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est le garant; en France, les vingt premières années du xvi° siècle sont celles où il y a eu le plus d'harmonie entre les diverses classes de la société ; la monarchie encore tempérée, exerce paternellement ses droits et respecte encore ceux des autres. Bref, il y a de Tordre et une autorité somme toute respectable. La masse n'est ni démoralisée, ni déchristianisée de fait, comme en trop de villes italiennes.

Il est donc naturel qu'en Allemagne, en Angleterre, en France, le mouvement delà Renaissance ne tourne pas à un réveil du paganisme ; s'il est réformateur, il sera réformateur chrétien.

Là où la niasse sera, pour différentes causes,, disposée à suivre les réformateurs religieux, elle subira l'influence de cet humanisme associé à l'œuvre des réformateurs : c'est ce qui arrive en Allemagne. Lcàoù la masse sera hostile aux réformateurs religieux, elle tiendra en suspicion les humanistes qu'elle regardera comme leurs alliés : c'est ce qui se passera en France.

Mais, de toutes façons, les deux mouvements auront des points de contact et leurs origines ou se confondront ou sembleront se confondre. Vous venez d'en voir le pourquoi ; je dois maintenant vous montrer dans quelle mesure s'est produite cette réelle ou apparente confusion.

« La vie intellectuelle du peuple allemand, dit Mgr Janssen, entre à partir de la deuxième moitié du xve siècle clans une phase nouvelle et heureuse de son développement (1). »

Partout se manifeste un besoin général de culture. Des hommes de tout âge et de toute condition se font les apôtres de « la Renaissance ». « Ils allaient, dit "Wimpheling (2), l'humaniste alsacien, «l'instituteur de l'Allemagne», de canton en canton, de pays en pays, répandant partout la bonne nouvelle, exaltant en tout lieu l'excellence et la noblesse des arts et des sciences et vantant tous les bienfaits que l'on peut recevoir par leur commerce. » L'Allemagne ne fut jamais plus féconde en hommes remarquables ; ceux-là du moins, formés à la vieille école, étaient encore pour la plupart des chrétiens convaincus. Grâce à l'imprimerie, leurs idées se répandent partout. La diffusion des livres religieux précède celle des classiques ; la Bible est rééditée plus de cent fois de 1 152 à 1500 ; quatre-vingt-dix-huit éditions la-

(1) Je me bornerai, pour la Renaissance allemande à renvoyer aux deux volumes de Mgr Janssen: L'Allemagne à la fin du Moyen Age et la Civilisation en Allemagne depuis la fin du Moyen Age, t. I et VI de la traduction française.

(2) Sur Wimpheling, voir les travaux de Wiskowatoff, Jacob Wimpheling, etc. Berlin, 1867, et de Sciiwarz, Gotha, 1875.

fines ; seize éditions allemandes (ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'elle était traduite et lue en langue vulgaire, bien avant Luther). La considération dont jouissent les maîtres, même les maîtres élémentaires, démontre le prix qu'on attache au savoir.

Des humanistes de marque dont l'action sera très grande paraissent sur divers points de l'Allemagne. Ils cherchent clans l'élude des classiques un complément à leur formation chrétienne qu'ils ne renient nullement. « Ce n'est pas l'étude de l'antiquité classique en elle-même, écrivait Jacques Wimpheling, dans son grand ouvrage pédagogique, qui est dangereuse pour l'éducation chrétienne, c'est la manière fausse de l'envisager, c'est le mauvais usage qu'on en peut faire. Sans aucun doute, elle serait funeste si, comme il arrive fréquemment en Italie, on propageait par les classiques une manière païenne déjuger et de penser, et si l'on mettait entre les mains de nos étudiants des œuvres littéraires qui pourraient mettre en péril, dans leurs jeunes esprits, le patriotisme ou les mœurs chrétiennes. Mais au contraire l'antiquité bien comprise peut rendre à la morale et à la science théologique les services les plus précieux.»

<( Nous pouvons, en toute sécurité, ditTrithème, recommander l'étude des anciens à tous ceux qui ne s'y livrent pas dans un esprit frivole ou pour le

simple amusement de leur esprit, mais pour la sérieuse formation de leur intelligence, et pour amasser, grâce à elle, à l'exemple des Pères de l'Eglise, des semences précieuses, propres à servir le développement des sciences chrétiennes. Pour nous, nous regardons cette étude comme indispensable à la théologie. »

De ces professeurs humanistes, Rodolphe Agricola(l), professeur à Heidelberg, mort en 1 182, sera pour nous le type ; il réunit toutes les connaissances classiques ; il fait si bien les vers que ses contemporains le comparent à Virgile ; il est admiré, même en Italie, pour son latin. Il sait l'hébreu et traduit les psaumes. D'ailleurs il cultive la philosophie, les sciences, et ne dédaigne pas d'écrire en un allemand très pur. Comme Pétrarque en Italie, il est pour ses contemporains le révélateur de l'antiquité. Avec tout cela sa pensée demeure chrétienne et règle sa conduite : « Si Agricola est si grand, écrivait Wimpheling, c'est parce que sa science et sa philosophie ne lui ont servi qu'à s'affranchir de toutes les passions, et à concourir au grand œuvre de perfectionnement personnel dont Dieu est lui-même l'architecte dans la foi et dans la prière (2). »

(1) Tresling, Vita et mérita Rûdolphi Agricolœ, Groningue, 1830 ; Cf. Janssen, I, p. 52.

2) Cité par Janssen, t. I, p. 53.

L'humanisme se répand d'abord par l'enseignement. Tout comme en Italie, il a pour propagateurs d'illustres pédagogues ; tel Alexandre Hegius, do ut le nom s'associera dans nos souvenirs à celui de l'Italien Vittorino de Feltre. Il dirigea successivement les écoles de Wesel, d'Emmerich, de Deventer, où il eut, dit-on, jusqu'à 2.200 élèves; il inities classiques grecs et latins à la hase de l'instruction de la jeunesse ; améliora les méthodes d'enseignement et inspira à un grand nombre d'élèves non seulement l'amour de l'étude, mais même la passion d'enseigner. Sa haute valeur morale et religieuse contribua pour une grande part à l'attrait qu'il exerçait.

Le rôle des universités fut plus grand que celui des maîtres isolés, bien plus actif qu'en Italie ; n'en a-t-il pas été ainsi plus d'une fois dans le cours de l'histoire de l'Allemagne ? Elles étaient jeunes encore, mais auprès de chacune se groupaient des hommes éminents. A Cologne, Barthélémy de Cologne et Ortwin Gratius ; à Heidelberg, Rodolphe Agricola, le chancelier Jean de Dalberg, Reuchlin, l'illustre abbé de Sponheim, Jean Trithème, le plus grand historien allemand du siècle; à Erfiïrth, le fameux cercle d'humanistes fondé par Maternus Pistorius avec Crotus Bubeanus, Eoban Hesse, Hermann Busch, Mutian, les poètes qui bientôt s'opposeront aux scolasti-

ques ; à Bàle, Heylin von Stein qui tient encore à l'école scolastique et la représente avec honneur ; à Strasbourg, enfin, Wimpheling, à quiun ardent patriotisme joint à un savoir étendu, dicta la première histoire d'Allemagne qu'ait écrite un humaniste.

Bref, la diffusion de Y humanisme fut prodigieuse: desparticuliers comme WillibaldPirckheimer de Nuremberg, ou Conrad Peutinger d'Augsbourg, rivalisèrent avec les plus illustres Florentins. Ce fut une vraie fièvre d'études classiques.

La Renaissance produisit-elle des effets plus surprenants dans la patrie de Pic de La Girandole que dans cette Allemagne où Adam Potken lisait à des élèves âgés de onze à douze ans l'Enéide et les discours de Cicéron, où Jean Eck parcourait le cours complet des classiques latins entre sa neuvième et sa douzième année, où, à dix-huit ans, Cuspinian faisait des cours à Vienne, et, à vingt-sept, était recteur de l'Université?

Ces premiers humanistes, pour la plupart chrétiens, je le répète, désirent une réforme dans L Eglise, où ils voient des abus, et ils n'ont pas tort, mais une réforme modérée, sans rupture avec Rome.

Par malheur, avant la fin du xvc siècle, se développe un nouvel humanisme, bien différent du premier dans son action comme dans ses prin-

cipes, et cet humanisme sera le principal agent de la grave et vaste révolution qui allait s'accomplir dans le monde des idées : c'est l'humanisme précurseur et allié de Luther (1).

De ce nouvel humanisme, le protagoniste plus ou moins conscient, c'est Erasme (2) ; je dis plus ou moins conscient, parce que malgré tout son esprit, Erasme ne parait pas s'être rendu compte de la portée de ses attaques contre l'Eglise, sa constitution et son enseignement ; du moins s'est-il toujours défendu de vouloir lui faire la guerre à fond. Religieux, il a abandonné son couvent et il a accablé les religieux de ses sarcasmes ; prêtre, il ne dit jamais la messe et l'entend rarement ; il trouve ridicules les prières du bréviaire, le jeûne, le maigre, les règles de pénitence, et il s'en abstient (3). Il ne respecte le dogme que pour la forme : « Si l'on veut, écrit-il, atteindre cette paix, cette concorde, qui sont l'idéal de notre religion, il faut, autant que possible, peu parler des définitions du dogme et permettre à chacun sur beaucoup de points un jugement libre et personnel (4). » Gomme tels de nos contemporains ,

] Voir le développement de cette idée dans le en. i du t. Il de Janssen (traduction française).

(2) Sur Erasme, Cf. Feugère. Erasme: Elude sur su rie et ses ouvrages. Paris, 1874. — Kerker, Erasmus und sein theologischer Standpunkt; dans Tub.Théolog. Quartalschrifft. Tubingué, 1857.

(3) Lucubrationes; 18.

(4) Cité par Kkkkkh, p. 341.

il propose tout simplement la révision d'un certain nombre de doctrines depuis longtemps enseignées par l'Eglise. Il interprète d'une façon presque rationaliste la Sainte Ecriture ; il veut qu'on n'y voie que le sens spirituel : « Si tu lis tout cela en n'ayant égard qu'à l'écorce, dit-il à propos de l'histoire d'Adam et d'Eve, je ne vois pas que tu fasses quelque chose de plus utile pour ton âme que si tu racontais l'histoire de la statue de terre de Prométhée, et le feu du ciel ravi pour donner la vie à la poussière. Peut-être même est-il plus profitable de lire les fables du paganisme avec des allégories que de se nourrir des récits de la Sainte Ecriture en restant attaché à la lettre (1). »

Ce qu'il prône sous le nom de philosophie chrétienne, au fond c'est la sagesse antique.

La multiplicité prodigieuse de ses connais- -sances, ses travaux incessants et variés, l'abondance de ses vues, le mouvement, la richesse de son style, la vivacité, le mordant de son esprit, lui donnèrent sur son époque une influence qu'on a maintes fois et sans trop d'exagération comparée à celle de Voltaire au xvme siècle.

C'est lui qui a, lancé l'humanisme dans la voie du mépris absolu du Moyen Age, de la philosophie

1 Voir cette opinion d*Erasme et d'autres analogues dans Hagen. Deutscklands litterarische und religiœse Yerhœltnis im Reformationszeitalter, t. I, p. 307-318, Francfort,. 1868. Cf. Janssex, t. II, p. 18.

scolastique, et de l'influence de l'Eglise. On a pu dire de son Eloge de la folie, publié pour la première fois en 1509 et multiplié par sept éditions en l'espace de peu de mois, que «c'est le prologue de la grande tragédie théologique du xvie siècle (1) ».

Les humanistes d'Erfiïrth(2),Mutian, chanoinede Gotha, Grotus Rubeanus, Eoban Hesse, le suivent dans la lutte contre les scolastiques et déjà se prépare la division intellectuelle de l'Allemagne qui se consomme à propos de la querelle de Reuchlin. Reuchlin, l'un des plus grands parmi les humanistes, l'un des fondateurs de la science hébraïque, se voit attaquer par les théologiens de Cologne à propos de ses livres De Yerbomirifico et De arte cabbalistica ; tous les esprits s'enflamment; leshumanistes se prononcent avecfureur contre les scolastiques, que par les EpistuUe virorum obscurorum ils couvrent de ridicule. Voilà des alliés tout prêts pour Luther qui, Tannée suivante, 1517, affichera ses thèses (3).

Pourtant, m'objectera-t-on, que peut-il y avoir de commun entre un demi-païen de la Renaissance et un réformateur de l'Eglise, un protestant

(I) Feugère, p. 341.

[â.) Kampschulte, Die Universitaet ErfUrt in ikrem Verhaeliniss zu dem Humanismus und der Re formation. Trêves, 1858-1860.

(3) L. Geiger. Johann Reuchlin, Sein Leben und Seine Werke, Leipzig, 1871.

qui ne croit pas à la raison et l'abaisse devant la foi ?

11 y a opposition, c'est vrai, — et c'est pourquoi le divorce ne tardera pas, — mais entre la Renaissance et la Réforme, il y a pourtant un principe commun, le libre examen, et un procédé, une méthode identiques. L'étude de l'antiquité païenne a pour corollaire celle de l'antiquité chrétienne (1). Départ et d'autre, on remonte aux sources, on s'enquiert des originaux, on veut les connaître, les lire, les commenter, les interpréter librement. De part et d'autre, on tient pour corrompu l'enseignement tel que le donne l'Eglise catholique. La devise d'Erasme, Christum ex fontibus prœdicare, devint celle de beaucoup d'esprits éclairés, téméraires sans le savoir, qui ne se firent point scrupule de rompre avec la tradition, parce que cette tradition leur apparaissait sous la forme d'un enseignement à demi barbare et détaché de ses vieilles et profondes racines.

Voilà pourquoi en x\llemagne, en Angleterre, en France, il y eut alliance de fait entre les humanistes et les premiers réformateurs ; seulement en Angleterre et surtout en France, ils allèrent

(1) M. Buisson, dans son Sébastien Castellion, t. I. p. u0-53r dit avec l'exagération familière anx protestants, mais d'une façon assez saisissante : « L'humanité a retrouvé l'Evangile comme elle a retrouvé l'Iliade... le double dépôt sacré qu'ils ont reçu de l'antiquité. »

beaucoup moins loin qu'en Allemagne au temps de Luther.

La Renaissance anglaise a directement sa source dans la Renaissance italienne (1). Ses premiers représentants, Grocyn, Linacre et Golet, étudièrent le grec à Florence, sous Chalcondyle et Ange Politien ; revenus cà Oxford, ils y inaugurèrent le nouvel enseignement. Avec eux vivait Thomas More déjà célèbre cà vingt ans par ses vers latins et sa vie de Pic de La Mirandole. Arrivant d'Italie, Erasme vint les rejoindre : «Quand j'écoute mon ami Colet, écrit-il après son introduction dans le petit cénacle d'Oxford, il me semble que j'entends Platon lui-même. Que les connaissances de Grocyn sont vastes ! Combien profonds et raffinés les jugements de Linacre! Quelle nature plus heureuse et plus ardente que celle de Thomas More ! »

C'est dans la maison de Thomas More qu'en 1509 Erasme écrit son Eloge de la folie : c*est à Cambridge qu'il travaillera à sa grande œuvre, l'édition revisée du Nouveau Testament imprimée à Baie en 1516); édition critique, destinée selon

(1) Sur la Rebaissante anglaise, consulter : Seebohm, TheOxford Reformera, Londres, 1887, in-8. : — T. E. Bridgett, Life «,,,1 writijigs of sir Thomas More, Londres, 1891, in-8: H. BbémonDj Le bienheureux Thomas Mme, Paris, K>0i, in-18.

lui à nous rendre « la vraie parole des apôtres et la vraie figure du Christ », trop longtemps cachées sous les contresens et les commentaires.

L'inspiration du cénacle d'Oxford est une inspiration religieuse. Le protestant Green, dans son Histoire du Peuple anglais (1), ne va-t-il pas jusqu'à écrire avec un enthousiasme qui n'est pas dénué d'exagération : « La conception d'un christianisme rationnel, date, non seulement en Angleterre, mais dans le monde germanique en général, du séjour de Jean Colet à Florence. »

Golet avait quitté Florence complètement indifférent au mysticisme platonicien et cà la demiincrédulité du groupe de savants qui entouraient Laurent de Médicis ; c'est à peine s'il partageait leurs admirations littéraires. Pour lui l'étude du grec semble n'avoir eu d'autre but que de l'aider à pénétrer plus profondément le sens des Evangiles et des autres écrits du Nouveau Testament ; il espère y trouver une base suffisante pour la foi; il eu critique d'ailleurs le texte avec une grande liberté. Il tient les grand édifices dogmatiques du Moyen Age pour des « conceptions malsaines de pédants » ; il veut qu'on s'arrête au sens historique et grammatical de la Bible et rejette ce qui n'en sort pas. Sa foi repose simple-

(1) T. I, p. 346, de la traduction française.

meut sur le sentiment vivant de la réalité de la personne du Christ ; selon lui la vie et la parole du Christ suffisent à nous donner une religion simple et rationnelle. « Pour le reste que les théologiens se querellent tant qu'ils voudront ! » Lui qui a vu Alexandre VI et Savonarole est pénétré de l'idée que l'Eglise a besoin d'une réforme ; il prie Jésus-Christ de « laver, non seulement les pieds, mais les mains et le chef de son Eglise ».

Colet eut des disciples fidèles. Il tenta lui aussi une réforme de l'enseignement ; il fonda une école publique près de Saint-Paul de Londres dont il avait été nommé doyen. Lui-même, avec ses amis, rédigea les nouveaux livres de classe. Plusieurs écoles se fondèrent sur le modèle de la sienne.

Au moment où la paix de Londres, en loi i, mit fin à la guerre avec la France, la résurrection des deux grandes littératures classiques faisait déjà sentir au loin son action.

Thomas More, la plus pure gloire du cénacle d'Oxford, est aussi un esprit profondément religieux ; mais ses spéculations, comme le prouve son fameux ouvrage Description de la République d'Utopie^ sont surtout sociales et politiques.

Henri VIII, à cette date, est le grand protecteur deshumanistes. Combien leurs espérances devaient être dérues ! Colet seul mourra en 1519 avant

d'avoir vu le début de la révolution religieuse qui devait mentir à ses rêves de réforme. Thomas More et Fisher en seront les martyrs et payeront de leur vie leur fidélité à l'Eglise catholique, en face des caprices d'un tyran.

C'est une illusion, chère peut-être à notre amourpropre national, illusion pourtant, que de croire qu'en ce grand mouvement de la Renaissance, la France fut la fdle aînée de l'Italie (1). La Renaissance s'était présentée à la France dès le xive siècle, mais la guerre de Cent ans était venue et la Renaissance avait passé. Au xvie siècle elle les pressait déjà de toutes parts, lorsque nos pères la laissèrent pénétrer chez eux ; elle régnait en Italie, où depuis vingt ans nous envoyions la fleur de notre noblesse ; elle régnait au Pays-Ras et en

(1) Nous ne saurions avoir la prétention d'indiquer ici, même d'une façon sommaire, tout ce qui a été écrit sur la Renaissance française. On trouvera cette bibliographie dans le tome V de ÏHistoire de. France publiée chez Hachette, sous la direction de M. Lavisse, en tète du chap. n du liv. II., du paragr. 3 du chap. ier, et en tète du chap, n du liv. V. Il faut mentionner comme ouvrages généraux : l'Histoire de la langue et de la littérature française de Petit de Julleville ; l'Histoire de la littérature ju nçaise de Brunetière; le xvie siècle en France d'HATZFELD et Darmesteter ; Fagi-et, Le xvie siècle, études littéraires. Pour les Beaux-Arts : L. Palustre. La Renaissance en France; L. de Laborde, La Renaissance des arts à la cour de France, etc.. etc. Le point de vue particulier qui nous occupe ici a été mis en lumière par un article très approfondi de H. Hauser, De l'humanisme et de la Réforme en France (1512-1552 . Revue historique, juillet-août 1897.

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Allemagne, dans les états de cet empereur Charles qui encerclaient le royaume de François Ier. La France se mit à l'école de ses voisins, de l'Allemagne autant que de l'Italie, et elle ne se donna ni tout entière, ni du premier coup. Ce fut pour elle affaire d'éducation, éducation qu'elle dut moins à ses grands écrivains, qu'à des érudits, à des pédagogues. La résurrection des études classiques, ce fut le premier pas ; la réaction contre la scolastique, sa méthode et sa doctrine, ce fut le second. Marche assez semblable, on le voit, à celle de l'Allemagne ou de l'Angleterre.

De l'aveu de tous, la fondation du Collège de France est, en cet ordre d'idées, le fait caractéristique et décisif (1). C'est là, comme on l'a maintes fois fait observer, que fut reniée la tradition du Moyen Age, que l'antiquité classique triompha, et que la science peu à peu conquit et proclama son indépendance. François Ier en eut-il le pressentiment ? Toujours est-il que, malgré les instances de Budé, le rénovateur des études grecques, de l'évêque de Paris, Etienne Poncher, et de son propre confesseur, Guillaume Petit, le « Père des Lettres » hésita dix ans avant de donner la permission attendue. Et pendant ces dix ans le luthéranisme pénétra en France ; le grec devint suspect

(1) Abel Lefranc, Histoire du Collège de France, Paris, 1893.

à la Sorbonne ; les humanistes enfin inspirèrent des doutes sur leur orthodoxie. En 1530 seulement, le roi établit des chaires de grec et d'hébreu, auxquelles s'ajoutèrent bientôt des chaires de mathématiques et de latin. Ce fut le début de la grande institution. La plupart des professeurs étaient Français ; ils appartenaient à la même génération ; ils avaient entendu les mêmes maîtres ; ils étaient unis par des idées communes. « Ainsi se créa, a dit un historien, M. Lemonnier, l'esprit du Collège de France qui eut pour principe l'étude des langues et de la civilisation antiques, de la philosophie et des sciences, dégagée de toute autre préoccupation que celle de la libre recherche (1). »

De 1523 à 1543, parurent les principaux textes anciens, des grammaires, des dictionnaires. Rabelais pouvait écrire dès 1533 sans trop dépasser la mesure : « Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées : grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die sçavant ; hébraïcque, chaldaïcque, latine. »

Déjà même on pouvait regretter un enthousiasme quelque peu excessif et une dépendance presque servile à l'égard des anciens.

Comment se répandit la culture nouvelle ?

1 Histoire de France, de Layisse. t. V, p. 294.

D'abord par les relations personnelles entre les savants : Sturm, Erasme, Melanchthon, Bucer, Vives, Budé, Rabelais, Baduel, Aléandre, Manuce, etc. Leurs lettres, leurs diseussions, leurs querelles, leurs brouilles étaient publiques et, en occupant l'opinion, faisaient pénétrer les idées (1).

Moins qu'en Italie et en Allemagne, parce que la vie municipale était déjà chez nous bien moins florissante, mais çà et là pourtant, on vit se former de petits cénacles littéraires, à Paris, cela va sans dire, mais aussi à Lyon, à Nérac et ailleurs.

Le livre fut un des meilleurs agents de propagande ; imprimeurs et libraires étaient souvent des gens de lettres, des érudits, qui groupaient autour d'eux leurs émules ; les Estienne en sont le type le plus glorieux ; ils ne sont point une exception (2).

Puis en France, comme en ItaKe, en Allemagne, en Angleterre, les études secondaires furent transformées, à peu près suivant ce programme composé par Sturm pour le collège de Strasbourg: grammaire latine, explications d'auteurs, exercices de style, manière d'imiter les anciens, collection de mots et d'expressions, thèmes, déclamations, en un mot tout ce que nous avons encore connu

il Ch. Schmidt, La vie et les travaux de Jean Sturm, 1855; — Galfhks. Claude Baduel ri h réforme des ('iu<h>s <m xvr5 siècle, Paris, 1880; — Jules Pàquier, Jérôme Aléandre, Paris, 1900.

(2; Il est a remarquer que la plupart de ces imprimeurs et libraires inclinent aussi vers la Réforme. Cf. Hauser, article cité, p. 271.

dans notre enfance, nous qui avons été formés aux vieilles humanités. Et tel est le fondement que l'on déclare désormais nécessaire pour la philosophie, les sciences et la théologie : « Le théologien, dit Baduel, ne peut expliquer purement la religion, ni le jurisconsulte les lois, ni le médecin les matières de son art, sans avoir été préalablement instruits et exercés dans les lettres (1) ».

Mais on ne s'en tient pas à ces sages considérations. Bientôt commence une vive réaction contre la scolastique et les méthodes des âges précédents : « Comment se fait-il, s'écriera Rabelais, qu'au milieu de la lumière qui brille dans notre siècle et alors que par un bienfait spécial des dieux, nous voyons renaître les connaissances les plus utiles et les plus précieuses, il se trouve encore des gens qui ne peuvent ou ne veulent ôter les yeux de ce brouillard gothique et cimmérien dont nous étions enveloppés ? »

Vous savez s'il a tourné en ridicule les docteurs de la Sorbonne. Peut-être quelques-uns connaissent-ils ce Maître Janotus de Bragmardo que l'Université de Paris députe à Gargantua pour recouvrer les cloches de Notre-Dame que celui-ci avait enlevées pour en faire les clochettes de sa jument. « Après avoir bien ergoté pro et contra,

(1) Cité par Lkmonnier, loc. cit.. p. 298.

fut conclu en baralipton, que l'on envoirait le plus vieux et suffisant de la faculté théologale vers Gargantua pour luy remonstrer l'horrible inconvénient de la perte d'icelles cloches. Et, nonobstant la remonstrance d'aucuns de l' Université, qui allegoient que cette charge mieulx competoit à un orateur qu'à un théologien, fust à cest affaire esleu nostre maistre Janotus de Bragmardo. »

On voit donc arriver « Maistre Janotus, tondu à la cesarine, vestu de son lyripipion théologal, et bien antidote l'estomac de condignac de four et eau béniste de cave,... touchant devant soy trois vedeaux à rouge museau, et traînant après cinq ou six maîtres inertes (inartes) bien crottés ».

