‹ L'eglise aux tournants de l'histoireChapitre 2 sur 18 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

UAND on envisage dans son ensemble l’his- Q toire de l'humanité, on la voit partagée en deux versants. D'un côté, c’est le monde ancien assis dans les ténèbres de la mort; de l’autre, le monde moderne qui marche à la lumière de l'Évangile. Ce fait est le plus grand de l’histoire et aucun autre ne saurait lui être comparé.

L'opposition entre ces deux mondes est nette et brusque. Rien de plus vif, si l’on peut ainsi parler, que l’arête de la ligne de faîte qui les sépare. Ce n’est pas une évolution insensible et graduelle qui achemine l'humanité de l’un à l’autre, c’est une inspiration, une initiative transcendante qui la fait passer d'emblée de celui-là dans celui-ci. Nous connaissons la date précise de ce grand événement, et nous l’avions prise pour point de départ de notre chronologie. C’est l’ère chrétienne qui ouvre les annales d’une nouvelle création et d’une humanité nouvelle.

Qu'est-ce qui est le principe vital de cette nouvelle création? C’est le nouvel idéal apporté au monde par Jésus-Christ, ou, pour rester dans la simplicité du langage évangélique, c’est ce que Jésus-Christ lui-même appelle la Loi nouvelle (mandatum novum). Déposée dans le sein de l'humanité à la manière d’un levain déposé dans la pâte, — cette comparaison est encore de Lui, — elle y produit la fermentation merveilleuse qui transforme ses éléments les plus réfractaires. Laissez le levain travailler et faire son œuvre : plus il aura agi, plus sera substantiel et nourrissant le pain de la civihisation.

Le principe de la civilisation chrétienne est essentiellement opposé à celui de la société antique. Comparez ces deux mondes : au fond des multiples ressemblances que vous apercevez à leur surface, vous constaterez l’irréductible antinomie de l’idée fondamentale qui leur sert de support. Il ne s’agit pas d’une différence de nature. Elle porte sur la question la plus essentielle et sur les intérêts les plus. vitaux de l'humanité. Ce qui distingue les deux sociétés, c’est leur conception de la vie, c’est la réponse qu'elles font l’une et l’autre au problème de l’existence.

Ce problème, l'antiquité ne l’a jamais posé en termes formels; elle n’aurait d’ailleurs ni osé, mi su le résoudre. En pratique, toutefois, elle lui a donné une solution qui s’est trouvée mauvaise. Le christianisme, lui, l’a posé hardiment et l’a résolu d’une manière triomphante.

Pourquoi l’homme est-il mis au monde, et quel est le but de son existence ici-bas? Ne doit-il être que l’éphémère spectateur du tableau de la création, ou l’instrument inconscient de quelque mission plus haute que la sienne, ou le lamentable jouet des forces aveugles qui se disputent ses sens et son cœur?

Est-il, avec les contradictions qui sont à la racine de son être et avec son infinie aptitude à souffrir, l’avorton de ce monde et le jouet de

l’éternelle illusion? A-t-1l un avenir à conquérir, un but à atteindre, et cet avenir, ce but valent-ils l’effort qu'ils lui coûtent? Ou bien n'est-il qu’une combinaison fortuite et lamentable d'éléments associés pendant quelque temps dans la communauté des jouissances et des souffrances, pour être dissociés ensuite et recomposés plus tard dans le cercle éternel des fatalités impitoyables? A ces questions, le christianisme répond avec une netteté et une certitude absolues.

L'homme n’est pas le fils du hasard, il est la créature de Dieu. Dieu en a fait le roi de la création. Il lui a donné une raison pour le connaître, un cœur pour l’aimer, une volonté pour se conformer à la sienne. Il a ouvert devant ses pas la voie qu'il doit suivre, il lui a enseigné la loi qu'il doit observer, 1l lui à promis un bonheur éternel pour prix de sa fidélité à le servir. En d’autres termes, il a fait de la fidélité de l’homme au suprême Bien la condition indéfectible de son suprême bonheur.

