‹ L'eglise aux tournants de l'histoireChapitre 12 sur 18 · I. Anvers · texte numérisé non relu

I. Anvers

à ce redoutable débordement de l’hérésie : la corruption du clergé. Ce sont les scandales des prêtres simoniaques et concubinaires qui ont ouvert la porte par laquelle les multitudes se précipitent hors de l’Église.

Il eût pu sembler, d’après cela, que le christianisme et la civilisation couraïent à la banqueroute. Mais l’Église catholique est faite pour les éternels renouveaux. Parfois, on dirait que les sources de grâce et de vie qui descendent sur elle des hauteurs célestes se perdent et vont s’écouler au loin; ne vous y trompez pas : à un moment donné, vous les verrez Jjaillir de son sein en colonnes d’autant plus hautes qu'elles ont été plus profondément enfouies, pour retomber sur ses flancs en nappes bienfaisantes et fécondes. C’est ce que l’on vit bien en ces sombres jours. L’intarissable vitalité religieuse de l’Église, sous le débordement impur de l’hérésie, se retirait et se concentrait vers son cœur; elle y puisait une intensité et une énergie plus grandes, et elle se préparait à rentrer, par de vigoureuses pulsations, dans toutes les artères et toutes les veines de ce grand corps souffrant.

En attendant, elle vivait réfugiée dans les cloîtres, ces éternels asiles de l'esprit chrétien

persécuté. Tous les cloîtres n'étaient pas restés également à l’abri de la corruption, mais, dès le commencement du x® siècle, un actif mouvement de réforme s’était produit dans ceux de la Lotharingie et de la Bourgogne. Des réformateurs avaient paru qui rêvaient de rendre à la vie monastique toute sa perfection idéale et qui réussissaient dans leurs efforts. À Gorze, à Brogne, à Cluny surtout, il y eut ainsi des centres de réforme et de régénération monastique dont l’action rayonna au loin.

Cluny, qui eut le bonheur de posséder pendant plus d’un siècle une suite d'hommes éminents à sa-tête, a laissé son nom à ce mouvement.

Les élèves et les admirateurs de l’école clunisienne portèrent ses idées et sa réforme dans tous les pays de l’Europe occidentale. Il faut marquer aussi, pour être juste, la part qui revient dans l’œuvre de la réforme aux illustres ascètes italiens, tels que saint Romuald, le fondateur des Camaldules, saint Jean Gualbert, le fondateur de Vallombreuse, saint Nil, qui gagna au charme de la vie religieuse l'empereur Otton III lui-même et qui, peutêtre, aurait obtenu de lui qu'il déposât la couronne si la mort, le prévenant, n'avait débarrassé le jeune prince de ce lourd fardeau.

Tous ces foyers monastiques, s’illuminant l'un après l’autre comme les étoiles dans le ciel, conservaient et entretenaient le feu sacré de l'esprit chrétien; ils reconstituaient une atmosphère où allaient se retremper tous ceux qui avaient gardé le culte de l'idéal évangélique et qui n'avaient pas désespéré de l’avenir. Les rangs de l’Église militante se reformaient autour des monastères; le clergé séculier, à son tour, fournissait à la cause de la réforme des docteurs et des champions. Tel est ce magnanime Wazon, évêque de Liége, le premier qui ait défini, avec une netteté souveraine, les principes qu’on a appelés grégoriens et qu’il suffit d'appeler catholiques. Tel est encore le noble Anselme de Lucques, le modèle d’un grand évêque, qui, devenu pape sous le nom d'Alexandre IT, devait être un des plus méritant précurseurs de Grégoire VIT, et plus d’un autre. Tous ont les yeux levés vers la chaire romaine ; tous, par-dessus l’épiscopat corrompu, demandent au pape le salut du monde. Pour employer une expression moderne, ce sont des ultramontains dans toute la force du terme.

