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nise, c'est-à-dire l’étouffement systématique et de parti pris de toute liberté. Qu'ils entendent donc la voix du bon sens américain applaudissant à la venue en Amérique de cinq cents Petites Sœurs des pauvres et s’écriant : Plus il y aura d’Associations religieuses, moins notre budget sera chargé ! Les insensés qui gouvernent la France raisonnent tout différemment : pour eux l’idéal est d’écraser toute initiative individuelle pour rejeter toutes les charges sur ie budget.
Dans les questions si graves et si brûlantes de l’enseignement secondaire et supérieur, les États-Unis ont maintenu le grand principe du droit naturel : c’est au père qu'il appartient d'élever l'enfant et de choisir ses maîtres.
Donc, pas d'université ni de collège d'État ; et si les pères de famille en désirent de telle ou telle façon, qu’ils les paient ! car l'État, qui sait que l’impôt ne peut être le monopole d’un parti, ne subventionne personne.
Mais, chose étrange, quand il s’agit d’enseignement primaire, tous ces beaux principes sont oubliés : l’excuse, c'est la force majeure que créent des circonstances étranges, comme l’éparpillement des familles sur un territoire grand comme l'Europe et l’impuissance de ces familles à se pourvoir. Alors les autorités locales, se substituant aux parents, ont, avec une prodigalité qui serait admirable si elle n’était injuste, créé de tous côtés des écoles pu-
bliques, primaires et élémentaires supérieures, nominalement neutres en religion, mais de fait petits foyers d’indifférence et d'impiété, qui sont entretenus aux frais de tous : de sorte que l’éducation confessionnelle primaire et primaire-supérieure n’est possible qu’à la condition de payer deux fois.
Au dire du T'ablef du 17 janvier 1903, le P. Pardow, jésuite très connu, déclare que les catholiques des États-Unis paient pour leurs écoles primaires vingt-cinq millions de dollars, c’est-à-dire cent vingt-cinq millions de francs en sus des impôts ordinaires, et élèvent un million d’enfants, qui ne coûtent rien à l'État.
Il serait facile de trouver comme en Angleterre une solution qui satisfit la conscience et les intérêts des catholiques et des protestants intransigeants. Les différents États de l'Union paient l'instruction religieuse des soldats ; pourquoi ne paieraient-ils pas celle des enfants ? Rien n’empécherait d'accepter dans les écoles confessionnelles le contrôle de l'État pour la partie purement scolaire, comme en Angleterre, à la condition qu’il soutint toutes les écoles. L'Église a eu la douleur de constater en ce point vital une contradiction flagrante avec les principes de la vraie liberté et c'est pour elle la plus cruelle des angoisses.
Malgré ce grief légitime, l'Église, comme le disait aux fêtes du centenaire de l’indépen-
dance, un évêque des États-Unis, a trouvé dans la grande République beaucoup de points d'appui, et comme un terrain solide (l). - L’impartialité des pouvoirs publics, leur bienveillance en bien des questions de premier ordre, comme celle des fabriques, les lois conservatrices sur le repos du dimanche, sur le blasphème et la répression de l'obscénité publique dans la presse et le théâtre ; la garantie de la liberté personnelle, la stabilité et la liberté de la propriété et du foyer, la puissance du père de famille, la répression de la séduction, la liberté de toute association honnête, et la complète liberté des fondations et de la charité, la liberté absolue de l’enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur, voilà ces points d'appui et, pour en constater l'importance, il suffit de
comparer ce qui se passe en Amérique avec:
ce que nous voyons en plusieurs pays de l’'Eu-
rope, où l’on a mille raisons d’envier la liberté d’outre-mer.
Si graves que fussent les premières questions, elles étaient faciles à résoudre, en comparaison des autres problèmes, qui se dressaient en face de l'Église ; je veux parler de la question de la liberté de conscience, de celle de la démocratie et de la question ouvrière.
La question de la liberté de conscience était la plus brûlante de toutes, car on affectait de
(1) Cf. DE Meaux.
représenter l'Église comme son adversaire irréductible.
Mais il y avait dans cette affectation confusion systématique entre un état de choses qui avait existé jadis et un état nouveau, qui n'avait avec l’ancien aucune analogie.
Or, nous ne sommes plus dans l’ancien état de choses, mais dans le nouveau et, pour savoir ce qui est permis ou non, nous n’avons pas à examiner ce qui se faisait autrefois, mais ce qui est exigé par les circonstances actuelles.
Aux États-Unis, qu'est-ce que les hommes d'État et l'opinion publique entendent par la liberté de conscience ? Deux choses : d’abord, l'assurance que personne ne sera converti de force, niintimidé quand il s’agira de religion ; et, en second lieu, l’admission franche et loyale du modus vivendi suivant : une fois les dissidences religieuses devenues incurables, le seul moyen de rétablir l'unité, c’est la persuasion, et, dans ce cas, l'État devra permettre la liberté des religions établies, tout en défendant de son mieux, ce qui ne sera pas toujours facile, les bases de l’ordre naturel.
Or, l'Église catholique accepte ces deux bases du modus vivendi américain ; elle a horreur des conversions de vive force ; blâämant ouvertement les princes qui ont cru pouvoir y recourir, et, une fois les discussions religieuses reconnues irréductibles, elle dit par
la bouche de ses théologiens : non pas : ramenons à l’unité par la violence, mais, entre deux maux cherchons le moindre et tolérons tant qu’on restera dans les limites de la morale naturelle et des bases sociales. Ce ne sera pas l'idéal, certes, mais ce sera du moins le premier de tous les biens ici-bas, la paix.
