assassins opposaient à son fils.
Celui-ci, Constantin Pogonat, garda au pape Vitalien une véritable reconnaissance de ce qu'il avait fait en cette occurrence, pour son père et pour lui. Mais cette faveur personnelle, après les dispositions relativement pacifiques dont on avait témoigné de part et d’autre dans les dernières années de Constant IT, n’eut pas la vertu d’amener la réconciliation des deux églises. Plusieurs patriarches !, Thomas (667-669), Jean (669-675), Constantin (675-677), Théodore (677-679), se succédèrent sur le siège de Constantinople, pendant qu’à Rome Vitalien ( 672) était remplacé par Adéodat (672-676), puis par Donus (676-678); mais l'échange des lettres
! Sur la chronologie des patriarches de CP en ce temps-là.
v. E W. Brooks, dans la Byzantinische Zeitschrift, t. VI, 1897, p. 33-34.
LA CRISE MONOTHÉLITE 461
synodiques paraît s'être interrompu. Thomas en avait bien préparé une pour le pape Vitalien, mais comme les Sarrasins menaçaient la capitale, on n’avait pu l’en-
voyer; l'original se retrouva plus tard, dans les archives
du patriacat !. Jean et Constantin, ou n’eurent pas la
même attention, ou ne réussirent pas à faire agréer
leurs lettres, de sorte que l’on retomba insensiblement
dans la brouille. Les derniers papes qui figuraient aux diptyques de Constantinople étaient Honorius et Vita-
lien; on omettait Séverin, Jean IV, Théodore, Martin,
Eugène, Adéodat, Donus. à
Mais pourquoi ne se regardait-on plus? Les regis-
tres des trois patriarches Thomas, Jean et Constantin,
discutés au VI° concile œcuménique, ne donnèrent au-
cune prise à la critique. Le Type n’y était donc pas prôné, ni l’unique « énergie », ni l’unique volonté. La brouille n’avait donc plus de motif doctrinal. Il est possible qu’à Rome on fût devenu moins accommodant que ne l’avait été Vitalien. De son côté, le nouveau patriarche Théodore, lequel fut, lui aussi, reconnu orthodoxe, faisait toute sorte de difficultés : il ne voulait pas que l’on laissât le nom de Vitalien dans les diptyques ; il s'était re-
1 VI® concile, act. 13; Mansi, t. XI, p. 576. On y conservait aussi, dans des registres-minutes, les synodiques des deux autres patriarches, mais elles étaient adressées au patriarche d’Antioche, non au pape de Rome. De là, il semblerait devoir être conclu qu’il n’y avait pas eu de synodique adressée au
pape. Pourtant on voit dans la lettre impériale au pape Donus que, si le patriarche Théodore n’envoya pas de synodique, c’est
qu'il craignait qu'elle ne fût pas reçue, comme ne l'avaient
pas été celles de ses prédécesseurs.
a AT |
fusé à envoyer une synodique au pape Donus. Toutefois, il lui écrivit. L'empereur en fit autant, mais en forme solennelle. Nous avons sa lettre. Il y déclare que, préoccupé de rétablir l’union entre les deux sièges de l’ancienne et de la nouvelle Rome, il a dû cependant attendre que les ennemis de l’empire lui laissassent le répit nécessaire pour réaliser son dessein. Maintenant, après en avoir parlé aux patriarches Théodore de Constantinople et Macaire d’Antioche, il a résolu
de réunir des délégués de l’église de Rome et de l’épis-
copat relevant du pape, d’une part, et, d’autre part, les chefs du clergé byzantin. Il prie donc le pape de lui envoyer trois membres du clergé de Rome, douze de l’épiscopat latin, et quatre moines de chacun des monastères «hbyzantins» d'Italie. Ce qu’il veut, ce n’est pas un concile, c’est un simple colloque.
Cette entreprise de pacification n'était pas aussi simple qu’on pourrait le croire. Dans cette affaire, il semble d’abord qu’il n’y ait qu'un conflit de notions
psychologiques, les uns rapportant à la nature, les au-.
