LEÇON IV
EPUIS la guerre des investitures, l’Église, D victorieuse des abus qui la déshonoraient, s'est vue entourée d’un prestige inouï. La papauté est comme un soleil à son zénith : arbitre suprême de la vie morale et religieuse des peuples, il n’est aucun intérêt social qui lui soit étranger.
Quel usage fait-elle alors de sa haute influence? Elle a un double but : pacifer l'Europe et tourner toutes ses forces contre l'Islam. Cet idéal sublime, les papes l'ont poursuivi avec un courage et une abnégation magnifiques. La paix entre les peuples chrétiens a été leur souci constant, comme la paix entre les individus avait été celui des évêques qui, au xt et au xI° siècle, parvinrent à établir la Trêve-Dieu. C’est une Trêve-Dieu aussi que la papauté a rêvée, non plus entre les hommes mais entre les nations. Elle l’a voulue pour elle-même d’abord, parce que la civilisation
humaine n’a pas de but plus élevé que la paix
Elle l’a voulue aussi afin de pouvoir opposer | une Europe compacte et unie à l'éternel ennemi, au Croissant. Et, remarquez-le bien, |
ce rêve des papes du moyen âge est resté
l'héritage des esprits généreux, depuis Jeanne | d'Arc et Christophe Colomb jusqu’à Leibniz et | au cardinal Lavigerie. Et nous avons le droit |
d'espérer que ce sera aussi l'idéal de l'Europe,
le jour où l’Europe sera redevenue chrétienne !
et se sera réconciliée avec l'idéal.
La splendeur du rôle social de la papauté à cette époque trouva une expression d’une étonnante majesté lors des fêtes du premier Jubilé, qui fut célébré à Rome, en 1300, sous le pontificat de Boniface VIII. Pendant tout le cours de cette année, le pape, du haut des fenêtres de son palais, put voir l'univers chrétien défiler devant lui, se rendant aux tombeaux des apôtres pour y gagner les indulgences du jubilé. La Ville éternelle offrit alors un spectacle incroyable : elle ne compta jamais moins de deux cent mille visiteurs, chiffre vraiment prodigieux si l’on réfléchit à l’exiguité des moyens de circulation d'alors. Un témoin oculaire nous a décrit, dans des vers immortels, cette multitude qui passait sur le pont Saint-Ange en allant au Vatican ou en en
revenant : les allants tenaient la droite, les venants la gauche, comme aujourd’hui sur les ponts des grandes villes allemandes. Et la peinture, comme la poésie, a voulu éterniser ce souvenir, car un des plus anciens tableaux de Giotto, que l’on voit encore aujourd’hui dans l’église de Saint-Jean de Latran : c’est son Boniface VIII proclamant le jubilé du haut de la loggia de ce sanctuaire. Certes, en cette année enivrante, où le pape apparaissait plus qu'un homme et voyait toute l'humanité à ses pieds, 1l lui fallait un acte d'humanité profonde pour résister aux suggestions d’une telle fortune, et 1l dut se rappeler plus d’une fois ces paroles prononcées le jour de son couronnement, pendant qu’on brüûlait des étoupes au pied de son trône pontifical : « Saint-Père, ainsi passe la gloire de ce monde. »
Ainsi, en effet, passa la gloire de ce monde pour Boniface VIII. Ce vieillard de soixantedix-sept ans devait, avant de mourir, assister à la catastrophe dans laquelle allaient sombrer les incomparables destinées du Saint-Siège.
Deux ans après le triomphe du grand jubilé, les mercenaires du roi très-chrétien empoignaient le vicaire de Jésus-Christ dans son propre palais, et la nation qui se proclamait
la fille aînée de l'Église préparait la déchéance du Saint-Siège romain. En descendant au tombeau, abreuvé d’amertumes et d'humiliations, le pape pouvait se dire qu'une terrible révolution était consommée, ou tout au moins que le principe en était affirmé d’une manière victorieuse, et que, pour bien des siècles, l'empire de la société était enlevé au vicaire de Jésus-Christ.
