Voir mes Origines de la civilisation moderne, 6e édition
Il faut voir ce qu'étaient, dans les premiers siècles du moyen âge, ces peuples nouveaux qui venaient de courber le front sous les eaux du baptême. À part les exceptions que forment les natures d'élite, 1ls n'étaient encore qu'au seuil du christianisme, et, s'ils étaient baptisés, 1ls étaient loin d'être civilisés. Ils aimaient sincèrement la religion chrétienne, mais leur amour pour elle était souvent grossier et intéressé. À leurs yeux, il y avait deux manières pour un disciple du Christ de témoigner sa foi : c'était de porter de vigoureux coups à ses ennemis, et de faire de grandes largesses à ses pauvres. C'était leur croyance — comme c’est d’ailleurs la nôtre — que l’aumône couvre la multitude des péchés. Et comme ils avaient beaucoup de péchés à se faire pardonner, ils se montraient fort généreux envers l’Église. Rien de plus méritoire. L'Église était la mère et la nourricière des pauvres. Lui donner, ce n’était pas seulement contribuër à l'entretien du culte et aux besoins de la milice religieuse, c'était assurer le budget de la bienfaisance et celui de l'instruction publique, dont l’Église seule avait toute la charge. Voilà comment, « pour le salut de leur âme et pour la rémission de leurs péchés », comme ils aimaient à dire dans leurs actes de donation, les hommes
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de ce temps-là se plaisaient à enrichir les institutions religieuses ou à en fonder de nouvelles. Pas de monastère, pas d'église cathédrale ou collégiale qui n’ait reçu leurs libéralités et dont ils n'aient fait, en peu de temps, un grand propriétaire, investi de toute la valeur sociale que donnait alors la grande propriété. Plus d'un de ces établissements devint ainsi une véritable puissance, surtout à partir du jour où les rois, renchérissant sur la libéralité des grands, se mirent à partager leur autorité avec l'Église, lui accordèrent en fief des comtés entiers, avec tous les droits politiques et civils, firent des prélats des princes temporels, les premiers personnages de l’État après euxmêmes. L'Europe finit par se voir couverte de principautés ecclésiastiques, véritables contreforts des trônes qui les avaient créées.
Mais tant de richesses et d'éclat, loin d’être pour l'Église une force véritable, devint, au contraire, pour elle un suprême danger. Je ne parle pas ici des violences pures et simples des déprédateurs, qui étaient, en somme, d’incontestables délits contre le droit et contre l’ordre public. Il s’agit d’un mal plus universel et plus profond. À la fois opulente et désarmée, obligée de confier à des mains laïques le glaive que
l'État mettait dans les siennes, et, par suite du manque d’hérédité dynastique, exposée à toutes les compétitions chaque fois que ses dignitaires venaient à disparaître, l'Église fut de bonne heure le jouet des ambitieux et la proie des convoitises rivales. Ceux-là même qui, dans leurs heures de recueillement ou de repentir, s'étaient montrés les plus généreux envers elle, disposaient sans scrupule de ses dignités, se persuadant que les largesses dont ils l’avaient comblée leur donnaient sur elle un droit de tutelle ou de protectorat. Tous les grands étaient à l'affût des morts épiscopales ou abbatiales, pour se disputer l'héritage qui allait s'ouvrir. Ayant des cadets à placer et ne voulant point les doter avec leurs propres biens pour ne pas réduire la part de l’aîné, ils imaginèrent de mettre leur entretien à la charge de l'Église, en en faisant des évêques ou des abbés. La hiérarchie ecclésiastique servait ainsi de déversoir aux familles nombreuses, et l’Église devenait, en quelque sorte, une institution de placement pour les cadets de bonne maison.
D'autre part, les rois avaient tout intérêt à ne voir les dignités ecclésiastiques qu'entre les mains de gens sûrs et fidèles. L'importance politique prise par les diocèses et par les
monastères dans la société féodale était un fait trop considérable pourleslaisserindifférents au recrutement de la hiérarchie. D'ailleurs, d'aussi riches prébendes étaient entre leurs mains d'excellents moyens de gouvernement, dont ils se servaient pour récompenser la fidélité des uns, pour stimuler le zèle des autres. Ils ne tardèrent donc pas à prendre un peu partout, contrairement aux canons de l’Église, l'habitude de choisir eux-mêmes les titulaires des principales dignités ecclésiastiques de leur royaume. Les rois d'Allemagne firent plus : ils s’attribuèrent, vers le milieu du Xe siècle, la nomination des souverains pontifes et, pendant une centaine d’années (963-1073), aucun pape ne put monter sur le siège de saint Pierre qui ne fût ou désigné ou du moins agréé par eux.