Et quand maistre Janotus a préalablement toussé, il débite sa harangue où Rabelais a fort plaisamment contrefait le style des dissertations scolastiques. C'est ainsi qu'il vante les cloches « pour la substantifique qualité de la complexion élémentaire qui est intronifiquée en la terrestréité de leur nature quidditative, etc. (1). »

Jusqu'à quel point la réaction contre la méthode entraîna-t-elle la réaction contre les idées ? Jusqu'à quel point les idées antiques pénétrèrent-elles avec les études classiques? C'est seulement en 1543

(1) Gargantua, ch. xix.

que Ramus publiera ses Institution*'* dialecticaê et ses Animadversiones in dialecticam Âristotelis

qui lui vaudront de si violentes persécutions et le feront accuser de méconnaître la voix de la nature, de la vérité, de Dieu même. Mais, en définitive, s'il ébranle bien des doctrines généralement admises, on ne peut pas dire que son intention soit de battre en brèche le christianisme lui-même. C'est un humaniste qui incline vers les protestants au milieu de qui il mourra, lors de la Saint- Barthélémy.

Rabelais est un adversaire du clergé ; il reprend contre prêtres et moines les railleries et les invectives grossières des poètes du XIVe et du xv° siècles ; dans le quatrième livre, les ignobles et basses plaisanteries que lui suggère la descente de Pantagruel dans File des Papimanes font de lui un émule de Luther dans ses pamphlets contre le pape. Mais il n'est guère plus tendre pour les « démoniacles Calvins, imposteurs de Genève ». Somme toute, il semble bien n'avoir été qu'un déiste philosophe, sceptique et irrévérencieux à l'égard de tout dogme révélé. Sa religion c'est le naturalisme (1). Michelet l'appelle « un grand prophète », prophète de la nature et de « la foi profonde » ; nous n'irons pas jusque là.

(1) Pantagruel, liv. IV. eh. xxxn.

Dolet, l'un des types les plus saillants de la Renaissance par sa vie agitée, aventureuse, cou* pable, son goût pour les anciens, parait avoir versé dans l'incrédulité (1). Calvin n'hésite pas à le dire : « C'est un fait notoire qu'Agrippa, Villano vanus, Dolet, et autres Cyclopes ont toujours méprisé ostensiblement l'Evangile. Quant à ce qui regarde la vie de l'âme, ils ont déclaré quelle ne diffère en rien de celle des chiens et des pourceaux (2). »

Dans les quatre dialogues, cours et décisifs du Cymbalum mundi, le Tocsin du monde, Bonaventure des Périers introduit Luther, sous l'anagramme transparent de Rethûlus, un sceptique, Thomas du Clenier, un croyant, Thomas Tryocan, (anagrammes d'incrédule et de croyant), puis Jupiter, Mercure, des pontifes de l'ancienne Rouir. Ainsi, sous divers masques, il tend à dissimuler sa pensée, qui échappa, semblc-t-il, à la Faculté de théologie, mais qui n'en est pas moins aussi audacieuse que redoutable. Elle vise au fond toutes les religions : « Sambien, s'écrie un des interlocuteurs, je voudrais que tu eusses vu comment ils s'otent des mains l'un de l'autre Les mies d'arène (de sable) qu'ils trouvent. L'un se

(1) Copley (jihisïik, Etienne Dolet, le martyr de la Renaissance, tiinl. Stryienski , 2* éàit., 1899. Sur la question d'Etienne Dolet,

voir un intéressant article de MF. Duvàl-Arnould, dans la <>,iinz<ii>ndu 1er août 1898.

(2) De scatu/alis, Genève, 1550.

vante qu'il en a plus que son compagnon, l'autre lui dit que ce n'est pas de la vraie. » Présenter Jésus-Christ sous les traits de Mercure et la Bible sous l'allégorie de la pierre philosophai e, parodier de la façon la plus familière des passages des Evangiles, c'était, comme on l'a dit, « faire de la littérature burlesque avec les choses sacrées », et, par un scepticisme de même nature, être le précurseur d'un Bayle ou d'un Voltaire (1).

Tel est le groupe des incrédules français, groupe restreint en somme, dont le spectacle ne rappelle que de loin celui que nous avait donné l'Italie (2). Mais, à côté de celui-là, il en est un autre que nous appellerons, si vous le voulez, celui desprotestantisants. L'homme que l'on considère comme le patriarche de la Réforme française fut, nul ne l'ignore, un vieux professeur de mathématiques devenu exégète, Lefèvre d'Etaples (3).

Il exprime à merveille cet état d'esprit que je m'efforçais de vous faire entrevoir tout à l'heure, cet attrait si noble en définitive, et que nous retrouvons avec une admiration sympathique chez quelques-uns des meilleurs parmi nos contem-

(1) Ad. Chenevière, Bonaventure des Périers,sa rie. ses poésies,. Paris, 1886. — Cf. Lemonnier. lue. ci/., p. 304.

(2) Haiser. art. cit.. p. 292 : « Il existait alors une secte de non-chrétiens assez nombreuse pour qu'on crût nécessaire de demander à Calvin d'écrire un traité contre elle. »

(3) Graf, Essai sur la vie et les écrits de Jacques Lefèvre d'Etaples. Strasbourg. 1842.

porains, qui conduisit jusqu'aux problèmes religieux et aux lettres sacrées de passionnés amants des lettres profanes : « Pendant longtemps, écritil, je me suis attaché aux études humaines, et j'ai à peine goûté du bord des lèvres les études divines : car elles sont augustes et ne doivent pas être approchées témérairement. Mais déjà dans le lointain, une lumière si brillante a frappé mes regards que les doctrines humaines m'ont semblé des ténèbres, en comparaison des études divines, tandis que celles-ci mont paru exhaler un parfum dont rien sur la terre n'égale la douceur. »

En 1512, il publie son Commentaire sur les Ëpîtres de saint Paul, où il affirme déjà l'autorité exclusive de l'Ecriture Sainte et le salut par la foi seule. Pour lui, Peau du baptême n'est que le signe de la justification et la messe n'est guère autre chose que la commémoration d'un sacrifice unique. En 1522, son Commentaire latin sur les Evangiles peut être tenu pour le premier manifeste de la Réforme en France.

Lefèvre d'Etaples exerça une influence incontestable sur beaucoup d'hommes de sa génération : Budé, Vatable, Clichtoue, Gérard Roussel, Farel, Cop, Etienne Poncher, qui plus tard divergèrent. les uns allant jusqu'au protestantisme, les autres revenant au catholicisme.

En 1521, l'évêque de Me aux, Briçonnet, groupe

autour de lui Lefèvre d'Etaples et ses amis, protégés par le roi et par sa sœur, Marguerite de Navarre, qui accueille avec enthousiasme les efforts de Lefèvre d'Etaples et les idées religieuses de Gérard Roussel. Briçonnet est Lévêque selon leur cœur ; il fait commenter l'Evangile par les disciples de Lefèvre ; quand la Sorbonne inquiétera celui-ci, il en fera son vicaire général. Indépendant, Briçonnet ne veut aller, ni ne va jusqu'à l'hérésie. Quand il verra le danger, il saura reculer et demeurer fidèle à l'Eglise (1).

J'ai nommé Marguerite de Navarre. Elle représente et elle prolonge à travers la première partie du xvic siècle l'humanisme de la fin du XVe, mais elle le renouvelle et le vivifie par la pensée philosophique et morale, dont ses contes eux-mêmes, et surtout ses poésies se laissent pénétrer. Elle est bien fille de la Renaissance, de la Renaissance italienne et de la Renaissance allemande, disciple de Platon par Marsile Ficin et par Nicolas de dise ; instruite, amie des humanistes et des penseurs même les plus téméraires ; reflet cependant plutôt qu'initiatrice du mouvement intellectuel de son temps.

Est-elle vraiment protestante? Non. Elle a subi

(l)Abel Lefkaxc, Les i</ée$ religieuses de Marguerite de Navarre^

d'après son œuvre pué tique. Paris, 1808. Cf. Lemu.nmkk. op. cit.. 1. V, ch. i.

l'influence de Luther et de Calvin. Elle répugne à certaines tendances catholiques. Dans la comédie qu'elle fit jouer à Mont-de-Marsan, en L547, elle rassemble dans le personnage de la Superstitieuse tout ce qui se peut écrire de plus fort contre les pratiques du culte. Elle abaisse le culte de la Vierge, comme on peut le voir dans le Miroir de Vâme pécheresse. Elle exalte la justification par la foi au dépens des œuvres. Elle a des sympathies d'âme avec les Réformés et c'est ce qui lui fera prendre leur défense quand ils seront persécutés. Mais tout cela n'est guère qu'à l'état de tendances et môme de tendances assez vagues ; elle mourra catholique.

Ces humanistes réformateurs sont des pacifiques pour la plupart (1) ; ils veulent un certain renouvellement, une certaine régénération de l'Eglise ; ils n'entendent point rompre avec elle.

11 en est d'eux comme des meilleurs parmi les humanistes allemands et les humanistes anglais.

Telle fut la Renaissance en Allemagne, en Angleterre, en France, c'est-à-dire dans les pays qui, avec l'Italie, frayèrent les voies à la civilisation nouvelle; bien moins radicale dans ses effets, l>i<Mi moins immorale, bien moins païenne

l M. Buisson et M. Hauser les traitent volontiers de peureux rt d intéressés; .M. Hauser reconnaît que la question '!«• doctrine s'est posée pour plusieurs.

qu'en Italie, bien plus conciliable par conséquent avec le christianisme. On conçoit qu'elle ait séduit non seulement des prélats mondains et quelque peu sceptiques, mais même des évêques vraiment dévoués à leur mission spirituelle. Elle nous laisse entrevoir déjà la solution chrétienne du problème intellectuel et moral posé à l'aube du xvic siècle, solution que l'état de l'Italie ne nous avait, n'est-il pas vrai, guère permis d'espérer, et que la France, après bien des tâtonnements, aura le bonheur et l'honneur de trouver.

DANS QUELLE MESURE ET POURQUOI LA PAPAUTÉ, SOUVENT L EPISCOPAT, ONT FAVORISÉ LE MOUVEMENT DE LA RE- NAISSANCE (1).

Il n'est pas douteux que l'humanisme ait abouti en Italie au réveil d'un derni-paganisme, immoral et rationaliste, et que, dans les autres pays, il ait favorisé de fait les débuts de l'hérésie protestante.

Ce n'est pas seulement l'histoire qui l'établit, comme je me suis efforcé de le montrer dans les

(1) La bibliographie est la même que celle «lu chapitre] Il l;iui \ ajouter: Goyau, Pératé el Pabre, Le Vatican, Paris, 1895, in-4 ; — Mintz, Les arts à la cour des Papes pendant le w et xvi6 siècles, Paris, 1878-79, 2 vol. in-8 ; —Rio, De l'Art chrétien, Paris, 1867, -i vol. in-8.

deux conférences précédentes ; les contemporains eux-mêmes en ont eu le sentiment. « Peux-tu nier, écrit le prince Albert de Carpià Erasme, que chez vous, ainsi qu'en Italie (et cela depuis longtemps), partout où les prétendues belles-lettres sont cultivées avec une ardeur exclusive, partout où les disciplines philosophiques ou théologiques d'autrefois sont méprisées, une triste confusion ne se soit mise entre les vérités chrétiennes et les maximes païennes ? Ce désordre regrettable se glisse partout : l'esprit de discorde s'empare des esprits, et les mœurs ne s'accordent plus en rien avec les prescriptions morales du christianisme (1). »

Erasme lui-même écrivait à Eabricius Capito, le 26 février 1516: « Un seul scrupule retient encore mon esprit, que sous le couvert de la littérature antique, le paganisme ne cherche à relever la tête ; il en est parmi les chrétiens qui ne reconnaissent Jésus-Christ qu'extérieurement, mais qui au dedans respirent la gentilité (2). »

Et, parmi les hommes d'Etat, plusieurs pensent de même, témoin le connétable de Montmorency qui, au dire de Régnier de la Planche, dans son Etat de la France sous François II, « estoit persuadé que les lettres avoient engendré les hérésies

(1) Lucubrationes, p. 72. rite par Jaxssen. op. ci/., t. Il, p. 26

(2) Erasme. Opéra, t. III. op. 207. p. 189.

et accru les luthériens qui estoient au royaume, en sorte qu'il avoit en peu d'estime les gens sçavants et leurs livres (1). »

Or, les papes, à Rome, et beaucoup de hauts dignitaires ecclésiastiques, dans les divers Etats de la chrétienté, ont favorisé l'humanisme et la Renaissance en général. Donc, soit qu'ils aient manqué de conscience, soit qu'ils aient manqué de clairvoyance, ils ont été, défait, les complices d'un mouvement qui, partiellement au moins, a tourné contre l'Eglise, sa morale et sa doctrine. C'est l'avis de certains excellents catholiques.

Au xvie siècle, le prince Albert de Garpi écrit : « Les princes ecclésiastiques et laïques récoltent maintenant les fruits de la semence qu'ils ont répandue à profusion, ou dont ils ont tout au moins favorisé la croissance. Ce sont lespoètes qui ont le plus contribué à exciter en Allemagne la révolte contre l'Eglise et la société. Ce sont eux qui ont encouragé toutes ces violations du droit dont nous sommes tous les jours les témoins. Mais qui donc a soutenu ces hommes? Ce sont les dignitaires ecclésiastiques, et ceux mêmes du rang le plus élevé. Ils ont entretenu à leur cour voluptueuse ces gens aux tendances à demi païennes qui jettent le mépris sur tout ce qui est resté cher au peuple

(1) Regniek de la Planche, t. Il, p. 170.

et n'ont d'autre but que le renversement de tout ce qui existe (1). »

Le prince de Carpi aurait dû ajouter, dit Mgr Janssen que « la funeste engeance des poètes avait trouvé à Rome encouragement et protection bien avant que l'AUemage l'eût accueillie, et que la Renaissance avait exercé en Italie son séduisant empire longtemps avant qu'elle eût trouvé quelque crédit en Allemagne (2). »

Jusqu'à quel point cette accusation est-elle fondée? Ou en d'autres termes : dans quelle mesure les papes et les hauts dignitaires de l'Eglise ont-ils favorisé l'humanisme et la Renaissance ? Ont-ils, au moins par occasion, dépassé les bornes que leur eût imposées la prudence chrétienne ? Quelles conclusions tirer de leur attitude et par quelle raison l'expliquer? Telles sont les questions auxquelles j'entreprends de répondre aujourd'hui.

Que les papes aient protégé l'humanisme, il y a là une vérité si connue qu'à peine a-t-elle besoin de démonstration.

'(1) Lucubrationes, p. 49.

(2) T. II, p. 65.

C'est en pleine période du grand schisme d'Occident, c'est-à-dire dans les temps les plus troublés de l'histoire de l'Eglise, que l'humanisme pénètre clans la curie romaine.

Innocent VII, par une bulle de 1406, entreprend de relever l'Université romaine fondée par Boniface VIII : « Il n'est pas sur la terre, dit cette bulle, de ville plus illustre ni plus noble que Rome, de ville où les études que nous voulons restaurer ici aient joui d'une égale splendeur; car c'est ici que la littérature latine a été fondée, que le droit civil a été mis par écrit ; c'est d'ici que les nations l'ont reçu; ici est également le siège du droit canon. C'est à Rome qu'a été créée toute philosophie et toute doctrine ; c'est tout au moins Rome qui en a hérité des Grecs. En conséquence, si d'autres villes enseignent des sciences étrangères, Rome n'enseigne que sa science propre (1). »

Le même pape peuple sa chancellerie d'humanistes; il y trouve déjà le Pogge; il y fait entrer Léonardo Bruni, (Léonard l'Àrétin, chrétien celuilà, qu'il ne faut pas confondre avec Pierre L'A rétin), et Pierre-Paul Vergerio, qui dans le conclave d'où devait sortir l'élection de Grégoire MI, fut chargé de prononcer devant les cardinaux un ser-

(1) P.vsToit, Histoire des Papes. (. [,p. 181. — Cf. Dexotlb, Unir versitseten, t. I, p. 312.

mon sur Fanion de l'Église et profita de la circonstance pour leur dire eu face de dures vérités.

Grégoire XII introduit de nouveaux humanistes, entre autres Antoine Loschi, de Florence, qui substitua le style eieéronien à l'ancien style des lettres pontificales.

Si Martin V. l'élu du concile de Constance, reste personnellement en dehors du mouvement humaniste, les représentants de la Renaissance littéraire n'en occupent pas moins a sa cour une place d'autant plus grande que le concile avait donné une prodigieuse impulsion à ce mouvement, o Le concile de Constance, écrit Voigt, l'historien protestant de l'humanisme, a fait faire un pas immense à la connaissance de- divers pays et a l'étude des manuscrits; en cela d'ailleurs, il n*a fait que confirmer ce que r^n connaît de l'influence de ces grandes assises ecclésiastiques sur le rapprochement des nations, influencé que l'on ne saurait proclamer trop haut. Jusqu'aux deux grands conciles réformateurs de Constance et de Bàle. l'humanisme avait été exclusivement italien: c'est là qu'il entra en scène aux yeux du monde : c'est de Là qu'il commença à projeter des rayons, parfois encore bien minces et bien faibles, sur les peuples ultramontains 1). »

1 Voigt. Wiederbelebuny des classischen Alterthums, t. I. p. 236.

Parmi les secrétaires pontificaux présents à Constance, on peut déjà énumérer toute une série d'humanistes : Emmanuel Chrysoloras, savant grec qui mourut pendant le concile, Leonardo- Bruni, Poggio, Vergerio, etc. Quand ils sont las des discussions théologiques qu'ils ne goûtent guère, ils parcourent les monastères de la région à la recherche des manuscrits latins et font de précieuses trouvailles qui excitent la joie délirante de leurs contemporains ( 1 .

Eugène IV, comme Martin V, était personnellement étranger au mouvement delà Renaissance, mais le long séjour que, obligé de quitter Rome, il avait fait à Florence, alors le centre intellectuel et artistique par excellence, ne devait pas être sans conséquences. Il fait entrer parmi les secrétaires apostoliques Flavio Biondo (Blondus) qui par son étude historique et descriptive de la ville de Rome (Ronia instaurata) fut le vrai fondateur de la science archéologique. Blondus est un humaniste moral et chrétien que la Rome chrétienne intéresse autant que la Rome païenne. (Poggio, au contraire, dans sa Pérégrination à travers Rome, passe systématiquement sous silence tout ce qui pourrait rappeler la Rome chrétienne.) La pensée des pieux trésors conservés dans la

(1) Pastor, t. I, p. 270.

Ville Éternelle le console des ruines qu'il voit à chaque pas.

Le Sacré Collège s'était peu à peu rempli d'humanistes, et parmi eux brillaient Orsini, Albergati, Cesarini, Prosper Colonna, Capranica, Landriani. Ces deux derniers avaient d'admirables bibliothèques dont ils mettaient libéralement les manuscrits à la disposition des travailleurs. Faisons une place à part au fameux cardinal grec, Bessarion, zélé collectionneur de livres, écrivain consciencieux, ami et protecteur des gens de lettres. Son palais devint le rendez-vous de tout ce qu'il y avait déplus distingué parmi les savants de la Grèce et de l'Italie qui formèrent autour de lui comme une sorte d'Académie. Il recherchait les manuscrits grecs, afin de sauver du naufrage du monde oriental les œuvres intellectuelles de sa patrie ; quatre ans avant de mourir il donna ces manuscrits à la ville de Venise.

Le jour devait venir où le trône pontifical luimême serait occupé par un humaniste. C'est ce qui advint au milieu du xve siècle, à la mort d'Eugène IV.

Avec Thomas Parentucelli, Nicolas V, l'humanisme prit possession du siège de saint Pierre (1). L'élection fut accueillie par les humanistes avec

l Voir Gdiraud, L'Eglise et les Origines de la Renaissance, ch. vin, Nicolas Vet les Arts. ch. tx, Nicolas V et l'Humanisme.

des transports d'enthousiasme A Florence, au temps où y résidait la curie, Thomas Parentucelli avait voeu au milieu d'eux et rien ne lui avait paru plus beau que l'éclat qui dans cette ville entourait l'art et la science ; il lui semblait indigne qu'on pût laisser dans la misère des littérateurs et des artistes. Il disait fréquemment que, s'il dévouait riche, il consacrerait tout son avoir aux livres et aux monuments. On raconte même que, tout moine qu'il fut, sa passion n'avait pas attendu la fortune et qu'il s'était endetté pour se procurer de précieux manuscrits (1)! Personnellement, iln'écrit pas; il est doué d'une grande mémoire, d'une intelligence très ouverte ; c'est un collectionneur passionné, un amateur qui s'intéresse à tout. Un tel homme était né pour être le protecteur des gens delettres; il en attira à Rome autant qu'il put, surtout des Florentins.

Voigi a dit de lui « qu'il fut pour Rome ce que Cosme d«' Médicis fui pour Florence ».

Son premier titre comme humaniste, c'est d'avoir fait traduire en latin tout on partie <1<-^ œuvres d'Homère, de Strabon, d'Hérodote, de Thucydide, de Xénophon, de Diodore, d'Aristote et de Platon. Le second, pins g r;i nd encore, c'esl d'avoir voulu que le Vatican abritai pour jamais

I l!i RCKHARM . Op. Cit., t. I. |>. 232.

les admirables monuments du génie grec et latin ; et, pour cela, d'avoir fondé la Bibliothèque Vaticane (1). Pour former la précieuse collection dont il avait conçu le plan, il déploya une ardeur sans pareille ; il envoya des agents en Italie et dans toute l'Europe, après la prise de Constantinople, en Orient, pour recueillir des manuscrits, ou copier ceux qu'on ne pouvait avoir. Aussi dans un temps relativement court il forma une bibliothèque unique en son genre, qu'il voulut publique et accessible à tous les savants. On ne sait pas au juste le nombre de manuscrits rassemblés par Nicolas Y; la plupart des auteurs, sur la foi de Manetti et de Yespasiano da Bisticci, donnent cinq mille ; mais ce chiffre parait très exagéré ; M. Muntz donne 824 pour les manuscrits latins: M. Pastor, 807 ; le chiffre des manuscrits grecs est inconnu. Toujours est-il que même ces derniers chiffres sont élevés pour la première moitié du xv° siècle.

C'était le bonheur de Nicolas V de vivre au milieu de ses livres.

En somme, malgré certaines imprudences qu il nous faudra bien reconnaître, Nicolas V demeure une des figures les plus pures de la Renaissance. S'il

(1) Muntz et Fabre. La bibliothèque du Vatican au xv* siècle. Paris, 1887, in-8°, et dans le volume intitulé LeVatican, l'étude de P. Fabre sur la bibliothèque vaticane.

a le culte des auteurs profanes, il met au-dessus non seulement l'Ecriture, mais les Pères ; il envoie d'Allemagne à Florence un exemplaire complet des œuvres de ïertullien, rapporte un exemplaire des sermons de saint Léon le Grand et du commentaire de saint Thomas sur l'Évangile de saint Matthieu, et fait de saint Augustin sa lecture préférée. Enfin et surtout, ce n'est pas sans une pensée chrétienne qu'il protège artistes et savants.

Son ambition était, comme en témoignent ses dernières paroles aux cardinaux, — amplifiées sans doute par son historien (1), — que Rome, centre de la religion, devint aussi celui des lettres et des arts ; il était persuadé que la foi des peuples a besoin d'être réveillée et soutenue par le très grand éclat de Rome. Idée qui n'est pas sans dangers, mais qui certes est juste en un sens!

Avec Nicolas V, se clôt le premier âge de l'humanisme et de la Renaissance.

Jusque là, les papes ont-ils dépassé la mesure que leur marquaient le sens chrétien et le véritable intérêt de l'Eglise? Oui, un peu; ne craignons pas de l'avouer.

I Manettt, Vita Nicolai V, dans Mura to ri, ><ri/</ . rer. Italie, t. III. ï partie, p. 947.

Dès le début, le souci de la valeur littéraire des humanistes l'emporte trop sur la considération de leur valeur morale. C'est sous Boniface IX, c'està-dire dès le début du xve siècle, que le Pogge a pris rang parmi les secrétaires apostoliques et il conservera sous huit papes ce poste lucratif qu'il occupera durant un demi-siècle. Or nous avons vu ce qu'il valait au point de vue moral et religieux (1).

Pendant le concile de Constance, le Pogge et plusieurs de ses amis forment une société où Ion se réunit tous les soirs pour tenir des propos scandaleux, obscènes, et cribler de railleries les gens d'église. Cette société se tenait dans le palais même du pape qu'on ménageait moins que tous les autres (2).

Eugène IV est personnellement sévère. Cependant il fait entrer à la cour romaine nombre d'humanistes dont la conduite et les opinions sont plus que suspectes ; tel Marsuppini qui, a son lit de mort, rejettera les secours de la religion. Du moins Eugène IV refusa énergiquement de laisser rentrer à Rome Laurent Valla, l'auteur

(1) Pastor. t. I. p. 181.

(2) Voigt, op. cil., t. II. p. lo et 416.

du De Yoluptate, et il interdit sous peine d'excommunication la lecture du livre infâme de Beccadelli.

Mais son successeur, Nicolas V, n'a pas les mêmes scrupules ; il s'entoure des humanistes les plus païens et leur donne sans compter. Poggio, Filelfo, Marsuppini, Valla lui-même qu'il fit notaire apostolicpie et qu'il chargea de traduire Thucydide en latin.

Les meilleurs parmi les cardinaux ne se font pas scrupule de nouer les plus intimes relations avec eux, même avec Beccadelli, et on est si indulgent pour les humanistes que l'opinion ne s'en choque pas.

Cependant quelques ordres religieux commencent à élever la voix contre cet état de choses. La conspiration d'Etienne Porcaro, inspirée par les idées et le souvenir des institutions de l'antiquité, montre à Nicolas V lui-même que le danger n'était pas aussi illusoire qu'il aimait à le penser.