Quel est-il donc, l’ennemi mystérieux et terrible qui va bouleverser l'Europe chrétienne, paralyser l’action de la papauté et changer le cours de la civilisation? Je le dirai en un mot : c'est l’État laïque, force nouvelle et conquérante que les siècles précédents n'ont pas connue et qui surgit soudain, comme un géant, en face de la papauté qu'il provoque à un duel sans merci. Armé, dès l'origine, d’une théorie dont il fait découler son omnipotence, s'affirmant à ses fidèles avec l'autorité d'un dogme élevé au-dessus de la discussion, en réalité pourtant n'ayant d’autre principe que la force, l’État laïque va commencer contre l'Église du Christ le combat séculaire qui n’est Pas encoresur le point de toucher à sa fin et dont les péripéties futures restent pour nos descendants le problème le plus solennel de l’histoire.
J'ai ici l’occasion de rappeler une fois de plus que ce qui mène le monde, ce sont les idées. C’est dans la région immatérielle de l'esprit que s’élaborent ces forces irrésistibles qui détruisent ou qui fécondent : ainsi là-haut, sur les sommets silencieux et solitaires des Alpes, se forment les torrents qui se déversent sur les vallées, pour y porter la vie quand leur cours est tranquille, la dévastation quand :il est gonflé par les orages.
Remontons donc, à notre tour, sur les sommets pour chercher comment s’est élaborée, dans la région des idées, la doctrine politique qui va fondre comme l’avalanche sur la société grandissante. Il n’y en a pas, à première vue, de plus contradictoire avec l'esprit du moyen âge. Le roi, pour les hommes de cette époque, c'est sans doute le chef de la société, et la religion le revêt d’un caractère sacré et inviolable. Mais son autorité est loin d'être sans limites ; elle rencontre partout, dansle châteaufort du seigneur, dans l’enceinte muraillée des communes, sous les voûtes des églises et des monastères, sur le trône sublime de saint Pierre, des forces libres qui servent de contrepoids à la sienne et qui ne lui permettent pas d’outrepasser les droits établis par la religion
et par la coutume. Le roi du moyen âge est, en réalité, un roi constitutionnel, comme nous dirions aujourd’hui, non qu'il existe toujours
des documents écrits qui limitent formellement |
Son pouvoir, mais parce que les privilèges des |
diverses classes de la société sont une limite de |
fait qu’il ne lui est pas accordé de franchir s’il ne veut entendre gronder autour de son trône la voix de la colère publique.
S'il en est ainsi, comment se fait-il que l'idée de l’absolutisme royal ait pu s'emparer, à un moment donné, des esprits et triompher finalement à tel point qu’elle a éliminé de la politique moderne l'influence de l'Église et celle de son chef? Cette question est très complexe : J'essaierai toutefois d'y répondre avec clarté et précision.
Manifestement, il y a chez les peuples modernes (dans une certaine mesure chez tous les peuples) une invincible répugnance aux 8gouvernements internationaux. Chaque nation cherche en elle-même le principe souverain de son activité; elle n’obéit avec plaisir qu'aux autorités émanées de son sein: elle est tentée de considérer comme un étranger un maître placé à trop grande distance. Si, par leur caractère sacré, par la nécessaire universalité
qui fait partie du dogme même, les institutions religieuses échappent à cette tendance centrifuge, il n’en est pas ainsi des institutions politiques, que les peuples ne supportent qu’à la condition de les posséder à eux seuls. Aïnsi s'explique le morcellement de l’Empire de Charlemagne, qui ne fut regretté que par une poignée d’esprits cultivés; ainsi se comprend l'opposition séculaire de l'Italie à l’autorité de ses empereurs. Ces tendances nationales devenaient des passions, pour peu qu'on les excitât, et le jour qu’un pouvoir eut intérêt à le faire, elles ne connurent plus de bornes. « Est-ce le pape ou le roi qui doit être le maître du royaume de France? » Ainsi posée, la question ne pouvait recevoir qu’une seule réponse, et les meilleurs chrétiens, interpellés de la sorte, se rangeaient spontanément autour du roi, faisant cause commune avec lui contre le chef de la chrétienté pour la défense des libertés nationales.
