De tectis, VI
A L'ÉCRASEMENT DE LA PEPxSE. 37
militer l'union, s'empresse de porter en 543 la condamnation sollicitée.
Il n'en faut pas davantage, bien que son édit soit orthodoxe, pour soulever l'épiscopat d'Occident, car VOccident prend la mesure impériale pour une atteinte Qu IV* concile qui a reçu Théodoret et Ibas dans sa communion. La décision de Chalcédoine, il est vrai, a visé uniquement la profession de foi présentée par les deux prélats en 451 et non leurs écrits antérieurs. Quant à Théodore de Mopsueste, maître de Nestorius, les pères ne s'en sont même point occupés. L'acte de Justinien n'a donc rien d'antichalcédonien en soi : blâmable parce qu'il émane d'une autorité incompétente et suscite inutilement de nouveaux débats, il ne blesse point le dogme catholique.
A Constantinople, où on l'a mandé, le pape Vigile croit pouvoir tout finir en fulminant lui-même contre les Trois Chapitres son Judicatum du 11 avril 548. Mais les évêques de Gaule, de Scythie, d'Illyrie, de Dalmatie désapprouvent cette sentence et le concile de Carthage de 550 excommunie le pontife. Devant cette résistance, Vigile use d'abord de l'excommunication; puis, encore en 550, il retire le Judicatum et convient avec l'empereur de réserver la conclusion de l'afTaire à un concile œcuménique. Justinien par malheur ne sait pas attendre. Après avoir convoqué un synode enquêteur à Mopsueste par lettre du 23 mai 550, il promulgue un nouvel édit en 551, édit plus sévère que le premier, et le pape, pour prix de ses légitimes protestations, est exposé à mille violences, forcé de vivre captif dans l'église Saint-Pierre de Constantinople, dans le palais d'Hormisdas, dans la basilique Sainte- Euphémie de Chalcédoine ' .
\, L. DuciiESNK, Vigile et Pelage, dans la Rcv. des qiicst. hist.^ octobre 1881, |>..%{)-U0.
§ 17. — Seconde condamnation de l'origénisme.
Entre temps, la querelle origéniste s'est imposée de nouveau à l'attention des autorités byzantines.
Au mois de février 543, en recevant notification de la sentence portée à Gonstantinople quatre semaines plus tôt, le patriarche Pierre de Jérusalem s'est empressé d'y souscrire avec tous ses évêques, sauf Alexandre d'Abila. Mais l'année suivante, venu pour affaires sur le Bosphore, ce même patriarche a trouvé Théodore Askidas tout-puissant auprès de l'empereur et son zèle antiorigéniste s'en est refroidi. Aussi, de 544 à 546, voit-on les origénistes conquérir peu à peu la Palestine entière. Nonnos, leur chef, dispose en maître de la Viille sainte : il fait injurier, bâtonner <et lapider tous les moines orthodoxes qui s'y rendent en pèlerinage, les sabaïtes surtout ; il repousse victorieusement l'assaut des Besses qui montent du Jourdain pour venger la îbonne cause avec des gourdins sous leurs frocs.
Désireux d'obtenir justice, l'hégoumène Gélase se rend à Gonstantinople durant l'été 546. Il s'y heurte au métropolite de Gésarée qui lui ferme toutes les portes et le force à repartir sans avoir vu l'empereur, Gélase meurt de:chagrin sur le chemin du i^etour. .A la nouvelle de son échec, les origénistes multiplient leurs audaces et détachent presque tous les couvents de l'orthodoxie; à l'annonce de sa mort^ ils portent la main sur la laure de Saint- Sabas et y installent de vive force un des leurs comme hégoumène. Georges, cet hégoumène, ne gouverne que sept mois, laissant la place à deux orthodoxes, à Gassien en septembre 547 et à CoTion en juillet 548. Par bonheur, dès ce moment,
les origénistes viveBt divisés. Au mois de février 547, quand Ja tombe de Nonnos s'est ouverte, deux groupes rivaux se sont disputé la direction du parti et les voici, depuis lors, qui se reprochent leurs doctrines. « A bas les isocliristes ! » s'écrient les Firminiotes. « A bas les prôtoktistes! A bas les tétradites! » ripostent les Néolaurites. Or, de Gonstantinople, où il est plus souvent que dans son diocèse, Théodore Askidas soutient les Néolaurites, auxquels son influence réserve tous les trônes épiscopaux, toutes les chaires hégouménales de Palestine. Mais voilà précisément ce qui jette Isidore, hégoumène des Firminiotes, du côté des orthodoxes et qui le pousse à partir pour la capitale en septembre 552 avec le sabaïte Conon. Les deux nouveaux alliés vont-ils pouvoir approcher l'empereur et triompher d'Askidas?