Voyons d’un peu plus près ce régime. Un évêque vient de mourir. Aussitôt, son chapitre prend les insignes de sa dignité sacerdotale : l'anneau, qui représente son mariage avec son diocèse, et la crosse, qui est le symbole de son autorité sur un troupeau, et les envoie... au roi! Mais, quelque célérité que les envoyés mettent à s'acquitter de leur message, ils sont devancés par des voyageurs plus pressés
qu'eux : Je veux dire les ambitieux qui rêvent de se jucher sur le siège vacant, et qui se hâtent d'aller plaider leur cause à la cour royale. C'est le sfeeplechase des candidats à l'épiscopat. Je laisse à penser les innombrables intrigues qui viennent alors croiser leurs fils multiples autour dusouverain, lessollicitations, les promesses, les offres alléchantes dont sont l’objet les courtisans les plus en faveur, la mise aux enchères des influences, les interventions extraordinaires qui viennent à s'exercer. Tout cela jusqu'au moment où l’on apprend que le choix du monarque est arrêté. L’heureux élu est alors mandé, et, dans une cérémonie marquée du plus pur cachet féodal, il reçoit des mains du roi la crosse et l’anneau. Il n’y a plus rien de canonique dans toute cette procédure, il n’y a plus rien d’ecclésiastique dans la cérémonie; l'investiture, c’est-à-dire l'acte par lequel le nouvel évêque est censé revêtu de ses pouvoirs, est exclusivement laïque.
Retenez ce mot d’inveshture laïque : 11 va devenir fameux dans l’histoire, car 1l sera comme la devise du régime. Et, en attendant, notez, je vous prie, le caractère qu'ont désormais les relations de l’Église et de l’État. Le
. grand principe évangélique de la distinction des pouvoirs, qui est la pierre angulaire de la civilisation moderne, est violé de la manière la plus barbare. Le spirituel et le temporel sont confondus. On ne rend plus à Dieu ce qui est à Dieu. Le vicaire de Jésus-Christ, ce n’est plus, ce semble, le pape, mais l’empereur.
L'Église n’est plus qu’une annexe de l’État.
La féodalité l’a enrichie, mais elle l’a asservie. Elle l’a dépouillée de son caractère d’institution œcuménique pour en faire une institution de caste. Le pape n’est plus qu’un chapelain impérial. Les évêques ne sont plus que des aumôniers de cour : la hiérarchie ne s'ouvre plus qu'aux fils de grande famille. Il naît une féodalité ecclésiastique comme il y a une féodalité militaire, l’une et l’autre recrutées dans la même classe. L'Église s'appuie sur les puissants du siècle; elle partage leur richesse et leur autorité; il semble que ses destinées soient maintenant rattachées d’une manière indissoluble à celles de la société féodale. On dirait que, comme le peuple d'Israël, comme l'Empire romain, la féodalité a voulu con- fisquer l’Église, et que, plus heureuse, elle y est parvenue.
Cette situation était d’une gravité sans
précédent et pour la santé de l’Église elle-même et pour son influence sur les populations. Dès que le choix des prélats, au lieu d’être réglé par les rigoureuses prescriptions du droit canonique, ne dépendit plus que de l'arbitraire des rois, ce ne furent plus les vertus sacerdotales qui ouvrirent les rangs de l’épiscopat. Le grand point fut de donner au souverain des garanties de fidélité à sa dynastie et à sa politique, ou encore d’être appuyé par ses courtisans. Or, les courtisans n’accordaient pas leur protection gratuitement : ils la vendaient. La plupart des évêques achetaient donc leur charge, et, naturellement, une fois qu'ils l’avaient acquise, ils travaillaient à se dédommager en vendant à leur tour les dignités d'ordre secondaire. Le clergé inférieur, de son côté, pour rentrer dans ses frais, vendait les sacrements, et ainsi, du haut en bas de l'échelle, la grâce de la Rédemption était mise à l’encan. Le temple de Dieu, dont Jésus avait chassé les vendeurs, redevenait une caverne de brigands.