A cette influence de l’amour-propre national, dont il serait difficile d’exagérer la force, s’en ‘ajoutait une autre, qui n’était pas moins puissante. Le temps n'était plus où toute supériorité intellectuelle et scientifique se trouvait dans les rangs du clergé. Une société laïque
était née et s'était développée: elle avait ses esprits supérieurs, ses savants, ses légistes, ses hommes d’État, elle avait conscience de sa force et de sa dignité; elle prenait position en face de l’ordre ecclésiastique, elle n’entendait pas laisser à celui-ci la direction exclusive des intelligences, et déjà elle entrait vigoureusement dans la politique et dans la législation.
Ainsi le nationalisme, d’une part, le laïcisme, de l’autre, sans être hostiles en principe à l'Église, avaient cependant un idéal différent et poursuivaient un but qu'il était facile d’opposer au sien. Cette Opposition, toutefois, pour devenir consciente et acharnée, avait besoin d’être stimulée par quelque agent résolu : cet agent était prêt : nous allons le voir à l’œuvre.
L'étude de l'antiquité fut de tout temps la passion du moyen âge. Il s'y livrait avec d'autant plus d’ardeur que l'antiquité était à peu près, à cette époque, le seul objet de connaissance scientifique. Il y trouva l’occasion de connaître une autre société, une autre civilisation que la nôtre. Elle lui apparaissait à travers le prisme radieux de ses chefs-d’œuvre, avec les couleurs magiques d’un monde meilleur. Aussi les poètes et les philosophes de
l’antiquité jouissaient-ils, au moyen âge, d’une autorité qui ne le cédait qu’à celle de l'Évangile. Aristote était le fétiche de l’école, le maître de ceux qui savent, et quand on avait invoqué son autorité ({magister dixit), tout était dit. Quant à Virgile, 1l ne suffisait pas d’honorer en lui le plus grand des poètes; il était devenu un personnage merveilleux, à moitié magicien, à moitié prophète. Parfois, cet engouement tournait littéralement la tête aux gens, comme à ce pauvre moine du x® siècle qui, six cents ans avant Don Quichotte, prit pour des réalités les fictions de ses livres et enseigna que la seule religion vraie était celle de l’Énéide ! Nulle part ce fétichisme pour l'antiquité ne se manifesta sous des formes plus bizarres et ne produisit des résultats plus désastreux que parmi les hommes adonnés à l'étude du droit, les légistes, comme on les appelait. Je me bornerai à un seul exemple de cette maladie intellectuelle. Au dire des chroniqueurs, un manuscrit des Pandectes conservé à Florence y était vénéré à l’égal d’une relique. On y venait en pèlerinage, et deux hommes, un cierge allumé à la main, se tenaient à droite et à gauche de la vitrine sous laquelle l’auguste grimoire recevait les hommages de ses dévots.
Ceci n’est que burlesque. Ce qui est plus sérieux, c’est qu’à partir du xI° siècle, la première école de droit de l’Europe, celle de Bologne, propagea en Occident le culte du Corpus Juris Crvilis et ne voulut plus connaître d’autre source de jurisprudence. Le droit national des peuples modernes, conspué et tourné en dérision par des légistes fiers de leur initiation au chef-d'œuvre de Justinien, se vit de plus en plus abandonné, et le droit romain commença le cours de cette carrière triomphale qui devait lui faire réaliser la conquête de toute la chrétienté.
