Lettres du 16 et du 17 avril 1296, dans le Registre de
Boniface VIII, col. 59 et suiv.
temporel de son royaume appartenait à lui seul; qu'il ne reconnaissait en cette matière aucun Supérieur ; qu’il ne se soumettrait jamais à âme qui vive à cet égard; qu’il voulait exercer Sa juridiction dans ses fiefs, défendre son royaume et poursuivre son droit avec l’aide de ses sujets, de ses alliés et de Dieu ; que la trêve ne le liait pas. Quant au spirituel, il était, à l'exemple de ses prédécesseurs, disposé à recevoir humblement les avertissements du Saint-Siège, comme un vrai fils de l'Église. » Enfin, il ajouta qu’il acceptait la médiation du pape, mais à titre d'homme privé et d’arbitre choisi, nullement à titre d'autorité reconnue.
Je vous prie de retenir les déclarations de Philippe le Bel: elles ont une portée immense et qui va bien au delà de la question qui les a provoquées. Contester au pape le droit d'intervenir entre les rois belligérants pour leur imposer la paix, ce n'était pas seulement infirmer la plus glorieuse et la plus bienfaisante attribution du Saint-Siège, ce n’était pas seulement détruire le seul obstacle qui empéchait des ambitions criminelles de bouleverser et d’ensanglanter le monde. Si désastreuses que fussent, à ce point de vue, pour l'avenir de la civilisation européenne, les déclarations du roi
de France, elles étaient plus funestes encore par le principe qui les inspirait. Pour la première fois depuis l’origine du christianisme, elles proclamaient la séparation de la politique et de la morale, et elles livraient les destinées des peuples au caprice des souverains. On avait vu le contraire jusqu'alors, et les rois eux-mêmes avaient admis que leur gouvernement devait se conformer à la loi morale du christianisme. Philippe le Bel le nie implicitement, puisqu'il ne veut pas que la volonté d’un souverain puisse être liée au nom de cette loi. C’est déclarer que le pouvoir royal ne connaît pas de limites, et, de fait, il n’en aura plus d’autres que celles qu'il lui plaira de s’assigner. C’est la théorie païenne dans toute sa netteté: Le prince est au-dessus des Lors ; La loi, c’est sa volonté. Si veut le roi, si veut la loi. Et pendant cinq siècles, ce sera l’axiome qui inspirera tous les gouvernements.
Il était bon de marquer les origines de l’absolutisme royal en Europe : les voilà !
Nous sommes aux antipodes de la théorie chrétienne du pouvoir. Les principes formulés par Philippe le Bel, ce sont ceux que les papes ont combattus et vaincus dans leur double lutte contre les Hohenstaufen, ce sont ceux
qu'on invoquera désormais chaque fois qu’on voudra humilier et diminuer le Saint-Siège, chaque fois qu’on voudra, malgré sa résistance, entamer sur un point ou sur l’autre le patrimoine du vieux droit public chrétien. Et ce qui est digne de remarque, c’est qu’un grand nombre d’historiens, suivis par une vraie tourbe d’intelligences secondaires, se persuadent, avec une naïveté presque risible, que ces théories de l’absolutisme royal sont des théories catholiques. On nous le redit tous les jours dans les polémiques de la presse, et je ne sais ce qu'il faut le plus admirer dans le succès d’un si audacieux mensonge : ou la bonhomie de ceux qui y croient ou l’audace de ceux qui le mettent en circulation.
