LEÇON I
ANS la leçon d’aujourd’hui, j'essaierai de D répondre à cette question : Comment le christianisme est-il devenu une religion universelle?
À première vue, il semblerait que cette question n’en soit pas une. Il ne fait pas de doute, en effet, pour nous autres modernes, que le christianisme est par essence la religion du genre humain, et qu'ayant reçu pour mission de prêcher l'Évangile à toute créature, il lui est impossible de se dérober à cette tâche sous peine de périr. Mais ces considérations, qui suffisent à la foi du fidèle, ñe satisfont pas la curiosité de l’historien. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement le terme auquel on est arrivé, c’est le chemin qu’on a suivi pour y parvenir. La question que nous avons posée en tête de ceslignes se ramène donc à celle-ci : Quels ont été les obstacles qui empéchaient le christranisme de devenir une religion universelle, et de. quelle manière est-il parvenu à en triompher ?
Le grand obstacle, disons mieux, le suprême danger que courut l’Église dans les premières années, consista dans l'ignorance où elle était au sujet de l’attitude à prendre vis-à-vis de l’ancienne Loi et vis-à-vis d'Israël. Ce problème, les siècles l’ont tranchéavec une netteté décisive, et il n’est pas un enfant qui n’en saisisse la solution. Entre Israël réprouvé, enfermé dans sa synagogue, et le peuple de Dieu, groupé autour de l'Église, il n’y a plus rien de commun. Mais, au moment où l’Église naquit, il en était tout autrement. Loin qu’un seul chrétien imaginât de voir dans Israël le peuple de la réprobation, tous, les apôtres en tête, continuaient de le considérer comme le peuple de Dieu. Juifs eux-mêmes et fidèles à la loi de Moïse, ils voyaient dans le christianisme le complément de celle-ci, et dans l'Église, la fleur magnifique qui venait couronnér la tige féconde de Jessé.
Et comment eût-on pu croire autre chose?
I y avait des siècles qu’'Israël attendait le Messie, qui devait, selon la promesse des prophètes, établir le royaume de Dieu et faire régner sur la terre la justice et la paix. Que ce royaume fût d'ordre temporel, comme le croyaient la plupart des juifs, ou spirituel,
comme l'admirent dès l’origine les chrètiens, il n'importait : ce qui était certain pour tous, c'est que ce serait le royaume d'Israël. N'est-ce pas le peuple d'Israël qui avait reçu les promesses divines? N'est-ce pas à Abraham qu'il avait été annoncé que sa postérité serait nombreuse comme les étoiles du ciel, et à David, que Dieu avait fait un pacte avec sa maison, et que de lui sortirait le Désiré des Nations? Israël n'était-il pas le gardien de la Loi, de cette Loi dont le Christ disait qu’il était venu : l’accomplir et non l’abroger? N’avait-il pas dit encore qu'il était venu tout d’abord pour les brebis égarées du troupeau d'Israël, et n’avaitil pas recommandé à ses apôtres de commencer par les juifs la prédication de l'Évangile?
Comment donc, dans la pensée des hommes d'alors, l’Église aurait-elle pu être autre chose qu’une dilatation d'Israël, une efflorescence nouvelle de Jacob? Elleétait juive tout entière : juif était son divin fondateur, juifs les apôtres et les disciples, juifs encore les premiers convertis. Les trois mille hommes que saint Pierre baptisa le jour de la Pentecôte à Jérusalem, étaient des juifs de la dispersion ; et quand il leur disait : « Sache donc toute la maison d'Israël que ce Jésus que vous avez crucifié,
Dieu en a fait votre Seigneur et son Christ 1 », | c'est à des juifs exclusivement qu’il s’adressait. | Et plus tard, lorsque les apôtres et les disciples |
portèrent l'Évangile au dehors de la Judée,
ils ne s’arrêtaient que dans les villes où il y |
avait des juifs, ils descendaient dans les quartiers habités par eux, ils fréquentaient les
synagogues, et c’est là qu’ils annonçaient à tous | que le Messie des prophètes était venu et qu’il |
s'appelait Jésus de Nazareth. Partout, en un mot, dans le monde entier comme à Jérusalem,
l'Église plongeait ses racines dans la syna- |
gogue, et les premières chrétientés ne furent autre chose que des juiveries.
Ce n’est pas que cette Église chrétienne de nationalité juive voulût fermer ses portes aux gentils. Elle rêvait, au contraire, de serrer dans ses bras tous les peuples de la terre, pour se conformer à l'ordre du Christ. Le peuple juif lui-même n'avait jamais pratiqué vis-à-vis du genre humain cet isolement absolu que lui attribuent les historiens mal informés. De tout temps, il avait travaillé à conquérir à sa foi les enfants des autres peuples, et son prosélytisme était aussi actif que sincère. L'Évangile lui-même en rend témoignage dans ces termes :