Mais, ripostaient les Américains, à certaines époques l'Église tenait un langage bien différent et persécutait les dissidents.
Entendons-nous, répondait l'Église, autrefois, quand, dans les nations européennes, l’unité dans la certitude de la vérité était complète et voulue par tous ; quand l'État uni à l'Église, comme le corps à l’âme, répondait de la paix sociale et de l’ordre chrétien, accepté par tous comme le bien suprême sur la terre, alors l'Église pressa souvent l'État de ne pas laisser l’hérétique, c’est-à-dire l’apostat prêcheur d'erreur, allumer aux quatre coins du pays le feu de la guerre civile, ce qui, au su de tous, arrivait partout où on lui laissait libre carrière : oui, l'Église a fait cela, mais en défendant même alors de chercher à convertir de force des âmes égarées, mais de bonne foi.
Mais une fois rompue l'union de l'Église el de l'État, et une fois les dissidences doctrinales devenues irrémédiables, en face non plus d’hérétiques au sens du moyen âge, c’està-dire d’apostats séducteurs d'âmes, mais d’é-
garés nés et nourris dans une erreur souvent invincible, l'Église a-t-elle jamais dit autre chose que : tolérez et si vous le pouvez, ramenez l’union par la persuasion ?
Si, parfois dans cet état de choses, qui est l’état moderne, les princes ont persécuté, de quel droit en rendez-vous l'Église responsable ? écoutez Léon XIII. Personne, dit-ul, ne peut avoir un juste motif d’accuser l'Église d’être l’ennemie, soit d’une juste tolérance, soit d'une saine et légitime liberté. En effet, si elle juge qu'il n’est pas permis de mettre les différents cultes sur le même pied que la vraie religion, elle ne condamne pas pour cela les chefs d'État, qui en vue d’un bien à atteindre ou d'un mal à éviter, tolèrent les difjérents cultes dans l'État, et veille selon sa coutume à ce que personne ne soit forcé d’embrasser la religion catholique contre son gré, car, ainsi que lobserve saint Augustin, l’homme ne peut croire que de plein gré (1).
C'est là le principe de la tolérance ; or ce qui étonnera peut-être un peu ceux qui voudront le vérifier, c’est que, ce principe, jusqu’à la fin du xviue siècle, l'Église catholique a été seule à le proclamer, et que, jusque-là, les protestants, même nouveaux venus dans un pays en majorité catholique, ont toujours persécuté. Tout le monde sait que les puritains admis, par grâce d’abord, dans le Maryland,
(1) Encyclique Zmmortale Dei, 1: nov. 1885.
106 L'ÉGLISE CATHOLIQUE AU xIX* SIÈCLE
état catholique, y ont persécuté les catholiques dès qu’ils furent la majorité (1).
Mais en 1787, le besoin de l’union de tous devant l'ennemi commun et la lassitude des luttes stériles, amena l’opinion publique aux États-Unis à proclamer enfin la seule solution pratique qui permît de vivre, la tolérance mutuelle et la liberté de conscience dans les limites de l’ordre essentiel. À merveille ! mais l'Église catholique avait enseigné cela depuis longtemps !
Un nouveau problème sollicitait l'attention de l’Église catholique : quelle serait son attitude vis-à-vis de la démocratie américaine ! car on répétait sans cesse que jamais l’Église et la démocratie américaine ne pourraient s’entendre.
Rien de plus injuste que ce préjugé : car enfin qu'était, surtout à l’origine en 1787, et aux premières années de ce siècle, la démocratie américaine, sinon une fédération d'Etats coloniaux encore tous animés de l'esprit de la vieille constitution anglaise, comme Pattestent M. CI. Janet et le duc de Noailles.
Avant que le travail du temps ne l’eût profondément modifiée, la constitution fédérale, rédigée par une assemblée de grands propriétaires n’était-elle pas une combinaison très
(1) CI. JANET, Les Etats-Unis. — Ce fait si connu est aussi cité par M. BRuNETIÈRE, Catholicisme aux Étatsunis. (Revue des deux mondes) oct. 1901.
ingénieuse, à l'usage d’une démocratie, des trois pouvoirs populaire, aristocratique et monarchique (1) ?
Or les théologiens de l'Église n’ont-ils pas enseigné que la forme du gouvernement la plus parfaite est celle où les trois influences ont chacune leur rôle ? et justement, la constitution américaine ne faisait-elle pas du Président un roi très éphémère, il est vrai, mais très puissant, dont le pouvoir indépendant des chambres qui ne l’élisent pas, pèse d’un poids énorme sur les destinées du pays ? et ne faisait-elle pas aux classes supérieures une large part dans le gouvernement par l'élection à deux degrés du Sénat et de la Cour suprême qui est à vie, et par l'autonomie des congrès de chaque État.