Si, après sa mort, et pendant une quinzaine d'années, une réaction se produit, n'en soyons pas surpris.

Elle commence avec Le pontifical de CalixtelII, sur qui 1rs humanistes, inconsolables de la mort de Nicolas Y, ont proféré les jugements Les plus outrés. L'un d'eux va jusqu'à dire que Galixte III

figure inutilement dans la série des papes (1), » Les nécessités de la croisade contre les Turcs qui venaient de prendre Constantinople justifient assez Calixte III de n'avoir pas jeté aux humanistes les revenus de l'Eglise romaine et même d'avoir fondu l'or et l'argent de quelques reliures précieuses.

La preuve que Calixte III ne faisait pas fausse route, c'est l'attitude même de son successeur Pie II, jEneas Sylvius Piccolomini, c'est-à-dire celui-là même qui avait personnifié en lui les différentes tendances de la Renaissance ! A son élection, les humanistes avaient cru voir se rouvrir une ère de félicité illimitée (2). Et cependant il ne fit pas beaucoup plus pour eux que Calixte III, encore qu'il ait fait achever certaines traductions commencées par Nicolas V, qu'il ait introduit quelques humanistes dans le collège des abréviateurs, attiré à Rome quelques savants et protégé quelques poètes. Ce n'est pas seulement la détresse des finances pontificales, jointe à la pensée dominante de la croisade, qui détermine sa conduite. C'est aussi le sentiment qu'il a, pour les avoir connus de près, des dangers de la fausse Renaissance. Il bannit sans pitié des écrivains aux mœurs dépravées et garde sa sympathie pour

(1) L. Geiger, Renaissance und Humanismus, p. 139, et Pastor, t. II, p. 314. Voir lettre de Filelfe à Bessarion, Philelfi Epist.,

(2) Pastor. t. III. p. 34.

ceux qui savent rester chrétiens. Cet humaniste repenti s'en va grandement mourir à Aneône prêt à conduire lui-même la chrétienté contre les Turcs.

Sous Paul Iï, le conflit arriva à l'état aigu parce que la Renaissance devint absolument païenne ; les idées chrétiennes qui jusqu'alors avaient pu coexister avec les autres dans l'esprit des humanistes semblaient éliminées pour la plupart. Calixte III et Pie II avaient senti le péril, mais les mesures étaient encore difficiles à prendre. Un incident fournit à Paul II l'occasion d'agir (1). Au début de son règne, ce pape voulut réorganiser le collège des abréviateurs ; il supprima nombre d'emplois que Pie II avait donnés comme gagnepain à ses protégés. Parmi les victimes de cette mesure l'indignation atteignit aux dernières limites. L'un d'eux, connu sous le nom de Platina, composa sous forme de lettre au pape un pamphlet où il lui disait : « Du moment que vous vous êtes permis de nous dépouiller sans nous entendre d'une charge que nous avions achetée en tout bien tout honneur, il doit QOUS être permis à nous de faire entendre nos plaintes au sujet d'une disgrâce imméritée. Par vos refus, nous vous infligez une humiliation el une honte ; nous irons

l Sur cette affaire, voir Pastor, t. IV, ch. a.

trouver les rois et les princes et nous les inviterons à convoquer un concile, devant lequel vous serez bien contraint de vous disculper et de dire pour quel motif vous nous avez dépouillés d'un bien légitimement acquis. » La lettre se terminait par ces mots : « Les serviteurs de V. S. si la mesure est retirée (1). »

Paul II ne prit pas la chose en badinant ; Platina fut arrêté et mis à la torture ; le pape parla de lui faire trancher la tête ; du moins, il le fît enfermer dans un froid cachot d'où il le tira au bout de quatre mois pouvant à peine se tenir debout. Tous rongèrent leur frein en silence et cherchèrent vengeance .

Les mécontents et les humanistes paganisants se réunissaient chez l'un d'entre eux, Pomponius Laetus, savant connu dans Rome par ses talents et son originalité. Jamais aucun savant n'avait au même degré que lui imprégné de paganisme sa vie et sa pensée. Il méprisait la religion chrétienne et se répandait en discours violents contre ses ministres (2).

Les réunions qui se tenaient chez lui donnèrent naissance à une société littéraire « Y Académie ro-

(1) Platixa, Opus de vitis ac geslis summorum Pontificum ad Sixtum IV, etc., éd. 1645, p. 767.

(2) Sur Pomponius Lœtus, ses idées et sa société, beaucoup d'écrits ont été publiés ; on en trouvera l'indication dans Pastou. t. IV, p. 37, note 4.

maine » dont le but était la propagation de la pure latinité. Ceux qui y entraient adoptaient des noms antiques. lisse considéraient comme un collège de prêtres de l'antiquité, ayant à leur trie un Pontifex Maximus, dignité attribuée à Pomponius Laetus, célébrant certaines fêtes païennes, et quelques-uns s'adonnant aux vices les plus répugnants qui n'étaient que trop en honneur chez les anciens. Enfin, ils étaient républicains !

A la fin de février 1-468, le bruit se répand d'un complot dans Rome ; on dénonce au pape connue chefs de la conspiration quatre membres de l'Académie romaine; trois réussissent à s'échapper ; le malheureux Platina est pris et enfermé nu château Saint-Ange, ainsi que quelques individus en relation avec l'Académie.

Le pape savait à quoi s'en tenir sur les opinions antichrétiennes et les pratiques immorales de ces gens et il s'en expliqua catégoriquement avec l<is ambassadeurs des puissances italiennes; il les qualifiait d'hérétiques. Quant A la conspiration, c'était beaucoup plus vague, et. comme nous û'avonspas les pièces du procès, mais seulement La relation de Platina, nous ne pouvons nous prononcersûrement, d'autantplus que Platina a 1><mucouj> menti, en particulier sur son propre rôlequ'il donne comme héroïque alors qu'il fut très piteux.

Pomponius Laetus, dont le pape avait réclamé

et obtenu l'extradition de Venise, fut enfermé au château Saint-Ange ; au cachot, il oublia lui aussi ses attitudes de stoïcien et finit par fléchir Paul II (1) ; Platina resta plus longtemps en prison.

Paul II ne se borna pas à frapper quelques individus ; il prit des mesures pour restreindre l'étude de l'antiquité, surtout celle des poètes et des historiens. L'Académie romaine fut dissoute.

Les humanistes devaient se venger du pontife. Platina surtout assouvit sa colère, après la mort de Paul II, dans ses Vies des Papes. Il le représenta comme un barbare acharné contre toute science. Gela est faux ; Paul II assurément n'est pas un humaniste dans le genre de Nicolas V, mais il a protégé nombre de savants et favorisé de toutes ses forces, l'introduction et la diffusion de l'imprimerie en Italie.

Au surplus, les efforts de Paul II ne devaient pas avoir grands résultats ; le mal était déjà sans doute trop profond.

Avec son successeur Sixte IV (1471), on revient aux traditions de Nicolas V. Le pape réorganise la bibliothèque vaticane, fait rechercher les manuscrits avec une ardeur prodigieuse, en acquiert 'plus de mille en dix ans ; et qui met-il à la tête de la bibliothèque ? Platina lui-même ! Il attire a

(1) Defensin Pomponii Lseti in carceribus et confessio. Bibl. Vat. niss.. cité par Pastob. t. IV, p. 52.

Rome le plus d'humanistes qu'il peut ; il veut faire venir le prince de la philosophie platonicienne, Marsile Ficin ; mais celui-ci devait trop aux Médicis, il ne put se décider à les quitter.

Sixte IV rouvre l'Académie romaine. Il laisse Pomponius Laetus reprendre ses leçons sans que la moindre entrave soit désormais apportée à son enseignement. Enfin il commande à Platina son Histoire des Papes et en accepte la dédicace. Platina ne se contente pas d'attaquer violemment Paul II : il glisse dans les biographies des pontifes d'autres époques toutes ses critiques sur la situation religieuse de son temps. Au service anniversaire de la mort de Platina, à Sainte-Marie Majeure, Pomponius Laetus monta en chaire après la messe et prononça l'oraison funèbre de son ami : ensuite dans la même chaire un poète vint lire une élégie sur la mort de Platina. (/est bien la revanche et le triomphe de l'humanisme (1).

Avec Sixte IV nous sommes entrés dans la série des papes politiques aux préoccupations humaines, mondaines, hélas ! quelquefois pires. C'est le temps d'Alexandre VI et de Jules II. Il n'y a pas a compter sur eux pour réprimer les excès de l'humanisme. « De l'antiquité si chèrement aimée, le xve siècle a-t-on dit. avait mieux

(1) Pastou. t. IV, p. 120.

connu les écrits que les œuvres d'art ; mais aux premières années du siècle nouveau, c'étaient les oeuvres d'art qui, les unes après les autres, sortaient du sol romain où elles sommeillaient profondément, réservant leur pure beauté aux yeux d'adorateurs enthousiastes (1). »

Nous arrivons ainsi à Léon X ; nous touchons au point culminant. Dans le privilège accordé pour l'impression de Tacite, qui vient d'être retrouvé, le pape s'écrie avec une sorte d'enthousiasme que « les grands auteurs sont la règle de la vie, la consolation dans le malheur, que la protection accordée aux savants et l'acquisition de livres excellents lui ont paru de tout temps une des plus nobles tâches, et qu'il remerciait le ciel de lui avoir permis de servir l'humanité en favorisant la publication de ce livre » . Les poètes l'entourent et même Passiègent, s'attachant à ses pas, à l'église, au palais, au théâtre, le poursuivant jusque dans ses appartements. Ceux qui ne réussissent pas à l'aborder tentent du moins de l'intéresser en leur faveur par une supplique, dans laquelle figurent toutes les divinités de l'Olympe. Léon X est prodigue à leur égard. On connaît l'histoire de la bourse de velours couleur de pourpre, contenant des rouleaux d'or de diffé-

(1) Le Vatican, Etude de M. Pératé. p. 581.

rente grandeur, clans laquelle il puisait au hasard. Par contre les improvisateurs latins qui égayaient ses repas recevaient des coups de fouet quand ils faisaient des vers par trop boiteux.

On a dit souvent que le néo-paganisme de la Renaissance avait atteint en Léon X jusqu'au souverain pontife lui-même, et que ce pape ne fut chrétien ni par les mœurs ni par la doctrine. C'est faux. Léon X fut de mœurs correctes ; rien ne permet d'admettre qu'il n'eut pas la foi et il a donné certaines preuves de piété. Ce qui est vrai, c'est que, destiné à l'Eglise dès l'enfance et accablé de bénéfices, il n'avait cependant ni habitudes, ni préoccupations ecclésiastiques. Certaines fêtes, certaines comédies représentées devant lui étonnent et affligent, de même que la grossièreté de certains divertissements. Cela ne saurait faire oublier l'incomparable éclat dont grâce à lui Rome a brillé alors.

Six ans après la mort de Léon X, de cet éclat presque plus rien n'était. Les bandes de l'Allemand Frondsberg et du Français traître à sa patrie, le connétable de Bourbon avaient passé comme un effroyable cyclone; les humanistes étaient dispersés ; et Rome, après l'épreuve, allait être rendue tout entière à son rôle religieux.

Le spectacle que Rome nous a donné , avec le caractère de grandeur et d'universalité qui est sa marque, nous le retrouverions en petit dans un grand nombre de cours épiscopales, et ce serait certes une étude attrayante, s'il nous était loisible d'entrer dans de tels détails. Bornons-nous à quelques exemples.

En Allemagne, le premier initiateur du mouvement de la Renaissance est un cardinal, le savant Nicolas de Cuse. Tout jeune il avait appris à aimer les auteurs classiques, à l'école des Frères de la Vie commune, à Deventer ; en Italie, il avait acquis la connaissance approfondie de la langue grecque ; un commerce assidu avec Platon et Aristote avait changé ce qui n'avait été d'abord qu'un goût marqué en un enthousiasme « qui n'avait de repos que lorsqu'il pouvait se communiquer au plus grand nombre possible de personnes » . Il travailla avec une ardeur infatigable à remettre en honneur l'étude de ces philosophes qu'il jugeait admirablement propres à former les esprits (1).

Après lui citons l'évêque de Worms, Jean de Dalberg, qui se fait, à Worms et à Heidelberg, le

(1) On a beaucoup écrit sur Nicolas de Cuse, Cf Jaxssen, op. cit. t. I, p. 4.

centre des gens de lettres, fonde une chaire de grec, réunit une bibliothèque de classiques.

Puis c'est le contemporain, l'émule de Léon X, l'archevêque Albert de Mayence, prince rempli de vanité, qui rêvait de faire de son palais un cénacle d'humanistes et de poètes en renom, et d'être pour l'Allemagne un autre Médicis. « Quel est parmi nous le savant qu'Albert ne connaisse ? » écrivait Ulrich de Hutten ; « quel homme instruit et cultivé Ta jamais célébré sans recevoir aussitôt la preuve de sa libéralité, et sans être honoré de sa protection? » 11 emploie et récompense princièrement les principaux artistes de son temps. Il fait venir de partout les musiciens les plus célèbres, donne des fêtes splendides et déploie un faste personnel éblouissant. Mais cet archevêque n'a que des convictions religieuses sans profondeur ; sa conduite morale n'est pas digne de respect; si le mot scolastique est pour lui synonyme de barbarie, il se montre ravi du « divin génie » d'Erasme, qui, selon lui, a rendu à la théologie son ancien lustre terni depuis tant de siècles ; il l'assure de sa protection; aussi Erasme, écrivant à Hutten, appelle-t-il l'archevêque « le plus bel ornement de l'Allemagne dans le siècle présent » (1).

(1) Sur Albert de Mayence »-t sa cour. Cf. Hknnes. Albrecht von Brandenbourg, .Mayence, 1858, et Janssen, op. ci/., t. IL p. 61.

En Angleterre, c'est le primat, l'archevêque de Cantorbéry lui-même, Warham, de qui Erasme, son correspondant, a tracé un si séduisant portrait. Sa bourse est toujours ouverte aux lettrés, à Erasme surtout, à qui il paie une pension annuelle -de mille couronnes. Il l'approuve et il l'encourage dans ses travaux d'exégèse, qu'il recommande et fait passer à' évêque à évêque. De même, il protège Colet et le défend contre l'accusation d'hérésie portée contre lui. Langton, évêque de Winchester, Fisher, évêque de Hochester, marchent sur les traces de Warham ; ils envoient les plus distingués de leurs jeunes clercs étudier en Italie.

Enfin, au milieu de ses innombrables occupations politiques, un cardinal Wolsey fonde à Oxford le collège Cardinal, aujourd'hui Christ Churchj invite les plus illustres, savants d'Europe à y enseigner et s'occupe d'obtenir pour la bibliothèque la copie des manuscrits du Vatican.

En France, c'est l'évêque de Paris, Etienne Poncher qui, dès 1513, prend comme secrétaire le fameux humaniste, futur cardinal, Jérôme Aléandre ; c'est lui qui pousse François Ier à la fondation du Collège de France.

Un peu plus tard, c'est le cardinal Charles de Lorraine, le fondateur de l'Université de Reims, où l'on enseigne, comme à Paris, le grec et le latin, l'hébreu et le chaldaïque ; ce cardinal de

Lorraine qui protégera Rainus et de qui Etienne Pasquier ne craindra pas de dire « qu'il fut en son temps la seule ressource des bonnes lettres et discipline (1) ».

C'est l'évoque de Meaux, Briçonnet, qui, dans son ardeur à protéger l'humanisme, couvrira de son autorité les premiers humanistes à tendances protestantes.

C'est un autre évèque de Paris, Jean du Bellay, si bien séduit, lui, par la Renaissance, qu'il appellera le livre de Rabelais « un nouvel évangile et d'un seul mot le livre ».

Tels sont les faits, et, avant de résoudre l'objection qu'ils font naître, permettez-moi de faire remarquer qu'ils répondent tout au moins avec une singulière éloquence à ceux qui considèrent l'Église comme l'adversaire née de la culture de l'esprit.

Quelles conclusions tirerons-nous de L'exposé que je viens de vous faire ?

Mettons d'abord à paît, si vous le voulez bien, L'épiscopat des diverses aations chrétiennes. Il y a eu quelques excès individuels, quelques imprudences, c'est vrai : mais, somme tonte, dans ces pays, l'humanisme n'était pas assez antichrétieD

(1) Cité par Guillemin, le Cardinalde Lorraine^ p. 151.

et n'atteignait pas assez la masse, pour qu'il y eût grave erreur de jugement et de conduite aie protéger. Et, si l'humanisme a couvert, de fait, les premiers progrès de la réforme protestante, c'est en vertu de circonstances qui ne dépendent ni des humanistes, ni de leurs protecteurs. Il pouvait y avoir et il y avait un bon humanisme qui, en matière de réformes religieuses, n'en voulait que de justes et de modérées. C'est ce que reconnaît en ternies excellents, un historien du cardinal Charles de Lorraine :

« La France ne demandait pas mieux que de faire tourner le mouvement des esprits au profit de la raison et de la civilisation, mais elle voulait y arriver sans passer par la réforme hérétique et sans rompre avec son passé. Elle voulait sortir de l'ornière étroite où la retenait la Sorbonne, sans se jeter dans les témérités de l'école calviniste. Pour que la France se maintint dans cette ligne de sage hardiesse et de liberté modérée, il fallait que le pouvoir lui vint en aide, il fallait qu'un esprit large et de haute portée conciliât le pouvoir aux besoins nouveaux, et, sous la protection de la royauté ouvrit la route à toutes les innovations légitimes. Ce fut le rôle de Charles de Lorraine (1) ». Ce fut celui de beaucoup de ses confrères dans l'épiscopat.

(1) Guillemot, Le cardinal Charles de Lorraine, p. 451.

Pour les papes, la question est plus sérieuse et plus difficile à résoudre, d'abord parce que les papes ont la responsabilité de la doctrine ei du gouvernement dans toute l'Eglise, ensuite paire que l'humanisme italien était, nous l'avons vu, devenu le contraire de l'esprit chrétien.

Le premier devoir de l'historien est de distinguer les périodes et de ne pas confondre les temps. Pendant la première moitié du xve siècle, d'Innocent VII <;i Nicolas V, l'humanisme n'a pas encore porté ses fruits ; on n'y voit qu'une renaissance des lettres; si certains individus, dès l'origine, sont presque païens par leurs mœurs et par les tendances de leur esprit, en revanche il y a assez d'humanistes chrétiens, pour qu'on ne mette pas sur le compte de l'humanisme lui-même la démoralisation profonde de quelques-uns. Le seul reproche que l'on puisse adresser aux papes de cette époque c'est d'avoir accordé trop d'indulgence à dos hommes qui, en dehors de Leur talent littéraire, ne méritaient aucune estime. Assurément, ils auraient mieux fait d'être plus scrupuleux.

Notons toutefois que ces papes ne se regardaient pas comme en présence dnnr hérésie formelle, niais simplement d'écarts de doctrine, isolés, personnels, qu'où pouvait souvent prendre pour de pures formes Littéraires, des manières de

parler (1). Souvent ces humanistes affectaient de se déclarer les fils soumis de l'Eglise ; chez plusieurs, une telle affirmation n'était qu'hypocrisie ; chez d'autres il y avait Lien réellement un très singulier mélange de sentiments et d'idées opposés. Bref, le danger n'était pas évident.

Quand il le devint, c'est-à-dire à la fin du pontificat de Nicolas V, le mal s'était fait insensiblement, progresssivement, pas à pas ; la classe lettrée et dominante était bien vraiment à demi païenne. Alors la papauté tenta un effort sérieux pour réagir : Calixte III, Pie II et surtout Paul II accomplirent tout leur devoir de gardiens de la morale et de la doctrine.

Mais cette première tentative échoua ; le mal, d'une part, était trop profond pour être ainsi enrayé ; et, d'autre part, la papauté, entraînée par des intérêts politiques qui l'absorbèrent, cessa presque de lutter ; elle-même fut séduite dans une certaine mesure de Sixte IV à Léon X. Même alors cependant les pontifes, répréhensibles par les exemples qu'ils donnèrent, ne faillirent pas •à leur mission doctrinale.

Sixte IV est encore plus préoccupé d'enrichir

(1) « Fallait-il faire du tapage, «lit avec raison Voigt, parce qu'un orateur dans la chaleur du discours avait laissa échapper une formule d'affirmation solennelle usitée chez les Romains, etc.»

WiEUERBELEBrxG etc.. t. H. p. 47H.

la bibliothèque vaticane d'ouvrages religieux que d'auteurs classiques.

C'est le pape qui incarne pour ainsi dire en lui la Renaissance, c'est Léon X, qui, au concile de Latran, en 1513, condamne avec énergie toutes les erreurs qui s'étaient glissées dans les esprits sur l'âme, sa nature, son immortalité. C'est lui qui, par le même concile, recommande à tous les maîtres de philosophie de combattre sans relâche ces erreurs, de réfuter les objection des incrédules et de montrer, sur cette matière capitale, la vérité de la doctrine chrétienne. C'était proclamer à la fois et le mal accompli et la volonté d'y porter remède.

Après le sac de Home, en 1527, la dispersion des humanistes et la mort de Clément VII, la papauté ne cessa plus de prendre les mesures les plus énergiques pour sauvegarder la foi et les mœurs ; et alors ce fut l'accusation d'intolérance qu'on prodigua contre elle, puisqu'aux yeux de certains gens, quoi qu'elle fasse, il faut toujours qu'elle ait toit.

Au surplus, si l'Eglise catholique montra plus d'énergie eonlre La Réforme que contre la Renaissance, ce ne fut pas seulement en raison des temps et de l'expérience acquise. CVs{ qu'il étaii plus facile de lutter eonlre la négation même «lu christianisme que contre un autre christianisme. A

cette négation radicale on opposait aisément le christianisme intégral ; mais si on eût laissé s'altérer le christianisme lui-même, avec quoi lutter ? En hostilité ouverte avec les droits de la nature et de la raison, le protestantisme primitif était sans prise sur le naturalisme rationaliste de la Renaissance ; du jour où il s'alliait avec lui ou se laissait pénétrer par lui, il était vaincu d'avance ; c'est ce qui a fini par arriver.

Voilà donc exactement le rôle des papes en face de l'humanisme aux différentes époques du xvc et du xvie siècles. Mais peut-on dire qu'ils sont responsables de la démoralisation et de la déchristianisation de l'Italie dans la mesure où ils ont protégé l'humanisme? Non, pas même. Car je vous l'ai montré, l'influence de l'antiquité n'a été ni le seul, ni le principal agent de cette démoralisation et de cette déchristianisation. Le désordre social, la tyrannie d'une part, l'anarchie de l'autre, voilà qui a fait le plus de mal ; les Italiens méprisent les lois parce que leurs souverains, quelque titre qu'ils portent, sont illégitimes; ils ne respectent rien parce que, de ce qu'ils voient, presque rien n'est respectable ; ils ne croient qu'à la ruse et à la force, parce que, sous leurs yeux, pendant près d'un siècle, la force et la ruse sont seules récompensées.

Or, de ce déplorable état, la papauté n'est pas

responsable ; sans doute elle a manqué à l'Italie, niais ce n'est pas sa faute si Philippe le Bel a fait violence à Boniface VIII, s'il a déchaîné tes ennemis de la papauté au delà des monts, si tyrans et partis ont obligé les papes à chercher un refuge en Avignon.

Le développement excessif de la personnalité, l'individualisme poussé à l'extrême, sont un mal aussi, mal social autant que mal personnel; les Etats vivent surtout d'associations, c'est-à-dire de corps où régnent les vertus sociales, vertus qui peuvent se résumer en un mot, le sacrifice. Et de même l'individu, s'il ne veut pas être un égoïste déchaîné et dangereux a besoin de se limiter, de s'encadrer, et pour tout dire encore dese sacrifier.

C'est en protestant par toute leur manière d'être contre l'excès de l'individualisme que les Jésuites du xvi'' siècle contribueront si fortement à refaire une société catholique. Mais de cet individualisme excessif, conséquence de l'état social et politique, les papes ne sont pas plus responsables que de cet état social et politique Lui-même.

Et maintenant demandons-nous si la responsabilité restreinte qu'ils ont encourue du chef de la protection de l'humanisme n'était pas Largement compensée par les avantages que l'Eglise en retirait.

Je ne dirai pas qu'il Leur fallait bien compter

avec les humanistes parce que ceux-ci étaient une puissance et agissaient à leur gré sur l'opinion. Ce serait une considération trop humaine : une autorité d'ordre moral fait mieux de braver que de flatter des ennemis dangereux.

Mais, je vous le demande, n'y a-t-il pas quelque grandeur dans cette sollicitude des papes pour ce qu'ils considèrent, avec leurs contemporains, comme le progrès de la science, des lettres, de la civilisation même, en des temps aussi effroyablement difficiles que ceux du grand schisme d'Occident, des conciles de Pise, de Constance et de Baie ?

N'est-elle pas imposante le sécurité avec laquelle ces papes envisagent la culture de leur époque, la confiance d'un Nicolas V, par exemple, tranquille sur le sort de l'Eglise parce que des légions d'hommes savants lui prêtent leur appui (1) ? Avait-il si grand tort lorsqu'il disait que, bien que l'Eglise ait en elle-même des titres suffisants pour imposer le respect et l'obéissance, les hommes pourtant ont besoin de la voir briller d'un certain éclat extérieur et surtout de celui que donnent l'art et le savoir?

N'est-ce rien pour Rome que d'avoir été comme

(1) Cette considération frappe Burckhardt lui-même si hostile qu'il soit à la Papauté. T. I, p. 274. Cf. Pastor, op. cit., t. I. p. 70.

elle le fut, au commencement du xvie siècle, pendant vingt années, « la maîtresse du inonde, non plus comme au temps des empereurs, par la force brutale des armes, mais par la puissance et la beauté conquérante de Fart » I ?