Les nouvelles de Palestine qui les rejoignent sur le Bosphore les servent à souhait : le patriarche Pierre vient de mourir en octobre, les Néolaurites lui ont tumultueusement donné Macaire pour successeur, d'incessantes échauffourées ensanglantent Jérusalem. En apprenant des faits aussi graves, Justinien ne se tient plus décolère contre Askidas et ses protégés. Cassant Macaire du patriarcat, il lui substitue Eustokhios, alors de passage à Gonstantinople, et l'envoie sur-lechamp dans la Ville sainte avec ordre de sévir contre les amis d'Origène. Cela se passe en décembre. En décembre aussi, témoin du courroux impérial, Théodore de Scythopolis s'empresse de se rallier à l'orthodoxie et d'écrire une profession de foi contre l'origénisme. L'origénisme, du coup, ne relèvera plus la tète. Pour récréiscr davantage encore, l'empereur en écrit aux nombreux prélats qui attendent autour de Sainte-Sophie l'ouverture du cinquième concile général, et ceux-ci, en mars ou avril 553, lui répondent
en fulminant quinze anathématismes contre la doctrine de la préexistence et de l'apocatastase. Eustokhios, pour remplir sa mission à Jérusalem, n'aura, le moment venu, qu'à faire signer cette pièce. Et tous la signeront, à la fm de 553 ou au début de 554, sauf Alexandre d'Abila, qui sera déposé, sauf aussi les Néolaurites, qui seront expulsés \
§ 18. — Cinquième concile œcuménique (553).
On vient de voir un grand nombre d'évêques réunis à Constantinople vers les Pâques de 553. C'est le résultat des résolutions prises don commun accord par Vigile et Justinien touchant l'affaire des Trois Chapitres. En effet, au cours des pourparlers rouverts le 18 janvier 552, le pape a fini par accepter de nouveau la tenue d'un concile œcuménique et l'empereur en a lancé les invitations dès le mois de juillet ou d'août. Par malheur, il l'a fait malhonnêtement : le triage opéré par ses convocations a exclu presque tous les Africains. Aussi Vigile s'est-il vu dans la nécessité de revenir une seconde fois sur sa décision. Depuis, Constantinople assiste à des négociations pénibles entre le pontife et le césar.
Pour couper court au différend, il faut un coup d'audace et d'absolutisme inouïs, le 5 mai 553. Ce jour-là, de par la volonté unique de Justinien, le concile ouvre ses travaux: avec cent soixante évêques. Vigile n'a garde évidemment d'y paraître. En revanche, dans son Constilutum adressé aux pères le 14 du môme mois, il censure soixante propositions recueillies sous la plume de Théodore de Mopsueste. La défense qu'il y joint de
1. Vit. Euthymii, p. 90; Vit. Sahx, n. 8(i-90; F. Diekamp, op. prox. cit.
condamner la personne de Théodore ou de stigmatiser les écrits d'Ibas et de Théodoret n'empêche pas la huitième et dernière session, tenue le 8 juin, d'aller jusque-là.
Une sentence portée en de telles conditions a-t-elle quelque valeur? Le pape va guérir son vice originel dans quelques mois. En effet, voyant que ses ménagements pour les morts causeraient de grands troubles parmi les vivants, Vigile finit par sacrifier ses répugnances personnelles : les deux actes du 8 décembre 553 et du 23 février 554, qu'il consent avant de reprendre la route de l'Italie, condamnent eux-mêmes les Trois Chapitres sans restriction. Ainsi approuvé après coup, reconnu en outre par Pelage I", successeur de Vigile, le concile de 553 est le cinquième œcuménique.