Or, un pareil trafic était, de tous les abus, celui que l’Église condamnait le plus sévèrement et contre lequel elle avait fulminé le plus d’anathèmes. Dès le berceau du christianisme, elle l’avait flétri avec indignation le jour où
Simon le Magicien offrit de l'argent à saint Pierre pour obtenir l'imposition des mains, et qu'il s’attira de la part du prince des Apôtres cette riposte foudroyante : « Que ton argent demeure avec toi pour ta perte ! » Le nom de simonie était resté depuis lors au trafic des choses sacrées, et toutes les générations avaient renouvelé l'interdiction de cette pratique sacrilège.
Un clergé simoniaque, est-il besoin de le dire, ne se souciait guère des vertus de son état.
Entré dans les ordres, le plus souvent, pour s’y procurer une situation sortable, il y jouissait gaiement de la vie, menait grand train, prenait part à toutes les distractions mondaines, aux fêtes, aux jeux, à la chasse et même à la guerre. Un très grand nombre de prêtres ne craignaient pas de montrer leur amour pour les sacrements en s'en procurant deux qui sont incompatibles : l'ordre et le mariage ! Ils vivaient au grand jour en pères de famille, entourés de leur femme et de leurs enfants, et considérant l'obligation du célibat comme un vieil usage démodé. Il va sans dire que ces prétendus mariages, interdits par les canons, n'étaient, aux yeux de l’Église, que de honteux concubinages.
Je vous laisse à penser l'influence qu'un
clergé aussi dégradé pouvait avoir sur les populations qu’il était chargé d’instruire et d'élever. Le plus puissant de tous les enseignements est celui de l'exemple : or, ici, l'exemple enseignait à fouler aux pieds, avec cynisme ou inconscience, les préceptes les plus formels de la religion dont on était les ministres. Nous qui, grâce à Dieu, vivons dans un temps où le clergé, par l’admirable dignité de sa vie, rend témoignage de la vérité de sa doctrine, nous avons peine à nous figurer la triste condition des fidèles d'alors, qui voyaient le sacerdoce envahi par des prêtres concubinaires et par des marchands de sacrements! Lorsque la luxure et la vénalité siégeaient dans les sanctuaires et parlaient du haut des chaïres, quels sentiments devaient être ceux des auditeurs? « Vous êtes le sel de la terre, avait dit Jésus-Christ à ses premiers prêtres; si Vous vous corrompez, qu'est-ce qui se conservera? » Cette parole trouvait une triste application dans Ïa société d’alors. Le progrès social était arrêté, le monde chrétien retournait en arrière. Parmi les fidèles, les uns, et c’étaient les plus barbares, imitaient tranquillement leurs pasteurs et se plongeaient dans le bourbier de tous les vices; les autres, et c'étaient les plus logiques, se détournaient
avec dégoût d’une religion qu'ils voyaient représentée par de tels ministres. Les uns et les autres étaient, si l’on peut ainsi parler, mûrs pour une révolution religieuse qui les aurait arrachés à l’influence du christianisme. L’hérésie pouvait frapper avec confiance à leur porte. : elle était sûre d'y trouver accueil.
Et, en effet, dès le commencement du xI® siècle nous voyons l’hérésie partout. Et quelle hérésie !
Une doctrine funeste, lugubre, affreuse comme le péché, triste comme la mort ! Une nuit sombre qui descend avec un poids de plomb et avec un froid de glace sur les intelligences et sur les cœurs, un chancre de mort qui ronge toutes les parties lumineuses et élevées de l’âme humaine, une folie meurtrière qui supprime la joie de vivre et qui fait de l'existence d’ici-bas quelque chose comme un mauvais rêve, voilà l’hérésie des albigeoïis ! Ne la comparez à aucune autre : toutes les autres ont laissé debout la bannière sacrée de l’espérance, ont gardé la foi au Christ rédempteur, ont maintenu dans les âmes cette haute et mâle assurance que la vie vaut la peine d’être vécue, et que le combat du bien et du mal se dénouera finalement comme le réclame la voix de la
conscience humaine. Selon l’hérésie albigeoïse, au contraire, 1l n’y a plus aucun salut certain, ni dans l’Église, puisqu'elle est désignée à tous les mépris, ni dans le Rédempteur, puisqu'il a subi iui-même la loi du péché, ni dans Dieu, puisqu'il n'est pas tout-puissant et qu'il est combattu par un principe mauvais dont la puissance égale la sienne. A la place de cette harmonie que la foi chrétienne avait montrée réalisée dans l'univers par le règne de la sagesse divine, maintenant l'équilibre et la hiérarchie de toute la création, nous ne voyons qu'une lutte atroce et effroyable entre le bien et le mal, se disputant le monde dans un duel dont notre propre âme est le tragique enjeu.