Voilà ce qu’enseigne le christianisme, et c’est dans cette promesse de bonheur que le rejoignent toutes les religions et toutes ïes philosophies. Impuissantes à s'élever avec lui jusqu'aux sources pures et hautes d’où découle le bonheur véritable du genre humain, elles battent de leurs courtes ailes dans une commune et fiévreuse aspiration à la félicité. Elles aussi la promettent à l’homme, mais elles ne l'entendent pas comme le christianisme. Le bien dans lequel elles lui font espérer qu'il la” trouvera n’a aucune des qualités qui la garantissent. Il n’est pas absolu, il n’est pas pur, il n'est pas éternel. C’est un ensemble de jouissances qui ne dépassent pas la durée du temps, ni les frontières de la terre, ni la portée de

l'humanité. En un mot, ce n’est pasle bonheur, c'est le plaisir. Plaisir d'ordre relevé parfois quand, comme c'est le cas pour les âmes les plus hautes, il consiste dans les enivrements de la gloire; plaisir d'ordre bas et vulgaire, lorsque, comme c'est le cas pour la multitude, il se borne aux jouissances grossières des sens. De toute manière, qu'il soit intellectuel ou matériel, 1l n’est que l'ombre ou, pour mieux dire, que l’apparence du bonheur. C’est lui pourtant, et lui seul, que l’antiquité a eu le courage de promettre aux hommes et la puissance de procurer à quelques-uns d’entre eux, et on n’a jamais entendu autre chose quand on a parlé de la félicité romaine, cette fiction si chère aux hommes d’État de l’Empire des Césars.

Il fallait un mécanisme bien compliqué pour réaliser cette chétive félicité. Il fallait mettre en commun les facultés de tous les hommes, et les déposer entre les mains d’un être produit par leur collectivité, et qui s'appelait l’État. Revêtu de toute la puissance et de tous les droits qui pouvaient avoir auparavant résidé dans tous ses membres et dans chacun d’eux, l'État se chargeait de procurer à ceux-ci toute la somme de jouissances qui constituait leur idéal de bonheur. Ces jouissances tenaient en

deux termes : oisiveté et volupté. Manger son pain sans travail et passer son temps à s’amuser, voilà, sous une forme très vulgaire et très exacte à la fois, le maximum de la félicité telle que la concevait l’État antique.

C'était peu, et pourtant à combien peu d'hommes allait ce peu de félicité ! Fatalement, il ne pouvait être que le lot d’une minorité. Si l’homme vit sans travailler, il contraint les autres à travailler pour lui; s’il vit dans les plaisirs, il lui faut un peuple d’amuseurs. Il y avait donc, pour procurer le pain et le plaisir aux favorisés de l’État, des légions d’esclaves de tout genre; le paradis terrestre des élus avait pour corrélatif l’enfer terrestre des multitudes. Au moins, à ce prix, les élus étaient-ils sûrs de leur félicité? Non : ils mouraient de dégoût et d’ennui. Car telle est la fatalité providentielle attachée à l'abus des jouissances terrestres. Le plaisir, pris pour but, est un dieu cruel qui dévore ses adorateurs.

Au sein des voluptés, les heureux du monde se sentaient pris à la gorge par le génie de mort blotti dans leurs joies empoisonnées.

Ils voyaient autour d'eux tarir toutes les sources de prospérité qu'alimentaient autrefois les sueurs sacrées du travail. L'Empire n’était

plus défendu que par des barbares, les travaux publics n'étaient plus faits que par des esclaves, les campagnes désertées par l’agriculture ne voulaient plus produire, les rangs de la société humaine s’éclaircissaient d’une manière effrayante. La félicité telle que l’entendait le monde ancien n’était autre chose que le lent suicide de la société. Aïnsi l’universelle infortune sortait du principe même d’une civilisation qui avait promis à ses fidèles le bonheur d’ici-bas.

Le bonheur que le christianisme promet à l’homme présente un ensemble de caractères radicalement opposés à ceux de la félicité romaine. I] consiste dans la jouissance du Bien suprême, c’est-à-dire dans l’union avec Dieu. Il est parfait comme le Bien qui en est le principe, il est indéfectible, 1l est éternel, il est fait pour tous, à la seule condition qu'ils obéissent à la Loi d'amour : aimer Dieu pardessus tout et son prochain comme soi-même.

Le bonheur du païen n’est pas possible sans l’infortune obligatoire de la majorité du genre humain. Le chrétien ne peut être vraiment heureux que s’il fait participer à son bonheur la plus grande partie de ses semblables. Il le fait directement par la pratique journalière de

la charité, il le fait indirectement par la mortification et par le travail. En se mortifiant, il affranchit les esclaves de ses voluptés; en travaillant, il produit une richesse qui augmente le bien-être d'autrui. Par principe, une société chrétienne est une société de frères, comme, par principe, une société païenne est une société d'esclaves.