Qu'eût-on dit, que ne dirait-on pas encore aujourd'hui, si l'Eglise eut adopté une attitude contraire, si elle eût impitoyablement flétri et blâmé ce mouvement des esprits, ce renouveau des lettres et des arts ?0b ! comme on dénoncerait en elle l'ennemie de In civilisation, de l'espril humain et de ses progrès ! Nous connaissons ces déclamations et nous les entendons chaque fois qu'elle s'efforce de prévenir, non pas un progrès, mais un écart de l'intelligence humaine.

Nous nereprocheronspas à la papauté la position qu'elle a prise à l'égard de la Renaissance. Au fond c'est l'attitude même de L'Eglise, du moins son attitude définitive en face de tous les grands et légitimes mouvements de l'esprit humain ; parfois sans doute <dle s'en défie à Leur naissance, mais elle ne se résigne pas à les bouder, elle se les assimile en ee qu'ils ont de bon et de compatible avec ses dogmes ; et n'est-ce pas par <•«' procédé que sa doctrine, toujours identique en ^<>n fond, comme un arbre qui tire son suc de la

(1) Le Vatican, étude de Piraté, il 529.

terre, développe ses rameaux et multiplie ses aspects?

Il eu est des transformations intellectuelles, comme des transformations politiques et sociales ; elles sont inévitables, et elles ne peuvent, hélas ! s'accomplir sans excès passagers. C'est la loi de notre humanité à la fois progressive et infaillible. L'Eglise le sait ; elle reste là avec ses principes et ses dogmes, tantôt sévère et tantôt souriante aux efforts dont elle a le spectacle, prête à recueillir, une fois la tempête passée, tout ce que le vent aura semé de bonne graine et à en faire sortir de bons fruits.

On n'aura pas été sans faire, à la lecture de ces conférences, mille rapprochements entre l'état des esprits au xv° et au xvi° siècles et celui de nos contemporains ; les mêmes questions ont été soulevées, parfois les mêmes solutions proposées. Menacée par les mêmes ennemis, l'Eglise catholique a couru les mêmes dangers.

Quel encouragement pour tant d'hommes distingués que préoccupe de nos jours ce grand problème de l'union du progrès, de la science et delà foi, d'avoir pour modèles et pour garants ces papes si éclairés du xv° et du xvip siècles ! Evidemment ils ont cru l'accord possible ; et ils ont pensé que, malgré des dangers présents et certains, il ne fallait pas se mettre en travers, — s'il importait

de le diriger, — d'un mouvement Légitime des esprits vers quelque chose d'excellent eu soi, mi progrès dans la connaissance et dans la possession du vrai et du beau. L'esprit moderne est poussé par une force invincible à étudier les hommes el les choses; cette étude, il la regarde comme sa plus noble mission. Quand et comment le ramènera-t-elle à Dieu ? (Test le secret du temps et de la Providence elle-même. Mais dous osons compter qu'elle l'y ramènera et déjà bi<'ii des indices fortifient notre espérance.

Le Moyen Age avait trouvé une solution qui convenait à l'état de ses connaissances, et saint Thomas d'Àquin en avait donné la sublime expression.

Toujours solide sur les points qu'elle avait établis, cette solution ne suffisait plus au w siècle en présence de tant de découvertes scientifiques et de si profonds changements dans L'ordre politique et social.

La Renaissance s'esl donc mise en quête d'une solution plus complète : elle ne L'a pas donnée aux Italiens, parce que les Italiens trop démoralisés

avaient perdu le sens chrétien : elle ne L'a donnée

ni aux Allemands, ni aux Anglais, parce qu'elle s'est associée chez eux à une révolte religieuse qui les a détachés du principe d'autorité, sauvegarde nécessaire de L'intelligence toujours prête

à s'égarer. C'est la France qui, au xvne siècle, a su fondre en un tout harmonieux l'esprit antique et l'esprit chrétien ; de cette union est né l'esprit moderne en ce qu'il a de bon.

Mais les grandes questions ont encore une fois changé de face ; on a prétendu trouver des réponses aux réponses que leur avait faites le xvne siècle ; surtout elles se sont multipliées par le progrès des découvertes, des sciences et de la critique, et il faut résoudre des problèmes qu'on ne s'était pas encore posés. L'idée chrétienne est de nouveau menacée au nom de la raison indépendante, de la nature et de l'histoire mieux connues. Faut-il donc perdre courage et croire que tout est perdu, ou nous enfermer, sans plus nous soucier d'autrui, dans la tour d'ivoire de notre foi personnelle ? Non, aux savants chrétiens de nos jours, il appartient de découvrir et de formuler, sous la surveillance bénie et non redoutée du magistère de l'Eglise, les solutions nécessaires, et de faire encore une fois la synthèse de toutes les vérités scientifiques, philosophiques, morales et religieuses. Ne craignons pas pour le christianisme ! Nous le savons par l'expérience du passé ; les grandes causes ne périssent pas tant qu'il existe quelqu'un pour les défendre ; et il y a, grâce cà Dieu, parmi nous, assez d'hommes de science qui sont aussi des hommes de foi !

COMMENT EST NK LK PROTESTANTISME E>" ALLEMAGNE. — POUR QUELS MOTIFS ET PAR QUELS MOYENS PLUSIEURS NATIONS DE ï/eUROPE SONT DEVENUES PROTESTANTES (1).

Gomment s'est faite la scission religieuse qui partage encore aujourd'hui la chrétienté, c'està-dire comttientesl née et comment s'est constituée, en face de l'Eglise catholique, cette autre forme de l,i religion chrétienne que Ton appelle leprotestantismeV Te] est le difficile et douloureux problème que nous allons aborder et que nous retrouverons, sous divers aspects, dans les conférences qui suivront. Après la crise de l'arianisme aux iv

i On trouvera en tète de chaque paragraphe la bibliographie concernant chacune de ces nations.

et ve siècles et avant celle du rationalisme contemporain, il n'y en a pas de plus grave dans l'histoire de l'Eglise, car le schisme grec, si déplorable qu'il soit, n'a pas du moins porté atteinte à l'essence du dogme chrétien.

Elle mérite donc en elle-même, cette crise, d'attirer toute notre attention. Mais je ne craindrai pas d'ajouter que l'étude que nous en ferons est pour nous d'un intérêt immédiat et présent, car elle se lie très étroitement au problème religieux tel qu'il se pose, de façon si troublante, aux hommes de notre temps.

Assurément, si l'on considère le protestantisme doctrinal, théologique, systématique, homogène, il est bien loin d'être aujourd'hui le danger principal de l'Eglise catholique. Il y a encore des protestants : il n'y a plus guère de système théologique protestant. L'antagonisme nécessaire de tant de confessions de foi a fait son œuvre : malgré les efforts tentés au xvue siècle, la dogmatique protestante n'est pas devenue une synthèse puissante, analogue à notre théologie catholique et elle s'est peu à peu dissoute. Ce qui en reste n'est pas un danger sérieux.

Il en est peut-être autrement de ce protestantisme agressif et remuant qui fait tant d'eti'oHs pour inscrire les enfants du peuple dans ses écoles et conduire les pauvres à ses prêches ; de ce pro-

testantisme qui s'adresse moins au raisonnement qu'à la misère, dont l'or est l'instrument, incapable de produire des convictions, mais susceptible de conquérir des recrues intéressées dans les classes déshéritées de nos grandes villes ou dans les campagnes de nos plus pauvres provinces, habile à profiter des mécontentements et à exploiter les passions haineuses toujours prêtes, hélas ! à se réveiller (1).

Autrement aussi ce protestantisme politique qui, se déguisant sous un faux libéralisme, a inspiré tant de lois depuis vingt-cinq ans ; qui a cherché à atteindre le catholicisme et a touché l'idée chrétienne elle-même dans notre patrie ; qui aujourd'hui a jeté le masque et ne dissimule plus sa haine sectaire; de qui les chefs enfin, sans se dépouiller tout à fait de la tunique d'hypocrisie qui leur colle à la peau, se sont faits, dans toutes les mesures Législatives, religieuses el scolaires, les alliés des pires ennemis de ce Dieu qu'ils prétendent servir si purement et si noblement.

Autrement surtout de ce protestantisme à

l Nous avons été témoins 'I'' ce spectacle par nous-mêmes m diverses régions de la France, notammenl en Auvergne et au\ environs de Paris; des ecclésiastiques >:\ des dames de charité nous ont apporté le même témoignage pour les faubourgs de Paris el d'autres villes. Voir aussi 'Lui- le livre de rabot Martin, De t 'avenir 'du Protestantisme et <lu Catholicisme, !»• «•h. m du livre III .- « !)»• la propagande protestante dans !<•- pa} a catholiques. •>

couleur philosophique et mystique, qui est plus un état d'esprit qu'une doctrine, et qui, par sa façon d'entendre le dogme et les rapports de rame religieuse avec Dieu, est si propre à séduire les intelligences vagues, flottantes, impuissantes à conclure, d'un si grand nombre de nos contemporains, même parmi ceux qui se disent et se croient catholiques. Ah! je ne suis pas de ceux qui nient les infiltrations protestantes (1) ; il y a longtemps, pour ma part, que je les ai constatées chez plus d'un fidèle et même chez plus d'un prêtre. La conquête protestante n'est pas un vain mot: elle nous menace, que dis-je, elle s'accomplit sous nos yeux, par la politique, par l'école et par le livre. A bien connaître comment elle s'est faite dans le passé, nous gagnerons peut-être de mieux nous en défendre dans le présent.

Ne croyez pas pourtant que les préoccupations contemporaines, si légitimes qu'elles soient dans le cœur d'un catholique et d'un prêtre, exerceront leur influence sur ma façon de vous présenter l'histoire; je crois avoir donné jusqu'à présent des preuves de mon impartialité et de mon désintéressement scientifiques; plus j'avance d'ailleurs dans ma carrière d'études et plus je me persuade

(10 Ce qui ne veut pas dire qu'il faille eu voir partout, ni que je m'associe à toutes les accusations portées (Luis son livre pat le R. P. Fontaine.

que, suivant le mot de l'Ecriture, Dieu n'a que faire pour sa cause des mensonges de l'homme : numquid eget Dew mendacio vesiro?

Je ne nie départirai pas non plus, malgré les amertumes de l'heure présente, du respect et de la charité que nous devons à ceux qu'il me plait encore d'appeler nos frères séparés. Comment au surplus pourrais-je oublier qu'il en est, parmi eux, dont la vie morale est digne de tout respect et qui ont eu le rare courage de se ranger du côté des persécutés? A ceux-là je dis merci ; et parce que, suivant la belle expression de Newman, ils n'ont pas péché contre la lumière, je demande à Dieu de la faire briller aux yeux de leur Ame encore plus pleine et plus attirante. Puisse ma parole, si elle va jusqu'à eux, contribuer à la leur donner !

Vous connaissez la thèse de la plupart des historiens protestants sur les origines de la réforme religieuse du xvi° siècle (1). Elle fut, à les en croire, l'explosion irrésistible et spontanée de la conscience morale des peuples révoltés contre

l Même aujourd'hui, après tant de recherches historiques objectives, cette- thèse s'étale dans toute sa naïveté dans des oeuvres d'ailleurs savantes comme le Calvin du pasteur Dou-

MERGUE.

la corruption de l'Eglise romaine. Corruption qui, — toujours à les entendre, — remonte bien haut, au iv° siècle, suivant la plupart, et même au second, suivant quelques-uns. Les usurpations, les superstitions, voire les abominations de Rome s'ajoutent et s'accumulent au cours des siècles ; elles avaient tout atteint et tout souillé, lorsque Dieu, prenant pitié de son Eglise, suscita ces deux grands réformateurs, Luther et Calvin, qui furent les prophètes des temps nouveaux, les apôtres de la religion en esprit et en vérité, les régénérateurs de la vie chrétienne, les illuminateurs des intelligences libérées, justifiant de toutes manières la fameuse devise protestante : Post te ne bras lux!

Je ne parle pas des inconvénients de ce système au point de vue chrétien ; il est à peine besoin de les signaler. On a beau dire, comme le font en général les auteurs protestants, principalement dans leurs livres à l'usage des classes, « que Dieu veillait avec amour sur l'œuvre de son Fils bienaimé (1), » on a quelque peine à eu être persuadé, car enfin si Dieu a laissé l'abomination de Terreur et de la corruption non seulement s'introduire dans l'Eglise, mais y demeurer, s'y établir, et cela pendant douze cents ans, peut-on dire que

(1) Vie de Luther à l'usage des écoles protestantes . par E. Haag, p. 7.

Dieu ait veillé avec amour sur son œuvre ? Que deviennent dans ce cas les promesses d'assistance faites si solennellement par Jésus-Christ à ses apôtres? Et s'il en va de la sorte, c'est-à-dire si l'histoire, telle que les protestants la racontent, convainc une des paroles fondamentales de Jésus- Christ de non réalisation, quelle grave atteinte cela ne porte-t-il pas à son autorité, et par conséquent à sa divinité? Cela, il est vrai, ne préoccupe pas beaucoup la plupart des protestants d'aujourd'hui.

Mais l'histoire véritable n'est pas telle que La racontent les protestants et leurs adeptes intellectuels, si nombreux parmi les professeurs et les auteurs de manuels en usage dans l'université.

Non, la réforme protestante n'a pas été une révolte spontanée de la conscience chrétienne, ou du moins elle ne L'a été que très partiellement, dans un petit nombre d'âmes, et très passagèrement là où elle l'a été ; elle a été préparée de longue date par une série d'événements très graves ; elle a été, — ainsi que l'ont établi Dœllinger, Janssen et pins récemment Evers, — la conséquence d'un mouvement politique et national, encore plus que d'un mouvement religieux : enfin, elle s'est définitivement établie et constituée par la volonté des chefs d'Etat ([ni n'ont pas craint de mettre la force à son service, parce qu'elle

les servait. C'est ce que je vais m'efforcer de vous démontrer aussi brièvement que possible.

Et d'abord prévenons, si vous le voulez bien, un malentendu. Quand j'affirme que la révolution protestante a été l'effet d'un grand nombre de causes où la religion n'a pas toujours tenu la place principale, je n'entends nullement dire que l'Eglise catholique, au xvie siècle, n'avait pas besoin d'être réformée. Ni les contemporains les plus catholiques de Luther et de Calvin, à commencer par le pape Adrien VI, ni les apologistes les plus déterminés du xviie siècle, à leur tête le plus grand de tous, Bossuet, ni les historiens les plus dévoués à l'Eglise au xixe siècle, ne font difficulté de le reconnaître, au besoin de le proclamer.

Depuis deux siècles, l'Eglise traversait une crise redoutable. Dès l'aube du xivc siècle, — le siècle de Philippe le Bel et de l'empereur Louis de Bavière, — sous l'influence du principe grandissant des nationalités et des progrès du pouvoir royal, qui ne pouvait plus souffrir ni supérieur, ni égal, le divorce s'était préparé entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique. D'incessants conflits les avaient mis aux prises et avaient partagé l'âme des peuples entre deux fidélités qui leur étaient presque également sacrées. Les plus graves atteintes avaient été portées aux droits et à l'indé-

pendance du pontife romain, exilé de la Ville éternelle : l'Eglise entière en avait subi le contrecoup .

La conséquence presque fatale du long exil avait été le schisme : le schisme, avec les rivalités scandaleuses des pontifes, les soustractions d'obédience, les Eglises nationales tendant cà se gouverner seules, sous la surveillance jalouse des chefs d'Etat, la hiérarchie affaiblie, désorganisée, la papauté discutée et par là même singulièrement ébranlée, le désordre général de la chrétienté aggravé encore par la guerre et les calamités publiques.

Alors, d'un bout à l'autre de l'Occident, un cri s'était élevé réclamant la réforme de l'Eglise dans son chef et dans ses membres. Que les griefs des chrétiens fussent présentés avec une ardeur excessive, en raison de l'animosité des uns et de l'extrême ferveur des autres, c'est possible, c'esl vrai; mais au fond ces griefs étaient fondés; la réforme était nécessaire.

Bien avant la fin. du xive siècle, on la chercha dans différentes voies ; les uns se jetèrent dans le mysticisme, tendant, par les rapports directs qu'ils établissaient entre leur âme et Dieu, à cette union intime avec la divinité qui est le luit suprême de la vie chrétienne, essayant même parfois de se passer tout à fait de cette Eglise qui ne

semblait plus capable à quelques-uns d'entre eux de guider les hommes dans le chemin du salut ; d'autres allèrent tout droit à l'hérésie, représentants, comme Wycliff, Jean Huss, Jérôme de Prague, à la fois d'un système théologique né dans de savantes Universités et d'aspirations nationales, sociales et politiques, adversaires acharnés de la constitution de l'Eglise établie ; d'autres enfin, réformateurs bien plus modérés, orthodoxes dans toutes leurs intentions, mais entrâmes eux-mêmes, par les douloureuses circonstances où se débattait l'Eglise, cà une conception fausse des droits du concile et du pape : c'est la célèbre école des docteurs de Paris.

Ce parti réformateur, nous le voyons à l'œuvre au commencement du xvc siècle. Le concile de Constance, grande et magnifique assemblée du monde chrétien, rend à l'Eglise son unité, rétablit provisoirement la paix par les concordats conclus avec les nations, et prépare le retour à Rome du pape qu'il a élu, Martin V ; celui-ci y rentre en effet, prêt à relever l'Etat romain et les droits du successeur de Pierre.

C'est sur une espérance que se ferme le concile de Constance. Je voudrais pouvoir vous dire : cette espérance n'a pas été vaine, l'Eglise s'est réformée, elle est redevenue la maîtresse des esprits et des volontés. Hélas ! ce que je vois au bout du siècle

qui suit le concile de Constance, c'est l'Italie en proie au rationalisme à demi païen de la Renaissance, c'est l'Allemagne et tant d'autres nations passées au protestantisme.

Le xvc siècle aurait dû être celui de la réforme catholique. Il ne l'a pas été. Pourquoi?

Parce que les circonstances ont été telles que la papauté s'est vue d'abord, et pour un temps considérable, obligée de concentrer ses efforts sur ce point : restaurer dans le monde occidental la véritable idée de la constitution de l'Eglise et du pouvoir pontifical; et cela, malgré l'opposition d'un concile, celui de Bâle, soutenu par une grande partie de l'opinion chrétienne ; malgré les adeptes de cette théorie qui subordonne le pape au concile, répandus dans toutes les nations, toutes les Universités ; malgré la mauvaise volonté des princes et des rois, ceux de France en particulier, qui cherchent à rendre leurs Eglises d'autant plus indépendantes à l'égard de Rome, qu'ils les veulent plus subordonnées au pouvoir

Parce que la papauté, à peine a-t-elle réussi à couronner l'œuvre d'union commencée à Constance, en montrant aux catholiques le vrai centre de l'unité, voit la chrétienté tout entière menacée par l'invasion musulmane et s'épuise eu vains efforts pour entraîner l'Europe divisée à une

croisade, sans parvenir même à faire oublier leurs discordes aux Etats italiens les plus directement visés par le Turc.

Parce que ces discordes des Etats italiens et le danger qui en résulte pour FEtat pontifical contribuent à donner à la papauté un caractère politique qui deviendra prédominant à la fin du xv" siècle et fera trop souvent passer, chez un Sixte IV, un Alexandre VI, un Jules II, au second plan les préoccupations d'ordre purement religieux.

Parce qu'enfin la papauté elle-même, séduite dans la mesure que j'ai montrée par le charme de la Renaissance, n'en verra pas assez les périls, et glorieuse de présider à l'essor de la civilisation nouvelle, n'entendra pas assez tôt le bruit des coups portés à la foi traditionnelle et le murmure des consciences troublées.

Ce n'est pas que l'œuvre de la réforme ait été jamais complètement laissée dans l'oubli. Elle a été tentée à différentes reprises notamment en Allemagne, par le cardinal Nicolas de Cuse et saint Jean Capistran, au milieu du xve siècle ; elle a été étudiée par Pie II et par Paul II, même par Sixte IV ; réforme partielle toutefois et incomplète ; car d'en essayer une générale, la papauté ne l'ose, par la crainte d'entrer en lutte avec trop de dignitaires ecclésiastiques et avec tous les princes, aussi peu soucieux de prendre leur part

de la réforme que prompts à dénoncer Y Eglise , quand elle ne l'accomplit pas.

Lorsque, après l'énergique réclamation de Tardent dominicain Jérôme Savonarole, l'œuvre réformatrice sera entreprise plus à fond et avec une plus ferme volonté d'aboutir par le cinquième concile de Latran, sous les pontificats de Jules 11 et de Léon X, il sera hélas ! trop tard ; les éléments révolutionnaires remueront déjà en Allemagne, prêts à se répandre sur le reste du monde chrétien, réalisant à la lettre les menaces prophétiques que, du concile de Bâle, le grand cardinal Julien Gesarini avait fait entendre au pape Eugène IV :

« L'hérésie de Bohême éteinte, il s'en élèvera une autre bien plus dangereuse encore... Qui ne voit que le danger d'une subversion totale est évident? Malheur aux ecclésiastiques, partout où on les trouvera ! . . . On les déclarera incorrigibles et résolus à vivre coûte que conte dans leurs honteuses déformités... Les esprits des hommes sont gros de ce qu'ils préparent contre nous,... ils estimeront offrir à Dieu un sacrifice agréable <mi dépouillant etentuant les prêtres. . . Us rejetteront sur la eour de Rome et la honte ef La faute, parce qu'ils verront en elle la cause de tous les maux de la chrétienté.. . Les princes de La Germanie s'élèveront contre nous... Je le vois, Lacognée est à la

racine, l'arbre penche, et, au lieu de le soutenu1 pendant qu'on le pourrait encore, nous le précipitons à terre (1). »

C'est en Allemagne effectivement qu'éclate la grande crise religieuse du xvie siècle. De même que l'état de l'Italie et la psychologie de l'Italien de la fin du xive et du commencement du xv° siècle nous donnent la clé de la Renaissance, de même l'état de l'Allemagne et la psychologie de l'Allemand à la fin du xve siècle nous livrent celle de la réforme et de l'hérésie protestantes (2).

(1) Monumenta gêner, concil. sœculi XV, t. II, p. 97.

(2) Les livres relatifs à la Réforme allemande rempliraient à eux seuls une bibliothèque. Je n'en indiquerai ici que quelques-uns, renvoyant pour la bibliographie à L'ouvrage de Mgr Janssen, Geschichte des deutschen Volkesseit dem Ausgang des Mittelalters, traduite en français par E. Paris, chez Pion. 6 vol., gr. in-8. C'est l'ouvrage le plus' complet et le plus à notre portée. Une nouvelle édition revue et considérablement augmentée par Pastor est en cours de publication, à Fribourg. chez Herder ; nous la désignerons sous le nom de Janssen-Pastor. A côté de cette œuvre capitale, nous indiquerons : Doellixger, Die Reformation, Une irnnere Entwickelung, etc.. Ratisbonne. 1846", traduit en français par Perrot sous ce titre : La Réforme et son développement intérieur. 3 vol. in-8. Paris. Gaume. Ï848-1849. — Comme histoires protestantes, nous citerons Menzel, Neuere geschichte der Deutschen seif der Reformations 29 éd.. 6 vol., 1854-55 ; et L. Ranke, Deutsche geschichte in zeitalter der Reformation, 8 vol.. 4e éd.. 1867-1868; et en français Merle d'AuBiGXÉ. Histoire de la Réformation du xvie siècle, temps de Luther, nouvelle édition, Paris, 5 vol., in-8, 1860-1862. sans valeur critique.

Comme Vies de Luther: Melaxciitox, Historia de vita et aetis Lutheri, Wittemberg, 1546.

Cogrlaeds (Dobereck , Commentaria de actis et scriptis Lutheri, Mayence. 1549.

Parmi les biographies modernes :

Jcrgens, Luther's Leben jusqu'à la querelle des indulgences}, 3 vol.. Leipzig, 1846-47 protestant .

Koestlix, Luther, sein Leben und seine Schriften, 2 vol. in-8,

u Armes deutschen Landl pauvre pays allemand! r> s'écriait l'empereur Maximilien, après avoir passé sa vie à essayer de donner à l'Allemagne un peu d'unité, au pouvoir central un peu de force, à cette heure si grave où l'Empire, menacé

Llherfeld. 2e éd., 1883. Biographie complète et d'un caractère scientifique).

Evers, Martin Luther. Leben und Charakterbild, etc., 6 vol. in-8. Mayence, 1883-1892 catholique .

Kolde, Luther, eine Bîographie,2 vol., 1884-89 (œuvre très étudiée ; protestante .

Denifle, Luther und Luther thum, Mayence, 1904, in-8 catholique).

En français : Addin catholique . Vie de Luther. Paris, 1839. 3 vol. in-12. Ouvrage qui a eu une grande réputation et se lit encore aujourd'hui avec intérêt, mais est dépassé de toutes manières et n'a plus d'autorité.

Kuhn pasteur protestant . Luther, sa vie et son œuvre, Paris. Fischbacher, 3 vol., 1883. Ecrit avec émotion <jt chaleur, mais sans critique .

Quant aux Œuvres de Luther :

Ed. Walch, 24 vol., Halle. 1740-1750. — Ed. Plochmann et irmischer, 67 vol. d'oeuvres allemandes, 28 vol. d'oeuvres latines, Erlangen, 1826-1879. Seuls les derniers volumes des œuvres latines et la 2e édition des œuvres allemandes actuellement 22 volumes répondent aux exigences de la critique moderne.

Une édition critique, à laquelle le P. Denifle a pu cependant adresser de sérieux reproches, a été entreprise ;'i l'occasion du 4* centenaire de ta naissance de Luther et confiée à Knaake, V.Martin Luther's Werke, Kritische Gesammt-Ausgabe, Weimar, i<sn:; et suiv.