On s'explique en partie cet engouement par la supériorité incontestable que le droit romain, sous certains rapports, avait sur le droit germanique du moyen âge. Ce dernier, issu des anciennes coutumes barbares, gardait l’empreinte de la société rudimentaire dont il était l'expression. Écrit dans une langue informe, il était presque exclusivement pénal et laissait sans solution la plupart des problèmes si complexes qui résultent des rapports des hommes civilisés entre eux. Il était dépourvu de tout prestige aux yeux des savants, il n'évoquait le souvenir d'aucun grand juriste, il ressemblait à un de ces vêtements étriqués et trop courts qui peuvent convenir à l'enfant,
mais qui gênent l'allure de l’adulte. Le droit romain, au contraire, élaboré depuis des siècles par des générations de savants de premier ordre, présentait l’image d’un grandiose monument reposant sur de puissantes assises et bâti d'une manière indestructible. Il avait l’ampleur, la richesse, la netteté scientifique dignes d'une grande civilisation. Tout y était prévu, analysé, jugé par une intelligence lumineuse et profonde, qui semblait avoir pénétré la vie sociale tout entière et qui avait quelque chose d’universel et d’infaillible. Le peuple romain, juridique par excellence, n’avait rien produit de plus grand que son droit, et si l’on veut se faire une idée de lui dans l’œuvre qui traduit le mieux son génie, c’est dans son œuvre législative qu'il faut l’étudier. On ne doit donc pas s'étonner de ce que l'esprit des hommes du moyen âge ait été ébloui à cet aspect du droit romain, à peu près comme les voyageurs de cette époque, venus des villes du Nord avant l'érection de nos grandes cathédrales, s’arrêtaient suffoqués d’admiration à l’aspect de la colonne Trajane, du Colysée ou des Thermes de Caracalla. Et comme, de l'admiration à l’imitation, 1l n’y a qu'un pas, on comprend également qu'ils l’aient franchi et
qu'ils aient rêvé de faire du Corpus Juris Civilis le code de la société civilisée de leur temps.
Ici commence la déplorable et tragique erreur.
Si le droit romain était, au point de vue scientifique, incontestablement supérieur au droit du moyen âge; si, par rapport aux relations civiles, 1l montrait une perfection dont les codes barbares ne pouvaient pas approcher, par contre 1l consacrait, au point de vue politique, un système dont l'esprit des hommes libres du moyen âge eût dû, ce semble, se détourner avec horreur. L’absolutisme le plus effréné y était érigé en doctrine avec une audace et une logique qu’on n’a jamais rencontrées autre part. Dans ce droit, le souverain, c'est-à-dire l’empereur, était un véritable dieu, non pas, cela va sans dire, que les sceptiques et incrédules Romains du temps de l’Empire se figurassent qu'il était réellement de nature divine, — ils ne savaient que trop le contraire ! — mais parce qu'ils lui attribuaient sur tous ses sujets le même pouvoir qu’à Dieu lui-même sur ses créatures. Sa volonté tenait lieu de justice et de loi ou, pour mieux dire, sa volonté c'était la loi même. Et, bien qu'elle ne fût
d'ordinaire qu’un caprice sanglant et impur chez la multitude des tyrans qui portent les noms sinistres de Caligula, de Néron, de Domitien, de Commode, de Caracalla, d’Elagabale, etc., on se courbait devant elle sans résistance et sans murmure, se bornant à envoyer au maître, du fond de son agonie, le salut du gladiateur mourant. Le monde païen ne concevait ni une autre forme de pouvoir souverain, ni une autre manière de lui obéir.