D'ailleurs, si elle satisfit les rancunes personnelles de Théodore Askidas, la condamnation des Trois Chapitres n'aboutit pas au résultat que la cour s'en était promis. Elle sépara de Rome les Eglises de Toscane, de Ligurie et d'Istrie pour les jeter dans un schisme qui se prolongea très longtemps malgré un pressant Hénotikon de Justin II en 571 ^ Par contre, elle ne rapprocha pas de Constantinople, ni au point de vue politique ni au point de vue religieux, un seul des groupes monophysites que l'on avait espéré conquérir.
§ 19. — Erreurs de Justinien et d'Eutychius.
Un jour, il est vrai, Justinien se vit en partie d'accord avec une des sectes eutychiennes, mais ce fut quand le théologastre couronné termina sa carrière de dogmatiseur en versant lui-même, par une singu-
i. ÉVACr.E, V, h.
lière contradiction, dans Taphtliartodocétisme. Ce caprice impérial trouva pour l'applaudir un synode de prélats courtisans au mois d'avril 565, et Dieu sait le mal qui s'en fût suivi malgré la résistance isolée d'Anastase I" d'Antioclie, si la moH de Justinien n'eût aussitôt mis sur le trône avec Justin II un prince moins enclin aux discussions théologiques \
Dès le 22 janvier 365, l'aplithartodocétisme du vieil empereur avait coûté le siège de Constantinople à Eutychius, successeur de Menas. Eutychius fut une seconde fois patriarche de 577 à 582. Imbu de théories erronées sur l'impalpabilité des corps après la résurrection, il eut alors pour contradicteur le diacre et apocrisiaire Grégoire, le futui' pape, vit l'empereur Tibère cou'damner son livre au feu et s'amenda ^.
§ 20. — Les hérésies chez les voisins de l'empire.
Cause dé faiblesse pour TÊglise et l'empire au dedans des frontières, les hérésies ne pouvaient manquer d'être protégées au dehors par les ennemis de Byzance. Telle fut, en effet, la politique de la Perse à leur égard.
L'Eglise nestorienne de Perse avait été établie par Thomas Barsauma en 435 et s'était considérablement accrue lors de la fermeture de Técole hérétique d'Édesse en 489. Or, elle jouit de la protection royale dès le jour de sa fondation. Elle en jouit surtout au VI* siècle. Cette faveur va même si loin qu'une fois, en 624, au cours de la grande lutte entre Héraclius et lui, Chosroès II ordonne par décret à tous ses sujets clirétiens de suivre la doctrine de Nestorius K
\. ÉVAGRE, IV, 39 et -M); vu. Eutychii, n. 33,37 et 44* 8. Vit. Kutyrhii, n. 37-40, 87-89.
3, CAronoj/rop/t., a. «H6.
Là où la Perse ne peut amener les populations à nestorianiser, c'est la doctrine d'Eutycliès qu'elle favorise contre l'orthodoxie byzantine. Ainsi en va-t-il en Arménie. Officiellement monophysite depuis le concile de Vagharchapat, l'Eglise arménienne accentue sa réprobation pour Chalcédoine aux deux conciles de Tvin (524 ou 527 et 552). Il ne lui arrive jamais de s'unir à l'Eglise grecque officielle que par raison politique et par nécessité. Le catliolicos Jean réfugié à Constantinople s'y déclare chalcédonien en 57Î parce qu'il s'est compromis dans une révolte contre les Perses. Les deux tiers de l'Arménie embrassent le dyophysisme sous iNlaurice parce que cet empereur, devenu le maître des deux tiers du pays, a créé le catliolicat orthodoxe d'Avan en face du catholicat monophysite de Tvin resté aux Perses. Le catholicat unifié acceptera la communion de Byzance au concile de Théodosiopolis en 633 parce qu'IIéraclius aura conquis toute la contrée sur les Perses, ^lais au fond l'hérésie reste dans les âmes, toujours prêle à refleurir dès que la puissance du basileus tombera ^ .
Dans la Mésopotamie et dans la Syrie, la politique persane suit la même ligne de conduite : au défaut de Nestorius elle se tourne vers Eutychès. En 609 par exemple, ayant envoyé aux chrétiens d'Edesse un évêque nestorien que la population accueille très mal, Chosroès H se ravive et leur expédie un évéque monophysite. La même année, il chasse les prélats chalcédoniens de partout et les remplace par dés prélats jacobites^.