Les lettres et cousu 1 1 u i imis mit été réunies par de Wette (allem. . 5 vol., Berlin, 1825-1828, et Skidemann, l vol., 1856.

BUREHARDT, M. Luther: H rie f'irechscl . mit rielen u iilteLu n u tt'u lîrie/'eu. Leipzig, 1866. Les Tisehredeu propos de table puhliés

d'abord en deux rédactions différentes, édités en 184 \ et 1848, par Forsi i:\ia.\n et Bindseil, i vol., ft en latin par Bindseil, 3 vol., 1863.

Kolde, Analecta lutherana, Briefe und Aktenstûcke zur gesch, Luther s. Gotha, 1883.

in court résumé des travaux allemands, surtout de Janssen, a été fait avec soin el précision sauf pour la bibliographie par M. Lafpat, dans trois brochures de la collection Science et Reliaion chez Blond : I. L'Allemagne au temps de la Réforme; IL Luther; NI. La conquête luthérienne.

à l'ouest parles Français, était sans cesse, à Test, sous la terreur des invasions turques. Malgré tous ses efforts, le désordre et l'anarchie ne cessaient pas. Les princes, uniquement soucieux d'affirmer leur indépendance à l'égard de l'empereur, se riaient du bien général. Imbus et pénétrés des principes du droit romain, ils foulaient aux pieds les vieilles coutumes germaniques, luttaient contre les assemblées d'Etats afin de les annihiler, multiplaient les impôts, cherchaient à augmenter de toutes façons leurs revenus, convoitaient déjà les biens de l'Eglise, faisaient violence aux seigneurs ecclésiastiques et s'alliaient entre eux pour écraser ies faibles.

La petite noblesse, celle des chevaliers, était l'armée de la révolution. Vassaux immédiats de l'empereur, ils ne reconnaissaient en fait aucune autorité. Toujours le casque en tête et l'arbalète au poing, ils sont en lutte constante avec les paysans, avec les villes, avec les princes laïques et ecclésiastiques. Il n'a pas manqué de littérateurs et même d'historiens pour les représenter comme des défenseurs de la vieille liberté germanique, des redresseurs de torts, des protecteurs des opprimés ; en réalité ce sont les petits qui sont leurs victimes. Ils pillent les paysans ; ils brûlent les villages; ils dépouillent les marchands. Les deux types les plus complets et les plus populaires de

ces chevaliers-brigands sont Frantz de Sickingen et Goetz de Berlichingen (1); Goetz de Berlichingen qui se comparera, lui-même et les siens, à une bande de loups : « Comme nous nous mettions en route, cinq loups se précipitèrent sur un troupeau de moutons. J'eus plaisir à les voir et leur souhaitai bonne chance ainsi qu'à nous-mêmes ; je leur dis : « Bonne chance, camarades, bonne chance à tous ! » et je regardai comme un bon signe d'avoir ainsi attaqué en même temps qu'eux ! » Les villes, cet élément si essentiel de la prospérité et de la puissance de l'Allemagne au XIVe et au xve siècles, sont, elles aussi, bien égoïstes dans leur politique, souvent en opposition avec l'empereur, en lutte avec les princes, avec les chevaliers, livrées aux dissensions intérieures, menacées par une démagogie grandissante, qu'irrite le luxe extravagant des riches et qu'excitent les appels enflammés d'orateurs et de prédicateurs aux tendances socialistes : tel ce Geyler de Kaisersberg « qui invite les pauvres a chasser comme des loups les accapareurs qui sucent le sang du peuple (2). »

l l i.i.man, Franz von Sickingen, Leipzig. 1872 et Wegele, Goetz von Berlichingen dans la Zeitschrift fûrdeusche Kunstgeschichte, de Muller, :r année, 125-166. Hanovre, 1874. — Cf. Janssen, t. I. p. 538-544 et t. II, y. 250-252.

(2 Dacheux, Un réformateur catholique à la fin du xv siècle. Paris et Strasbourg 1876.

Mais ce n'est pas seulement dans les villes que se prépare la révolution sociale. Le plus grand danger de l'Allemagne est dans les dispositions des paysans. Ils ont leurs droits ; mais ces droits sont sans cesse violés ; seigneurs et chevaliers s'unissent contre eux ; ils ont des biens, mais leurs biens sont constamment pillés ; or, maintenant ils savent qu'ils possèdent la force ; leurs princes les vendent aux souverains de l'Europe ; ce sont ces fameux lansquenets qui ont à leur actif tant de victoires ; pourquoi ne pas se servir de leurs armes pour se défendre eux-mêmes ?

Déjà ils forment des ligues; déjà quatre ou cinq fois depuis vingt-cinq ans, ils se sont soulevés pour châtier les nobles ici ou là, et partout avec des programmes égalitaires et socialistes : c'est le prélude de la terrible guerre des paysans qui bientôt va ensanglanter l' Allemagne occidentale ( 1 ) .

Oui, je comprends le mot de l'empereur Maximilien : « Pauvre pays allemand ! » et cet autre de l'électeur de Mayence au jeune Charles qui vient de succéder à Maximiben : « Nous prévoyons un tel incendie de la Germanie tout entière que nous pensons qu'en aucun temps on n'aura entendu parler d'un pareil : taie universœ Germanise

(1) Voir Jaxssen-. t. II, liv. III : La Révolution sociale.

incendium perspicimus, quale nullisante temporibus audition arbitramur(i). »

La révolution est imminente, nous le voyons. Mais pourquoi, me dira-t-on, a-t-elle pris un caractère religieux, et pourquoi s'est-elle manifestée par la séparation de l'Allemagne d'avec Rome? Pourquoi n' a-t-elle pas été, comme d'autres révolutions, purement politique et sociale? D'abord est-il bien sûr qu'au sein du christianisme il y ait des révolutions politiques et sociales où la question religieuse ne soit pas impliquée ? Mais je laisse ce point de vue qui nous entraînerait peutêtre trop loin. Pourquoi? Parce qu'en fait celui qui a déchaîné cette révolution a été un moine, un réformateur religieux. Pourquoi? Parce que ce moine trouvait un certain écho dans l'âme des Allemands.

Nous pouvons suivre dans La société germanique des premières années du xvic siècle la trace d'un triple mouvement religieux, intellectuel et national.

Mouvement religieux, qui entraine les moines et les prêtres hostiles au pouvoir pontifical et épiscopal, les adeptes et les successeurs des mystiques du xiv° siècle, les sectateurs inconnus de Jean llus^. qui se sont perpétués secrètement dans une

(1) Lettiv du 8 février 1520. Lanz. Correspondenz der Kaisers Cari I . t. I. p. 57.

grande partie de l'Allemagne, tous ceux aussi que scandalisent les désordres incontestables d'un-e trop grande partie du clergé, qui n'espèrent plus le salut de l'Eglise elle-même, et qui en sont venus à se dire : et Passons-nous d'elle ou réformons-la de force (1) ! » Or, ceux-là sont prédisposés à accepter les doctrines telles que celles de Luther ; les meilleurs ont le sentiment du péché qui règne dans le monde, une soif de justification, de sanctification, que les pratiques de l'Eglise ne leur paraissent plus capables de donner; la sanctification, ils l'attendront du Christ lui-même; l'enseignement, ils le chercheront dans la seule Ecriture Sainte; en un mot, ils iront à Dieu sans l'Eglise. Telles sont déjà les tendances de prédicateurs et de théologiens comme Geyler de Kaisersberg, Jean de Wesel, Jean de Goch, Nicolas Russ : ce seront aussi celles de Luther.

Mouvement intellectuel, celui de l'humanisme que je vous ai, ce me semble, suffisamment décrit, avec ses tendances d'abord chrétiennes, puis rationalistes, de plus en plus hostiles à la scolastiqueet à l'enseignement traditionnel de l'Eglise, et qui, à la suite de la querelle de Reuchlin, a fini par diviser l'Allemagne pensante en deux camps.

(1) Sur cette question de l'état du clergé allemand, on pourra consulter Janssex-Pastor. Gesckichte des deutschen Volkes. t.I, bien résumé par Laffay : L'Allemagne au temps de la Réforme dans la collection Science et Religion.

Mouvement national enfin, cette haine de l'Allemand contre Rome, dont les origines vont se perdre jusque dans l'antique et longue guerre du sacerdoce et de l'empire. Sans doute, surtout depuis le concordat de 14i8, le pape et l'empereur sont réconciliés ; mais chez les princes, la haine de l'empereur s'est doublée de la haine du pape ; les chevaliers, Ulrich de Hutten surtout, se disent les champions de la nationalité allemande. Lui, Ulrich de Hutten, il se fait l'interprète des rancunes germaniques contre Rome ; en 1514, il adresse à Albert de Mayence un poème où il chante toutes les vieilles gloires de l'Allemagne, où, non content de protester contre les exactions financières de la curie, il accuse Rome et la papauté d'avoir interrompu le développement national de son pays; en 1319, il s'enferme dans son château de Seckelberg, où il a une imprimerie ; il publie pamphlets sur pamphlets ; c'est l'esprit latin qu'il attaque au nom de l'esprit germanique ; le pontife romain est pour lui l'ennemi de la patrie et il laisse échapper ce cri sauvage : « Le pape est un bandit et l'armée de ce bandit s'appelle l'Eglise (1)! »

l Boecking, Ulrici Utteni opéra, Leipzig L 859-1 862. Cf. Jànsskn,

t. II, p. H2-63 et surtout p. 116-128.

Mais quel homme allait réunir en lui tous ces éléments pour leur donner un corps, pour leur souffler la vie? Cet homme, c'était Martin Luther.

Luther n'avaient rien à créer ; tous les matériaux de la Réforme existaient avec lui. En théologie, les moines augustins lui donnaient les principes de la théorie de la grâce qu'il devait pousser à leurs extrêmes conséquences ; en fait de discipline ecclésiastique, il avait le modèle de l'organisation hussite ; les princes, par ambition et par avidité, les chevaliers, les révolutionnaires des villes et des campagnes formaient une armée toute prête à se mettre en campagne, dont il n'avait même pas à constituer les cadres ; le mouvement religieux avait eu son représentant dans Jean Huss ; le mouvement intellectuel avait les siens dans Erasme et les poètes d'Erfùrth ; le mouvement national dans Ulrich de Hutten. Luther s'est trouvé tout résumer en lui.

Vous avez sans doute entendu dire et vous entendrez dire encore par les tenants d'une apologétique facile que Luther a été un orgueilleux et un sensuel, et qne, si la Réforme a réussi, c'est parce qu'elle lâchait la bride aux passions

orgueilleuses et sensuelles de l'humanité. Eh bien oui ! Luther a été orgueilleux et sensuel, mais ce fut sa faiblesse, ce ne fut pas sa force; pas plus que le déchaînement des passions, — tout en le servant parfois, — n'a été la cause principale de la popularité et des succès du protestantisme allemand. A l'honneur de notre pauvre humanité, il n'y a point d'exemple qu'une cause l'ait emporté qui ne contint en elle que des éléments impurs et mauvais.

La force de Luther et celle du mouvement luthérien sont venues de la satisfaction même qu'ils donnaient aux tendances contemporaines. Luther en fut la personnification vivante.

Ce n'est pas même par la puissance de son esprit que s'explique sa prodigieuse influence : c'est par celle de son âme. Luther fut une âme, une âme vivante, originale, personnelle, mais aussi profondément allemande. « Je suis né pour mes Allemands, disait-il, je veux les servir. »

Il y a dans le génie allemand un singulier mélange de rudesse grossière et de sentimentalité mystique, d'appétits violents et de religion tendre et intime. Ce mélange existait chez Luther à un rare degré (1.)

(1) Le P. Denifle insiste sur l'ordurière grossièreté de Luther: Luther'B zotenhafte Sprache et schenzliche zotenhafte Bilder

iukI verse, p. 778-805.

Le ton de sa polémique est dune effroyable grossièreté. Dans le traité sur Y Abus des messes, où il qualifie d'idolâtrie le sacrifice, nous lisons: (( D'où sortez-vous donc, prêtres des idoles? Vous n'êtes que des voleurs, des brigands, des blasphémateurs de \y Eglise ! Vous abusez honteusement d'un nom qui appartient à tous, et que vous avez pris et dérobé de force aux autres chrétiens, pour servir votre ambition, votre orgueil, vos aises, votre cupidité ! Vous êtes l'intolérable fardeau de la terre... Avez-vous quelque idée du châtiment qui vous est réservé, hypocrites et brigands que vous êtes ? »... « Il vaudrait bien mieux être bourreau ou malfaiteur que prêtre ou moine »... « Le pape, ce pourceau de Satan, a fait du sacerdoce un bouillon d'iniquité »... « Le sacrement de l'Ordre imprime aux prêtres ce signe de la bête dont il est parlé dans l'Apocalypse »... « J'aimerais mieux être un souteneur de filles ou un brigand que d'avoir blasphémé le Christ pendant quinze ans par l'offrande de tant de messes (1). »

Il jette également l'outrage sur les universités, qu'il appelle des « temples de Moloch, des cavernes de malfaiteurs ». Il qualifie les théologiens de Louvain, « d'ànes grossiers, truies maudites.

I Voir Janssex, t. II. p. 203-204. Luther, Sœmmtliche Werke t. LX. p. 106.

misérables fripons, panses de blasphèmes, incendiaires altérés de sang, fratricides, pourceaux grossiers, porcs épicuriens, hérétiques et idolâtres, vaniteux, païens damnés, mares croupies, bouillon maudit de l'Enfer, etc. ». La Faculté de Théologie de Paris est « la synagogue damnée du Diable »... Elle est « rongée depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds par la lèpre blanche. C'est la plus abominable gourgandine intellectuelle qui ait jamais paru sous le soleil, » etc.. (1).

Ces grossièretés plaisaient au peuple, et ce même peuple s'attendrissait quand on lui racontait ce que le docteur Martin Luther avait fait un jour où il avait trouvé sur sa fenêtre une touffe de violettes cachée sous la neige ; comment il avait pris ces pauvres fleurs pour les réchauffer de son souffle en faisant fondre le givre qui les couvrait ; quelle douce et naïve joie il avait éprouvée en opérant cette œuvre de résurrection ; mais aussi quelle douleur en constatant que, malgré ses soins, une petite violette glacée dans sa sève n'avait pu se réchauffer et fleurir sous son souffle ami.

Et le même peuple se reconnaissait encore dans ces confessions où Luther avouait ses combats intérieurs semblables à ceux des autres hommes

'1 J.wssex, ibidt, note 2, et Huefler, Papsl Adrian Vf. j»i». 41, 301, 367. Vienne, 1880.

les moyens par lesquels il cherchait à y échapper, parfois de copieuses libations, d'énormes plaisanteries, et, à côté de cela, les termes les plus touchants, les plus émouvants, voire les plus tragiques pour dépeindre les angoisses de son âme : « A ma fausse confiance en ma propre justice s'ajoutait un doute continuel, le désespoir, l'effroi, la haine et le blasphème... Mon âme était brisée de douleur ; j'étais plongée dans une continuelle agonie, et toutes les consolations que je voulais tirer de ma propre justice et de mes œuvres personnelles restaient impuissantes à me consoler (1). » En les lisant, des milliers d'hommes pouvaient croire qu'ils lisaient leur propre histoire.

N'était-ce pas aussi l'accent profond, le charme pénétrant des plus tendres mystiques allemands qui inspiraient ces pages où Luther parlait de l'amour de Dieu, retraçant le bonheur de l'âme unie à Jésus-Christ par l'anneau de la foi comme une épouse est unie à son époux 1 2) ? Ce sentiment de la déchéance de l'homme, du besoin qu'il a de sanctification, cette conviction que le salut vient, non des œuvres, mais de la seule foi au Christ ; cet appel à l'esprit intérieur et au seul

1 Cité par Jirgens : Luthers1 Leben, t. I. p. ,j77. (2/ De la liberté d'un chrétien. S.emmtliciie ^Yehke. t. IV, p. 173-199.

témoignage de la conscience n'avaient-ils pas quelque chose d'étrangement fort et séduisant, surtout pour des hommes que des griefs sérieux contre le clergé et de multiples préjugés nationaux tendaient à détourner de l'Église romaine, griefs et préjugés que Luther avivait dans ses appels à la noblesse et au peuple allemand? Los von Rom!

Oui, Luther était bien vraiment, suivant le mot d'Evers, kerndeutsch, foncièrement allemand; il a bien résumé en lui les aspirations d'un grand nombre de ses concitoyens et c'est bien l'ensemble de ces aspirations que l'on a désigné, au début de la grande crise du xvie siècle, sous le nom de luthéranisme. Là est le secret de sa force, comme le secret des premiers triomphes de la Réforme protestante.

Je dis des premiers triomphes car, nul ne l'ignore, elles devaient être bientôt vaincues toutes ces causes qui s'étaient à l'origine confondues avec celles de la réforme religieuse. Ce fut d'abord la défaite des chevaliers et la fin de la chevalerie révolutionnaire; puis celle des paysans, noyés dans le sang, aux applaudissements de Luther lui-même ; puis la déroute de l'humanisme, après la brouille d'Erasme et de Luther, la décadence des universités et la ruine des écoles; ce fut enfin le lamentable avortement du mouvement national, la division de l'Allemagne

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et sa faiblesse en face de la maison d'Autriche, bientôt de la Suède, puis de la France, l'incessant appel à l'étranger, et cela deux siècles durant? Seule l'hérésie subsista; et comment? grâce à l'appui des princes, devenus tout-puissants, après l'écrasement des éléments révolutionnaires et l'accaparement des biens d'Eglise; des princes, libres désormais de se passer du consentement de leurs sujets parce qu'ils étaient assez riches et assez forts pour dicter leurs volontés ; des princes, maîtres des consciences aussi bien que des corps, en vertu du principe bientôt proclamé : eu jus regio, hujus religio : à qui appartient le pays, à celui-là appartient la religion ; des princes intéressés par conséquent à maintenir même par la force un état de chose si avantageux à leur cupidité et à leur absolutisme. Et comment encore? En copiant cette Rome contre laquelle on s'était soulevé, c'est-à-dire en constituant des Eglises régulières et souveraines, en imposant des formules de foi et en transmettant aux enfants, par l'éducation et par renseignement, des doctrines toutes faites et imposées du dehors tout comme la doctrine catholique. En vérité, était-ce la peine de se révolter contre elle et de partager si douloureusement le inonde chrétien?

Je devrais maintenant reprendre avec vous au sujet des autres nations de l'Europe qui ont passé au protestantisme le même travail que nous venons de faire pour l'Allemagne, Je vous montrerais partout où il a triomphé, les causes politiques et sociales qui ont rendu possible un grand changement dans l'Etat, et les traces du triple mouvement religieux, intellectuel et national, grâce auquel ce changement a pris la forme d'une révolution religieuse et d'une séparation d'avec Rome. Mais je vous ferais voir aussi que nulle part, ni en Angleterre, ni dans les Etats Scandinaves, ni en Suisse, ces causes politiques, sociales, religieuses, intellectuelles, nationales ne suffisent , non seulement à justifier, mais même à expliquer, cette séparation avec l'Eglise catholique; nulle part, elles ne donnent à la Réforme protestante un caractère spontané; nulle part, elles ne fournissent la raison de sa victoire finale. Il faut bien que le protestantisme, cette soi-disant protestation de la conscience contre la tyrannie de l'Eglise romaine, en vienne àse l'avouer, partout où il Ta emporté, c'est à la puissance publique qu'il l'a dû, à la puissance publique inté-

ressée à son succès et ne reculant pour l'assurer, ni devant la ruse, ni devant la force.

En Angleterre (1), comme dans toute l'Europe, le progrès de l'idée nationale et du pouvoir royal, la captivité de Babylone et le grand Schisme ont provoqué dès le xrve siècle un mouvement d'opposition contre la papauté, des aspirations mystiques et finalement une tentative hérétique, celle de Wycliff; en Angleterre, comme en Allemagne, de graves perturbations sociales et politiques ont marqué le cours du xve siècle. Les conséquences de la peste noire, si horrible dans la Grande- Bretagne, se sont fait sentir pendant plus d'un siècle, modifiant les conditions du travail, les relations des classes, atteignant la bonne organisation du clergé lui-même: la guerre de Cent ans, la guerre des Deux-Roses surtout, outre les maux qu'elles ont déchaînés sur le pauvre peuple, oui

1 Sur la réforme anglaise on peut consulter, parmi les catholiques, Lixgakd, Histoire d'Angleterre [trad. franc, par dé Roujoux, 5 vol., 6e édit. , 1860, ou par Wailly et Lavallék, 6 vol., 1844): Du Boys, Catherine d'Aragon et les origines du schisme anglican, Paris, 1S80. Gasquet. Henri VIII et les monastères anglais, trad. franc, par Philippox et Du Lac. Paris, 18(J4 : parmi les anglicans R.-W. Dixon, History of the Church ofEngUmd from the abolition of the roman juridiction, Londres, 1 884-91, 4 vol. in-8°; et Gilbert W. Child, Church and State under the Tudors, Londres, 1890. in-8°. Le dictionnaire de Leslie Stephen, Ihctionarg of national biographg. contient de remarquables articles sur tous les personnages mêlés à l'œuvre de la réformation. L'Histoire du peuple anglais, de Ghkex, traduite par A. Monod (Paris, 1888) a des* pages intéressantes, mais se place à un point de vue très protestant.

détruit la vieille aristocratie et permis aux Tiidorfl victorieux, après tant de luttes civiles, d'asseoir leur autorité absolue. L'Eglise est tombée dans la main du roi et a souffert par ailleurs du désordre général, né des calamités publiques et des guerres : elle avait besoin d'une réforme ; cette réforme était, nous l'avons vu, réclamée par les humanistes, comme en Allemagne. Tout cela est vrai; mais, bien loin de vouloir la séparation d'avec Rome, l'Eglise et le peuple d'Angleterre semblaient au xvie siècle avoir oublié beaucoup de leurs vieux griefs contre la papauté. Rien, absolument rien, ne permettait de prévoir en 1520 que l'Angleterre allait se détacher de l'unité catholique. Le caprice d'un tyran sensuel et passionné a été, on ne saurait trop le redire, non seulement l'occasion, mais la cause d'une aussi déplorable défection. Et qui ignore les lois véritablement draconiennes, 1rs répressions armées, les supplices atroces par Lesquels Henri VIII imposa le schisme à une Eglise et à un peuple qui n'en voulaient pas (1)? Faut-il vous rappeler que, sous le règne de son successeur Edouard VI, le gouvernement passa du schisme à l'hérésie et n'hésita point à employer des troupes allemandes

(1) Green «lit que " les <li\ années du ministère de Thomas Cronrwell sous Henri VIII ne peuvent être comparées qu'à la dictature de Robespierre : <■<■ lui la terreur anglaise. » Trad,

Finit., t. i. p. :î«s*i.

contre ceux qui, plutôt que d'abandonner leur culte, recouraient aux armes ? Enfin, le nom d'Elisabeth ne réveille-t-il pas celui d'une des plus horribles tyrannies religieuses que le monde ait connues, alors qu'il suffisait de trois messes, non pas seulement célébrées, mais entendues, pour conduire un homme à la mort? Voilà par quels moyens le protestantisme, cette protestation de la conscience, s'est implanté en Angleterre.

En Suède (1), n'est-ce pas l'historien protestant Schœll qui est réduit à nous dire que « la Réforme a été le fruit de la politique, qu'elle a été appelée et introduite contre le penchant d'une grande partie de la nation par un monarque qui la regardait comme un moyen de consolider sa puissance et qui pendant tout son règne a eu k lutter contre la répugnance de ses sujets à renoncer à la foi de leurs pères » ? Quoi de plus vrai ? En Suède, personne ou à peu près ne réclame une

(1) Sur l'histoire des Etats Scandinaves, il y a fort peu d'ouvrages en français : il faut recourir à Geffrov, Histoire des Etats Scandinaves, dans la collection des manuels d'histoire universelle, chez Hachette. L'Histoire du Danemark, de Allen, a été traduite en français par Beauvois. L'Histoire (te Suède, par Geijer, a été traduite en français par Lunblad, Paris. 1839. Sur les origines et les débuts de la réformation protestante dans les trois royaumes, il faut consulter Allen : Histoire des trois royaumes septentrionaux sous Jean, Christian II. Frédéric Ier et Gustave Wasa, 5 vol., Copenhague, 1865-1872 (en danois), Kàrup, Histoire de l'Eglise catholique en Danemark (en danois, traduite en allemand), Î863. G. \Yeydlixg, Histoire de la Suède au temps de la Ré formation (en allemand;, Gotha, in-8°, 1882. On pourra lire avec profit le chapitre de M. Haumant, dans l'Histoire générale de Lavisse et Rambaud, t. IV.

réforme religieuse, personne ne songe à se détacher de Rome. Gustave Wasa est proclamé roi : il ne sait comment faire face aux charges que lui ont léguées la guerre civile et la guerre étrangère ; le peuple des campagnes qui la soutenu ne veut pas entendre parler d'impôts ; les nobles, qui sont la force armée, exigent un salaire. Les biens du clergé sont là ; quelques prélats se sont opposés à Gustave Wasa ; ils le savent luthérien ; il s'appuie notoirement sur trois apostats, Laurent Anderson, 01a ils et Laurent Pétri. Le roi va ameuter l'opinion contre le clergé, son rôle politique, ses richesses. Dès 152i, il livre au supplice, sous prétexte de complots, l'ancien archevêque d'Upsal, Canut, et l'évêque de Westeraes, Sunnanwaeder. Quelques villes entrent dans le mouvement, mais les campagnes résistent énergiquement. Gustave les trompe et les excite : <( Quelques moines et clercs, dit-il dans sa lettre aux habitants du Iïelsingland, en 1526, nous ont accusés de mauvaises intentions, parce que nous ne permettons pas qu'ils agissent contre les préceptes de la religion... Ils refusent de donner les sacrements à leurs débiteurs, au lieu de se conformera la loi à cet égard ; si un pauvre prend un oiseau ou va à la pèche le dimanche, L'Eglise Le condamne <;i une amende à L'évêque <>n au curé, sous prétexte de La profanation du sabbat. Le

clergé possède beaucoup de biens qui sont à la couronne et s'attribue la part du roi dans les amendes. »

A la grande diète de Westeraes, en 1527, Gustave veut porter le coup décisif. Son chancelier, Laurentius Andréas, ancien étudiant de Wittenberg, adresse à la diète un long discours, dépeint la détresse du trésor, les immenses richesses de l'Église, la mauvaise volonté du clergé à aider le roi; il dit qu'il faut passer outre à sa résistance, réformer des abus dont tout le monde est las, et enfin permettre au roi de puiser dans cette masse de biens improductifs.