Devant les déclarations du roi de France, qui accentuaient avec une crudité sans réserve la violente opposition de la politique nouvelle à la tradition catholique, que fit Boniface VIII? La réponse est bien simple pour qui ne connaît ce pontife qu'à travers les mensonges séculaires de l’historiographie officielle. Il protesta, dira-t-on, il manifesta son indignation, il agita les foudres de l’excommunication sur la tête de l'audacieux roi de France. Rien de tout cela ! Boniface VIII garda l’affront, il laissa passer
sans protestation les aphorismes de la politique nouvelle, il consentit même à accepter l’arbitrage dans les conditions humiliantes posées par le roi de France, c’est-à-dire non à titre d'autorité et en qualité de souverain pontife, mais à titre de personne privée et — ce sont les termes employés — comme Benoît Cajetan ! :
Pourquoi tant de condescendance et de longanimité? Apparemment parce que, pour le pape, toutes les autres considérations passaient après l'intérêt de la paix publique, même celles qu’on aurait pu tirer de la dignité du Saint-Siège lui-même. En effet, nous le voyons, avec une abnégation et un zèle qui ne se démentirent pas un seul instant, se consacrer tout entier à la grande tâche de réconcilier la France et l’Angleterre. Voici, par exemple, en quels termes il s'adresse à l’empereur Adolphe de Nassau, un des ennemis de Philippe le Bel, pour l'empêcher de prendre les armes :
« Nous avons passé les nuits dans l’insomnie, cherchant volontairement les labeurs pour pouvoir établir des relations pacifiques entre vous et nos fils dans le Christ, les illustres rois Philippe de France et Édouard d'Angleterre, et
1. Ce sont les noms de Boniface VIII antérieurement à son élévation au pontificat.
procurer la tranquillité au peuple chrétien, afin que les chefs des fidèles et leurs sujets ne tournent pas contre eux-mêmes des glaives qui doivent être tirés pour la défense de la Terre Sainte et contre les ennemis de la croix de Jésus-Christ. Et c’est pourquoi nous vous avertissons, vous prions, vous exhortons vivement et vous engageons, par le sang répandu de Jésus-Christ, de ne pas attaquer le susdit roi de France ni son royaume; mais plutôt que votre âme royale condescende et se laisse incliner à la paix ou tout au moins à une trêve longue et suffisante, pendant laquelle il pourra être efficacement traité de la paix en notre présence, par les envoyés des diverses parties. »
Enfin, le 27 juin 1298, Boniface VIII put rendre sa sentence. Elle était marquée au coin de l'équité la plus Pure, et certes ce n’était pas, de l’aveu des historiens français eux-mêmes, le roi de France qui avait le droit de se plaindre. En effet, la sentence approuvait le mariage de sa fille Isabelle avec le prince de Galles, et par cette combinaison sacrifiait la cause de Guy de Dampierre, qui avait fiancé Successivement ses deux filles à ce prince et qui les voyait abandonnées l’une après l’autre. Mais, je l’ai déjà dit, aux yeux du pape, l'intérêt de la paix
européenne primait toutes les autres considérations. Il était enfin parvenu, au prix de bien des tribulations, au résultat si ardemment désiré, bien qu’au dernier moment celui qui gagnait le plus à la paix fit mine d’hésiter à accepter l'arbitrage, comme étant trop désavantageux.
Telle fut la première rencontre de la papauté et de la politique nouvelle. J'ai dû l’exposer avec quelque détail, d’abord à cause qu’elle est peu connue, ensuite parce qu’elle caractérise parfaitement l'attitude des deux parties au cours du long conflit qui va s'ouvrir. Magistrature internationale et gardienne des intérêts généraux de la chrétienté, la papauté s’attache à sauvegarder la paix entre les peuples et fait, pour arriver à ce grand résultat, les sacrifices et les concessions compatibles avec sa haute dignité. Le roi de France n’a pas de pareils soucis : sa seule préoccupation, c’est d'établir son absolutisme vis-à-vis du souverain pontife aussi bien que de ses sujets et sans aucun égard au bien général de la civilisation. Tandis que, pour le pape, ce qui importe avant tout, c'est la paix du monde, pour le roi, c'est son pouvoir illimité. Ajoutons, car ceci est capital, que le pape, dans ce débat, incarne la tradition catho-
lique de l’Europe, et le roi, les aspirations révolutionnaires des légistes. Il était important de noter cette opposition, toute manifeste qu'elle est, parce que les faussaires à gages ont ici renversé les rôles. À les entendre, c’est le pape qui innove, et c’est le roi qui se défend.
Tout le reste du conflit entre Boniface VIII et Philippe le Bel offre les mêmes caractères que ce premier épisode. L'affaire des immunités ecclésiastiques, qui éclata peu de temps après, met de nouveau en présence la papauté, qui défend le droit public traditionnel de l’Europe chrétienne, et le roi, qui cherche à faire prévaloir les maximes révolutionnaires du droit païen. Philippe avait toujours besoin d'argent, et ses légistes lui avaient appris que les biens de ses sujets lui appartenaient. Aussi prenait-il partout où il trouvait. Il prenait les biens des Templiers, il prenait les biens des juifs, il prenait les biens de tous les contribuables en faisant de la fausse monnaie, il était naturel qu'il voulût prendre aussi les biens de l’Église.