Ces hommes, répandus partout, prêtant à des doctrines hautes et pures le prestige d’une vie irréprochable, conquirent peu à peu la

sympathie publique; on peut dire qu'ils formèrent l'opinion dans les milieux où l’on se préoccupait des problèmes religieux et sociaux. Leur action ne resta pas confinée dans les rangs du clergé; ils recrutèrent des adhérents dans toutes les classes de la société, ils en eurent même parmi les princes et les têtes couronnées. De ce nombre fut le puissant empereur d’Allemagne Henri III, l'impitoyable adversaire de la simonie et du nicolaïtisme. Nul n’a flétri ces abus avec plus d’âpreté, ne les a combattus avec plus de vigueur. Il veillait à ne confier les sièges épiscopaux qu’à des hommes irréprochables, et ceux qu’il a fait monter sur le siège de saint Pierre, Clément II et Damase II, en furent dignes sans contredit. Cela peut paraître étrange chez un souverain qui tint plus qu'aucun autre à son prétendu droit d’investiture laïque, etcelas’explique pourtant. Dans les sociétés humaines, autre chose est de constater un abus, autre chose est d’en reconnaître la source. Les constatations que nous faisons à distance, à la lumière de l’histoire et avec toutes les pièces du procès sous les yeux, il ne faut pas croire qu’elles pussent être faites avec la même facilité par les gens d’alors, qui étaient en pleine mêlée, qui ne voyaient qu’une

partie des faits et qui, de plus, étaient portés, par intérêt et par situation, à les apprécier bien autrement que nous. Voilà pourquoi il y avait alors, comme il y a aujourd’hui, des gens de bien que les abus de la société faisaient gémir et que le remède aurait indignés si on le leur avait proposé.

Quel était ce remède? Je viens de le dire, il n’était pas dans l'interdiction pure et simple de la simonie et du concubinage. Tant qu’on abandonnait les sièges épiscopaux aux simoniaques et aux concubinaires, leurs vices s’y asseyaient avec eux. Ce qu’il fallait empêcher, c'est que de pareils hommes pussent pénétrer en surprise dans le bercail, y entrer, comme on disait, autrement que par la porte. Et pour cela, il fallait remettre en vigueur les prescriptions canoniques relatives à l'élection des dignitaires sacrés, c’est-à-dire rendre à l’Église sa liberté et respecter la distinction des deux pouvoirs en enlevant les investitures aux rois. Cela était bien simple, mais c’est précisément la simplicité de cette formule qui la rendait effrayante et qui la faisait paraître chimérique. Disputer aux princes un privilège auquel les meilleurs tenaient autant que les pires, c'était déchaîner la plus terrible des guerres, une guerre

que les sociétés chrétiennes n'avaient pas encore connue, la guerre de l’Église et de l’État. Et cette guerre n’était pas seulement une guerre contre les rois, c'était aussi une lutte contre la classe féodale, contre toute cette société riche et puissante qui soutenait et qui favorisait l’Église à sa manière, et sans laquelle il semblait qu'elle fût condamnée à l’impuissance absolue. C’etait, enfin, déchaîner au sein de la hiérarchie elle-même une résistance furieuse et désespérée de la part de tous les prélats qui devaient leur dignité à l'investiture laïque, et dont les titres de possession allaient se voir implicitement contestés par l’anathème jeté sur leur origine ! Telles étaient les efrayantes prévisions qui devaient troubler l'esprit des réformateurs. Et si l’on nous disait que plus d’un recula devant ces éventualités, qui pourrait s’en étonner?

Et cependant l'Église catholique n’hésita pas. Seulement, avec quel tact, avec quelle prudence, avec quels ménagements elle s'y prit dans les premiers temps ! Proclamer les vrais principes et en réclamer l'application, c'était inutile, puisqu'ils étaient connus, et c'était dangereux, puisqu'ils étaient méconnus. Elle fit mieux : elle réhabitua peu à peu les esprits

au respect de ces principes, en affirmant tacitement le droit par des précédents qu’elle créait quand elle pouvait, en le faisant prévaloir sans éclat, il est vrai, mais avec une vigueur d'autant plus souveraine. On va voir, par un exemple, comment procéda la réforme.

En 1048, le siège pontifical étant devenu vacant, l’empereur Henri III désigna pour l’occuper son cousin Brunon, qui était alors évêque de Toul, et que l’histoire connaît sous le nom de Léon IX. Celui-ci appartenait à ce groupe de chrétiens zélés et fervents qui rêvaient la régénération de l’Église. Il ne protesta point contre le choix qui était fait de lui; 1l ne dit pas en face à son cousin qu'il n'avait pas le droit de disposer de la chaire de saint Pierre, et que lui, évêque, ne pouvait se considérer comme pape que s’il était élu par le clergé de Rome selon les règles canoniques. Un pareil langage eût tout gâté Henri IIT, irrité, eût nommé un autre pape, qui aurait probablement été plus complaisant, et la grande œuvre de la réforme n'aurait pas eu lieu. Maïs ce que Léon IX ne voulut pas dire d'une manière explicite, sa conduite le proclama tacitement avec autant de force et plus de douceur. Il partit aussitôt pour aller

prendre possession du siège pontifical, mais il partit en simple pèlerin, sans cortège, le bâton