Si la démocratie américaine n'avait été, comme la cité antique, qu’un césarisme centralisateur à outrance, d'autant plus monstrueux qu’il se serait affublé du nom de république et aurait rendu ses ukases sous la rubrique de la liberté, alors peut-être, l’Église n’aurait-elle pu éviter d'entrer en lutte avec cette tyrannie. Mais, surtout à ses débuts, la république américaine était tout l'opposé de cette conception, puisqu'elle Se proposait, comme on l’a très bien dit, le développement le plus intense de l'individu et la réduction au
(1) CI. JANET, t. Ier. — Le duc de Noauizces, Cent ans de République.
minimum de l'État, parole que MM. Brunetière et Bourget ont endossée et louée en constatant aux États-Unis une vigueur de sève locale et d'initiative privée à rendre les Français jaloux et inconsolables (1).
Si la démocratie américaine avait été le despotisme des majorités parlementaires sans contrepoids, l'Église assurément eût été souvent amenée à combattre cet abus de pouvoir ; mais, à l’origine surtout, la démocratie américaine n'était pas cela, puisqu'on a pu dire d'elle qu’elle était une série de digues et de contrepoids savamment équilibrés de manière à neutraliser la toute-puissance des majorités (2)
Et, en effet, théoriquement, idéalement (et à l’origine on était en plein idéal), la constitution elle-même semblait un frein puissant.
Le second frein, c'était la puissance éphémère, mais énorme du Président qui, indépendant des chambres, arrêtait net tout bill par son véto et l’obligeait à réunir les deux tiers des voix pour passer.
Le troisième, c'était le pouvoir étendu des États fédérés et leur indépendance fiscale.
Le quatrième, c’était la grande puissance
(1) L'initiative privée et locale, est une des choses que M. Bourget, témoin oculaire très compétent et très clairvoyant, a le plus admiré.
(2) Ces idées et ces expressions se retrouvent souvent sous la plume du duc de Noailles, de M. Seaman, de M.
Bryce et autres écrivains remarquables qui ont traité ces questions.
du Sénat élu par les États au deuxième degré et arbitre de toutes les nominations importantes aux fonctions publiques.
Le cinquième,c’était la Cour suprême nommée par le président et à vie, pour défendre le droit.
Le sixième, c'était l'indépendance du pouvoir exécutif vis-à-vis des Chambres, les ministres ne représentant que le pouvoir inattaquable du Président.
Le septième c'était l'influence prépondérante pendant longtemps des grands propriétaires et des farmers indépendants ; le huitième c'était la force et l'indépendance des pouvoirs judiciaires.
Ces freins, qui se font mutuellement échec, ont paru si puissants que, cette année, M.
Charles Benoist, cherchant des remèdes à l’anarchie qui dévore la France, n’a rien trouvé de mieux à proposer que trois articles empruntés à la constitution américaine de 1787.
Mais, insensiblement, sous la poussée des partis, devenus le pivot de la vie politique, le vieux mécanisme des freins s’est passablement rouillé. Le pouvoir judiciaire a perdu son nerf en devenant électif par le peuple, et, de toutes ces belles constitutions, quelques-unes seulement, comme le pouvoir du Président, celui du Sénat, la Cour suprême et l’indépendance des États, ont gardé leur vigueur. Les partis ont souvent gangrené la Chambre et le Sénat
ainsi que les congrès des États particuliers, et maintes fois, dans la coulisse, quelques puissances financières ont tout mené.
Malgré cette banqueroute partielle, la société américaine vit encore en partie sur le fonds des anciennes traditions et de la vraie liberté. Ni le Président, ni le Sénat, ni la Cour suprême ni les États particuliers n’ont rien perdu de leur puissance, qu’ils feront sentir quand ils voudront ; dans plusieurs États l’influence est encore aux mains des propriétaires du sol (1). Le partage réel de la souveraineté populaire entre tant d'États souverains, a souvent maté le monstre populaire et atténué bien des résultats fâcheux ; l'oppression des partis, si grande qu’elle fût parfois, n’a jamais eu sous la main, l’arme terrible qui fait sa force en France, la centralisation. L’Économiste français montrait l'autre jour que les États sont plus jaloux que jamais de garder et d’accroître leur indépendance fiscale, économique et politique (?). D'ailleurs les libertés civiles sont restées intactes. Les pouvoirs judiciaires, malgré leur déchéance, ont maintenu le grand principe : Pas de tribunaux d’exception ! La
(1) Cf. au sujet de chacune de ces assertions, le duc de NoarzLes, Cent ans de République ; CI. JANET, Les Étais- Unis ; BourGET, Voyage d'Outre-Mer.
(21 Cf. dans l'Économiste français de 1903 plusieurs articles remarquables sur la vie sociale et économique aux Etats-Unis, Ces articles sont un peu plus au courant de ces choses que certains pamphlets auxquels on a fait trop d'honneur.
propriété qui est une autre garantie de liberté est restée libre et stable. Si le droit d’aînesse est aboli comme les fiefs ou ce qu’on appelle entailed property en Angleterre, on n’a touché ni au droit absolu de tester du père de famille, ni à l’admirable institution des homesteads, qui sont des sortes de majorats en faveur des classes laborieuses ; et c’est chose pleine d'intérêt de voir cette république, quand elle veut des familles qui fassent souche, revenir à des pratiques si décriées en France.
Le mariage est généralement désintéressé et la séduction reste sévèrement réprimée. Enfin et par dessus tout, la liberté d'association la plus large reste doublée d’une liberté de donation et de legs à peu près unique au monde.
En un mot, malgré les ravages des partis et du temps, la république américaine offre encore à l'Église plus de garantie de vraie liberté que la plupart des États.