On est si peu las des abus que le doyen du Sénat répond que, « s'il y en a, on peut les corriger sans toucher à l'Eglise, à ses constitutions, à ses rites, et que les devoirs envers le roi ne doivent pas faire oublier les devoirs envers le pape. » Ces paroles expriment l'opinion à peu près unanime de l'assemblée.

Gustave joue la comédie de l'abdication, laisse l'Etat sans gouvernement, traite avec les nobles en leur promettant une part du butin, et reprend la couronne. Il est autorisé à s'emparer des biens de l'Eglise ; il complète la mesure par des édits qui lui réservent la nomination aux fonctions ecclésiastiques, soumet les clercs aux tribunaux ordinaires, ordonne la lecture del'Evan-

gile dans les écoles et déclare libre la prédication.

Au milieu du pillage des biens, la nouvelle organisation de l'Eglise est presque inaperçue. Gustave d'ailleurs procède avec une extrême prudence afin que ses sujets passent presque sans s'en douter d'une religion à l'autre. Et il y réussit : à la fin du siècle la substitution sera faite.

Même surprise, ou si l'on veut même trahison en Danemark. Christian II, dès le début de la prédication luthérienne, cherche à se servir des nouvelles doctrines pour établir la monarchie absolue. En 1520, malgré les protestations du clergé et du peuple, il livre l'Eglise de Copenhague à un disciple de Luther et fait mourir l'archevêque de Lund. Il est chassé par ses sujets; son rival heureux, Frédéric Ier de Holstein, jure de maintenir le catholicisme ; mais il ne tarde pas à violer sou serinent. En 1526 et 1527, il arrache à la diète d'Odensée les mesures qui préparent le triomphe du luthéranisme ; désormais les évèques ne demanderont plus leur confirmation à Rome, mais à Lund ; ce qu'ils payaient au pape, ils le paieront au roi ; beaucoup de monastères sont confisqués; bientôt on introduit la célébration du culte en danois. La mort de Frédéric est suivie d'une terrible guerre civile : les évèques sont forcés de reconnaître son (ils Christian III. Celui-ci s'entend avec l'aristocratie laïque <it une

partie de la bourgeoisie ; l'exclusion des évêques de la diète et la confiscation de leurs biens sont décidées ; tous les évêques sont mis en prison jusqu'au jour où ils signent avec la résignation de leur charge, rengagement de ne pas protester contre ce que fera la diète suivante : l'un d'eux mourra martyr dans son cachot. Cette diète, à peu près exclusivement composée de nobles, ratifie la révolution religieuse; en revanche, le roi concède aux nobles ses droits sur les paysans, et le servage est définitivement consacré ; il y ajoute bon nombre de biens ecclésiastiques; peu après des surintendants remplacent les évêques. Les catholiques résistent dix ans. En 1546, la diète de Copenhague abolit tous les droits de l'ancienne Eglise, frappe d'incapacités légales ceux qui lui restent fidèles,, et prononce la peine de mort eontre les prêtres et quiconque leur donnera asile.

La pauvre Islande se soulève pour résister à la nouvelle doctrine qu'on veut lui imposer par la force ; un de ses deux évêques est décapité ; les malheureux habitants se voient obligés de céder.

Passerons-nous des monarchies aristocratiques aux petites républiques de la Suisse (1)? Un spec-

1 De Haller, Histoire de la Révolution religieuse ou de la Réforme protestante dans la Suisse occidentale. Paris, 1837, — Œuvres de Zwingli, Editées par Sohuler et Schulthes, 10 vol. : —

tacle semblable nous attend. Là encore, nous voyons les réformateurs religieux tirer parti des passions révolutionnaires, des aspirations sociales ou nationales, puis une fois maîtres du pouvoir, imposer la doctrine par la force. N'est-ce pas le cas de Zwingle en particulier et du Conseil de Zurich? Dès que le parti radical et presque socialiste obtient la majorité dans ce Conseil, Zwingle réclame, « pour la défense de la divine parole », l'appui du pouvoir temporel, et, dès 1525, se constitue l'Eglise d'État qui proclame seules orthodoxes les doctrines de Zwingle, proscrit le culte catholique, et fait raser dans les églises les tabernacles et les autels; il va sans dire que les biens des églises et des couvents sont confisqués.

Berne procède de la même façon. Sans son intervention, Genève même fùt-elle devenue protestante? Bientôt Zurich et Berne recourent aux armes pour imposer à la Suisse entière la nouvelle religion. Ils veulent affamée ceux qui restent fidèles. « Le Seigneur n'a-t-il pas dit, écrit Zwingle : Faites périr le méchant qui est au milieu de vous. » Heureusement la victoire de Cappel sauve les cantons restés catholiques.

Mœnikoper, Zwingle, 2 vol.. 1867-69; — Strickler, Aktensammlung zur schweizer Reformation gesekichte, en 3 vol., is — St.kih.ix, Ulrich Zwingli, 1897, in-8°.

MO

Je m'arrête ; il nie serait facile de multiplier les exemples; et ils me suggéreraient Lien des réflexions. Pour aujourd'hui je ne tirerai que cette conclusion, à savoir qu'il n'est que trop possible à un gouvernement, quand il est fort et qu'il s'appuie sur certaines passions, de conduire, en fait de religion, un peuple, même un grand peuple, là où il ne voulait pas aller, si du moins ce peuple n'oppose pas à son gouvernement, une résistance énergique. Au contraire de l'Angleterre et d'autres pays, la France du xvie siècle a voulu énergïquement rester catholique ; nous verrons comment et pourquoi ; et elle est restée catholique même quand l'héritier légitime du trône s'est trouvé être un protestant, un soldat, et pour tout dire un Henri IV. Puisse-t-elle avoir encore aujourd'hui, en face de chefs d'Etat qui ne sont pas des Henri IV, la même indomptable volonté de demeurer fidèle à sa foi, la même énergie à la défendre envers et contre tous !

COMMENT ET POURQUOI LA FRANCE EST RESTÉE CATHOLIQUE AU XVIe SIÈCLE (1)

Vers le milieu du x\T siècle, l'unité chrétienne était rompue ; les protestants menaçaient de tous cotés l'Eglise catholique ; presque partout réduite

(1) L'histoire de la Réforme protestante en France est racontée dans toutes les histoires générales de la France ou de l'Eglise; mais il n'en existe jusqu'à présenl aucune histoire particulière, complète et vraiment au courant de la science, publiée par u\\ catholique. Les premières études qu'a fait paraître M. fmbart de la Tour permettent d'espérer qu'à nousdonnera celte histoire. Vnis renvoyons pour la bibliographie si étendue de cette que— lion a VHistoire de France, publiée chez Hachette, sniisia dïrectioe «le M. Lavisse, tome v et VI. Comme étude d'ensemble sur celte période, on peut toujours recommander : de Heauz, Les luttes religieuses en France au \\r siècle, Paris. l879;Henri de l'Epinois, La Ligue et lesPapes, Paris. [886. L'Histoire ecclésiastique '/<'s églises réformées <*>i royaume de France, de Théodore de Bèze, nouvelle édition par Baum et Cunitz, Paris, :; vol. in-i. 1887, demeure, au point de vue protestant, une œuvre d'ensemble, aussi importante qu'attachante. Un 1res grand nombre d'études locales ont été publiées, notammenl dans le Bulletin de lu Société d'histoire du protestantisme français, qui paraît depuis 1852. Parmi les monographies de ce genre faites par les catholiques, l'étude de M, Bernard de Lacombe sur Orléans un temps des guerres de religion, Paris. 1903, doil être citée. I à l'aide de ces monographies qu'on arrivera à avoir l'histoire vraie de la réforme en France.

à la défensive, trahie par la plupart des gouvernements, n'eussent été les promesses du Christ, Rome eût à bon droit désespéré de l'avenir; depuis longtemps l'Europe orientale, malgré de feints rapprochements, s'était détachée d'elle; l'Europe septentrionale venait de lui déclarer la guerre ; même l'Espagne et l'Italie étaient incertaines; de l'attitude de la France dépendaient humainement les destinées de l'Eglise; que ce noble et grand royaume mit au service de la Réforme son génie intellectuel, sa puissance politique, ses forces militaires, c'en était fait sans doute du catholicisme en Europe (1). Au temps des derniers Valois comme au temps du fondateur de la monarchie franque, notre pays allait être le champ clos où l'erreur et l'orthodoxie devaient se livrer la décisive et suprême bataille ; sous Henri IV comme sous Clovis, la vérité triompha et la France fut une fois de plus l'instrument dont Dieu se servit pour en conserver l'empire ébranlé. Le protestantisme ne fut pas détruit, mais sa marche en avant fat à tout jamais arrêtée.

Pourquoi et comment, dans ce duel des deux

(1) L'archevêque de Lyon, dans une lettre de mars 1571, citée par I'Epinois, La Ligue et les Papes, p. 472, entrevoit cette conséquence : « Nous ne pouvons déposer les armes pour traiter avec l'hérétique sans causer en France la ruine totale de la religion. Toute la chrétienté, principalement l'Italie et le Saint-Siège seraient hientôt perdus. »

religions, le catholicisme a-t-il été vainqueur et le protestantisme vaincu? Pourquoi et comment la France est-elle demeurée catholique alors que tant d'autres nations soumises à la même épreuve, abandonnaient leur foi traditionnelle pour suivre les doctrines d'un novateur, Luther, Zwingle ou Calvin? Question difficile à laquelle il ne paraît pas possible de donner d'autre réponse que renoncé d'un fait qui, selon nous, ressort avec évidence des documents contemporains : la France est restée catholique parce qu'elle l'a voulu. Le maintien de la vraie religion fut chez elle l'œuvre et le triomphe de la volonté nationale. Tandis que, partout ailleurs en Europe, la niasse du peuple se laissa vaincre et reçut, par indifférence, par surprise et par force, la réformation de la main avide ou brutale de ses chefs, la masse du peuple français ne se laissa ni séduire ni dompter. Elle défendit sa foi contre tout ennemi, par tout moyen et l'impose même à son roi ; c'est une des pages les plus grandioses d'une histoire féconde en traits généreux. 11 est beau de protester contre les horreurs des guerres <l<i religion; il est plus beau ei moins facile de les endurer: afin de restée fidèle à ce qu'on tient pour la vérité (1).

(1) C'est une manie dans certains milieux de dire que la France n'est pas devenue protestante parce que le roi ne L'a pas voulu ;

La France est restée catholique parce qu'elle Ta voulu ; mais pourquoi la-t-elle voulu ? Autre problème encore plus complexe puisqu'il ne saurait être résolu que par la connaissance presque impossible de rame même de la nation, à une époque déterminée de son développement moral et religieux. Car de dire, comme on le fait souvent que la France à voulu rester catholique parce quelle savait que, depuis l'origine, son histoire est intimement mêlée a celle de l'Eglise, c'est émettre une vérité, sans doute incontestable, mais commune à toutes les nations de l'Europe avant le xvie siècle : en est-il une seule qui n'ait pas vécu de la vie de l'Eglise catholique? Est-ce donc tout simplement que les motifs qui parurent aux autres peuples ou à leurs chefs assez puissants pour les déterminer à rompre avec leur institutrice et leur mère n'existaient pas chez nous ou ne s'imposaient pas avec la même puissance ? Voilà ce qu'il convient d'examiner avec quelques détails.

Le protestantisme, en Allemagne où il est né,

a voir

en réalité c'est le peuple qui n'a pas voulu; il n'y a qu'„ son attitude à l'égard des protestants dès le début et ensuite la Ligue est une preuve suffisante de ce que j'avance.

nous est apparu comme la résultante d'un triple courant, religieux, intellectuel et national, aboutissant à un génie original et puissant qui l'a lancé avec une singulière énergie, courant capté ensuite, dirigé, canalisé, par des politiques égoïstes et ambitieux.

Or ces trois courants ne se peuvent-ils pas reconnaître dans la société française du xvie siècle ? Comme en Allemagne, on réclame la réforme religieuse et, pour la vouloir, on a de bonnes raisons. A toutes les époques, chez nous, les esprits satiriques se sont exercés sur la débauche, la cupidité, l'orgueil d'un trop grand nombre de clercs et de moines indignes de leur sainte vocation ; longtemps on s'est contenté de rire et de railler ; mais, par l'effet d'un relâchement général de la discipline, le mal s'est aggravé (1) ; il a été publiquement avoué par les représentants les plus éminents de l'Eglise ; il n'a pas été réformé ; si les sceptiques et les libertins se moquent encore, les plus nobles âmes gémissent et pleurent; elles rêvent un idéal plus pur à mesure que la réalité devient plus repoussante et se bercent du chimérique espoir d'où ne sait quel retour à la

1 Sur L'état du clergé, on trouve beaucoup de détails curieux

dans 1rs Mémoires de Claude Hatotl, publiés, d'aUleUTS tn'-s

incomplètement, par BouRQÙELordans la Collection des documents inédits.

primitive Eglise du Christ ; la masse populaire gronde et s'irrite ; déjà se forme l'ouragan : « Qui accuserons -nous, mes frères évèques ? s'écriera le cardinal de Lorraine en plein concile de Trente. Qui dirons-nous avoir été auteurs d'un si grand mal ? Il ne nous le faut et ne le pouvons dire et confesser sans notre propre honte et vergogne, et avec grande repentance de notre vie passée. A cause de nous, la tempête et orage est venue, mes frères, et pour ce jetez-nous en la mer. Que le jugement commence à la maison de Dieu, et que ceux qui portent les vases du Seigneur soient purgés et réformés ! (1) »

En France, autant qu'en Allemagne, les tendances réformatrices se mêlaient aux tendances humanistes : nous l'avons établi dans notre seconde conférence.

En France enfin, non moins que dans les pays du centre et du nord de l'Europe, le mauvais vouloir à l'égard de Rome semblait faire partie de ce patrimoine national que tout gouvernement est tenu de défendre et de conserver. Sans doute la France avait maintes et maintes fois servi la cause du chef suprême de l'Eglise, mais, depuis plus de deux siècles, les prétentions impériales de

(1 Oraison du cardinal de Lorraine faite au saint concile général de Trente, le 23 novembre 1562. Ce discours fut pronomv en latin. Cf. Bouillk. Histoire des ducs de Guise, t. II, p. 251.

ses rois, les théories du vieux droit romain infiltrées dans sa législation, le développement même de l'idée nationale lui avaient inspiré les sentiments dune défiance toujours en éveil contre toute souveraineté d'apparence étrangère et de nature supérieure. Cette défiance était presque devenue de l'hostilité depuis que les ambitions politiques des pontifes en Italie avaient cessé de se trouver d'accord avec les nôtres. Le Grand Schisme, avec ses soustractions d'obédience, les conciles du xv° siècle, et leurs doctrines antipontificales, la lenteur des papes à opérer la réforme, leur regrettable facilité à tolérer l'abus que les rois faisaient du Concordat, avaient voilé aux yeux du peuple les droits imprescriptibles et jusqu'à la majesté religieuse du siège de Rome. Les ordurières et blasphématoires plaisanteries d'un Rabelais amusaient plus de gens qu'elles n'en scandalisaient (1). L'Eglise gallicane ellemême ne semblait pas moins jalouse que le pouvoir civil de ses franchises nationales. Elle avait pris parti en majorité pour Louis XII contre Jules lï ; elle ne cessait de protester contre la convention concilie en 1516 «mire Léon X el François l"\ An plus beau moment de la ferveur catholique, au fort de la Ligne, L'assemblée du

! Au Ie li\ iv ilf Pantagruel.

clergé, réunie en 1586, osera parler de supprimer une bulle du pape parce que l'intervention du nonce allait contre les privilèges de l'Eglise gallicane (1) ; aux fameux Etats de 1588, le clergé reprochera aux Tiers Etat d'accepter sans condition la publication du concile de Trente et le légat Morosini aura l'amer déplaisir d'entendre ces paroles où percent contre celui qui l'a envoyé et contre lui-même de si fâcheuses préventions : « Après l'hérésie, le plus grand fléau de ce royaume a été l'étranger italien ; il a butiné et butine cruellement toute la France ; il se rit de notre ruine et s'en agrandit ; il a déjà fait dépiter une partie du peuple et fera révolter le reste ; si on ne le chasse bientôt, il sera chassé par fureur et sédition populaire (2). » Même en 1593, aux Etats convoqués à Paris pour élire un roi catholique, le clergé d'Auxerre réclamera, avec l'abolition du Concordat, le rétablissement des élections et la diminution des taxes payées à la cour de Rome (3).

Donc, sans contestation possible, il se trouvait en France des éléments favorables à l'établisse-

(1) Lettres du nonce à Sixte-Quint des :: el i mars L586, citées par l'Epinois. p. 41, notes 1 et 2.

f2) Morosini au Pape, 23 octobre 1588, dans l'Epixois, p. 250.

(3J Articles des remonstrances du clergé d'Auxerre, dans les Procès-verbaux des Etats généraux de 1593, publiés par A. Bernard, dans la collection des Doewnents inédit*, p. 785.

mont de la Réforme. Le grand homme capable de les mettre en œuvre ne manqua pas : ce fut Calvin ; et de fait, il y eut de très bonne heure des protestants (1). Les premiers, qui furent les meilleurs, le devinrent presque sans s'en douter. C'étaient de pauvres petites gens, clercs ou artisans, mal affermis dans la doctrine, dont I*' sentiment religieux s'exaltait à La vue du désordre de l'Eglise établie. Sans La renier positivement, ils cherchaient à se passer d'elle pour atteindre Dieu; ils s'imaginèrent que L'Ecriture Sainte, lue et méditée par tous, communiquerait à tous et elail'oniont la connaissance de la divine parole; envahis par le sentiment du péché qui régnait tout autour d'eux, souvent en eux, pénétrés de l'idée

d'une expiation, d'une purificati< écessaires, et

saisis de dégoût au spectacle des œuvres de l'homme, ils adoptèrent avec une sombre passion le dogme de la justification par la foi toute seule (ju'avait proclamé Luther '2. Cette doctrine redoutable, qui, même mitigée, est une pierre d'achoppement pour tant d'esprits et de cours droits, eut ses enthousiastes et ses fanatiques ; je

1 Voir Li rTKROTu, l.n Réformation <•// France pendant la première période, Paris, 1859, in-8. Cf. l'importante histoire de Calvin par K. Doumergue, ii. I e1 II. Paris, 1899 el 1902, ouvrage plein de renseignements, mais très partial.

■i Sims l'influence «les prédicateurs; il n"\ eut que peu <l<i traités et difficilement accessibles aux petites gens.

dirais qu'elle eut ses martyrs, si nous ne devions penser avec saint Augustin que, le martyr, c'est la cause et non la souffrance qui le fait : causa non pœna martyr em facit. Poursuivis sans pitié, ils endurèrent avec une invincible constance d'horribles supplices tout semblables à ceux que le paganisme expirant avait fait subir aux disciples du Crucifié ; leur sang donna de nouveaux enfants à la Réforme et affermit dans Terreur ceux qu'une conduite plus douce eût ramenés à l'Eglise ; le bûcher fut la séduction qui retint ou qui attira les âmes les plus hautes et les consciences les plus généreuses (1).

Nous condamnerons au nom de la vérité ceux que de tels motifs conduisirent à se séparer sciemment et pour toujours de l'Eglise catholique ; mais nous parlerons d'eux avec respect, parce que l'intérêt humain n'eut point de part à leur résolution ; avec pitié, parce qu'ils ont souffert.

Autant n'en ferons-nous pas des grands qui constituent le second élément du protestantisme français (2) .Ceux-là pour abandonner la foi de leurs pères, attendirent la triste fin du règne d'Henri II (3), la faible jeunesse de François II, la mino-

(1) Voir sur ce sujet une fort belle leçon du P. Perraml aujourd'hui cardinal) publiée par la Revue des cours littéraires en 1870. Cf. Bossuet, Histoire de France pour le Dauphin, règne d'Henri II-

(2) Forneron, Les ducs de Guise, t. I, p. 340.

(3) Vers 1557, selon Théodore de Bèze.

rite troublée de Charles IX. Le sentiment religieux leur était à peu près étranger ; les pasteurs qui entraînaient la masse et qui, à certains moments, surent en faire sortir des armées de puritains, n'avaient presque aucune action sur les nobles. L'ambition, la soif de l'indépendance, la turbulence, la passion de guerroyer, l'exemple contagieux des seigneurs allemands, déterminèrent presque toujours leur conduite, souvent aussi la vulgaire cupidité : « Ne tenoit autre propos à table que de réformer Testât ecclésiastique, s ign animent les riches abbayes, sçavoir nous convient, leur ostant les grands biens qui estoient cause, si qu'ils disoient, de leur mauvaise vie, et les ériger en commanderies que Ton poldroit conférer à une infinité de pauvres gentilshommes (1). »

C'est un expédient du même genre qu'au ternie de la guerre civile un des plus fermes tenants d'Henri IV (2) lui conseillera d'adopter plutôt que de se convertir, rassurant que par une aussi riche distribution de biens usurpés, il fera sortir du sol pour le moins trois armées de vaillants soldats. Je ne veux rien dire des hauts dignitaires ecclésiastiques, évoques ou abbés, qui en

i Pontus Payen, cité par Lothrop Motley, Fondation de lu République des Provinces-Unies : t. Il, p. 131.

(2) Le vicomte de Gourdon: il est Mai que la source es! un peu suspecte.

très petit nombre, grâce à Dieu, tombèrent dans l'apostasie : la plus honteuse des passions, celle des sens, causa le plus souvent leur déplorable perversion (1).

Toutefois, quel que fut le motif qui les jeta dans l'hérésie, les protestants proprement dits ne formèrent en France, même au temps de leur plus grande expansion qu'une faible minorité. L'esprit français n'est pas mystique à la façon de celui des Allemands et des Flamands ; il lui faut des doctrines concrètes et nettement définies, raisonnables et pondérées, approuvées et propagées par une autorité. L'idée de la justification par la foi seule pouvait bien séduire quelques âmes exaltées, mais elle semblait révoltante à la plupart; d'ailleurs elle ne se présentait pas chez nous avec cet accent personnel et passionné quelle avait reçu en Allemagne au contact des intimes souffrances de Luther; elle avait pris dans l'étroite et rude cervelle de Calvin la forme rigoureuse et logique d'un système philosophique ; jointe à sa doctrine de la prédestination, elle apparaissait comme la négation même de la liberté humaine et de la bonté divine "2 . Rien ne

(1) Parmi les évèques, Spifame, de Xevers : Montluc, de Valence ; Odet de Chàtillon, de Toulouse et Beauvais ; Carraccioli. de Troyes. tombèrent dans l'hérésie.

(2; J'ai exposé la doctrine de Calvin dans un article, du Dictionnaire de Théologie, dirigé par M. Mangenot ; j'y renvoie les lecteurs qui voudraient plus de développement sur ce point.

pouvait répugner davantage au bon sens de notre race et au sentiment si développé chez elle, de la responsabilité de l'homme et de la miséricordieuse justice du Tout-Puissant. Or le dogme de la justification par la foi est le fond même et l'essence du protestantisme. Le rejeter, c'était vouloir n'être pas protestant.

Le terme logique de l'humanisme n'était pas davantage les doctrines luthériennes ou calvinistes ; c'était beaucoup plutôt le rationalisme, absolu pour les esprits orgueilleux et enivrés de leurs propres forces, conciliable pour les autres avec des croyances religieuses de juste milieu telles que sont les dogmes catholiques. En Allemagne, le fougueux génie de Luther avait tout fondu, tout emporté pêle-mêle ; il fallut des années pour que l'humanisme lui échappât et reprît, avec sa vie propre, ses tendances naturelles. Le génie de Calvin n'était pas ce fleuve impétueux; il n'entraîna pas ceux qui, au nom des progrès de l'esprit humain et du libre examen, s'étaient élevés contre une forme passagère de l'enseignement philosophique et théologique (1). La scolastique,la Sorbonne, l'Université perdirent leur empire sur les esprits, et l'humanisme satisfait, réconcilié avec l'Eglise, donna naissance à

(1) D'autant plus que Calvin se montra forl hostile au libre

• vuix'ii. ;iu rationalisme sous toutr- >,■> fm-mrs.

cette œuvre littéraire et philosophique du xviT siècle, qui fut, nous lavons dit, l'harmonieuse synthèse de la sagesse antique et de la pensée chrétienne, l'aboutissement légitime de la Renaissance intellectuelle.

