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dit pas compte ; mais ce phénomène restera l’un des traits saillants de cet esprit puissant, l’un des plus indépendants de toute influence humaine que nous ayons vus dans ce siècle.
Mais à cet âge où l'imagination domine encore, certaines impressions ont plus d’influence sur la vie que tous les raisonnements et Newman avoue qu'il n’échappa pas à cette loi. Certains commentaires calvinistes de l’Apocalypse lui laissèrent l'impression que le Pape était l’Antechrist. « Mon imagination, dit-1l, en fut comme empoisonnée et longtemps après que l’idée eût été reléguée comme absurde, l’impression demeura chez moi comme une sorte de pseudo-conscience ; de là l’âpreté d’une lutte qui, chez moi, ne cessa qu'après de longues années de fièvre intellectuelle » (1).
Chose curieuse, au même moment, une impression bien différente s’emparait de son imagination : il se sentait appelé à quelque grande mission, peut-être à la conversion des païens et cette vocation exigerait de lui le célibat. Dès lors son parti est pris ; il ne se mariera pas!
Cependant sa carrière se dessinait et des plus belles : nommé tuteur des jeunes élèves (Under graduates) puis vice-principal d’Oriel, il entrait dans les ordres et se voyait bientôt chargé de la paroisse universitaire de Sainte- Marie. Cette chaire était un grand théâtre, car
(1) Apologia, p. 7.
l’orateur avait pour auditoire, tous les dimanches, l'élite de la jeunesse anglaise. Ce fut là que Newman jeta les bases de cette influence merveilleuse qu’il exerça jusqu’à son extrême vieillesse sur les classes lettrées et qu’il conquit ses plus ardents admirateurs et ses meilleurs amis.
Car personne n'eut de meilleurs amis que lui et ces amis se nommaient Gladstone, Stanley, Church, Wilberforce, Hope-Scott, Coleridge, de Vere, Hutton, Ward, Dalgairns, Faber, etc. Il les devait à son grand talent d’abord, puis à des qualités plus aimables qui se révélaient quand on avait percé la glace du premier abord. Il n'y avait pas d’ami plus chaud, plus simple et moins épris de luimême. Grand musicien, grand poète par nature comme l’a révélé son poème de Gerontius, dont certaines pages, au jugement de Hutton, critique du Spectator, éclipsent tout ce qu'ont écrit les poètes contemporains, il ignorait ces grands dons et ne leur fit appel que forcé par les circonstances, pour chanter ou défendre sa foi.
Il aimait ses amis franchement et tendrement. On cite à ce sujet des traits charmants, qui font venir les larmes aux yeux. En 1854, au moment où la gloire lui venait, il perdit sa mère, sa tendre mère, qui, restée calviniste, désapprouvait son fils, et au milieu des applaudissements, restait muette.
Ce silence avait fait cruellement souffrir Newman. Après l’enterrement, il alla s'agenouiller près du cercueil, y resta longtemps perdu dans ses larmes puis, se relevant, il frappa doucement le cercueil et dit à la morte : « Eh bien ! vous voyez, maintenant, vous comprenez ! » On aime à voir sous ce jour Celui qui, bientôt, remuera toute l'Angleterre.
La Providence n’avait encore préparé Newman que de loin au grand rôle qu’elle lui destinait. À ce moment décisif, au tournant de sa vie, elle mit sur sa route deux hommes éminents, dont le grand talent et l’amitié l’acheminèrent doucement vers l’idée maîtresse de son existence : la réforme de l’église anglicane par le retour au christianisme primitif.
Ces deux hommes furent Keble et Hurrell Froude.
« Keble, dit Newman, avait publié en 1827 son Christian year, recueil d’odes sacrées, salué comme un chef-d'œuvre par tout anglais lettré dès son apparition. « Au moment où la littérature religieuse parlait une langue si terne, Keble fit entendre des accents nouveaux et éveilla dans les âmes de multitudes innombrables le sentiment de mélodies que lPAngleterre ne connaissait plus. I1 me serait difficile d'analyser l'effet que produisit sur moi un enseignement si original, si profond, si pur et si beau » (1).
(1) Apologia.
Newman ajoute qu'il dut à Keble le sentiment du surnaturel, dont l'Église et les sacrements sontles canaux et le sentiment des réalités invisibles, dont les réalités visibles sont les figures et les instruments (1).
Keble lui rendit un autre service ; il lui fit approfondir la philosophie de la foi, ou les motifs que nous avons de croire. Newman alla beaucoup plus loin que l’initiateur, dont la théorie lui parut plus tard un peu superficielle, mais à Keble revient la gloire d’avoir mis Newman sur la voie.
Hurrel Froude, disciple de Keble, avait promptement dépassé son maître.
« Je le connus en 1826, dit Newman, et il mourut en 1836 ». Destiné à mourir jeune, il sembla n'avoir d'autre mission que de rapprocher Keble et Newman. Il s’en rendit compte et le rappelle plaisamment dans ses Remains.