Or c’est justement ce terrain large et solide de liberté civile qui manque à l'Église de France. Aux fêtes du centenaire de l’indépendance américaine, l’archevêque de Philadelphie considérant le siècle écoulé, attribuait les grands progrès de l'Église aux États-Unis à Dieu d’abord, puis aux institutions des
États-Unis et Léon XIII, tout en avertissant
les catholiques de ne pas voir dans ces institutions l'idéal de la société chrétienne, les qualifiait d’admirables. Si admirables que
112 L'ÉGLISE CATHOLIQUE AU xXIX° SIÈCLE
soient ces institutions, elles ne sont pas l'idéal de l'Église (1).
Restait un dernier problème, celui des relations entre l'Église et les ouvriers.
La question était fort délicate, car nulle part, les rapports entre le capital et le travail n'étaient plus tendus : si le riche flatle le pauvre, dit Tocqueville, c’est pour escamoter son vole, tout en le tenant à distance, et le pauvre qui voit ce jeu, s’en venge en bannissant le riche de la vie politique.
La dureté du patron et l'indépendance des ouvriers amènent des grèves monstres et des grèves sortent des trusts de patrons, auxquels répondent chez les travailleurs de vastes coalitions ou unions. Le travail syndiqué, dit M. Carrol Wright, représente 30 0/0 des ouvriers en Amérique, contre 10 0/0 en France.
La plus célèbre de ces unions fut celle des Chevaliers du travail qui, un moment, compta près d’un million d'ouvriers.
Vivement sollicité de la condamner comme société secrète, le Saint-Siège fut arrêté par les évêques d'Amérique ; l’union des chevaliers du travail n’était pas secrète, et dans ces circonstances, une condamnation risquait d'être regardée par le peuple comme une intervention déguisée en faveur des patrons :
c'était fermer pour toujours au clergé le cœur des ouvriers.
(1) Encyclique Longissimæ oceani, 1895.
Les évêques américains conjurèrent le danger et leur sagesse leur valut un grand prestige aux yeux du peuple et centupla l'autorité de leurs conseils de modération.
IT
Voilà l’Église catholique presque installée dans cette énorme République, grande comme l’Europe. Mais comment va-t-elle se développer, puisqu'elle n’a pas de prêtres ? et d’ailleurs, où en prendrait-elle à la fin du dix-huitième siècle ? — En Angleterre ! C’est impossible, car à ce moment l'Angleterre ne compte que 200 prêtres et on ne peut en attendre ni de l’Allemagne, ni de l’Autriche, pays alors desséchés par le joséphisme. D’où viendront les apôtres de ce grand pays !
Laissez faire la Providence... Voyez-vous se lever à l’horizon, d’un côté le vent de la misère, qui chasse vers les rives américaines des multitudes d’Irlandais ; de l’autre, le vent de la persécution, qui disperse les prêtres français.
Voilà les pépinières où l’église des États- Unis prendra ses premiers apôtres : l'Irlande et la France. En quelques années, le progrès sera tel, qu’en 1808, huit diocèses seront érigés, dont deux gouvernés par des prêtres
français. C’est l'aurore d’une merveilleuse fécondité.
Comparez maintenant le commencement et la fin du xix° siècle. En 1800, vous trouvez un évêque, 40 prêtres et 40.000 fidèles éparpillés sur un immense territoire, sans cohésion, sans influence ; en 1900, ce chaos fait place à une organisation puissante, sous le contrôle d’un délégué apostolique, résidant à Washington. Elle comprend 14 archevêques, 80 évêques, deux préfets apostoliques, 11.987 prêtres, 45 ordres religieux d'hommes, 120 .congrégations de femmes, 12.000 paroisses, 76 séminaires avec 3.795 étudiants, 677 collèges, 3.902 écoles avec un million d’enfants, trois ou quatre ébauches d'Universités, et de 11 à 12 millions de catholiques, chiffre plutôt inférieur à la réalité, semble-t-il à plusieurs, vu que tous les jours les missions données dans les villes font, pour ainsi dire, sortir de terre des catholiques inconnus jusque-là.
Je ne veux pas savoir en ce moment d’où vient ce progrès et si l’église catholique aux États-Unis a beaucoup perdu d’un côté, tout en gagnant de l’autre. Il me suffit pour l’instant de constater la différence assurément surprenante entre l’année 1800 et l’année 1900, et le travail énorme, intense et persévérant, que supposent les chiffres officiels que je vais citer, en passant en revue les principaux diocèses. Les statistiques d'Europe n’offrent rien
de comparable et, d’un autre côté, 1l est difficile de contester ces chiffres, publiés par un évêque des États-Unis, Mgr Gabriels, évêque d’Oldensburg, dans une revue aussi sérieuse que le Correspondant’; chiffres qui s'accordent d’ailleurs avec le livre officiel le Catholic Directory de 1902, que nous avons sous les yeux et avec plusieurs documents publiés par le grand journal catholique {he Tablet.
Les chiffres de l’évêque étaient plutôt trop faibles et nous avons dû en relever beaucoup d’après les documents officiels. Ils sont, après cette revision, absolument authentiques.
Archevêché de Baltimore. — Fondé en 1789 : 3 universités catholiques, 6 hôpitaux catholiques, 810 baptèmes d'adultes en 1900, ? asiles de vicillards, 14 communautés d'hommes, 126 de femmes.
