‹ L'Église catholique au dix-neuvième siècleChapitre 4 sur 23 · LL LR PS AE DELL ONE · texte numérisé non relu

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macher la définit : la conscience que l'homme prend de Dieu dans l'être fini. Les deux définitions sont panthéistes.

La foi au Christ est douc indépendante des prophéties et des miracles, toutes choses qui sont détails futiles et thèmes à disputes des vieilles écoles. Elle est un fait d'expérience et les différentes religions sont les différentes manières dont nous saisissons l'infini.

Voilà le credo sentimental que M. Sabatier a essayé de populariser en France par son livre sur « la philosophie religieuse » : Dans toule religion positive, dit-il, il y a l'élément. interne et l'élément externe, l'âme el le corps : l'âme c’est la piété intime, le mouvement d'adoralion el de prière, la sensibilité divine du cœur ; le corps, c'est la forme extérieure, le rile el le dogme (1).

Mais de ces deux éléments, quel est le principe générateur? Évidemment, répondent Schleiermacher, Benjamin Constant, Vinet et Sabatier, c’est la piété, le mouvement du cœur ; de même que le principe, l'âme du langage c’est l’idée: qu'importent les formules, les rites et les dogmes par lesquels, à toutes les époques et sous tous les cieux, se traduit ce mouvement, cette émotion divine? Le dogme, expression sensible du sentiment, va-

(1) Esquisse d'une philosophie de la Religion d'après la psychologie et l'Histoire, Paris, 1897.

rie, se modifie, s'atténue, s’élargit avec lui et suit toutes ces nuances (1).

Transportez cette manière étrange d’envisager les choses dans l’exégèse, et vous comprendrez mieux comment le sentimentalisme allemand a frayé les voies au criticisme. Non pas que Schleiermacher suffise à expliquer le criticisme, effet complexe dû certainement à d’autres causes encore, comme les progrès énormes de la philologie, de la critique textuelle et de l'archéologie des peuples sémitiques ; mais le sentimentalisme religieux a eu sa part dans ce mouvement, ainsi qu’un Panthéisme savamment dissimulé. Ces deux nuances se retrouvent à chaque instant chez Monsieur Renan.

(1) Voici comment le Cardinal HERGENRÔTHER résume l'idée de Schleiermacher, un des hommes qui ont eu le plus d'influence sur l’idée Allemande : « In bheiden fallen werde das wahre wesen der Religion ganzlich verkannt : dieses liegt vielmehr in innersten des menschlichen herzens, im gefühle,in welchem der mensh zugleich über sich selbst inhausgehend, sich mit dem unendlichen vereinige ».

« 1n der verührung mit dem universum durch die sinne werde das gefühl der Religion, die Frômigkeit entzündet als das gefühl des Unendlichen im Endlichen, der Ewigen in Zeitlichen, als sinn und geschmack für das unundliche. Deshalb sei alles objective wissen von der Religion ausgeschlossen, vor allem ein begriff einer personlichen überweltichen Gottes. — Dans les deux cas, l'essence de la Religion est manifeste : il faut la chercher avant tout dans le cœur humain, dans le sentiment qui élève l'homme au-dessus de lui-même et l'unit à l'infini. Dans cette communion avec l'universel, le sentiment de la Religion, la piété s’enflamme : ce n’est pas autre chose que le sentiment de l'infini dans le fini, de l'éternité dans le temps ; c’est comme le goût de l'infini. Donc toute science objective est écartée par là de la notion de Religion, et avant tout il faut renoncer à l’idée d'un Dieu personnel et surnaturel.

Le Dr Strauss sent que les évangiles ne sont que des légendes, inspirées par le désir très ardent qu'éprouvaient les apôtres de glorifier le Christ. Voilà l'idée maîtresse de son œuvre, et son portrait du Christ est tracé en conséquence, non d’après les documents, mais d’après l’impression qu'il a ressentie.

Baur renchérit sur cette manière de traiter les documents évangéliques et essaie de se rendre compte des premiers développements de l'Église. Il en trouve la clé dans le double courant qui, croit-il, traverse l’Église, le courant judaïsant et le courant Pauliniste, phénomène dont il a eu l'impression, mais dont il n'y a pas trace dans l'Écriture.

Les différentes vies de Jésus publiées par l'Allemagne protestante ont pour but de dégager l’état de conscience du Christ, d’après l’idée qu’on s’en fait.

Entre Schleiermacher, Strauss, Baur et Renan, on aperçoit une étroite parenté ! Votre religion à vous protestants du dix-neuvième siècle, disent-ils aux chrétiens, c’est votre subjectivisme, travaillant sur le christianisme, et le christianisme lui-même n’est que le sub- Jectivisme de vos ancêtres. La religion n'étant qu’un fait de conscience, l'histoire d’une religion sera l'histoire du développement de la conscience religieuse. Or la manière dont l’ancien Testament raconte l’histoire, contredit les notions de la science sur l’évolution reli-

gieuse telle que nous la concevons : doncelle est fausse. Les choses ont dû se passer autrement.

La dernière évolution du système, c’est celle de Ritschl, qui à l'expérience de la communauté, substitue celle de l'individu.

Croire en Dieu, cela veut dire : je suis intérieurement certain de Dieu; je vis en lui.