à la main, priant et jeûnant sur sa route: il! entra à Rome pieds nus, et c’est seulement |

après qu'il eut été élu selon le rite canonique qu'il revêtit les insignes pontificaux et qu’il se | comporta en chef de l’Église. Voilà comment |

l'investiture laïque était infirmée tranquille- | ment par celui-là même qui la recevait, et cela !

sans le moindre conflit. Les deux successeurs de Léon IX se conformèrent à son exemple, et, au bout de quelques années, les esprits étaient tellement familiarisés avec l’idée de la liberté du siège apostolique, qu’en 1059, le pape Nicolas IT pouvait faire un pas de plus, et publier sa célèbre constitution sur les élections des souverains pontifes.

Cette constitution est un modèle d'énergie et d'adresse. D'une part, elle proclame bien

haut le droit et veut que le pape soit élu par |

le collège des cardinaux; de l’autre, elle tient sagement compte des faits et décide que l’empereur actuel, et chacun de ses successeurs à qui l’Église l'aura accordé, auront le droit de

confirmer l'élection. Cette concession, destinée | uniquement à ménager la transition, devint |

bientôt caduque, et la constitution de 1059

resta seule debout. Je dirai en passant que ses dispositions sont encore en vigueur : c’est d'après elles qu'a été élu Pie X et que sera élu son successeur. Une loi électorale qui dure depuis huit siècles et demi, vous conviendrez que c'est un phénomène de longévité assez rare et qu'il serait difficile de rencontrer en dehors de l’Église catholique.

Voilà donc la papauté émancipée : maintenant elle va avoir pour tâche d’émanciper l'Église. C’est là sa mission traditionnelle, selon la parole dite à Pierre : Tu autem conversus confirma fratres tuos. Tous les regards sont tournés vers le souverain pontife; après avoir anxieusement attendu qu’il soit affranchi, le monde chrétien lui demande maintenant d'agir. Du sein de l’Église s'élèvent des voix imposantes pour le prier de sauver la société. Saint Pierre Damiani est, en quelque sorte, leur écho à toutes. Heure redoutable ! Hésitation poignante ! La papauté va-t-elle être à la hauteur de la civilisation? Osera-t-elle regarder en face le mal tout-puissant, et après s’en être bien rendu compte, le frapper à la tête? Osera-t-elle prononcer la parole suprême qui, une fois dite, ne pourra plus être révoquée et qui va être le signal de la conflagration

universelle? Cette question se pose au moment où vient de monter sur le siège de saint Pierre celui qui a été l’âme de toutes les réformes depuis une génération. Il s’appelait le moine Hildebrand; il s'appelle aujourd’hui le pape Grégoire VIT. Il est là comme l’homme qui sépare les siècles, debout sur la limite du passé et de l’avenir. Il tient le dard dans sa main, il va le lancer, et à ce geste vont répondre mille clameurs confuses et terribles, comme le bruit d’un monde entier qui s'écroule ou qui se soulève.

J'imagine qu’au moment de frapper le coup suprême, la main dut trembler au pape Grégoire VII. Ce grand cœur, le plus intrépide peut-être qui ait jamais battu sur terre, aura éprouvé alors cette terreur sacrée jointe à cette défaillance de la chair qui n’a pas été épargnée à Jésus lui-même dans le jardin des Oliviers. Rien ne rend plus auguste et plus touchant le sacrifice volontaire de ceux que Dieu à choisis pour être les exécuteurs d’une grande mission : ils en sont les premières victimes, ils le savent, et ils agissent. Aussi, lorsqu'en 1075 Grégoire VII formula contre l'investiture laïque l'interdiction qu’il accentua en 1078 et en 1080, et qu’il défendit même aux

rois et aux empereurs de conférer aucune dignité religieuse, il atteignit le plus haut degré de grandeur morale où il se soit élevé dans toute sa carrière. Jamais, ni dans l’éclat passager du triomphe, ni dans la magnanime patience au milieu des tribulations de l'exil, Grégoire VII n’a rien fait de plus sublime que cette proclamation, qui allait le plonger dans l’abîme des tribulations infinies.