Prêtres Eglises Séminaires Collèges Paroisses Catholiques avec écoles 1850 103 70 6 5) 12 100.000 1900 407 286 9 9 95 245.000
85 chapelles
Archevèché de Boston. — Fondé en 1808. 4 hôpitaux catholiques, 7 asiles, 44.000 élèves d'institutions catholiques, 150 C. religieuses de femmes, 11 congrég. d'hommes, 37 de femmes,
1900 524 200 1 3 64 610.000 98 relig. prêtres
Archevêché de Chicago. — Fondé en 1843. 11 hôpitaux catholiques, (cf. Tablet, 17 janvier 1903), 86.000 élèves des institutions catholiques, 4 asiles de vieillards, 17 ordres d'hommes.
1850 44 74 1 1 12 85.000 1900 570 370 2 bi 166 1.000.000 159 pr. relig.
116 L'ÉGLISE CATHOLIQUE AU xIx° SIÈCLE
Archevêché de Cincinnati. — Fondé en 1821. 7 hôpitaux catholiques, 2refuges, 20 ordres d'hommes, 15 de femmes.
Eglises Populat,
Prêlres Eglises Séminaires Collèges avec écoles Catholique 1850 70 75 85.000 1900 270 230 2 5 100 200.000
107 relig. prêtres.
Diocèse de Dubuque. — Etabli en 1837. 6 hôpitaux catholiques,160.000élèves d'établissements catholiques, 17 communautés de femmes, 38 d'hommes.
1850 25 27 0 0 0 8.000 1900 299 285 0 1 125 150.000 60 chapelles
Archevêché de Milwaukee. — Fondé en 1843. 15.567 élèves d'institutions catholiques, 7 hôpitaux catholiques, ? asiles de vieillards, 18 congrégations de femmes, 6 d'hommes. 1850 54 72 5 0 6 65.000 1900 312 312 4 0 125 145.000
36 chapelles
Archevêché de la Nouvelle-Orléans. — Fondé en 1808. 15 hôpitaux catholiques, 289 baptèmes d’adultes en 1900, 22.465 élèves d'institutions catholiques, 24 congrégations de femmes, 8 d'hommes.
1850 92 62 2 1 14 170.000 1900 220 199 2 5 87 350.000 60 chapelles
Archevëché de New-York. — Fondé en 1808. 19 hôpitaux catholiques, 194 écoles, 72.000 élèves d'institutions catholiques, 8 écoles techniques, 6 orphelinats, 11 asiles de vicillards et émigrants, 19 homes de pauvres, 20 congrégations d'hommes, 37 de femmes.
1850 109 76 1 3 8 220.000 1900 716 175 1 1 194 1.200.000 136 chapelles
Archevêché de Philadelphie. — Établi en 1808. 15 orphelinats, 5 hôpitaux catholiques, 2 asiles de vieillards, 9 homes, 6 congrégations d'hommes, 17 de femmes. 1850 95 18 1 4 1 170.000 1900 465 210 4 3 12 400.000
4 chapelles
Archevêché d’Oregon-City. — Etabli en 1846. 10 communautés de femmes, 3 hôpitaux catholiques, 6 congrégations d'hommes.
1900 77 82 1 3 34 40.000 13 chapelles
Archevêché de San Francisco. — Etabli en 1853. 5 orphelinats, 6 hôpitaux catholiques, 2 asiles de vieillards, 2.600 élèves d'institutions catholiques, 9 congrégations d'hommes, 45 de femmes.
Eglises Populat.
Prètres Eglises Séminaires Collèges avec écoles Catholique 1875 121 133 6 4 31 120.000 1909 253 143 1 7 32 222.000
Evêché de Brooklyn. — Etabli en 1853. 12 orphelinats, 6 hôpitaux : 18.000 malades en un an, 40.000 enfants dans les institutions catholiques.
1900 328 153 1 3 65 500.000 47 relig.
Archevêché de Saint-Paul, établi en 1850.
1875 71 130 0 il ? 30.000 1900 228 201 1 1 96 220.000
Diocèse de Buffalo. — Etabli en 1847. 1 Université, 2 hôpitaux, 5 orphelinats, 2? asiles de vieillards, 8 communautés d'hommes, 12 de femmes.
Diocèse de Pittsburg. — Etabli en 1843. 3 hôpitaux catholiques, 9 communautés d'hommes, 15 de femmes. 1800 17 87 2 2 ?
Archevêché de Santa-Fé. Etabli en 1850, comprenant le nouveau Mexique et le Colorado. 10.000 Indiens cathol., 3 hôpitaux catholiques, 600 malades annuellement, 390 écoles d’Indiens, dont 200 pensionnats, 4 communautés d'hommes, 16 de femmes.
Evéché de Cleveland. — Etabli en 1847. 8 hôpitaux, ? asiles de vieillards, 7 orphelinats, 1 asile.
1850 40 45 1 0 47 30.000 1900 275 271 1 -3 148 275.000 100 chap.
Evêché de Portland. — Etabli en 1847. 2 hôpitaux catholiques.
1870 55 65 0 0 20 17.000 1900 122 97 1 2 31 160.000 103 chap.
Evêché d’Indianapolis. — Fondé en 1854; 4 hôpitaux catholiques, 207 baptêmes d'adultes en 1900, 4 asiles de
vieillards.
