CI. JANET, IL
exigeaient des fonctionnaires une profession de foi. Mais ces vestiges du passé ont disparu depuis longtemps et désormais, en admettant de nouveaux États dans l’Union, le Congrès stipule que leur constitution proclamera la liberté religieuse absolue (1).
Le gouvernement américain entendait-il, en substituant le système volontaire à celui des religions d'État, faire acte d’indifférence religieuse ? Assurément non, les faits le prouvent : fatigué des luttes intestines du siècle dernier et acculé d’un côté à des divisions incessantes, de l’autre à l'impossibilité pratique de faire prévaloir une doctrine, il adopta la seule attitude logique : laisser libres les branches chrétiennes établies et faire respecter par tous, dans la limite du possible, les bases de l’ordre moral et social. Ce n’était pas un idéal ! certes, mais c'était la paix relative.
M. CI. Janet, qui a fait deux fois sur place une étude approfondie de ces questions, écrit dans son livre des États-Unis, II, p. 1. « Parce « qu'il n’y a pas aux États-Unis d'église offi- « cielle et que les ministres du culte ne re- « çoivent aucun salaire de l'État, on croit « généralement que la religion y estune affaire « privée et que dans la confection des lois et « dans l’administration, les pouvoirs publics « agissent comme s’il n'existait pas de reli-
(1) CI. JANET, I, page 12.
92 L'ÉGLISE CATHOLIQUE AU xIX° SIÈCLE
« gion véritable. Or, rien n’est plus faux que « ce point de vue : la triste maxime, la loi est « athée et doit l'être », qui depuis 1789, a « presque uniquement inspiré la législation « française, n’aurait pu être énoncée en Amé- « rique, sans y soulever une réprobation una- « nime » (1).
Du reste, les faits ici sont les meilleurs interprètes des intentions du gouvernement.
Quand les Mormons ont jeté un défi public au bon sens et à la pudeur, on les a traités en ennemis de l’État et quand les socialistes ont voulu faire en plein soleil et sur une grande échelle l'essai de leurs chimères, le gouvernement les a laissés faire, mais en les parquant comme des lépreux dans de vastes plaines, sans déployer contre eux plus d’énergie, estimant avec raison que, pour les tuer sous le ridicule, il suffirait de les laisser cuire dans leur jus.
Sans doute, il n’y a pas que les Mormons et les collectivistes à miner l’État et 800 000 frans-maçons, puis des millions de spirites préparent à la société américaine de tristes jours ; mais il faut tenir compte au pouvoir public des bonnes intentions qu’il manifeste.
Les ministres des différents cultes ne sont pas payés par le gouvernement ; mais ils sont traités avec égards et délégués par lui pour
enregistrer les mariages et, par respect pour la conscience catholique, qui n’admet pas le mariage civil, on a décidé que le certificat du prêtre ferait foi en justice (1).
Partout, dit M. CI. Janet, les lois dispensent les ministres du culte du service militaire sans formalités oppressives (2). La personnalité civile est très largement accordée aux fabriques et aux associations religieuses (3), toute taxe sur les propriétés ecclésiastiques est regardée comme inconstitutionnelle (4) ; la loi des différents États déclare carrément que les membres des associations ecclésiastiques sont régis par les lois de ces associations, tant qu'ils en font partie (5).
Dans une crise restée célèbre, quand les fabriques des paroisses catholiques voulurent, à l’exemple des boards des églises protestantes, tenir le prêtre sous leur joug, l’archevêque de New-York, Mgr Hughes, en appela à son peuple qui lui donna raison; et l'État de New-York ayant décidé finalement en faveur des fabriques, l’archevêque en appela de l'État mal informé à l’État mieux informé, qui admit enfin que l'Église catholique doit se gouverner d’après ses propres lois. Pratiquement le temporel de la paroisse
(1) C1. JANET, IT, pp. 16 et 17.
(2) IL, v., p. 14.
(3) Zbidem.
(4) Ibidem. 3 :
(5) DE Meaux, La liberté et l'Église aux États-Unis, p. 374.
est réglé par la fabrique ; mais cette fabrique a pour président-né l’évêque et pour membres nécessaires un vicaire général et le curé, qui forment la majorité. Cette législation devint commune à tous les États et on permit même à l'évêque de posséder et d’administrer comme évêque, de sorte qu’à New-York, par exemple, l’archevêque possède et administre comme archevêque des églises dont la valeur est estimée à plus de 500 millions (1).
Voilà, si je ne me trompe, une manière d’arranger les choses absolument bienveillante.
Beaucoup de croyances ou de pratiques communes aux chrétiens, sont protégées par la loi, comme le repos du dimanche, la formule du serment, le service religieux dans l’armée et dans la marine, et d’ailleurs le blasphème, la polygamie, l’obscénité dans les écrits ou dans les spectacles sont sévèrement interdits ; on peut consulter à cet égard trois témoins oculaires, MM. CI. Janet, de Meaux et Bourget (2).
Dans la plupart des cours de justice, dit M. de Meaux, il est permis de demander aux témoins s'ils croient en Dieu, et aux peines de l’autre vie; et s'ils répondent négativement ou
(1) Cf ne MEAUX, — op. cit.
(2) Outremer, par BourGer, Cf. ce que dit l’illustre écrivain sur les théâtres, les kiosques, les bibliothèques du chemin de fer en Amérique et en France.
refusent de répondre, le juge, tantôt ne les admet pas à déposer et tantôt les laisse dire, mais avertit le jury qu’il doit tenir compte de leur incroyance, pour apprécier la valeur de leur déposition.
Les témoins cités en justice prêtent serment la main étendue sur la Bible qu’ils baisent ; même cérémonie, pour l'entrée en fonction des juges et du président des États-Unis (1).
L'égalité garantie aux différents cultes n’est pas une égalité de haine, mais un régime de protection qui révèle son caractère en exemptant d'impôts tous les édifices consacrés au culte (2).
Assurément, malgré tout, parfois des bouffées de fanatisme et d’impiété se font jour et des sociétés se fondent avec le but avoué de contrecarrer les progrès du catholicisme comme la Protestant Américan Association (P. A. A.); mais un autre fait non moins certain, c’est que ces excentricités ont avorté et sont tombées écrasées par le mépris général (3).
Dans l’ensemble, la formule qui résumerait les rapports entre l'Église et l'État pendant ce premier siècle aux États-Unis serait à peu près celle-ci : protection et bienveillance pour tous et liberté complète du bien sans privilège.