Chose digne de remarque, les légistes du moyen âge, hypnotisés par leur Corpus, ne reculèrent pas devant cette monstrueuse théorie du pouvoir, si radicalement opposée aux principes chrétiens et aux traditions germaniques. Convaincus de la perfection idéale du droit romain, ils ne virent pas ou ne voulurent pas voir cette tare incontestable du chefd'œuvre. L’absolutisme impérial leur apparut, il faut le croire, comme la condition et la garantie de cette perfection. Ils se persuadèrent sans doute qu'il fallait que le souverain fût omnipotent pour pouvoir faire régner le droit dans toute sa plénitude. Ils acceptèrent donc en bloc l'héritage juridique de l'Empire romain, et le césarisme — c'est le nom que porte dans l’histoire la théorie romaine du pouvoir
absolu — devint le premier article de leur credo politique.
Ne vous étonnez pas de voir des hommes nés dans une société libre se faire les apologistes de l’absolutisme et rêver de ramener le genre humain à la servitude. De pareilles aberrations ne sont pas rares; l’esprit de système les explique sans les justifier, et puis, les hommes ne voient presque jamais les conséquences des principes qu'ils admettent, et tel frémirait d'horreur devant leur application, qui les a prêchés avec le plus d’ardeur. C’est là l'infirmité native de l'esprit humain : quelque humiliant qu'il soit de l'avouer, il serait puéril de la contester.
Lorsque les légistes eurent suffisamment répandu et développé leurs principes, il se trouva des souverains qui voulurent les appli-
quer : ce furent les rois d'Allemagne de la |
maison de Souabe. Les Hohenstaufen — c’est le nom de leur château paternel — avaient, à côté de grandes qualités intellectuelles, une ambition sans bornes: ils se firent les ardents champions des doctrines où cette ambition
trouvait son compte. Ils furent les premiers |
qui se considérèrent comme les successeurs
légitimes et directs des anciens empereurs
romains, pour pouvoir revendiquer de ce chef tout le pouvoir qu’avaient eu leurs prétendus prédécesseurs. Dociles élèves des légistes, ils s'inspirèrent de leurs maximes dans leur conduite politique et ils tâchèrent de les faire prévaloir.
Mais le monde du moyen âge n'était pas encore mûr pour la servitude. La papauté protesta, les communes se soulevêrent, une partie de la féodalité elle-même refusa d’échanger un suzerain contre un maître. L'empereur Frédéric Barberousse, après avoir essayé d’imposer à l'Italie des lois dictées par le pur esprit du césarisme, se heurta à la résistance opiniâtre des villes lombardes. En 1176, elles le vainquirent à la célèbre bataille de Legnano et le forcèrent à reconnaître solennellement des droits qu'il avait foulés aux pieds. Son petitfils, Frédéric II, renouvela la même tentative au XIIIe siècle; vaincu à son tour, excommunié par le pape, 1l vit crouler toute sa puissance, et il mourut à temps pour ne pas assister à la chute et à l’extermination de toute sa dynastie.
Ainsi, à deux reprises, les légistes avaient perdu la partie. À deux reprises, l'esprit catholique avait triomphé des théories du césarisme et maintenu debout, sur les ruines d’un empire
que les empereurs avaient eux-mêmes détruit, par leur ambition, le grand principe de la république chrétienne du moyen âge. L'Europe restait une unité morale et religieuse sous la magistrature internationale de paix confiée au pape, protecteur du droit et gardien des libertés publiques.
Mais si, dans ces deux conflits, les peuples s'étaient levés contre l’idée nouvelle, elle n'était pas morte : ce ne sont pas les batailles qui tuent les idées. Les principes du césarisme continuèrent de se propager parmi les légistes, et, comme les légistes se multipliaient dans une société qui, en grandissant, avait de plus en plus besoin d'eux, ilse fit que, dans toute l’'Europe à la fois, il y eut comme un état-major d’esprits dirigeants qui étaient imbus d’un droit public antichrétien dans son essence, bien que souvent ses adhérents n’eussent pas conscience de ce caractère. Et un jour vint, un demi-siècle après leur seconde défaite, où les légistes eurent enfin leur revanche.