Eglises Populat.
Prêtres Eglises Séminaires Collèges avec écoles Catholique 1854 18 17 1 14 2 30.000 1900 185 171 À 2 103 205.000
Evêché de Newark. — Fondé en 1853. 3.700 élèves d’institutions catholiques, 7 hôpitaux, 7 orphelinats.
1875 148 131 0 1 14 180.000 1900 205 155 4 4 99 200.000 97 chap.
Les autres diocèses présentent des progrès analogues. Si le lecteur trouvait ces statistiques un peu sèches au premier abord, en les étudiant de près, il en sentirait l’éloquence et la portée. Nous ne connaissons ailleurs rien quiapproche de ce mouvement. Qu'on nous cite en Europe un diocèse qui, en cinquante ans, ait passé de 103 à 407 prêtres, comme celui de Baltimore ; de 61 à 503 prêtres, comme celui de Boston; de 41 à 475 prêtres, comme celui de Chicago, ou qui, en cinquante ans, ait bâti 7 hôpitaux, comme celui de Boston, 15, comme celui de New-York; ou qui, en 25 ans, ait passé comme celui de Santa-Fe de 35 à 135 églises, ou comme celui de Cincinnati, de 75 à 230 églises paroissiales.
Quelle est la ville qui, comme Chicago, ait construit, en cinquante ans, cent cinquante paroisses, plusieurs grands collèges et sept hôpitaux catholiques? En face de ces chiffres, je ne veux pas savoir ce qu’on eût pu faire, je me contente de constater ce qu’on a fait. J’ad-
44, 2 MU Le ÉUNP POET PITLEENTES MANN nr el PRVPCES sf ÿ
mire cette intensité de vie catholique, cette puissance de propagation que je ne trouve nulle part ailleurs. Aux États-Unis, en face de difficultés sans mesure, avec un clergé longtemps insuffisant, le zèle, l'énergie, l'inlassable patience ont fait jaillir la vie du désert, l’ordre du chaos : quelle gloire pour cette jeune église, si pleine de sève et pour nous, au milieu de tant de sombres pressentiments, quelle joie que ce spectacle !
Ne venez pas nous marchander et nous gâter celte joie en nous murmurant à l'oreille: ce n’est pas douze mais dix-huit millions de catholiques que cette église devrait avoir, on dit même qu'elle a eu jusqu’à seize millions d’apostasies ! (1)
Je réponds que d’abord, vous partez de plusieurs hypothèses que rien ne confirme.
Comment ? vous savez dans quelles dispositions abordèrent aux États-Unis les dixneuf millions d’immigrants que lon compte depuis 1820 ?(2) Vous savez ce qu'ils élaient au point de vue de la foi ? Vous savez combien parmi les soi-disant catholiques, il y avait de sceptiques et d’incrédules réels ? Non, vous ne pouvez pas le savoir. Ensuite, ce chiffre de seize millions d’apostasies, comment le justifiez-vous ? c’est une hypo-
(1) Le Tablet, journal catholique de Baltimore, évalue la perte à3 millions.
(2) Cf. Orro Hügner, satistiques.
thèse fantastique ; voyons, calculons un peu.
D'après Otto Hübner (statistique du Monde, 50° édition, 1902) en 1820, il y avait aux États- Unis 9 millions 133.000 habitants, dont très peu étaient catholiques ; de 1820 à 1900 sont arrivés en tout 19.498.900 immigrants de toute nationalité, mais surtout Anglais, Irlandais, Allemands, Suédois et Canadiens, dont la majorité n'étaient pas catholiques. Il y a aujourd’hui au moins douze millions de catholiques aux États-Unis et quelques prêtres seraient tentés d’en soupçonner un plus grand nombre, parce que chaque mission en révèle qu’on ne connaissait pas (1).
Otto Hübner, p. 43, 1799-1900, Bevolkerung dervereinigen Staaten ohne Alaska donne les chiffres suivants sur la population totale des États-Unis :
Personnes nées en dehors des Etats-Unis, 10 millions :
Allemands. . . .. 2.785.000 Russes . . . . 182.000 Anglaiset Ecossais 1.351.000 Polonais. . . . 147.000 Irlandais. . . . 1.872.000 Danois... LVeMIS21000 Suédoïs ./\ 41.41 478.000 :: Français: "MMS -000 Norvégiens. . . 323.000 Suisses . . . . 104.000 Autrichiens. . . 304.000 Autres . . . . 1.433.000 Italiens . . . . 186.000
(1) Cf. art. de Mgr GaABRiecs, Correspondant.
Immigrants de 1821 à 1900 :
G.-Bretagne et Ir- Danemark . . . 498.588 lande M 0017063. 140 Pays-Bas 01.) 11194548 Allemagne . . .5.097.869 Espagne et Por- Suède et Norvège 1.280.276 bu SA TN EEE TE 200 RON 057 518 M PBeloique er 20350:000 Autriche-Hongrie 1.050.732 Canada . . . . 1.265.000 UC MM) 082.615 Chine EME 00 313.000 HDeC A PO E NAIL Mexique eue. 227.000 Suisse CN. | 907522) Amérique du Sud 14.268
Il y avait aux États-Unis en 1880, 1.854.000 Irlandais, 4.500.000 Américains issus d’Irlandais, 1 966 000 Allemands dont un quart sont catholiques, 5 000 000 Américains issus d'Allemands, un quart étaient catholiques, 1 265 519 Canadiens français.