Croire en Jésus-Christ cela veut dire : j'ai cherché Dieu et je l'ai trouvé en Jésus : la foi est le fruit d’une expérience personnelle.

De Berlin et de Heidelberg, ces théories ont gagné l’Angleterre et les États-Unis et infecté ce qu'on appelle {he broad church et même beaucoup de représentants de la basse et de la haute église.

Le no-churchism ou pas d'église du tout de Channing aux États-Unis et son « amour sans dogmes, qu'est-ce autre chose que du Schleiermacher, du sentimentalisme allemand ? On retrouve ces formules ondoyantes sous la plume de maint écrivain français, et dernièrement nous les remarquions dans un ouvrage de Farrar, doyen de Canterbury. « Toutes les formules des différents âges sont vraies, ditil, si vous les considérez comme exprimant le sentiment el la mystique d'une époque ; et loutes sont fausses, si vous les considérez comme un fait objectif réel. Le sacerdotalisme fut une manière de concevoir certaines vérités el.la négation du sacerdoce fut une autre ma-

nière de rappeler d'autres vérilés trop oubliées. De toutes les hérésies, la plus grande el la plus mortelle serait celle qui renfermerail la révélation de Dieu dans une époque, dans un tupe, dans un système » (1).

Quel scandale ce fut pour le peuple allemand, quand, imbus de ces idées, les jeunes pasteurs sortirent des universités! — Les vieux pasteurs orthodoxes les interpellaient

brusquement : « Croyez-vous à la Bible? —La.

Bible, répondaient ces jeunes gens, est pour nous la parole de Dieu, parce que Dieu nous y parle plus clairement qu’en tout autre livre. — Mais qu'y voyez-vous et que croyez-vous?

— Nous croyons ce qui, nous le sentons, est la parole de Dieu. — Rêves que tout cela!

laissez-les pour ce qu'ils sont et dissimulezles sous les plis des vieilles traditions. — Impossible, répondaient les jeunes pasteurs, car alors notre religion ne serait plus qu’une farce sacrilège. — Mais croyez-vous seulement en Dieu? — Dieu, mais certainement, Je suis certain de son existence, car je vis de lui ». — On leur demande une conviction raisonnée, ils apportent une impression.

Croyez-vous en Jésus-Christ? — Les jeunes pasteurs répondent: Nous avons cherché Dieu et nous l’avons trouvé en Jésus-Christ.

Ici encore, on leur demande une conviction et

(1) Cf. le livre remarquable et tout récent de MALLoCK Doctrinal disruplion, London, 1902, où ce texte est cité.

ils répondent par une impression. Croyezvous, leur dit-on, à la divinité de Jésus-Christ? et ils répondent : Jamais nous n’avons senti l'idéal comme en Jésus-Christ, jamais homme ne fut uni à Dieu comme lui. C’est une nouvelle impression substituée à la conviction qu'on leur demande.

Bientôt la polémique s’aigrit : le vieux clergé crie au jeune: Vous n'êtes que des rêveurs et des sectaires ! — Et vous, ripostent les jeunes pasteurs, vous n'êtes que les tenants arriérés de dogmes démodés, et votre superstition pour ces vieilleries trahit en vous des tendances catholiques. — Les orthodoxes répondent: Si l’Église ne forme plus que des factieux, c'en sera bientôt fait d’elle !

Au contraire, s’écrie la jeune école, quand on se querelle dans la postérité de Luther, cela prouve qu'elle vit: l'unité religieuse, c’est la paralysie. Le vrai Protestantisme n’est qu'une série de formes religieuses d’une pensée toujours libre (1).

Mais, comme bien on pense, les foules sont incapables de faire sortir de l'Écriture des enseignements ou même des sentiments religieux et ce qu’elles y découvriraient ne serait que thème à discussions sans fin.

Il y a bel âge que l'Église protestante d’AIlemagne aurait sombré dans ces tempêtes, si

(1) Cf. Goyau, 0p. cit., auquel nous empruntons ce dialogue.

l'État, étouffant sur ses lèvres toute manifestation d’anarchie, ne lui avait gardé je ne sais quelle union toute mécanique et tout extérieure.

Déjà, dans les premiers jours, Luther, pour étayer sa maison qui croulait, avait fait à l'État un appel désespéré et avait ainsi sauvé ce qu’on peut appeler l’ossature du Protestantisme ; mais au prix d’un esclavage sans nom.

Le roi Frédéric Guillaume imagina comme remède aux divergences décrites par nous, de fondre ensemble toutes les églises réformées, mais 1l échoua et, à défaut d’une unité doctrinalereconnue désormais impossible, décréta l’unité extérieure administrative des institutions ecclésiastiques opérée de force par une sorte de Préfecture (agende) qui ne reculait devant rien, pas même devant la prison (1).

Tout ce qu’on obtint ce fut une réserve hypocrite de la part des pasteurs les plus avancés : « Parlons comme le peuple, disait Strauss et gardons pour nous les pensées de derrière la têle », mais beaucoup rougissaient d’une attitude si louche et, décidés à aller jusqu’au bout, niaient carrément la divinité de Jésus- Christ. Devant cet éclat, nouvelle intervention du pouvoir: Le roi exige des pasteurs comme minimum la reconnaissance de la divinité de Jésus-Christ ; mais cette pièce officielle reste lettre morte.

(1) Cf. Goyav, op. cit.

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