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LE MOUVEMENT D'OXFORD

Ce qui étonne le plus dans ce grand mouvement, qui a ramené à l'Église catholique en Angleterre l'élite des classes lettrées par centaines de mille et a eu aux États-Unis, au Canada, en Australie et dans toutes les colonies anglaises des retentissements incalculables, c’est qu'il a pris naissance tout à coup au sein de l’Anglicanisme, sans qu’on y puisse découvrir la trace d’une influence étrangère.

Tout ce que nous savons, c'est que depuis trois siècles on priait dans toute l’Église pour la conversion de l'Angleterre. Du vivant d'Élisabeth, Grégoire XIII avait accordé de riches indulgences aux catholiques du monde entier, à condition de prier à cette intention.

S. Charles Borromée et son ami S. Philippe de Néri avaient obtenu de Rome des faveurs.

analogues et S. Ignace obligea ses disciples à offrir souvent le saint sacrifice pour la conversion des peuples du Nord. Par-dessus tout, pendant deux siècles et plus, des centaines de martyrs anglais et des milliers de confesseurs de la foi ont offert leurs souffrances inénarrables et leur vie pour obtenir le grand changement dont nous voyons aujourd’hui l’aurore.

Le Père Mancinelli, S. J., missionnaire incomparable et d’une sainteté reconnue, évangélisa l'Italie, l'Espagne, la Pologne, la Bohême, la Dalmatie et la Turquie. Pendant trente ans il ne passa pas un seul jour sans prier pour la conversion de l'Angleterre. En 1608, après avoir pendant de longs jours prié et jeûné à cette intention, il entendit dans une vision les paroles suivantes : « À la fin, Dieu dont la colère sera alors apaisée, se servira de l'Angleterre pour l’apothéose merveilleuse de la foi catholique parmi les peuples païens el mahométans. Il assurera ce résultat par son intervention de manière à frapper le monde entier d'étonnement. Beaucoup de peuples s’en réjouiront el ces grâces seront accordées à l’Anglelterre en considération des grands saints qu’elle a donnés à l'Église (1).

La vénérable Marie de Escobar, fondatrice des Récollets réformés en Espagne, eut une révélation presque identique.

En Allemagne, le vénérable Barthélémy Holzhauser, le grand réformateur du clergé au dix-septième siècle, annonça que l’Angleterre reviendrait à la foi catholique et qu’ensuite, les Anglais travailleraient pour l’Église catholique plus qu'ils ne l’avaient fait avant leur perversion. «Je vis, dit-il, en parlant de

(1) Cf. The Conversion of England, by Cardinal Vau- GHAN.

l'Angleterre, un vaisseau d’abord en pleine mer, puis au port. Des hommes consacrés à Dieu en débarquèrent et se mirent à prêcher l'Évangile. Ils réussirent, et le pays tout entier fut pacifié et revint à la vraie religion ».

S. Paul de la Croix, bien qu'il n'ait jamais été en Angleterre, en fut un des plus grands apôtres, tant il pria et fit prier pour elle. Pendant qu’il rédigeait sa règle à Castellazo, après un jeûne de quarante jours, un matin, à genoux devant le Tabernacle, il vit en esprit l’Angleterre, l’île des saints, disparaître sous un épais nuage d'erreurs et d’hérésies. À partir de ce moment, il ne put penser à autre chose, et se sentit pressé de demander au Christ crucifié, la conversion de ce malheureux pays. O Angleterre, Angleterre, s’écriait-il pendant que ses larmes inondaient son visage, mes frères, prions pour l’Angleterre ! je ne puis m'empêcher de prier pour ce pays ; dès que je m'agenouille, sa pensée m'obsède: voilà cinquante ans que je demande à Dieu sa conversion ».

Un jour, pendant qu’il célébrait la sainte messe, et offrait à Dieu ses prières et ses larmes pour la conversion de l'Angleterre, Notre Seigneur en croix lui apparut et, soulevant un voile, lui permit de plonger son regard dans l'avenir et d'y apercevoir l'Angleterre. Ce qu'il vit, il ne l’a jamais dit, mais il sortit de cette extase enivré de joie et fit savoir

qu’il avait vu une multitude de ses frères travaillant au salut des âmes en Angleterre.