Si, par l'eflet de circonstances historiques déterminées, la France du xvie siècle n'avait pas, à l'égard du Siège de Rome, toute la dépendance et tout l'attachement désirables, elle le savait cependant nécessaire à l'Eglise : « Les Français, disait aux Etats de 1588, le légat Morosini, peuvent bien nier en parole le pouvoir du pape ; ils ne le nient pas en fait, car aucun pays ne demande au Souverain Pontife plus de dispenses et plus de faveurs (1). » L'absence d'un pouvoir central et d'une autorité suprême à la tête d'une société où l'on voulait précisément voir se rétablir et régner désormais un ordre admirable semblait une absurdité. Sans doute, on prétendait, par les prérogatives du pouvoir royal et par les libertés gallicanes, se mettre en garde contre des empiétements que l'on croyait dangereux, mais ces prérogatives et ces libertés étaient tenues pour des garanties suffisantes. Le Concordat avait donné à l'absolutisme monarchique la pâture qu'il exigeait. Les évêques de leur côté, grâce à leurs richesses

(1) Cité dans I'Epinois : La Ligue et les Papes, p. 252.

territoriales, au rang élevé qu'ils occupaient dans

l'Etat, aux fonctions de toute nature qui leur étaient confiées, se sentaient bien assez unis à la vie générale de la nation. Leur ambition même n'avait que faire d'un schisme. D'ailleurs, si leur conduite et leur zèle ne répondaient pas toujours à la sublimité de leur mission, leur foi du moins était intacte ; enfants incommodes pour l'Eglise romaine, ils entendaient pourtant demeurer des enfants fidèles. A l'éternel honneur de notre Eglise, elle n'a jamais connu les lâches défections en masse du clergé d'Angleterre. Quant à l'immense majorité de la population catholique, elle pouvait avoir des préjugés contre la cour de Rome et les justifier clans une certaine mesure par les événements des cent cinquante dernières années, elle n'était pas foncièrement antiromaine. Sans tomber dans certains excès de L'Italie ou de l'Espagne, elle avait, eu somme, la même manière de concevoir les formes extérieures du culte ; elle aimait la Vierge et les saints, ers intermédiaires si accessibles et si doux entre l'homme et Dieu; surtout, il n'y a pas d'opposition fondamentale entre l'esprit français e( L'esprii Latin. De très bonne heure, au contraire, le protestantisme, bien qu'il eût quelques origines françaises el ne fût point une simple importation du dehors, prit, à cause de ses incessantes relations avec 1rs peu-

pies de race et de langue germaniques, ce quelque chose d'exotique dont il ne s'est jamais dépouillé. D'instinct, la France sentit en lui le grand adversaire de son caractère national.

Telles furent les raisons qui, avec la protection particulière de la Providence, dont, en pareille matière surtout, il n'est pas permis d'oublier l'action, déterminèrent nos ancêtres du xvic siècle à garder les croyances et les pratiques qui depuis onze cents ans faisaient la force et l'honneur de leur patrie. Le désir ardent d'une réforme avait bien pu donner à beaucoup d'entre eux l'allure et le langage de demi-protestants, mais pour eux la réforme n'était pas la révolte. Nombre de ceux qui nous apparaissent comme les protecteurs et les patrons du protestantisme naissant n'eurent jamais l'intention de se séparer de l'Eglise et moururent pieusement dans sa communion. Quand la France eut constaté que le vrai protestantisme c'était la révolution religieuse et la rupture totale de la tradition, elle se reprit, rassembla ses forces et se leva presque tout entière pour sauvegarder sa foi. Comment y parvint-elle ? C'est la seconde question que nous nous sommes proposé d'étudier.

A première vue, il ne semble pas que le catholicisme français dût avoir beaucoup de peine à triompher de ses adversaires ; en un temps où les questions religieuses se tranchaient généralement par la force, n'avait-il pas pour lui toutes les forces constituées de la nation : la royauté, les pouvoirs publics, ecclésiastiques ou civils, l'armée commandée par d'habiles capitaines? Le protestantisme au contraire n'était qu'une minorité, abandonnée à elle-même, éparseau milieu d'une population dix fois supérieure en nombre et bientôt animée des dispositions les plus hostiles.

Il est vrai, mais précisément parce que les catholiques formaient la nation, ils étaient exposés à demeurer longtemps comme une masse inerte en face d'ennemis audacieux et à ne compter que sur les forces légales et organisées du gouvernement. Or, toutes ces forces défaillirent à une heure donnée.

Le moment où la royauté se voyait chargée de tenir tête à l'hérésie était tout justement celui où elle se trouvait à la fois la moins capable ei La moins digne de défendre nue noble cuise.

Les perpétuelles fluctuations de François I". La protection ouverte que, sons L'influence de sa

sœur Marguerite de Valois, il accorda longtemps aux humanistes réformateurs, favorisèrent les premiers pas de l'hérésie. La répression cruelle et prolongée, à laquelle Henri II fut encouragé par sa maîtresse ne fut plus capable d'en empêcher les progrès : « Quand les hommes, dit à ce propos Bossuet, ont commencé à se laisser prendre à l'appât de la nouveauté, les châtiments les excitent plutôt qu'ils ne les arrêtent. » D'ailleurs les Grands échappaient et, si par hasard l'un cl1 eux était livré au supplice, son courage, mis en évidence par son illustration même, était le plus dangereux des exemples. L'immoralité de ceux qui poussaient aux mesures violentes, exécutions ou confiscations, la cupidité de ceux qui en profitaient, n'avaient ni en Allemagne, ni en Suisse, ni en Angleterre, nui aux progrès de la Réforme: en France, elles desservaient le catholicisme en déshonorant ses défenseurs; l'ordre, la vérité, le bien ne peuvent impunément se servir des armes de la révolution, de l'erreur et du mal (1).

Après la mort d'Henri II, il n'y eut plus de politique royale ; la conduite du souverain varia au gré des partis, des passions et des intérêts. Durant de longues années, une étrangère, dépravée par l'étude et la pratique assidue de Machiavel,

1 Sur cette répression 'voir N. Wki^s. La Chambre ardente^

Paris. 1889.

gouverna le royaume de France à la façon d'une principauté italienne ; l'intrigue fut son procédé le plus honnête ; dénuée de scrupules, elle toléra le crime ou le fit commettre, dut-elle n'en tirer que l'avantage d'un instant ; la honteuse immoralité de la cour, entretenue et voulue par elle, fut à ses yeux le meilleur moyen d'assurer son empire sur les chefs les plus puissants. A Chenonceaux, en 1577, elle les faisait servir en un grand banquet « par les dames les plus belles et les plus honnêtes de la cour, à moitié nues et lescheveux épars » (1).

Personne n'ignore à quelle fin elle avait formé le honteux bataillon de ses tilles d'honneur: mêlées aux joies malsaines et aux plaisanteries soldatesques de la jeune noblesse, gâtées à dessein, quelquefois de force, ces malheureuses avaient bientôt perdu toute pudeur; dressées à la plus servile obéissance, même par de grossiers châtiments que la reine aimait à appliquer en personne, elles quittaient et reprenaient sur un ordre leurs galantes entreprises, esclaves et instruments de La politique jusque dans les feints épanchements du cœur ou de la passion. En vain voudrait-on réhabiliter ce temps, cette cour et cette femme; de l'aveu même de ses apolo-

l Mémoires m. l'Estoile, l. I. p. 86.

gistes, Catherine de Médieis n'eut jamais d'idée plus haute que celle de conserver le pouvoir à ses enfants et de l'exercer sous leur nom; elle fut indifférente à tout le reste. C'est assez dire de quelle manière elle envisagea les intérêts de la religion : ils entraient dans le jeu de ses combinaisons, rien de plus (1).

Gaspard de Saulx-Ta vannes a raison, sans la faveur de la reine et de la cour, les ligues de huguenots n'eussent ni commencé, ni duré (2), En 1561, Catherine de Médieis écrivait à la duchesse de Savoie « qu'elle était résolue de favoriser les huguenots, d'où elle espérait son salut contre le triumvirat » (3). Elle-même feignait de dormir quand un moine prêchait dans sa chapelle, tandis que Charles IX jouait bruyamment avec son chien. Henri de Valois, son fils favori, brûlait les livres d'Heures de sa sœur Marguerite et l'obligeait à prendre les livres de prières des réformés (4).

« Tous les gens d'esprit, lui disait-il, s'étaient retirés de cette bigoterie ; et la reine sa mère la

1 Forneron, Les ducs de Guise, t. II, p. 35 et suivantes.

2 Mémoires de Saulx-Tavannes, passim, à partir de l'année 1560. Collection Petitot. lre série, t. XXIV.

3 Le 23 août 1561. entrevue de Catherine de Médieis et de Théodore de Bèze. en présence des cardinaux de Lorraine et de Bourbon. Le 31 décembre 1561, demandes de réformes remises au cardinal de Ferrare, légat du Pape. Janvier 1562. édit de tolérance. Cf. Forxerox, Les ducs de Guise, t. I. p. 294.

4 Mémoires de Marguerite de Valois, éd. Petitot, t. 1. p. 31.

ferait fouetter, si elle y demeurait. » Maintes fois Catherine fut sur le point de se jeter dans les bras des protestants; toujours elle répara leurs défaites par des traités avantageux (1) ; même au mois d'août 1572, si elle était résolue à se défaire de Coligny, jalouse de l'empire que ce grand homme avait pris sur le faible Charles IX, elle ne voulait frapper que lui ; loin de songer à en finir avec hérétiques, elle prétendait leur donner pour chef son nouveau gendre, Henri de Navarre, qu'elle savait comment rendre docile (2)? Aussi bien, écrira plus tard d'Epernon, « les plus contraires aux huguenots en apparence eussent été très désolés de les voir détruits et anéantis ! (3) » La Saint-Barthélémy, ce crime abominable (4), qu'égalent seuls dans notre histoire les massacres de septembre, n'eut pas même pour excuse, chez ceux qui l'ordonnèrent, le fanatisme religieux; ce ne fut, osons trancher le mot, qu'un expédient, la dernière ressource de la souveraine aux abois après l'assassinat manqué de l'Amiral (5).

1 Edit d'Amboise, L563; paix de Longjumeau 1568; paix de Saint-Germain 1570 ; édil <!•' Beaulieu 1576, édit de Poitiers 1577.

■2 Forneron, op. citft. Il, p. 15.

:! Cité par I'Epinois, i». 105.

i Truculentum Mua «<■ korribile facinus, dit lf P. Thuner.

"i La question de la Saint-Barthélémy vient d'être traitée à nouveau (tans la Bévue <iu clergé. On \ trouvera L'indication des principales sources el Mrs travaux à consulter sur cette question.

Henri III ne fut-il, comme le veulent les pamphlets de tous les partis, si acharné contre ce malheureux prince, qu'un monstre d'hypocrisie, personnellement étranger à toutes les croyances et soucieux d'affaiblir chez les autres la force des convictions par la dépravation des mœurs (1)? Nous n'oserions ni l'affirmer, ni le croire. Mieux vaut, ce nous semble, acquiescer à ce jugement du nonce Morosini, le plus charitable de ceux que peut inspirer la conduite toujours double du monarque : « Le roi montre une piété remarquable et en même temps il déteste la Sainte- Union; il va faire la guerre aux hérétiques et il est jaloux du succès des catholiques. Il parait un, et cependant, sur le grand théâtre du monde, il remplit le rôle de deux personnages ; roi rempli d'espérances et roi rempli d'alarmes. Il désire la défaite des huguenots et cependant il la redoute; il redoute la défaite des catholiques et cependant il la désire (2). » Les difficultés au milieu desquelles il se débat, l'imprudente audace de ses adversaires, peuvent lui attirer quelque pitié, mais, tout compte fait, Henri III avec ses têtes de mort, ses petits chiens, ses mignons, ses spadassins, ses parfums et ses

(1) Etienne Pasquier dans une de ses lettres, montre les qualités d'Henri III, mais il arrive aux conclusions les plus sévères, à partir du moment où il fut roi. Liv. XIV. lettre 2.

(2 Dépèche de lo87, citée par I'Kimxois. p. 81.

litières se range au nombre «les êtres qu'un honnête homme aime mieux voir dans le camp de ses ennemis que dans le sien.

Il ne manquait plus à la royauté, pour trahir tout à fait les espérances catholiques, que d'être elle-même protestante; elle le devint en 1589, et Ton put craindre que, le restant toujours, elle ne mit désormais au service de l'erreur toute la puissance de l'Etat. En vérité, l'Eglise de France aurait eu grand tort d'attendre beaucoup de ses rois!

Pouvait-elle du moins compter sur elle-même, sur ses propres chefs?

Le triste état de l'Eglise avait été, nous avons du le reconnaître, une des causes déterminantes de la Réforme. Sans doute, dès 1528, le clergé avait été rappelé au devoir par h> grand synode de la province de Sens tenu à Paris. Mais le Concordat de 1516, mal défendu par la faiblesse des Souverains Pontifes (1) contre les interprétations capricieuses des pois, continuait à porter des fruits détestables. Jusqu'à la tin des guerres de religion, il peupla les bénéfices ecclésiastiques de laïques, ^Misdc guerre, favoris et favorites '1 , Des ménages s'installèrent dans les évêchés el

1 Sauf sous sainl Pie \ .

2 Voir 1rs faits cités parFoRNERON, Les ducs de Guise, t. II. I». 205, d'après l<'s mémoires de I'Estoili <•( de s m lx-Tavawni j.

jusque dans les abbayes, parmi les religieux, au grand scandale du peuple; Pierre de Bourdeille, le spirituel capitaine, était abbé de Brantôme; Bussy d'Amboise, le plus heureux duelliste de son temps, se nommait l'abbé de Bourgueil; le farouche Montluc jouissait dune abbaye à Sens; du Guast, de qui Henri III était « possédé •», recevait de Sa Majesté, en récompense de ses services, les évéchés de Grenoble et d'Amiens; il vendait l'un trente mille livres à une fille de la cour et l'autre quarante mille au fils du seigneur d'Avenson ; l'é\ éché de Cornouailles était remis en dot à une jeune fille ; d'autres confiés à des enfants de quinze ans.

Je ne sais quels muguets,

Parfumés, découpés, courtisans, amoureux.

Veneurs et fauconniers, pouvons-nous dire avec Ronsard (1).

Beaucoup d'évêques étaient des politiques; d'autres vivaient en grands seigneurs, aimables et lettrés, singulièrement tolérants à l'égard des personnes, ce que nous ne leur reprochons pas, — deux évoques (2) retinrent longtemps le bras

1 Ronsard, Discours sur /es misères de nuire temps, cité par le P. Perraui). Reçue des Cours littéraires, janvier 1870. Cf. De Meadx, Les luttes religieuses, p. 17.

■2 P. Duchatel, aumônier du Roi, et Sadolet, évêque de Carpentras. Le cardinal Ch. de Lorraine, lui-même, fut assez longtemps large et tolérant.

de François lov prêt à frapper Ic< Vaudois, — un peu trop larges à l'endroit «les doctrines et très négligents dans l'exercice de leurs fonctions. La plupart ne s'occupaient ni de prêcher, ni de faire prêcher la parole sainte aux fidèles; pendant plusieurs années, le ministère de la chaire sembla le monopole des hérétiques, et ce fut, de L'aven général, L'agent Le pins actif de leurs progrès jusqu'au règne de Charles IX.

Le plus zélé d'entre les prélats et le plus capable, le cardinal Charles de Lorraine, cet archevêque de Reims qui fut, près de trente ans. le vrai chef de l'Eglise de France, associait malheureusement au sentiment de ses devoirs épiscopaux le goût immodéré des plaisirs, de l'intrigue, du pouvoir et s'avilissait en se faisant le flatteur attitré de Diane de Poitiers; I .

D'ailleurs les évêques français ne s'accordaient pas sur la Ligne de conduite à suivre. Dès le temps des premiers troubles, l'opposition des cardinaux de Lorraine et de Tournon s'était manifestée. Ce fut lu'en pis Lorsque la mort d'Henri III eut fait d'un prince hérétique L'héritier Légitime du tronc de France. Les évêques nés du Concordai se trouvèrent pris entre la fidélité monarchique., l'intérêt de L'Eglise et les ordres du Saint-Siège.

(1) D<- .Mkaix. Les luttes religieuses, p. 18-49.

Au dire de plusieurs historiens digues de foi, cent d'entre eux sur cent dix-huit auraient, avant la lin de 1589, reconnu le roi protestant (1). Nous avons des raisons de croire ce chiffre exagéré, mais il est certain que, Lien antérieurement à la conversion d'Henri IV, la grande majorité de l'épiscopat se déclara pour lui. Les cardinaux de Vendôme, de Lenoncourt et de Gondi se rangeaient parmi ses partisans (2) ; les deux premiers entraient dans ses conseils et travaillaient activement en sa faveur. On sait que, d'accord avec eux, l'archevêque de Bourges, les évêques du Mans, d'Angers, de Chartres, de Nantes, de Beauvais et de Baveux, réunis à Chartres déclarèrent nul et sans valeur le Moniloire publié par le pape, « mal informé de l'état des affaires », puis s'adressant aux vrais « catholiques et bons Français » , leur demandèrent de prier avec eux pour obtenir la conversion du Roi et la paix du royaume (3). L'évêque de Chartres passait pour l'un des rédacteurs de la formule du serment à prêter au Béarnais. A Autun, le clergé restait fidèle au roi, tandis que les magistrats se prononçaient pour la Ligue. A

(1) C'est le chiffre adopté par le consciencieux Poirson, dans son Histoire d'Henri IV, t. I, p. 157 et il en donne des preuves.

(2) Voir la lettre du 10 février 1590 des cardinaux de Vendôme et de Lenoncourt au légat, citée par I'Epinois, p. 397. Grégoire XIV ordonne à ces trois cardinaux d'abandonner la cause du Roi. sans réussir à les persuader.

3 Lettre du 21 septembre 1591, citée par LEi'ixois. p. 508.

Paris, même au sortir du terrible siège de 1590, les chanoines, à l'exemple de leur évoque, dissimulaient à peine leurs sympathies royalistes (1); enfin, quatre prélats acceptaient de contresigner Fédit de juillet 1591, qui assurait le libre exercice du culte protestant. C'est Fédit de Mantes, renouvelant Fédit de 1561, pour assurer l'exercice de Fune et l'autre religion. Le vicelégat se demande s'il ne faut pas faire remplacer ces quatre prélats dans le gouvernement de leurs églises.

Faut-il être surpris qu'en maint endroit le peuple catholique osât se déchaîner contre ses pasteurs? L'évêque d'Orléans était qualifié de « traître et de méchant » dans toutes les chaires de sa ville épiscopale; l'évêque d'Auxerre voyait la population soulevée contre lui par le Père gardien des Gordeliers; et celui de Chûlons était réduit à s'enfuir devant les habitants que le gouverneur même avait ameutés.

Les magistrats civils, les parlements surtout avaient d'abord montré autan! d'ardeur que d'énergie dans la poursuite de l'hérésie. Le parlement de Paris avait donné le signal, en 1 ">2">, et s'était pour ainsi dire surpassé lui-même par cet arrêt extraordinaire de 1561 qui autorisait le

(i) Lettre du vice-légal au Pape, Janvier 1591.

peuple à massacrer sur place ceux qui seraient trouvés en train de piller les églises; le parle* ment d'Aix avait, en 1540, rendu l'atroce sentence d'extermination contre les Vaudois. Mais, au bout de trente ans, le nombre des hérétiques augmentant toujours, les tribunaux chargés de les condamner ne purent plus suffire à la tâche et d'ailleurs s'en lassèrent. Leurs conflits avec les juridictions ecclésiastiques avaient énervé la répression et diminué leur bonne volonté; les premières paroles en faveur de la tolérance retentirent au parlement de Paris, le jour où il se vit suborbonné dans les procès en matière d'hérésie, aux trois grands inquisiteurs désignés par le pape (1).

Huit années durant, la magistrature et le gouvernement eurent à leur tête Michel de l'Hospital qui, sous le couvert de la tolérance, favorisait indirectement le protestantisme, vers lequel il se sentait incliné par de tendres affections de famille, autant que par de secrètes affinités. Singulier théologien, il concevait la tolérance sous la forme d'une transaction entre les deux doctrines ; repoussé sur ce terrain, il rêva d'une religion d'Etat qui comprit seuls les dogmes également admis par les catholiques et par les

(1) D'ailleurs cette bulle de Paul IV ne fut pas strictement exécutée.

protestants. Ce n'était qu'une chimère, mais elle doubla l'audace des novateurs ; ils voyaient déjà le catholicisme à demi démantelé 1 .

Un peu plus tard 2), le duc d'Alençon el ses « politiques » devaient rendre aux réformés des services analogues, bien qu'en vertu de principes moins élevés.

Suivant une remarque très juste du maréchal de Tavannes, toutes les autorités, au temps des guerres de religion, en firent trop ou trop peu : elles varièrent souvent et n'allèrent jamais jusqu'au bout de leurs résolutions; de telle sorte qu'elles se pendirent odieuses, sans parvenir à se faire craindre.

Les Guises eux-mêmes eurent toujours peur des instruments qu'ils employèrent. S'ils eussenl voulu s'appuyer franchement sur le peuple et L'armer, ils étaient les maîtres ; mais tout comme le roi, « ils craignaient et pensaient qu'il voulait former république ». Ils aimèrent mieux appeler L'étranger, et L'étranger finit par les perdre. Ces chefs de parti, quoique très supérieurs aux derniers Valois, ne turent, ni par Leurs vertus ni par leur génie, à la hauteur du rôle immense et

1 C'esl dans ce sens qu'était rédigé l'édit qu'il proposa ■< l'assemblée de Saint-Germain. Par l'édit de 1562, il délimite une sorte de champ doctrinal abandonné aux prédicateurs pro testants.

■l En 1574.

presque sublime que la Providence paraissait leur destiner. François de Guise, un héros, Tunique grand homme de la famille des princes lorrains, mourut, victime du fanatisme protestant, avant d'avoir pu servir l'Eglise comme il avait servi la patrie. Ses fils, Henri le Balafré, le cardinal Louis de Lorraine et le duc de Mayenne, furent l'un trop téméraire dans l'action et trop indécis dans les conseils, l'autre trop peu respectable, le dernier trop timide et trop lent. Trop de passions humaines et coupables se mêlèrent chez tous trois à l'amour de l'Eglise pour qu'ils méritassent de devenir les sauveurs du catholicisme ; ils n'en furent que les champions intéressés (1).

Enfin, si les catholiques eurent de puissantes armées et de bons généraux, quand la fantaisie royale ne leur en imposa pas de médiocres, ils ne profitèrent jamais de leurs victoires; la politique leur en arracha les fruits, jusqu'au jour où la force et le talent militaire passèrent décidément, avec Henri IV, du côté de leurs adversaires.

En face des catholiques ainsi mis hors d'état de tirer parti des forces considérables qui sem-

1 M. de Meadx dit d'Henri de Guise : « 11 fut trop occupé de jouer un beau rôle pour bien servir une grande cause. 11 crut voir une couronne à sa portée et cacha sous les dehors d'une politique raffinée les incertitudes d'une àme qui n'était ni .iss.-z baute pour ne pas la soubaiter, ni assez ferme pour la saisir. » Les luttes religieuses au X\ I- siècle, p. 210.

(liaient à leur disposition, le>, prolestants constituaient un parti merveilleusement organisé pour

la défense et pour l'attaque. Plus ils se sentaient, au milieu d'un peuple catholique, épars et comme étrangers, fait très justement remarquer un cininent historien, M. de Me aux, plus le génie et les institutions de la nation leur fermaient toutes portes, plus ils se serraient les uns contre les autres, plus ils s'accoutumaient à ne compter que sur eux seuls (1). Ils eurent un gouvernement politique autant que religieux, administrèrent souverainement les villes et les provinces dont ils s'emparèrent, levèrent Les impôts pour subvenir aux frais du culte et à ceux de la guerre (2), élurent des protecteurs, et finalement virent à leur tête le roi lui-même. Ils formèrent ainsi une république très entreprenante au sein d'un Etal où tout se relâchait et s'effondrait. Animés d'un |are esprit d'indépendance, ils furent préservés de l'anarchie par L'imminence des périls qui Les menaçaient, et maintenus dans la cohésion nécessaire par la masse même des adversaires qui pesaient sur eux.

Ils avaient une idée : s'emparer du pouvoir <-t substituer Leurs croyances à celles (\r la majorité.

l Les luttes religieuses en France, p. lot'..

i En 1572, ils levaient des contributions qui itaienl à

BOO mille livres el pouvaient être doublées ; ils pouvaient mettre sur pied en un mois autant '!«• troupes «i1"' '•' '»•'• en quatre.

Ils avaient des hommes, Coudé, Coligny, Duplessis-Mornay, la Noue, cTAubigné, qui en d'antres temps eussent été de grands citoyens comme ils furent, parleurs lumières et par leur constance d'admirables chefs de parti. Ils comptaient des alliés : au dedans, beaucoup de mécontents qui, tantôt sous un nom tantôt sous un autre, soutinrent leurs entreprises (1) ; au dehors, leur coreligionnaires qui entrèrent dans tous leurs complots (2) ; ils tenaient des portions notables et homogènes du territoire français, c'est-à-dire autant de citadelles où se réfugier et d'où s'élancer à l'heure voulue (3). Enfin, force incalculable dans les temps troublés, ils ne reculaient devant rien. Tout en poussant très loin l'art de se faire passer pour des victimes, ils furent les instigateurs de toutes les violences (4). Partout, des actes de fanatisme commis par les protestants, un vandalisme qui ne respectait ni les plus belles ni les plus chères images, et qui détruisait en un jour

1 Les Mémoires du temps Saulx-Tàvannes, Castjelnau, etc. sont unanimes sur ce rôle des « malcontents » sous François 11. Charles IX et Henri III.

2 Anglais et Allemands. En 1574, Condé qui réussit à s'écliapper négocie l'alliance de Jean-Casimir, lils de l'électeur palatin avec les malcontents et les calvinistes français.

(3) Dès 1560, Nîmes, .Montpellier, etc.. étaient devenus de redoutables foyers calvinistes: puis les domaines des maisons de Bourbon et d'Albret.