Il ne suffit pas de connaître la différence ou, pour mieux dire, l’opposition des deux principes. Il faut voir aussi comment le principe chrétien a pu s'implanter dans la société humaine malgré la violence qu'il fait à la nature, comment il a pu s’y conserver malgré la guerre acharnée que lui ont déclarée toutes les passions, comment il a pu devenir le guide et la lumière de la meilleure partie du genre humain. Pourquoi la parole qui a promulgué la Lori nouvelle domine-t-elle toujours le déve- . loppement de notre civilisation, comme un idéal proclamé tout haut parceux-là même quile méconnaissent, alors que tant d’autres paroles d’or tombées des lèvres des sages antiques ont subi la destinée de ces parfums délicieux dégagés par une fleur de choix, mais qui, après avoir quelque temps embaumé le voisinage, se dissipent et s’évanouissent dans l'air, sans

laisser de trace ailleurs que dans le souvenir?

La foi chrétienne nous répond que cette parole est une parole divine, et que les paroles de Jésus-Christ, selon sa promesse, ne passeront point. Mais il n’est pas interdit au fidèle qui cherche à se rendre compte de sa foi d'étudier la manière dont la Providence s’y est prise pour garantir à son Verbe l’indéfectible autorité qu’il doit avoir sur les hommes. Si le christianisme a été plus qu’une sublime doctrine philosophique, s’il a été un principe de vie et d'action qui a pénétré, remué et transformé le monde, c’est qu'il a été mis d'emblée dans les conditions nécessaires pour vivre et se perpétuer sur cette terre. Il a été incarné, c'est-à-dire revêtu d’un corps qui lui a été uni substantiellement comme à son âme, et qui est l’agent de son action transcendante : c’est l’Église.

L'Église, voilà l'organisme puissant et incorruptible qui a été créé pour constituer, au sein de l’humanité, le réservoir de la vie divine du christianisme, pour la distribuer et pour la renouveler à sa source. Elle a été créée parfaite, parce que, pour remplir sa mission, elle devait avoir en elle-même son principe de vie; souveraine, pour n'être entravée par personne;

universelle, pour embrasser tous les hommes; éternelle, pour embrasser toutes les générations. C’est en elle et par elle que le genre humain réalise sa mission surnaturelle, qui est la conquête et la jouissance du Bien suprême. Elle destitue l’État de la direction de la vie morale, lui laissant d’ailleurs une part assez belle, puisque c’est celle qu'il s’est de tout temps attribuée. Elle lui abandonne la terre, qui est son ambition, et prend le Ciel, dont il ne se soucie pas. Il est la société des corps, elle sera celle des âmes. Il est le royaume des hommes; elle sera le royaume de Dieu. Elle ne lui déclare pas la guerre, elle lui tend la main. 5'1l l’aide, elle le bénit; s’il respecte sa liberté, elle ne lui demande pas autre chose; s’il veut y porter atteinte, elle verse tout son sang plutôt que de le souffrir. Car ce qu’elle ne peut abdiquer, c’est sa mission. Elle a reçu charge d'enseigner toutes les nations. Elle est responsable vis-à-vis de Dieu du salut de l'humanité, et chaque homme a le droit de lui en demander compte.

Comment l’Église a-t-elle rempli sa mission?

Au cours des dix-neuf siècles qui viennent de s’écouler, a-t-elle toujours possédé l’intelligence des multiples et changeants problèmes

qui se posaient devant elle? A-t-elle su, comme le père de famille dont parle l'Évangile, tirer de son trésor les vérités éternelles qui ne comportent pas de transactions, avec les applications nouvelles qui varient selon la diversité de l'heure et du lieu? A-t-elle su parler leur langue à tous les siècles qu’elle a traversés, et se familiariser avec le génie de tous les peuples qu'elle à rencontrés en chemin? A-t-elle été, est-elle restée vraiment la société universelle et éternelle qui contient dans ses flancs toute la civilisation, ou ne serait-elle qu’une des formes éphémères dans lesquelles, à un moment donné, le genre humain aurait incarné ses aspirations éternellement changeantes? Telle est la question à laquelle il s’agira de répondre dans les leçons qui suivent.

Le spectacle qui passera sous nos yeux est grand : j'ose dire qu'il n'y en a pas de plus grand dans l’histoire, ni de plus instructif. Il ne m'appartient pas d’en préjuger les enseignements; mais, dès maintenant, qui pourrait douter de leur portée et de leur éloquence? Ils parleront assez haut pour que je puisse espérer qu'ils seront compris avec un petit effort d'attention. Notre ambition sera plus modeste et plus haute à la fois que celle de Pythagore,

qui croyait entendre l’harmonie que produit la circulation éternelle des sphères du monde. Nous tâcherons de comprendre la voix qui sort des grands phénomènes de l’histoire, et qui est, dans une certaine mesure, la voix de Dieu.

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