Vous vous rappelez cel assassin qui n’avait commis qu'un crime dans sa vie; eh bien! si on me demandait quel bien j'ai fait dans ma vie, je répondrais : j'ai rapproché Newman et Keble ; j'ai fait en sorte qu'ils se comprissent l'un l’autre ».
« Pendant ces dix années, continue Newman, nous fûmes unis par l'amitié la plus intime et la plus affectueuse. Froude était un jeune homme admirablement doué et de tant de façons, que je renonce à tracer ici son por-
(1) Apologia, p. 18.
trait. Aussi bien je ne dois décrire ici, ni cette nature aimable et tendre, ni cet esprit ouvert à tout, si enjoué, et d’un ressort si puissant ; ni cette patience et cette largeur d’esprit dans la discussion, qui le faisaient chérir de tous ceux qui causaient à cœur ouvert avec lui; car je dois rappeler ici non l’ami que j'aimais, mais le penseur qui modifia mes vues théologiques. Sous ce jour, Hurrell Froude m'apparuf comme un génie puissant, toujours en travail, qui remuait plus d'idées qu’il n’en pouvait creuser, au point qu’elles s’amassaient en lui en foules tumultueuses, avant qu'il pût les classer. Critique exigeant, logicien impitoyable, il aimait les spéculations métaphysiques les plus hardies. L’exubérance et la profondeur de ses idées l’avait empêché de les mûrir et de les pousser à fond ; mais alors même que je ne les admettais pas, elles m'intéressaient et avaient sur moi je ne sais quelle incompréhensible influence. Il affichait son admiration pour l'Église romaine et sa haine de la Réforme. Il s'était fait un système de hiérarchie et de puissance sacerdotales, dans une église libre de tout lien, auquel il tenait beaucoup et repoussait avec impatience la maxime : la Bible el la Bible seule c’est toule la religion des protestants, et il se vantait d’être un tenant de la tradition, comme organe de l’enseignement dans l'Église. Il avait la plus haute idée de la Virginité et voyait dans la
170 L'ÉGLISE CATHOLIQUE AU xIx° SIÈCLE
Vierge Marie son idéal. 11 aimait à penser aux saints et avait de profondes pensées sur la sainteté, sur sa possibilité, sur ses hauteurs sublimes, et croyait volontiers qu'un pouvoir miraculeux s'était fait sentir à l’origine de l'Église et pendant le moyen âge: il pratiquait la pénitence et avait une tendre dévotion pour la présence réelle. Il sut m’inspirer une grande admiration pour l'Église Romaine et, comme conséquence, la haine de la Réforme, il me communiqua quelque chose de sa grande dévotion pour la Ste Vierge et m'amena par étapes à croire à la présence réelle » (1).
On le voit, l'évolution de l’âme de Newman était presque complète ; le vieux levain de Calvinisme héréditaire était désormais évaporé : car sans secousse et peu à peu, toutes les influences de maîtres, de lecteurs, d'amis, lui avaient comme pétri une âme catholique.
Ce qui acheva l’œuvre commencée, ce fut la lecture des Pères de l'Église. « En 1838, dit Newman, je me mis à lire les Pères en grec ; par ordre de date, en commençant par S.
Justin et $S. Ignace. En 1820, deux hommes éminents, M. Hugh Rose et M. Lyall, devenu depuis doyen de Canterbury, me proposèrent d'écrire pour leur Bibliolhèque théologique une histoire des principaux conciles. J’acceplai et m'occupai de suite du concile de Nicée. C'était un océan traversé par d’innom-
(1) Apologia,p. %.
brables courants, dont quelques-uns me reportèrent aux Pères avant le concile, et à l’école d'Alexandrie. Le livre parut sous ce titre : Les Ariens du IVe siècle ».
« Je ne puis dire à quel moment je commençai de voir que l'Antiquité doit être le critérium des doctrines du Christianisme et la base solide de l’église d'Angleterre. Les écrits de l'évêque Bull y contribuèrent et d’autres lectures, prélude forcé de mon livre, achevèrent de me convaincre. Toute la vie intellectuelle avant le concile de Nicée se résume dans l’école d'Alexandrie, le centre doctrinal de ce temps. Rome, foyer de la persécution, fait alors moins parler d’elle. La grande lutte de l’Arianisme a pour théâtre Alexandrie, et Athanase, le grand champion de l’idée orthodoxe, est évêque d'Alexandrie. Ses écrits renvoient sans cesse aux noms illustres des docteurs qui l’ont précédé, à Origène, à Denys ou à d’autres encore, la gloire du siège ou de l’école d'Alexandrie.