Cette prophétie se réalisa de nos jours par la vocation extraordinaire de deux passionnistes : l’un, le Père Dominique, n’était d’abord qu'un simple frère coadjuteur. Il fut ordonné prêtre et resta vingt-sept ans en Italie, sans que rien fit présager qu'il dût jamais jouer un rôle dans la conversion de l'Angleterre. Mais il fut nommé Provincial et fonda en Angleterre la première maison de son ordre. Ce fut lui que Newman appela à Littlemore en 1845, pour y recevoir son abjuration.

Longtemps auparavant, en 1831, le Père Dominique avait eu un illustre disciple, le P. Georges Spencer, auquel il avait communiqué la flamme qui l’embrasait, je veux dire son désir passionné de voir l’Angleterre se convertir. Ce fut le P. Spencer qui organisa en Europe une croisade de prières pour la conversion de l'Angleterre. L'année même où ces prières commencèrent, Wiseman écrivait que Mgr Walsh, vicaire apostolique en Angleterre, avait reçu depuis quelques mois six cents abjurations.

Ainsi, dans ce grand mouvement qui débuta en 1835, la seule influence que nous puissions découvrir, ou plutôt conjecturer, car ellemême échappe à l'analyse, c’est une influence surnaturelle, celle de la prière des grands serviteurs de Dieu.

Il ne faut pas oublier pourtant que les prêtres français, émigrés à la fin du siècle dernier, ces modèles achevés de vertus viriles et de courtoisie antique, comme on les appelait alors, avaient laissé en Angleterre de profonds souvenirs. Hôtes de la noblesse Anglaise, très entourés et très choyés, comme le sont les hôtes en ce pays, ils avaient pénétré plus avant dans la haute société que ne pouvaient le faire les prêtres anglais et avaient fondé de divers côtés des œuvres et des paroisses, comme en témoignent des plaques de marbre érigées en divers lieux. Il est difficile d'analyser l'influence des grands poètes sur les idées de leur siècle. Or, Walter Scott fut un grand poète et, dans ses romans que toute l’Europe dévorait, il mit à la mode le culte des Antiquités chrétiennes. Il a créé de vives sympathies, qui à leur tour ont préparé les esprits à de grands changements.

Ajoutons que les premières années de ce siècle étaient une époque de fermentation comme Oôn n’en vit jamais. Sous l’action de cet embrasement général qui s’appela la Révolution, idées, institutions, mœurs et traditions étaient entrées en fusion, pendant que sur les ruines du passé s'élevait comme une colonne de feu l’empire éphémère de Napoléon I. Ces événements soudains et sans mesure étaient pour éveiller des idées nouvelles ; aussi bien les génies de ce temps-là, les de Maistre,

les Cuvier, les Châteaubriand, les Byron, les Burke, les Walter Scott, les Goëthe, les Lamennais, sont-ils des penseurs originaux et puissants.

L’essor inouï des sciences, de l’histoire, de l’industrie, du commerce, tient à cet état général des esprits et on pouvait s'attendre à ce que dès qu’un homme de génie paraîtrait dans l’église anglicane, il se fraierait des voies nouvelles. Cet homme de génie s'appelait Newman.

« Vers 1825, dit l’éminent doyen de saint Paul de Londres, M. Church, l’église anglicane n’était pas encore réveillée de sa longue léthargie et l'idéal du sacerdoce s'était singulièrement abaissé dans le clergé, comme dans l'opinion du pays. On apercevait un tel abîime entre les prétentions d'hommes qui se donnaient comme les prêtres et les évêques du Christ et le ton général de leur vie, correcte mais banale et mondaine, que les esprits Les plus indulgents en étaient déroutés et scandalisés » (1).

Le mouvement d'Oxford fut avant tout une protestation contre des abus énormes et une revendication publique du caractère surnaturel du prêtre.

Ses promoteurs, hommes profondément religieux et de haute culture, entendaient les sourds grondements du volcan, dont la grande

(1) Caurcx, Oxford movement, p. 2.

voix dominait le bruit des événements et de la vie mondaine. Une opposition formidable ralliait contre l’église anglicane d’un côté les âmes encore chrétiennes mais déçues et mécontentes, de l’autre, l’incrédulité railleuse du xvi° siècle, devenue tout à coup savante, raisonneuse et impérieuse.

Devant cet horizon chargé de nuages, les évêques anglicans trahissaient par leurs mesures incohérentes la surprise de gens qui n'ont rien prévu, dit Church, commettaient faute sur faute, et confondaient sans cesse les points accessoires qu'on pouvait abandonner, avec les positions maîtresses, qu'il fallait défendre à mort.