Mais les biens de l’Église étaient protégés par des immunités spéciales. Selon la doctrine du temps, c'étaient les biens des pauvres, et ils ne pouvaient pas être frappés d'impôts. Cela ne veut pas dire, comme certains l'ont écrit avec
une ignorance inconcevable, que l’Église ne contribuât pas aux dépenses publiques : loin de là ! Seulement, elle le faisait sous forme de dons volontaires, en abandonnant au roi, quand il en avait besoin, le dixième de son revenu global : c'était ce que l’on a appelé le décime. On a calculé qu’en un peu plus d’un demisiècle, de 1247 à 1300, le clergé français a payé au roi le chiffre de 39 décimes, c’est-à-dire près de quatre fois son revenu global, ou encore le cinquième de tout son avoir. Ce sont là des chiffres attestant que l’exemption d'impôts était pour l’Église un privilège purement honorifique et que le patriotisme du clergé neutralisait ses immunités. Les dons volontaires le grevaient plus que n’eût pu faire une imposition obligatoire.
Invité, en 1205, à payer un nouveau décime, le clergé protesta et, devant de nouvelles instances, fit appel au pape. Le pape était le gardien des privilèges de l’Église entière et le protecteur de tous les droits; invoqué par le clergé de France, il avait pour obligation rigoureuse, sous peine de forfaire à ses devoirs les plus sacrés, de venir au secours des opprimés, etillefit. Je ne raconterai pas les péripéties de ce nouveau conflit avec la couronne : il suffira
de dire qu'ici encore le pape montra la plus grande longanimité vis-à-vis du roi prévaricateur. Tout en lui rappelant, comme c'était son devoir, qu’il n'avait pas le droit de lever des impôts sur le clergé sans le consentement du pape, il protesta qu'il ne refuserait jamais ce consentement chaque fois qu’il s'agirait de la défense du royaume, et qu'il vendrait les trésors sacrés plutôt que de compromettre un intérêt aussi grand. Il ajouta qu’en cas de nécessité urgente et bien constatée, il permettait même que l’on procédât sans attendre le consentement du pape, mais que, pour tous les autres Cas, il fallait se Soumettre à la loi. C'était, il faut l'avouer, pousser l'esprit de conciliation aussi loin que le permettait la justice, et, grâce à la modération du pape, le conflit put encore une fois être évité.
Mais ce n’était PaS pour longtemps. Le mépris du droit fut toujours la note caractéristique de Philippe le Bel: on dirait qu'il ne jouissait pas de la plénitude du pouvoir royal tant qu'il rencontrait une limite non encore franchie. Un jour, le Pape lui envoya demander l'élargissement du malheureux comte de Flandre, Guy de Dampierre, qui languissait dans les prisons du roi. L’ambassadeur chargé de ce
message si digne du père des fidèles était Bernard Saisset, évêque de Pamiers. Que se passa-t-il dans l’entrevue entre le roi et l’évêque? Nous l’ignorons, maïs le roi prétendit que l'ambassadeur lui avait tenu un langage irrespectueux, et il poursuivit le malheureux prélat avec un acharnement incroyable. Il entendit que le pape lui enlevât le caractère épiscopal et jusqu’au privilège de la cléricature, afin que lui-même pût ensuite le déférer à un tribunal laïque et le faire condamner comme criminel d’État. Cette demande était une véritable dérision, et l’on dirait que le roi s'était fait un jeu d’exiger du pape, en une seule fois, la violation de tous les droits les plus sacrés : le respect dû à un évêque, l’immunité légitime du prêtre, le caractère sacré de l’ambassadeur, sans compter l’ignominie qu’il y avait à lui imposer des mesures aussi odieuses contre un serviteur dont le seul crime était d’avoir servi son maître |
Le pape répondit avec la dignité et le calme de la force; il évoqua à son propre tribunal la cause de Bernard Saisset, et 1l s’occupa de réunir un concile à Rome pour prendre les mesures requises par la situation. En même temps, il s’adressait au tyran lui-même par la
bulle Ausculta fii, pour lui exposer ses griefs sur un ton dont le titre seul (Écoute, mon fils) nous donne une idée. À ces mesures légitimes, . le roi, inspiré par ses légistes, répondit par un ensemble inouï de violences et de fraudes. Il convoqua les États Généraux de France, il leur fit lire une fausse bulle du pape, fabriquée par ses hommes de loi, où l’on mettait dans la bouche du souverain pontife un langage hautain et méprisant, il fit donner lecture, par un légiste, d’une réponse au pape qui était un tissu de révoltantes calomnies, et, à la suite de ces infâmes manœuvres, il obtint des États, trompés et terrorisés, un bill d’indemnité pour Sa conduite envers le pape.