La guerre était allumée maintenant : elle devait durer cinquante ans, et n1 Grégoire VII ni Henri IV n’en virent la fin. Je ne la raconterai pas : vous en trouverez les détails dans tous les livres; je n’avais ici qu’à vous en faire saisir la portée. Ce fut une lutte acharnée, à laquelle prirent part tous les peuples chrétiens, toutes les classes de la société. Elle troubla profondément ce monde jeune encore et passionné. Elle déchaîna une nuée de pamphlets dans lesquels on s’en prenait à tout, avec une violence jusque-là inconnue dans les débats doctrinaux. Elle vit des capitulations et des revirements étranges, des fléchissements honteux dans les plus mâles caractères. La bonne cause, attaquée avec une fureur sans exemple, fut souvent compromise : par les excès de ses propres défenseurs, et

l'esprit révolutionnaire trouva son compte, plus d’une fois, à paraître travailler sous les auspices de l'autorité. Et, dans de pareilles rencontres, se tournant avec colère contre le souverain pontife, les conservateurs affolés purent lui dire : « Voilà vos partisans, et voilà votre ouvrage |! »

Et, comme il arrive souvent, on identifia sans scrupule les réformateurs avec les révolutionnaires, témoin cette généreuse démocratie catholique de Milan, guidée par saint Ariald et par saint Erlembold et flétrie par ses adversaires du nom de cathares, qu’elle a transformé en titre d'honneur. L’orage qui troublait tout semblait amener la nuit dans les intelligences et la décadence dans la société chrétienne. Imperturbable cependant au milieu du déchaînement universel, avec Grégoire VII mourant à Salerne, avec Victor III fuyant de Rome le jour de son sacre, avec Urbain II préparant la première croisade au milieu de ses combats, avec Pascal II dans les prisons de l’empereur Henri V, la papauté voyait sous les convulsions de la surface lever les moissons de l’avenir. Les vérités qu’elle avait semées grandissaient sous le vent d’orage dans la conscience des nations. Les principes vitaux

du christianisme dégageaient peu à peu leurs conséquences en formules d’une précision lumineuse et énergique, qui, lentement, achevaient de prendre possession des esprits. Appuyé sur l'élite du clergé régulier et séculier, soutenu par l'adhésion toujours croissante des multitudes, servi par des dévouements purs comme celui de la comtesse Mathilde de Toscane, qu'on a nommée la Jeanne d’Arc de la papauté, le Saint-Siège tint bon...

Et, trente-sept ans après sa mort, Grégoire VII triomphait du fond de son tombeau.

Par le concordat de Worms, en 1122, l’Église faisait reconnaître par l’État le droit pour lequel elle avait tant combattu. On lui rendait la liberté de ses élections canoniques, depuis celle du pape jusqu’à celle de tous les dignitaires inférieurs: elle restait souveraine dans son domaine. Pour les questions mixtes, elle transigeait selon son habitude. |

Libre désormais de se consacrer tout entière à la grande œuvre de la réforme, elle y déploya une énergie et une activité sans bornes. En moins d’un siècle, elle éteignait le manichéisme, elle envoyait l'Europe entière aux croisades, elle tirait de son sein trois ordres nouveaux, l’un pour le ministère des âmes, l’autre pour la

80 L'ÉGLISE AUX TOURNANTS DE L'HISTOIRE | prédication de la doctrine, le troisième pour: la pratique de la pauvreté. Elle présidait à la, naissance des communes et des universités, elle! couvrait de son prestige l’art gothique et la. scolastique, elle voyait des saints monter sur! les trônes de France et de Castille. Et, pendant. deux siècles, le x11® et le XIIIe, elle devenait! l'autorité suprême de l'Occident, l’oracle du! monde chrétien. | Tels furent les résultats de la réaction géné-| reuse par laquelle, s’arrachant à l’étreinte de! la féodalité, qui voulait en faire une religion! de chapelle castrale et l’attacher à ses éphé-| mères destinées, l’Église catholique a sauvé] son avenir. En comparant le monde chrétien, | tel qu'il était à la veille du conflit, avec ce! qu'il a été depuis, on peut se rendre compte de la portée de ce grand phénomène et on com-| prendra qu’il n’y a point d’exagération à voir, | dans cette crise salutaire, un des tournants de! l’histoire de la civilisation. |

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