tres à la personne, la faculté de vouloir et celle d'agir. Mais il ne faut pas oublier, 1° que le système qui finit par être rejeté avait été mis en avant dans une intention louable, celle de procurer le ralliement des églises monophysites à l’unité catholique; 2° que ce but n'ayant pu être atteint, le débat avait dérivé, et qu'après avoir discuté sur l'efficacité de la concession, on en était venu à mettre en cause sa légitimité ; c’est alors que Sophronius et Maxime, sans plus se soucier des monophysites,
LA CRISE MONOTHÉLITE
avaient demandé compte à Serge et à ses partisans de
la façon dont ils interprétaient la tradition christolo-
gique ; 3° que l’église romaine, après la surprise du premier moment, avait pris résoläment parti pour les moines contre les patriarches et qu'ainsi se trouvait rallumée la discorde entre les deux capitales de l’empire, entre le siège apostolique et l’ambitieux rival du 3
Bosphore ; 4° que la résistance incarnée en Martin et
en Maxime avait été dirigée contre des actes peut-être
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inspirés par les patriarches, mais promulgués au nom
des empereurs, qu’elle avait été plus ou moins protégée par des mouvements politiques hostiles à la dynastie d'Héraclius; 5° que, jusqu'ici, l'intervention du gou-
vernement dans cette affaire s'était limitée à imposer
le silence, d’abord sur l’une des deux questions Œc-
thèse), puis sur toutes les deux (Type), et que ce sys-
tème, accepté généralement en Orient — je veux dire
dans les provinces grecques encore impériales — ren-
contrait une vive opposition en Occident; que, même
en Orient, certains moines décidés réclamaient à grands cris une solution, dans leur sens bien entendu.
De fait, la question, une fois posée, devait être résolue, pour peu que l’on tînt à-la paix de l'Eglise et au maintien de la foi sanctionnée à Chalcédoine.
Donus était déjà mort quand la lettre impériale parvint à Rome. Agathon, son successeur, se mit en devoir de satisfaire le souverain, mais il ne se pressa pas, car il tenait à n’envoyer à Constantinople que des
personnes de toute confiance et assez expérimentées
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pour échapper aux intrigues dont on ne manquerait pas de les assaillir. Il voulait aussi que le « concile » romain, c’est à dire l’épiscopat occidental, parût dans cette affaire avec l’autorité du nombre. Aussi s’efforça-t-il de faire apposer autant de signatures que possible au bas du document qui constaterait les sentiments et la foi des évêques de son ressort particulier, patriarcal, comme on aurait dit à Byzance.
Le document fut dressé et les signatures furent
recueillies !; les synodes qui se tenaient d’ordinaire
1 On dit communément que ces 125 signatures furent données à Rome, dans un concile où siégèrent simultanément 125 évêques. On en indique même la date, le mardi de Pâques (27 mars) de l’année 680. En y regardant de près, on voit que dans l’adresse des 125, s’il est parfois question de concile, c’est toujours dans le sens de corps épiscopal, jamais d’assemblée ; on vise l’épiscopat d'Occident, l’épiscopat du ressort romain, et non une de ses réunions, plénières ou partielles. Le document se donne comme une allocution et une profession de foi, non comme le résumé de discussions orales. Il ne faut pas que les signatures fassent illusion; nous n’en avons pas la teneur originale, qui ne manquerait pas de présenter de grandes diversités ; elles ont toutes été remaniées et uniformisés par les notaires romains. À noter celles des saints Dié et Wilfrid que l’on fait se qualifier de légats des synodes de Gaule et de Bretagne, titres auxquels ils n'avaient sûrement aucun droit. Le L. P. qui s'était étendu sur le concile du pape Martin, ne souffle mot de celui-ci. Quant à la date du mardi de Pâques, elle est fournie par Etienne Eddi, le biographe de saint Wilfrid (c. 53); mais dans son texte elle s'applique à un événement de l’année 704, 1° avril; je ne comprends pas qu’on s’y soit trompé. L'auteur dit que Wilfrid, après avoir passé par bien des enquêtes, fut innocenté (purificatus) par l'autorité apostolique, dans les conditions qu’il va raconter. Le mardi de Pâques, on lisait au peuple, suivant l'usage romain, le synode d’Agathon,
LA CRISE MONOTHÉLITE 3 465
à. Rome en fournissent un bon nombre; une de ces
assemblées, en octobre 6791, avait amené à Rome l'é-
vêque d’Vork Wilfrid et l’évêque austriasien Déodat
(saint Dié); on obtint aussi celle de l’évêque d'Arles
et d’un représentant de l’évêque de Toulon; un con-
cile tenu à Pavie procura l’adhésion du métropolitain
avec les signatures épiscopales. Quand on en vint à celle de Wilfrid, les vieux clercs romains se rappelèrent avoir vu, à Rome, au temps du pape Agathon, ce même vénérable prélat
à qui l’on cherchait encore querelle après quarante ans d’épis-
copat. La foule se mit à crier contre les accusateurs. Alors le pape Jean (VI) prit la parole et déclara Wilfrid absous. Dans
ce récit, tout se tient très bien; il n’y a nul besoin des ra-.