Cette fois, la mesure de la patience était comble. Le pape lança la bulle Unam sanctam, exposé solennel et modéré de la pure doctrine catholique sur les relations des deux pouvoirs, telle qu’elle était de tradition dans l’Église, et telle que l’auraient formulée Grégoire VII, Alexandre III et Innocent III. En même temps il prépara l’excommunication du roi prévaricateur. Alors Philippe le Bel se décida à frapper le dernier coup. Pour éclipser tous ses crimes passés, il dépêcha en Italie l’un des plus vils insulteurs du pape, Guillaume de Nogaret, avec
mission d'y fomenter un complot contre le Saint-Siège. Le misérable, après avoir essayé d'ébranler la fidélité du peuple romain, alla surprendre le vieillard dans sa petite ville d'Anagni. Boniface était sans défense : il revêtit ses insignes pontificaux, et, tenant dans ses mains les clefs de saint Pierre, il attendit ses ennemis. N1 cette grandeur d’âme, ni la majesté du vicaire de Jésus-Christ, ni les cheveux blancs d’un vieillard de quatre-vingtsix ans n'émurent les criminels. Trois jours le pape resta en leur pouvoir; le troisième, la population d’Anagni se souleva et les chassa 1. Boniface ne voulut pas qu’on les poursuivit, mais tant d'émotion avait brisé ses forces, et quelques jours après il expirait.
L'indignation du monde chrétien fut grande à la nouvelle de l'attentat d'Anagni. Dante, qui pourtant croyait avoir des griefs contre le vieux pape, en a flétri à jamais les auteurs dans ces vers immortels : « Je vois les fleurs de lis entrer à Anagmi, je vois le Christ emprisonné dans son vicaire, je le vois livré une nouvelle
1. Dans la première édition de ce livre, j'avais admis comme authentique l’histoire du soufflet donné au pape par Colonna, le complice de Nogaret. Un consciencieux examen des sources m'a
amené à la conviction que ce suprême outrage du moins ne charge pas la mémoire des hommes qui perpétrèrent l'attentat d'Anagni.
fois à la dérision, je le vois de nouveau abreuvé de vinaigre et de fiel, et crucifié entre de nouveaux larrons!. »
Ce jugement du plus grand poète du moyen âge est celui de la conscience humaine, et les lâches courtisans de la royauté absolue ne l’ignoraient pas; aussi ont-ils, suivant en cela l'exemple du royal malfaiteur, travaillé, avec un acharnement et un cynisme sans bornes, à fausser l'opinion de la postérité. Après avoir outragé leur victime, ils ont voulu la flétrir: après l'avoir fait mourir de douleur, ils ont voulu déshonorer son nom. On se ferait difficilement une idée de la passion avec laquelle Philippe le Bel s'employa à faire condamner la mémoire de Boniface VIII par ses successeurs ; il n'y réussit pas, mais la diversion était bien faite pour détourner l’attention de ses propres crimes, et en cela, du moins, il réussit. Quant aux historiographes officiels, et notamment aux Dupuy, aux Baillet et à quantité d’autres, il ont continué la tradition que leur léguaient les légistes de Philippe le Bel. Ils ont inventé des documents; ils en ont falsifié d’autres: ceux qu'ils n’ont pu écarter ni altérer, ils en ont, au moins, changé la date, pour en modifier la