En face de ces chiffres certains, il paraît impossible de trouver seize millions d’apostats.
Les défaillances inévitables dans des multitudes d'émigrants qui pendant de longues années, ne trouvaient rien de prêt pour les recevoir, vu le petit nombre des prêtres, n’enlèvent rien à la beauté de l'effort surhumain qui, fécondant ce chaos, y a fait couler la vie à pleins bords. Or, c'est cette vie, et cette puissance de sève qui nous rassure pour l’avenir.
Un de ses caractères, c’est sa force d’expansion parmi les sectes protestantes. Car il ne faut pas s’imaginer que l'Église aux Élats- Unis ne trouve de recrues que chez les émigrants.
Depuis longtemps, au contraire, dès 1837,
au dire du concile de Baltimore, elle a sérieusement entamé la société protestante,etnombre de ses prêtres les plus éminents, de ses écrivains les plus brillants et de ses laïques les plus influents ont été conquis sur l’hérésie (1).
John Hayes, premier curé de la cathédrale de Boston, Walworth, fils du chancelier de l'État de New-York, le P. Yves, évêque protestant qui devint prêtre catholique, le P.
Hecker, fondateur des Paulistes, et ses trente compagnons d’apostolat, étaient des convertis. Les prédications des Paulistes réservées aux protestants, déterminèrent plus de cinq cents conversions. Le P. Young, américain, dans son livre Protestant and catholic nations, donne les noms de plus de deux cent quarante protestants devenus prêtres catholiques, et cite 48 médecins, et 400 personnes distinguées qui embrassèrent la foi catholique (1). On connaît la conversion de Brownson, le premier écrivain de l'Amérique du Nord. Le cardinal Gibbons nous assure qu’à chaque confirmation dans son diocèse, il voit dix ou douze convertis recevoir le sacrement; plusieurs prêtres américains, interrogés par nous, estiment que le chiffre de 30.000 conversions par an n’a rien d’exagéré, et nous le retrouvons sous la plume du cardinal Gibbons (2). Pour 14 dio-
(1) Cf à ce sujet: Gorpon-Gorpon, Converis of Rome, in- 12, London, Sonnenschein.
(2) Ambassadeur du Christ, publié à Paris. Le Catholic
La
cèses, le Catholic Directory d'Amérique donne le nombre des baptèmes d'adultes, la plupart des convertis, et on en compte 8.416 en un an; or, il y a quatre-vingt-douze diocèses. La même moyenne de convertis dans les autres diocèses confirmerait le chiffre de 30.000 pour les États-Unis. Le diocèse de Baltimore a une moyenne de 700 convertis par an. Ce chiffre serait même inférieur à la réalité, au témoignage d'hommes éminents, qui nous font observer que dans bon nombre de paroisses dirigées par les Pères Jésuites, la moyenne des conversions annuelles dépasse la centaine.
Le catholicisme a un autre secret pour gagner du terrain : c’est la pureté des mœurs de son peuple. On sait quels fléaux sont pour la famille américaine protestante le divorce etla stérilité volontaire ; on peut consulter, à ce sujet, les chiffres donnés par le P. Coppens, dans ses conférences, intitulées Morale el médecine ; or, de l’aveu des protestants euxmêmes, cette double épidémie franchit rarement le seuil des familles catholiques aux États-Unis; aussi bien, pendant que la famille protestante sèche souvent sur place, ou ne peut montrer que deux enfants, la famille catholique présente une moyenne de cinq ou même de sept enfants : L'avenir est à elle (1).
Directory de 1900 enregistre 200 009 catholiques de plus qu’en 1898, chiffre bien supérieur à celui des émigrés catholiques arrivés de 1898 à 1900.
(1) Cf. Coprens, S. J., Morale el médecine, conférences
Vous demandez maintenant si l’œuvre si bien commencée se développera et si nous pouvons bien augurer de lavenir ?
Permettez-moi d’abord de vous faire observer qu'ici, le passé vous répond de cet avenir, dont vous cherchez à percer le mystère.
Comment donc ! dans les circonstances les plus délicates, alors que l’Église: n’était, en ce vaste pays, qu'une pauvre étrangère, inconnue, jalousée et détestée par des sectes puissantes, sans hiérarchie, servie par quelques prêtres clairsemés sur un territoire immense, et parlant un anglais barbare, elle n’a cessé d'avancer à pas de géant, au point qu’en 1850, Tocqueville témoigne qu’elle éclipse déjà toutes ses rivales ; et vous croirez que cette marche en avant va tout à coup s’arréter, et que cette église si vivante va se figer el se cristalliser, maintenant que ses cadres sont au complet, que ses 11.000 paroisses sont organisées, que ses 12.000 prêtres, ses 49 ordres religieux d'hommes et ses 120 congrégations de femmes se recrutent sur place, que ses 617 collèges et ses 76 séminaires se couronnent par plusieurs universités ; maintenant que la dissolution du protestantisme
adaptées à la France par le P. Forges. V. aussi cardinal Gigpons, Our Christian Héritage, Baltimore 1889 (Murphy, 1899). En vingt ans, de 1867 à 1886, le chiffre des divorces a été de 228.716, dont 122.121 pour les dix premières années, et 206.595 pour les dix dernières, ce qui équivaut à un accroissement de 67 pour cent.
se précipite et qu'aux yeux de tous, l'Église catholique apparaît comme la seule institution qui vive et se développe sans changer, tandis que de toutes les autres églises il faut dire : elles changent, mais elles ne vivent pas !