Pour l’albigeoïs, la foi chrétienne est devenue vaine et la Rédemption n’est plus qu’un leurre. Le mal est un principe éternel et le monde créé, avec toutes ses magnificences, est son œuvre. Si l’homme est composé d’une âme, qui est l’œuvre du Dieu bon, et d’un corps, qui est celle du Dieu mauvais, cela tient à sa propre faute; l’âme s’est laissé attirer dans le corps par les séductions de ce dernier, elle y est prisonnière, et le seul espoir de salut pour elle, c'est d’en sortir à tout prix. Voilà pourquoi le suicide est un acte religieux, parce qu'il
affranchit l'âme; voilà aussi pourquoi le mariage doit être réprouvé, parce qu'il étermise, par la reproduction indéfinie, la captivité des âmes enfermées dans les corps. L'on voit de loin s’indiquer, comme la seule solution, le - cauchemar monstrueux d’une certaine philosophie moderne : le suicide collectif.
Tels sont les grands traits de cette doctrine désolante, qui tarit dans sa source la vie surnaturelle de l’humanité et qui replonge la conscience humaine dans les cruelles ténèbres d’où le Christ l'avait appelée à la lumière de la Rédemption. Ah! il faut que les hommes de cette époque aient été bien abandonnés, bien désabusés de l'idéal chrétien pour que, dans leur désespoir, ils se soient jetés en si grand nombre dans les bras d’une pareille religion ! Et cependant, tous les jours, elle se répandait davantage. Semblable à quelqu'un de ces fléaux meurtriers qui nous venaient autrefois de l’Asie, elle s’avance de proche en proche, on peut suivre sur la carte les progrès de son itinéraire de mort, on la voit comme une grande tache noire couvrir successivement tous les pays.
Il est convenu de l'appeler l’hérésie albigeoise, et l’on sait qu'en effet, À certain
moment, ses forces principales étaient concentrées dans le Midi de la France. Mais ne vous y trompez point, elle est partout; c’est dans nos régions, à Arras, à Liége et dans le centre de la France, à Châlons, à Orléans, qu'on en rencontre les plus anciennes manifestations. Cachée souvent sous les dehors les plus inoffensifs, à tel point qu’il est difficile de la reconnaître à première vue dans telle ou telle secte d'apparence anodine, comme celle des premiers Vaudois, elle envahit graduellement et fatalement tous les milieux où la disparition de la foi catholique a fait le vide, et des légions d'hommes ont vécu à son ombre sans se douter que le christianisme mutilé dont ils faisaient profession n’était qu'un rameau du tronc manichéen. Toutes les sectes de ce temps sont comme autant de canaux latéraux qui viennent déverser dans l'égout central du manichéisme les eaux vives des milieux qu’elles drainent à son profit. Directement ou indirectement, toutes les autres hérésies sont ses tributaires. Et elles fourmillent partout.
Mille sectes extravagantes et scandaleuses se développent, hideuse vermine qui grouille sur le pauvre corps malade de la société. Auprès des populations affolées, mais en qui le besoin
religieux ne cesse d’exister, les hérésiarques les plus fous, les charlatans les plus vils trouvent accueil et crédit. Je n’en veux pour preuve qu'un misérable du nom de Tanchelin, qui avait pris cette ville? pour son champ d’opération. Tel était l'enthousiasme fanatique de ses sectateurs pour sa personne, qu'ils allaient — pardonnez-moi ce répugnant détail — jusqu’à boire l’eau dans laquelle il s'était lavé. Un jour, il annonça qu'il allait se marier avec la sainte Vierge et qu’il avait fait placer un tronc de chaque côté de la porte de la maison où devait avoir lieu la cérémonie: il voulait savoir, par la libéralité qu’on mettrait à les remplir, lesquels de ses fidèles, hommes ou femmes, lui étaient les plus dévoués, et les deux troncs se trouvèrent remplis.
Si, comme je l’ai dit tout à l'heure, il n’est pas toujours aisé de reconnaître la parenté souterraine qui rattache toutes les sectes du temps à l’hérésie par excellence, en revanche il est un autre trait de famille fort apparent qu'on peut constater chez toutes : c’est leur aversion sans bornes pour le clergé. Et ceci nous ramène, par un détour qui n’a pas laissé d'être instructif, à l’origine que j'ai assignée