« La philosophie à grande envergure de Clément d'Alexandrie et d’Origène m'’enthousiasma : je dis leur philosophie et non leur théologie. Certaines de leurs pages, que je trouvais magnifiques, me charmaient comme une mélodie déjà familière à mon oreille, m'apportant la réponse à des idées qui, bien que, sonnant faux à ceux qui m’entouraient, me séduisaient depuis longtemps. Il s’agis-
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sait des voies providentielles adoptées par Dieu à l'égard de l’humanité. D’après les Pères, le monde extérieur, et les événements historiques sont des révélations de réalités cachées, qui dépassent infiniment tout ce que nous voyons. La nature est une parabole ; l'Écriture est une allégorie et, chez les peuples païens, la littérature, la philosophie et même la mythologie, si on en pénètre le sens mystérieux, sont des préparations de l’Évangile. Les poètes et les sages de la Grèce étaient donc en un sens des prophètes, car on trouve chez eux des pensées qui les dépassent, et ne viennent pas d'eux. Les Juifs ont été l’objet d'une Providence exceptionnelle ; mais une autre Providence veillait sur les nations païennes. Celui qui avait fait de la race de Jacob son peuple élu, n’avait pas abandonné le reste de l'humanité. Dans la plénitude des temps, Judaïsme et paganisme, deux cadres devenus inutiles, furent rejetés et tout l’appareil antique fondit comme la neige sous les rayons du soleil de justice.
« Ce changement sagement ménagé, sans secousses, mais réglé, doux et mesuré, s’avança par révélations successives, jusqu’au plein jour de l'Évangile ; et ce plein jour luimême, nous laisse soupçonner et espérer de nouvelles lumières, des vérités plus profondes. Le monde visible nous est encore un mystère, dont le dernier mot, réservé par Dieu, nous
échappe et la sainte Église elle-même, avec ses sacrements etsa hiérarchie, n’est encore qu’un symbole de mystères et de faits incommensurables, qui rempliront l'éternité. Les mystères qu’elle annonce ne sont que l’expression dans une langue humaine de vérités que l'esprit humain n’est pas encore de taille à pleinement embrasser (1).
« Ces pensées des Pères étaient comme un écho magnifique et centuplé des idées qui m’avaient séduit tout jeune, quand je lisais les analogies de Butler et l'Année chrétienne de Keble ».
Cette page de Newman nous révèle le grand travail qui mürissail son esprit et le préparait à sa mission : la réforme de l’église anglicane.
Nous sommes en 1829 ; cette année-là, un grand événement politique avait compliqué la question religieuse en Angleterre ; je veux parler de l’émancipation des catholiques, emportée de haute lutte aux deux chambres par O. Connell et Wellington, alors premier ministre. Ces deux grands hommes soutenaient avec raison que, dans l’état actuel de morcellement et d'anarchie des opinions, l'État n’avait qu'un rôle possible, celui qu'avait adopté la République des États-Unis : garder envers les cultes existants une neutralité bienveillante, tant qu’ils n’attaqueraient pas les bases
(1) Apologia, p. 27.
qui portent tout : ni persécution, ni privilège, mais liberté pour tous.
Au fond Newman pensait comme eux et eût volontiers signé : pas de persécution !
Mais comment se résoudre à ajouter : pas de privilège ! lui qui savait que, sans l’appui de l'État, demain, l'église anglicane s’effondrerait ? Et alors, que deviendrait l’œuvre de sa vie, la réforme de l’église anglicane sur la base de l’église primitive ?
11 lui faudra quinze ans d'essais infructueux et de réflexions, pour comprendre qu'entre l’église primitive et l’église anglicane, il y a des abîmes infranchissables.
Sur ces entrefaites, Hurrell Froude tomba gravement malade, et les médecins l’envoyèrent passer l'hiver en Italie. Newman l’'accompagna ; c'était en 1832.
L’incident remarquable du voyage, fut une visite faite par les deux amis à Rome, au futur Cardinal Wiseman, alors recteur du collège anglais et dont la réputation de savant commençail à percer.
La conversation roula sur les conditions d’un accord entre l’église anglicane et l’église romaine.
Newman et Froude sortirent enchantés de Wiseman, mais persuadés que les exigences de Rome feraient échouer toute négociation de rapprochement. Le lendemain, Newman écrivait à sa sœur : « Oh ! si Rome n’était pas
M ah RUE NE ARE TOR ATX AE
Rome! Mais je vois aussi clair que le jour que l'union avec elle est impossible. Elle est une église cruelle, impitoyable, nous demande des choses impossibles, voit notre ruine et en triomphe ».
De son côté, Wiseman, en quittant les deux jeunes gens, s'était dit : Que fais-je à Rome, quand il ya en Angleterre de telles intelligences à conquérir ? J'irai à Londres leur donner la réplique, car en ce moment, le clergé catholique, accablé par le ministère, n’a personne à leur opposer.
Il donna sa démission, partit avec l’assentiment du Pape, vint donner à Londres des conférences sur l’Église, qui firent grand bruit, et fonda avec son ami O’Connell la Revue de Dublin (1).
Newman était venu chercher à Rome celui qui devait plus que tout autre l’acheminer à sa conversion. Les annales de l’Église ne contiennent rien de plus intéressant et de plus remarquable.
(1) War», Life of Cardinal Wiseman.
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