Ce fut en France qu'ils la trouvèrent, et c'est le roi Philippe le Bel qui la leur procura. Petit-ils de Louis IX, entouré du prestige que le saint roi avait fait rejaillir sur sa couronne et sur sa dynastie, doué, au surplus, d’un des
caractères les plus tenaces et les plus impérieux qu'ait connus l’histoire, Philippe le Bel pouvait beaucoup pour le bien et pour le mal. Mais il était entouré d’une pléiade de légistes tels qu'Enguerrand de Marigny, Pierre Flotte, Guillaume de Plasian, Guillaume de Nogaret et autres hommes néfastes, dont la société fut, en quelque sorte, son atmosphère intellectuelle. Ils trempèrent son esprit dans la doctrine nouvelle, et il en sortit avec son froid fanatisme de despote, incapable de s’arrêter devant une considération morale et prêt à sacrifier tout l'univers à son ambition.
C’est cet homme qui va ouvrir une nouvelle phase de l’histoire moderne : sa lutte contre la papauté, en effet, n’est pas seulement un des épisodes de l’histoire du moyen âge, c'est, encore une fois, un des tournants de l’histoire universelle. Arrêtons-nous pour considérer toute l'importance du combat qui va se livrer.
Lorsque le pape Boniface VIII monta sur le trône pontifical (1204), de tristes événements désolaient la chrétienté. Saint-Jean d’Acre, la dernière ville que les chrétiens possédaient en Terre Sainte, venait d’être reconquise par les Musulmans. Ainsi la Palestine tout entière était tombée entre leurs mains, et le sang de
deux millions de chrétiens versé pour la défendre avait coulé en vain pendant deux siècles ! Ce fut une amère douleur pour la papauté, et Boniface VIII, en revêtant ce que le poète appelle le poids du grand manteau, la ressentit dans toute son âpreté. Son rêve, ce fut de porter remède à cette terrible situation en rétablissant la paix entre tous les princes chrétiens et en obtenant d’eux une nouvelle expédition en Terre Sainte. Pour cela, il fallait à tout prix conjurer la guerre qui semblait imminente entre le roi de France Philippe le Bel et le roi d'Angleterre Édouard I1®%.
Cette guerre impie menaçait d’allumer l’incendie dans toute l’Europe. Les deux adversaires se procuraient des alliés partout : Philippe comptait sur l'Écosse, Édouard sur l'Empire, sur la Flandre, sur le Brabant. Mais à ce moment le pape intervient, en acquit du devoir de sa charge, pour rappeler au sentiment de l'humanité ces fous furieux qui s’apprêtaient à ensanglanter le monde sous les plus futiles prétextes. Il leur parla un noble langage, ferme, affectueux et confiant, tel qu'on pouvait l’attendre du chef de la chrétienté. « Sont-ce là, leur dit-il en substance, des exploits dignes de vous et de vos ancêtres, et
est-ce de la sorte que vous remplissez votre obligation de courir au secours des chrétiens de Terre Sainte 1? » Cédant aux instances du pape et peut-être aussi à la voix de la conscience chrétienne, les deux rivaux se décidèrent à signer une trêve d’un an, qui devait expirer le 24 juin 1296. C'était, pour la cause de la civilisation, un succès plein de promesses, et le pape dut en juger ainsi, car, le 13 avril 1206, il renouvela de sa propre autorité la trêve pour un terme de deux ans, la déclarant obligatoire sous peine d’excommunication. Toutefois, pour ménager l’amour-propre des deux rois et peutêtre parce qu'il avait compté de leur part sur un acte spontané, 1l avait enjoint à ses légats de ne promulguer cette trêve que si les rois n’en prenaient pas eux-mêmes l'initiative ?. 1.
C’est alors que s’éleva la voix du roi de France, jetant, pour la première fois, une note discordante dans lharmonie de la doctrine sociale du moyen âge. Philippe le Bel protesta contre la bulle du pape; il refusa même d’en entendre la lecture avant d’avoir fait les déclarations suivantes : « Que le gouvernement