Mais à côté de ces endormis, des esprits élevés et de large envergure perçaient le mystère de l’avenir, comprenant qu'il leur fallait, pour défendre leur église, une base plus large et plus solide que celle d'un usage plus ou moins récent, ou de pratiques adoptées par opportunisme : cette base c'était l’antiquité ou, pour parler plus clairement, l’église primitive.

Ils ne pouvaient ouvrir les livres de la prière officielle et les formulaires du xvi° siècle, sans que cette vérité leur sautât aux yeux : l’église de Jésus-Christ’est tout autre chose que ce qu’on la croit en Angleterre, et ne peut rien avoir de commun ni avec une institution d'État, ni avec je ne sais quelle

combinaison bizarre d’églises qui se contredisent en tout, en discipline comme en doctrine, ni avec certaine église qui étale avec complaisance ses privilèges et ses gros revenus.

L'église du Christ ! mais elle descend en droite ligne des apôtres et ne fait jamais rien que par délégation de son maître.

Mais, disait-on à la jeune école, c'étaient là des vérités bien triviales et toujours sousentendues. Peut-être, ripostaient les promoteurs du mouvement, ces vérités avaient-elles perdu leur arome et leur sens profond ; il fallait donc le leur rendre. En face de cette Babel des politiques et des théoriciens, qui parlaient sans cesse de réformes sans rien réformer, eux, hommes sincères et droits,° ne s’occupaient que de la vie intime de l’église et laissant à Whateley les théories abstraites, ils entendaient réformer l’église anglicane en la ramenant à l’église primitive dans la vie pratique du chrétien.

Voilà ce que voulaient Newman et ses amis, les créateurs du mouvement d'Oxford, mais par quels chemins mystérieux, par quelles épreuves avaient passé ces réformateurs, pour en arriver là, c’est ce qu'il importe de comprendre.

Né en 1801, à Londres, d'un père protestant de l'Église basse Low church, et d’une mère calviniste, descendante des Huguenots français, le futur cardinal grandit dans une atmosphère absolument anti-romaine ; et cependant, comme il le remarque dans son À pologia, dès l'enfance se révèlent en lui des contrastes, qui trahissent des influences opposées. Sa mère Jui inspire la haine du Pape et d’un autre côté,

la lecture de la Bible et de Walter Scott lui

fait aimer les antiquités chrétiennes et la virginité. Sur ses cahiers d’écolier apparaissent côte à côte des injures adressées au Pape et des dessins reproduisant un chapelel surmonté d’une croix.

Entré à quinze ans à Trinity College à Oxford, un collège de travailleurs, Newman y conquiert ses grades universitaires et, à vingt et un ans, se fait élire fellow ou agrégé d’Oriel college, qui était alors une pépinière d'hommes remarquables, agrégés comme lui.

Au contact de ces hommes supérieurs, Newman se développe rapidement, se sent des ailes et commence de prendre son vol.

A quinze ans, nous dit l’Apologia, une révolution s'était opérée dans son esprit: l’ado-

lescence avait cessé tout d’un coup et son intelligence s'était éveillée virile et vigoureuse. Le premier effet de cette phase nouvelle, fut ce que Newman appelle sa première conversion. À la lecture de certains livres, des vérités comme l'existence de Dieu, la vie future, la prédestinalion s'emparèrent de son âme et la dominèrent entièrement et pour toujours (1). Chose étrange, ces livres élaientdétestables, puisqu'ils étaient calvinistes, mais l'erreur glissait sur cette âme droite, qui ne retirait de ses lectures que l'impression religieuse, devenue désormais le soleil et le talisman de sa jeunesse. Ainsi, par exemple, de la lecture de Thomas Scott, il ne retint que deux maximes d’ailleurs superbes: la saintelé plutôt que la paix, el la croissance, seul signe de vie (2). Même résultat dans ses rapports avec les hommes distingués qui l’entourèrent et dont il devint l’ami, mais jamais le disciple. 11 leur emprunta ce qu'ils avaient de bon; à l’un l’idée de tradition ; à l’autre, celle de l’église règle de foi ; à un troisième la notion de l'Église par essence distincte de l'État et ayant une mission supérieure; maisil glissait comme par instinct sur les tendances et les idées sectaires.

. Comment s’opéra cette sélection, serait chose difficile à dire, puisque lui-même ne s’en ren-

(1) L'Apologia, 2.

(2) L'Apologia.

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