commodages et interprétations forcées dont on l’a compliqué. Il est singulier aussi que l’on ait pris pour authentique une formule de signature comme celle que nous étale le biographe: Wiüfridus, Deo amabilis episcopus, (comme si un évêque disait cela de lui-même: dans le texte officiel, c’est humilis FXdytoros qu’on lit). Suivent des détails sur son procès et son absolution, qui n’ont rien à voir avec une adresse dogmatique à l’empereur... et cum als CXXV episcopis in sinodo in iudicii sede constitutus. (Où a-t-on vu les membres d’un concile relater dans
leurs signatures le nombre de leurs collègues ?)... et pro omni
aquilonali parte Britanniae et Hiberniae insulis, quae ab Anglorum et Brittonum necnon Scottorum, Pictorum gentibus colebantur (comment colebantur ? Ces nations n’y habitent plus ?)... veram et catholicam fidem confessus est et cum subscriptione sua corroboravit. (On attendait la première personne). Le biographe qui nous donne ce texte comme extrait des procès-verbaux du concile se joue un peu de notre crédulité.
* 1 La date de 679 paraît résulter de ce que Bède (AH. E., IV, 12) place en 678 la brouille entre Wilfrid et le roi Ekfrid, qui fut l’occasion du voyage de Rome; toutefois, le protocole du concile (Mansi, t. XI, p. 179), donne l’indiction VIT, laquelle,
en octobre, correspond à 678. Mais les chiffres de ce protocole sont.
tous faux. La vie de saint Dié, qui le fait mourir le 19 juin 679, est un document sans valeur.
Ducnxsxe, L'Église au VI siècle. 80.
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de Milan et de ses suffragants; d’autres réunions par- .
tielles eurent peut-être lieu. Le protocole resta longtemps ouvert; on tenait beaucoup à la présence de Théodore, l’archevêque de Cantorbéry, le chef de la mission
‘anglo-saxonne, homme savant et habile, grec de nais-
sance et capable de faire figure à-Constantipole. C'était. le légat idéal. Mais il ne put venir, et, après l’avoir très. longtemps attendu, on se décida à partir sans lui. Les délégués étaient moins nombreux que ne l'avait . demandé l’empereur : d’abord les légats proprement dits, deux prêtres et un diacre de Rome; puis trois évêques. de l'Italie péninsulaire, ceux de Porto, de Paternum. en Calabre et de Reggio, dans la même province: un
prêtre de Ravenne, enfin quatre moines choisis dans.
les monastères grecs de Baïas en Sicile, de Renatus et d’Arsicia à Rome. Les légats romains emportaient une lettre du pape à l’empereur; les évêques, une lon-gue adresse de l’épiscopat occidental, revêtue de 125signatures !
C’est seulement dans les premiers jours de septembre (680) qu’ils débarquèrent à la Corne d'Or. On s’impatientait à les attendre, De concert avec son collègue: d’Antioche, le patriarche Théodore affectant de croire: que Rome repoussait les avances de l’empereur, avait fait effacer encore une fois le nom de Vitalien sur les.
diptyques de son église. Il était temps d'arriver.
1 L'’épiscopat Milanais avait aussi écrit à l’empereur, sans.
doute par une autre voie, car son adresse ne fut ni lue au con-.
cile, ni traduite en grec.
LA CRISE MONOTHÉLITE On ne sait pourquoi Théodore fut, peu après sa manifestation contre Vitalien, écarté du patriarcat et
remplacé par le prêtre Georges. Sans doute, Théodore,
L'empereur avait modifié son projet primitif; il était revenu à l’idée d’un concile œcuménique. Georges con voqua les évêques de son ressort; Maxime, le patriarche théorique d’Antioche, se trouvait présent !; on parvint à faire représenter les deux prêtres qui, en Egypte et en Palestine, géraient tant bien que mal les patriarcats inoccupés, et l’on put ainsi constituer une assemblée des cinq patriarcats. Les séances commencèrent le 7 novembre 680 (il y en eut dix-huit), et durèrent jusqu’au 16 septembre de l’année suivante. Pour la plupart, elles se tinrent dans une grande salle dpas lais impérial, appelée par excellence « La Coupole» (Trullus) et sous la présidence de l’empereur lui-même, la première place après lui étant attribuée aux deux prêtres et au diacre qui représentaient le pape. Invités par eux à expliquer d’où ils avaient tiré les nouveautés doctrinales qui étaient en cause, les tenants du monothélisme, parmi lesquels Macaire d’Antioche, assisté d’un moine Etienne, très fort théologien, jouait le premier rôle, se référèrent aux anciens conciles œcuméniques. On fit alors lecture des trois derniers. Pour .
1 Les provinces de Cilicie et d’Isaurie, qui relevaient du
patriarcat d’Antioche et n'avaient pas encore été conquises par les Arabes, purent envoyer quelques évêques.
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