Eh bien non ! ce n’est pas probable.
L'émigration catholique continuera de grossir les rangs des fidèles, avec cette différence que, désormais, au lieu de l'isolement d'autrefois, les nouveaux arrivants rencontreront, en débarquant, un réseau d'œuvres de préservation ; les 30.000 conversions par an se multiplieront, les mêmes causes produisant les mêmes effets ; or ces causes, pour ne nommer que les extérieures et les principales, sont la forte organisation de l’Église, le recrutement indépendant des évêques par le haut clergé, la (tenue régulière des conciles nationaux, la réunion annuelle des évêques, limmutabilité doctrinale de l'Église en face de l’émiettement et des folies des sectes protestantes, la splendeur de sa charité, le contre-coup très sensible aux États-Unis du mouvement d'Oxford, et enfin la ferveur du peuple catholique et l'incroyable et si rapide expansion des ordres religieux.
Nous avons déjà parlé de l’organisation de l'Église ; les statistiques données plus haut révèlent une activité merveilleuse.
L'indépendance et la liberté dont jouit le
clergé des États-Unis est pour nous un objet d'envie : les évêques, choisis par le Pape sur une liste qu’a préparée le chapitre et qu'a annotée ou modifiée l’épiscopat de la Province ecclésiastique, sont, dans l’ensemble, les sujets les plus dignes de commander ; et ici, l'élection, qui souvent ailleurs pousse au pinacle les médiocrités, va généralement chercher l'élite. Il n’est pas un catholique intelligent en France qui ne sente l'incalculable portée de cette question.
Les débats irritants qu'amènent la nouveauté des situations et le mouvement des idées, la hardiesse intempérante d’un jeune clergé, qui a grandi dans l’action plus que dans l'étude, les idées fausses et les incorrections de langage, que les nouveaux convertis traînent souvent avec eux pendant des années, tous ces dangers très réels, sont singulièrement atténués par l’intervention vigilante du délégué de Rome à Washington, par le recours au St-Siège et par la tenue régulière des conciles nationaux. Le dernier fut préparé à Rome par les évêques américains, sous les yeux du Pape.
Ce sont là des garanties précieuses de prestige, d'autorité, d'unité dans la croyance et dans l’enseignement. Que ne donneraient pas les prêtres de France pour avoir la liberté des conciles !
La confusion et le désordre des idées dans
D Le SENS LE
les églises protestantes forment, avec la majestueuse et immuable stabilité de la doctrine catholique, un contraste saisissant.
Les églises presbytériennes et unitairiennes, volcans d'idées toujours en fusion, et les églises épiscopaliennes, où les laïques propriétaires des temples, choisissent leurs pasteurs, ne sont que des républiques désordonnées, où toute excentricité peut se donner carrière. C’est le chaos doctrinal à demeure où grouillent sans cesse des religions nouvelles.
A l’arrière-plan, sous des étiquettes souvent ridicules, pullulent à perte de vue d’inexprimables anarchies d'idées et de culte. Officiellement, cent cinquante sectes sont inscrites, mais 1l faut grossir ce chiffre de tous les systèmes européens et de toutes les idées extravagantes qui se donnent rendez-vous là-bas.
Quand on a mis de côté sept à huit millions de protestants, membres actifs des églises aristocratiques, puis le nombre donné plus haut des catholiques, il reste plus de quarantecinq millions d'hommes indifférents, ou emportés par le tourbillon des sectes les plus échevelées.
C’est là que s’épanouissent en plein air les shakers qui n’ont point d’enfants, pour hâter la fin du monde corrompu ; les perfectionistes qui préconisent et pratiquent l’amour libre ; les collectivistes-parlageurs, parqués par le gouvernement dans des plaines immenses ;
les quakers, dont chacun se croit inspiré ; les spirites exallés, au nombre de plus de dix millions : les universalistes, qui nient le péché originel, les know-nothing, les mormons, les sociétés politiques secrètes, les fenians, etc., les francs-maçons au nombre de 800.000.
Vous entrevoyez d'ici cette Babel des opinions modernes, dont la voix confuse monte vers le ciel comme une tempête. Quel chaos!
Quelle mer toujours en furie ! et qui dira les courants, les remous irrésistibles, qui, de temps à autre, la traversent et la soulèvent !
Par intervalles, se lève une brise qui semble venir du ciel : c’est le réveil des âmes, le Revival ! une explosion de remords et d’aspirations vers un christianisme plus épuré.
Mais des suppôts d’enfer font le guet pour confisquer ce mouvement à leur profit et l’aiguiller vers de grands meetings en plein air. Là, aux accents étranges de prédications épileptiques, à la vue d’hommes et de femmes soi-disant inspirés, aux bruits des sanglots et des cris, les convulsions éclatent, les danses infernales se dessinent, les orgies antiques renaissent et laissent ces pauvres âmes avilies et désespérées.
Mais ces excès mêmes font rougir ce peuple plein de bon sens et le préparent à mieux écouter la voix de l'Église.
Quand ces âmes sincères et droites, bien qu'égarées, ont longtemps cherché leur voie,