(4) Antérieurement au massacre deVassy, on signale les prises d'armes, accompagnées de pillages et de tueries, des protestants à Castres, à Lavaur, à Montpellier.

l'œuvre des siècles, provoquèrent les catholiques et amenèrent les premières répressions. C'est eux qui commencèrent la guerre civile en L562 I . <t qui, par leur prise d'armes intempestive et peu motivée en 1567, rendirent vaines pour des innées toute promesse et toute pacification (2). Les premiers en ces temps, — Voltaire en fait la lemarque, — ils justifièrent l'assassinat politique et le régicide; bien avant que les prédicateurs de la Ligue eussent laissé entrevoir la possibilité du meurtre d'Henri III, les pasteurs calvinistes avaient poussé à l'assassinat de Catherine de Médicis et de Charles IX ; les apologies de Poltrot de Méré précédèrent de vingt-six ans celles de Jacques Clément ; les ministres, du haut de la chaire, proclamèrent que ce misérable avait Igi par « inspiration divine », et le célébrèrent comme un héros, un martyr et un saint. Par cette main protestante, la hideuse coutume de l'assassinat s'introduisit dans la guerre ; par ces bouches protestantes, elle fut, pour la première fois glo- Rfiée 3).

Ce furent enfin les protestants qui, après une

I Manifeste du prince <!•■ Condé.

1 La Ferrière, L'i 2* guerre civile^ la paix de Long jumeau. lie.r. <lrs questions historiques, t. 'M.

'.'. Voir Labitte, Les prédicateurs de lu Ligue, p. 53 : -'t Recueil ,/,• poésies calvinistes 1550-1560 . publié par I*. Tarbb, corresp. le (institut, Reims, 1866.

longue préméditation (1), amenèrent les étrangers dans le royaume, et non pas seulement à titre de soldats auxiliaires, comme le firent les généraux du roi ou ceux de la Ligue. « Aucune cession de territoire, dirons-nous avec M. le duc d'Aumale, n'avait payé les subsides du pape ni le concours des bandes espagnoles qui venaient d'entrer en Gascogne et à Paris. Mais ouvrir la porte de la France aux Anglais ! abandonner à ces vieux ennemis un coin de ce sol de la patrie qu'ils avaient dévasté pendant cent ans, leur livrer l'embouchure de la Seine quand ils venaient à peine de sortir de Calais ! 2) »

Quelle distance de Guise à Coudé et des catholiques aux huguenots î En apprenant l'entrée deà Anglais au Havre, François de Guise offrit la paix au prince, lui promettant le libre et paisible exercice de la religion réformée dans tout le royaume, s'il voulait unir ses forces aux siennes pour chasser « les anciens ennemis de la couronne ». Les protestants refusèrent (3).

Sous prétexte de punir les ennemis de Dieu. ils se prenaient à haïr la patrie elle-mêmej empruntant, pour s'étourdir et pour s'exciter, les

I Hector de La Ferrière, Lu Normandie à l'étranger, ch. rr. t.ililit cette longue préméditation.

± Histoire des princes de Coudé, t. I. p. 161, '.\ Forneron, Les dias de Guise, t. 1. j». 354.

chants les plus farouches de la vieille poésie biblique (1) :

« Fille de Babylon, race ingratte et maudicte, Heureux qui te rendra le mal que tu nous faics, Et balançant l'injure â l'égal de l'atteinte, Ira d'entre tes bras tes petits arracher, Et, de leur sang poilu rendant la terre teinte, Froisser leurs tendres os encontre le rocher.

De tels accents, grâce à Dieu, ne se trouvent ni chez les émigrés de la Révolution, ni chez les catholiques persécutés. Mais on comprend qu'animés d'un tel fanatisme et doués d'une si parfaite organisation, les réformés, malgré leur petit nombre, aient pu mener l'assaut contre la société catholique et penser qu'ils viendraient à bout de la détruire, ainsi qu'ils le faisaient partout où ils devenaient les maîtres. Des minorités de cette nature, l'histoire nous le montre, l'emportent souvent sur les plus imposantes majorités.

Les catholiques ne furent assurés de la victoire que du jour où eux-mêmes se constituèrent en parti (2). .Mais, pour qu'il y eût un parti catho-

i Psaume 136.

(2) Gaspard de Sàdlx-Tàvàhnes marque 1res bien cette idée quand il <lii que les événements'de 1567 lui donnèrent l'occasion « ilr penser que la prud'homie peut ;mssi bien fournir d'inné» tions de se conserver aux ;r«-ns de bien, <ju«' la meschanceté <lt-

lique, il fallut d'abord qu'il y eût une opinion catholique nettement définie. La former puis la diriger fut l'œuvre de la meilleure partie du clergé séculier et surtout de deux grands ordres religieux, les Jésuites et les Capucins.

Il y avait quarante ans que le protestantisme recrutait des adhérents par la prédication lorsque le clergé catholique s'avisa de lui répondre par le même moyen. Michel de Gastelnau, dans ses Mémoire*, marque très bien quand et comment cette petite révolution s'accomplit ; ce fut en 1362, Vest-à-dire lorsque la guerre civile déchaînée eut dessillé tous les yeux. « En ces temps, nous dit-il, comme plusieurs choses se faisaient, ou par exemple, ou par imitation, ou par volonté de mieux faire, les évêques ou docteurs, théologiens, curés, religieux et autres pasteurs catholiques, commencèrent à penser en ces nouveaux prescheurs, si désireux et ardents d'advancer leur religion, et dès lors prirent plus de soin de veiller sur leurs troupeaux et au devoir de leurs charges, et aucuns à estudier es sainctes lettres à l'envy des ministres protestants, qui attiraient les peu-

les offenser aux rebelles ; que les Huguenots ne dévoient avoir plus de zèle à leur party que les Catholiques à l'ancienne religion, et que ceux qui les conservoienl employant leurs vies, poinoient employer leurs deniers pour secourir le Roy » : làdessus il « résout d*opposer à l'intelligence autre intelligence, ligue contre ligue ». Mémoires, collection Petitot, prem. série, t. XXIV, p. 450.

pies de toutes parts : et craignant que lesdits ministres n'eussent l'avantage sur eux par leurs presches et par iceux attirassent les catholiques, ils commencèrent aussi à prescher plus souvent que de coutume, en advertissant les auditeurs de se garder bien des hérésies des nouveaux dogmatisants, sur peine d'encourir la haine de Dieu en se départant de sa vraye Eglise (1). »

L'année même où les odieux placards contre le sacrifice de la messe et le sacrement de l'autel, affichés jusque sur la porte de l'appartement royal, avaient décidé François Ier à réprimer les insolentes entreprises de l'hérésie, Dieu avait donné à son Eglise la puissante et sainte Compagnie qui devait apprendre aux catholiques à se reconnaître et à s'affirmer (2). Les esprits furent éclairés, les croyances raffermies, les cœurs fortifiés. Les courageux, les convaincus furent enrôlés ; les hésitants et les timides écartés ; ils allèrent grossir les rangs du parti politique, mais cessèrent de paralyser l'action des catholiques déterminés. Le clergé reçut une direction ferme et sûre : les curés des pauvres paroisses, les prêtres pieux, virent alors où était la vraie réforme chrétienne et ne furent plus exposés, comme au temps

l Mémoires de Castelnau, 1562. Collection Petitot, prem. série, l. XXXIII, in 1 58.

i Sur le rôle des Jésuites, *oir Fobneron, Le« ducs de Guise.

t. Il, p. 2117.

d'Henri II, à s'écarter jusqu'à l'apostasie. La continuation des mêmes abus les soulevait encore sous Henri III, mais il existait désormais des cadres catholiques où leur place était marquée. Les religieux mendiants, les Capucins principalement, « allaient par les villes, villages et maisons des particuliers admonester un chacun » , et exciter les catholiques à défendre vigoureusement leur foi. « Et remontraient aux peuples que depuis quinze ou seize cents ans tous les chrestiens avoient tenu la religion catholique que les protestants s'efforçoient d'arracher et renverser, et qu'il n'étoit pas possible que tant de roys, princes et grands personnages eussent erré si longuement, et fussent privés de la grâce de Dieu, et du sang de Jésus-Christ, qui seroit blasphémer contre sa bonté et l'accuser d'injustice (1) ». En même temps que la doctrine, ils prêchaient la réforme des mœurs et la pénitence : on les croyait volontiers parce qu'ils donnaient l'exemple. L'opinion publique ne s'y trompait pas : c'était à la vie exemplaire des Jésuites et des Capucins, — nous le savons par un rapport du légat Caëtani à Sixte- Quint, — qu'elle attribuait la conservation de la religion dans notre pays (2) .

(i) Mémoires de Castelnau, ibid., p. 159.

(2) Dans une lettre de 1589 citée par l'Epinois, La Ligue et /es Papes, p. 364.

Assurément, nous ne prétendons pas justifier tout ce qui s'est dit dans les chaires catholiques pendant les tristes années du xvi° siècle finissant. Maintes fois elles retentirent d'atroces calomnies et d'excitations criminelles, trop souvent suivies d'effets (1). Aux heures de crises, ce sont les passions révolutionnaires qui parlent et qui agissent: d'horribles excès furent la conséquence de discours enflammés.

Trois ans avant la Saint-Barthélémy, à Orléans, le peuple « ému par les prêcheurs » massacrait, sans distinction de sexe ni d'âge, les protestants réfugiés dans les prisons, et, ne pouvant forcer la porte de l'une d'elles, y mettait le feu, dételle sorte que deux cent quatre-vingts de ces malheureux périssaient étouffés ou consumés. Mais de telles abominations même doivent-elles nous faire oublier l'œuvre de relèvement doctrinal et moral accomplie au sein du catholicisme français par Les prédicateurs orthodoxes ? Ils ont engendré des fanatiques, je le veux bien ; mais le fanatisme ne dura qu'un temps, et la vraie religion fut garantie pour des siècles, parce qu'ils avaient aussi et surtout refait de véritables catholiques.

L'exemple des protestants, des violences Locales exercées par eux et rapprochées par L'imagination

i Voir Luuttk. Lrs Prédicateurs de la Ligue.

populaire des traitements barbares qu'Elisabeth d'Angleterre infligeait aux catholiques, furent généralement l'occasion déterminante des premières unions, partielles et locales, entre ecclésiastiques, nobles et bourgeois, « pour défendre l'honneur de Dieu et de la sainte Eglise catholique-romaine^).» Au début, le mouvement fut raisonné et presque toujours dirigé par des gentilshommes ou des personnages d'importance (2 . Il devint populaire, en même temps que général, le jour où, par la mort du duc d'Anjou, le fils de Jeanne d'Albret se trouva l'héritier du trône. Alors la foi du peuple s'émut et, pour n'être pas gouverné par un roi protestant, il forma spontanément, à Paris et dans une quantité de villes, des unions qui, en se rapprochant, constituèrent la Ligue. N'être ni protestant, ni politique, vouloir ardemment défendre la religion catholique, telle était la condition pour devenir associé. Dans chaque ville un conseil devait se mettre en rapport avec le conseil général de Paris, réunir de l'argent et recruter des soldats (3). Selon le plan

1 La Ligue a été avant tout une association de légitime défense. « Comme les huguenots se sont conservés par leur union, il ne s'est trouvé moyen de conserver les catholiques que par la leur... » Lettres d'union pour être envoyées dans toute la chrétienté, janvier 1389. Mémoires de la Lif/ueA. III, p. 167.

1 Cf. l'Epinois. La Ligue et les Papes, p. 5-7. Ainsi la Ligue picarde avait un chef assisté d'un conseil que composaient six f/entilshommes de la province et trois syndics, un pour les villes, un pour les ecclésiastiques, un pour le peuple. (3) Voir projets de mars-avril 1587. dans l'Epinois, p. 72.

primitif, les curés mêmes des paroisses des champs, devaient dresser un rôle de tous leurs paroissiens en état de porter les armes. Un chef unique serait à la tête l'union. Le pape et le roi d'Espagne accorderaient des secours. Si le roi venait à mourir sans enfants, toutes les troupes se rassembleraient dans les quinze jours entre Paris et Orléans, afin de protéger la réunion des Etats Généraux appelés à élire un roi catholique (1).

Comment la Ligue, d'abord respectueuse des droits du souverain, ne tarda pas à devenir l'instrument des Guises, et se trouva peu à peu conduite aux doctrines et aux pratiques les moins conformes à la tradition monarchique, il est superflu de le raconter ici (2). La journée des Barricades et l'assassinat d'Henri de Guise lui firent à jamais répudier Henri III ; l'avènement d'Henri IV la décida à renier ce qui passait depuis des siècles pour la loi fondamentale de l'État.

On vit alors une étrange volte-face. Les protestants qui avaient soutenu contre Henri II et contre Charles IX des théories quasi républicaines, les plus libérales et les plus démocratiques, adop-

l L'Epinois, op. cit., p. 71.

(2) M. de Meaux L'explique en quelques pages: Les luttes religieuses, etc., p. 215 et suivantes.

taient maintenant avec enthousiasme la thèse qui leur était chère dans les pays où le pouvoir était pour eux, le dogme servile et païen de la soumission passive et absolue au souverain légitime, fut-il un Néron. Les catholiques reprenaient au contraire les doctrines que les protestants laissaient tomber.

Certes, si jamais résistance fut légitime, si jamais la rupture avec l'hérédité monarchique et l'adoption d'une dynastie nouvelle furent justifiées, ce fut à la mort du derniers des Valois. En dehors d'une fiction légale, dont on eût refusé de tenir compte en matière civile, la famille des Bourbons n'était pas moins étrangère que celle des Guises à la maison qui venait de s'éteindre. D'ailleurs, il ne fallait pas seulement, si l'on s'en tenait à la coutume traditionnelle., que l'héritier du trône de France fût le plus proche parent de son prédécesseur par la descendance masculine ; il était tout aussi nécessaire qu^il fût catholique (1). Depuis Clovis on avait vu des rois carolingiens et des rois capétiens, mais on n'avait pas vu de roi hérétique. Si aux yeux de tout homme sensé, le divorce prolongé entre les tendances d'une famille royale et l'état social et politique d'une nation autorise un changement de dynastie,

(1) Le serment du sacre exigeait une profession de foi catholique.

changement que la France avait accompli deux fois, comment, surtout à cette époque, l'opposition religieuse entre le peuple et l'héritier du trône n'eût-elle pas suffi à permettre le transfert de la couronne ? C'est la règle qui a prévalu en Angleterre, même aux xvin0 siècle, et les écrivains protestants n'y trouvent point à redire, que je'sache. Or, Henri de Navarre était non seulement hérétique-relaps, mais il y avait tout lieu de craindre qu'une fois maître de l'Etat il n'imposât, comme les autres princes protestants, sa croyance à ses sujets ; n'était-ce pas ce que la plupart de ses coreligionnaires attendaient de lui ?

Sans doute il se plaisait à répéter, et les catholiques de son parti répétaient avec lui « qu'il se ferait instruire, mais qu'il ne voulait point être conduit à la messe à coups de bâton (1) ». En fait, il reculait tous les jours cette instruction et usait de tous les subterfuges pour échapper à une nécessité qui lui paraissait trop douloureuse.

« Monépée, disait-il, pour régner vaudra mieux que le rituel du cardinal. Elle ne se fondra pas des foudres du consistoire de Rome. »

Il s'en fallut de peu cependant ; si Henri de Navarre ne se fut fait catholique, il n'eût jamais été roi de France, et il ne se fut pas fait catho-

(1) C'est ce que disait, par exemple, le marécha légal Caëtani, mars 1590, cité par l'Epinois, p. il T.

échal de Biron au

lique si la résistance armée des Français ne l'y eût contraint. Le roi n'a pas conquis son royaume ; le royaume a conquis son roi.

Aux yeux de tous les catholiques, c'est pour notre glorieux Paris un impérissable titre d'honneur que de s'être montré dans ces redoutables circonstances, où se jouait F avenir du catholicisme, la tête et le chef de la France. On raille volontiers certains épisodes de l'héroïque résistance que la capitale opposa, cinq années durant, aux armées protestantes. Dans les situations extrêmes, le sentiment du ridicule disparait, ou, pour mieux dire, plus rien n'-est ridicule. Mais surtout on affecte d'ignorer que, s'il y eut à Paris, alors comme en tous les temps, une écume révolutionnaire, capable de manifestations les plus théâtrales et les plus farouches, aussi bien que des pires violences, la masse de la population fut admirable de foi, de piété, de résignation. Cette grande cité, la plus intrépide du royaume, était aussi la plus profondément religieuse. Dès le début des guerres de religion, Michel de Castelnau en fait la remarque, tandis qu'en beaucoup de lieux, on fermait les églises sitôt la messe dite, il fallait à Paris les laisser ouvertes tout le jour, car à toute heure elles étaient fréquentées ; on y disait la messe jusqu'à midi, et, dans l'après-dinée, se succédaient jusqu'au soir les pieuses assemblées

« avec offre de cierges et autres dons ». La piété n'allant guère sans la charité, nulle ville ne comptait plus d'hôpitaux et d'utiles fondations. En cela comme en tant d'autres choses, Paris faisait l'admiration « des étrangers et de toutes sortes de gens (1) ». « Véritablement nous pouvons dire que Dieu y est aussi bien servi qu'en lieu du monde», s'écriera Villeroi, écho fidèle, en 1590, du témoignage de Castelnau (2). Ainsi de vraies convictions, et non pas une fureur passagère habilement exploitée par des fanatiques et des ambitieux, dictèrent aux Parisiens leur conduite, depuis l'assassinat d'Henri de Guise jusqu'à la conversion d'Henri IV. La prière les avait dès longtemps préparés à supporter sans garnison, presque sans vivres, les horreurs d'un siège que les contemporains ne pouvaient comparer qu'à celui de Jérusalem. Les gentilshommes qui entouraient le roi de Navarre ne s'expliquaient pas « qu'une troupe de portefaix, de manouvriers, de goujats et de femmelettes s'avisât de leur tenir tête (3). » Ces goujats et ces femmelettes, — un historien l'a dit éloqueniment, — ont pourtant décidé du sort de La France et de la religion dans la mesure où

i Mémoires «If Castelnau, année 1562. Collection Petitot, rem. série, t. XXXIII, p. 169.

2 Mémoires de Villeroi. Collection Petitot, prem. série, M. IV. p. 194.

(3 Ces expressions sont empruntées à de Thou, \\\. XCIX.

une telle œuvre pouvait dépendre des hommes (1). Ce sont là des actes et des sentiments sublimes que les bourgeois fatigués, auteurs de la Satyre Mè nippée, n'étaient pas capables de comprendre. Ils expriment avec bon sens, souvent avec esprit, la lassitude générale sans s'élever à aucune idée généreuse. Le sentiment religieux, dont on avait, il est vrai, malheureusement abusé, ne fait rien vibrer dans leur âme ; le sentiment patriotique même n'apparaît que subsidiairement à l'intérêt et à la soif du repos. Ces bourgeois sont bien les pères de ceux qui, en 1815, applaudiront au désastre de Waterloo. Comme écrivains, leur partialité est extrême et leur talent très inégal. Si les premières harangues ne manquent pas de saveur et amusent, la plus fameuse, celle de Daubray, n'est qu'une interminable rapsodie, pesante et mensongère rédaction d'histoire, coupée çà et là de déclamations à l'antique. Dirigée contre les huguenots, elle compterait à coup sûr moins d'admirateurs. D'inspiration demiprotestante, demi-gallicane (comme toute l'œuvre au demeurant quoi qu'on en ait dit), elle a permis à nombre d'historiens et de critiques d'attaquer hypocritement le catholicisme sous le masque du patriotisme et de la raison. N'en était-

(1) De Meaux, Les luttes religieuses, etc., p. 131.

ce pas assez pour qu'ils la proclamassent un chefd'œuvre « dont la place est à jamais marquée entre Rabelais et Pascal (1)? »

Ce n'est pas à dire toutefois qu'il ne fût nécessaire d'en finir avec la guerre civile. Elle avait dès longtemps pris un caractère atroce et tourné au brigandage, « source inépuisable, dirons-nous avec Castelnau, de toutes méchancetés, de larcins, voleries, meurtres, incestes, parricides et autres vices énormes que Ton put imaginer ; esquels il n'y avoit ni bride, ni punition aucune. Et le pis étoit qu'en cette guerre les armes que l'on avoit prises pour la défense de la religion, anéantissoient toute religion et piété, et produisoient, comme un corps pourri et gâté, la vermine et pestilence d'une infinité d'athéistes (2). » La France déchirée ne jouait plus en Europe qu'un rôle misérable ; l'étranger y devenait maître ; les Anglais et les Allemands dictaient leurs conditions au roi de Navarre ; de leur propre aveu, les Espagnols ne cherchaient qu'à entretenir la guerre, à moins qu'une circonstance heureuse ne leur permît de la finir en mettant suc le trône de France la fille de leur souverain.

i Cette formule souvenl répétée esl de Ch. Labittk, à la lin dt' l'introduction, dans son édition de ta Satyre Ménippée, Paris, 1841.

(2) Mémoires <!•' Castelnau, année 1563. Collection Petitot, t. XXXIII. p. 295.

A ces maux il n'y avait qu'un remède, la restauration du pouvoir royal, par l'élection d'un prince catholique ou parla conversion d'Henri IV. Cette seconde solution était de beaucoup la meilleure, pourvu qu'elle fût entourée de garanties qui en assurassent l'irrévocabilité. Le parti du roi de Navarre, en effet, était trop fort pour que l'élection de tout autre prince n'entraînât pas la prolongation des luttes intestines, peut-être le partage du royaume, en tout cas l'intervention permanente de l'étranger. Gomment chasser Henri IV des proviuces qu'il occupait? Comment transférer à un autre l'autorité naturelle qu'il tenait de sa naissance ? C'est ce que les catholiques attachés au roi de Navarre, les nobles surtout, ne cessaient de représenter. Aussitôt après la mort d'Henri III, le duc de Ne ver s, à demi ligueur cependant, suppliait le cardinal de Gonzague, son parent, de préparer le succès de la mission de Luxembourg, envoyé à Rome par Henri IV. « On ne pouvait, disait-il, rien espérer de bon, si ce n'est par la conversion du roi. Ce serait la véritable voie, et la plus courte et la plus sûre, pour mettre le royaume en paix et rétablir la religion catholique. » Le cardinal de

Vendôme, dans une lettre de 1590 (1) adressée au Souverain Pontife, corroborait ces paroles par les déclarations les plus catégoriques, et le légat Gaëtani, tout passionné qu'il fût pour la Ligue, se voyait contraint à cet aveu : « Si Navarre donne le moindre signe de catholicisme, les peuples sont tellement disposés à l'accepter qu'humainement parlant on ne pourra lui enlever le royaume (2). »

Très frappé de ces avis, autant que de quelques mots d'Henri IV qu'on lui avait rapportés, Sixte- Ouint se refusait à rompre avec les catholiques du parti royal. Il était même disposé à réconcilier le prince avec l'Eglise, s'il en faisait la demande (3). L'ambassadeur d'Espagne à Rome ne savait plus maitriser sa colère : « Nous avons compris, s'écria le Pape, il veut que nous excommuniions les partisans du roi de Navarre, et nous avons envie de l'excommunier lui-même et de le renvoyer de Rome (4). »

Il avait fallu l'évidente mauvaise foi d'Henri IV

M) Le 26 avril, lettre citée par l'Epinois, p. 127.

■l Caëtani à Sixte-Quint. 15 février 1590, cité par l'Epinois, p. 396.

:', (X Ins/ruc/ions de Sixte-Quint à Caëtani, 1589, l'Epinois, pp. 393,409. Le 14 janvier 1590, Piney-Luxembourg proteste auprès de Sixte-Quint de la volonté <>ù est le Roi de se convertir : « Assurez le Pape sur ma parole de Roi, que je veux être, me montrer et mourir îils aine de l'Eglise catholique romaine. » l'Epinois, p. 385.

(4) l'Epinois, p. 409 ; en niais 1590.

pour modifier ces dispositions du Saint-Père et détourner de lui l'opinion publique clans son propre royaume. Après la bataille d'Ivry, le parti espagnol grandit étonnamment ; du Languedoc, de la Bourgogne, de la Bretagne, on vit partir des députations pour l'Escurial ; à Amiens, on disait tout haut que, plutôt que d'accepter jamais le Navarrais, on se donnerait à Philippe II ; Grenoble appelait les troupes espagnoles du duc de Terranova et Paris envoyait un de ses échevins réclamer le secours du duc de Parme.

Mais en 1592, après trois nouvelles années de guerre sans résultat décisif, tout le monde recommença à tourner les yeux vers le roi de Navarre. Le duc de Nevers renouvela ses instances auprès de Clément VIII ; le duc de Mayenne négocia secrètement avec son adversaire par le canal de Villeroi (1) ; enfin les bourgeois de Paris euxmêmes, dont les assemblées se succédaient fréquemment, en vinrent à prier le lieutenant général d'envoyer au prince une députation qui le suppliât de se faire catholique. Mayenne se borna à répondre qu'il allait convoquer les Etats Généraux ; ceux-ci se réunirent à Paris en janvier 1593.

Peu d'assemblées, dans l'histoire, ont été flétries comme celle-là, et plus injustement. On lui a

(1) On trouvera l'histoire de ces négociations dans l'Epinois, p. o69-:;77.

dénié le caractère d'une véritable représentation nationale. Cependant elle compta des députés de tous les ordres, en nombre respectable, — quarante-neuf du clergé, vingt-quatre de la noblesse, cinquante-cinq du Tiers Etat, — et de toutes les provinces, à l'exception du Languedoc (1). Les élus de ce gouvernement avaient reculé devant les dangers du voyage et les menaces du roi. N'étaitelle pas en tout cas beaucoup plus sérieuse que les assemblées qui, sanctionnant les menées et reconnaissant les prétentions de Philippe le Long et de Philippe de Valois, avaient, moins de trois siècles auparavant, exclu les femmes, puis leurs descendants, de la succession à la couronne de France? On a raillé les députés. C'étaient des hommes fort dignes, généralement capables et de grande piété (2). On leur a refusé toute autorité, et cependant, en fait, à peine furent-ils réunis qu'ils apparurent comme investis d'un droit do suprême arbitrage. Dès la première séance, les royalistes demandèrent a s'entendre avec eux et

1 Aux Etats de Blois de L576, il y avail : clergé 104, noblesse 72, tiers étal 150.

± M. de Meaux est plus sévère : il «lit. qu'ils étaient forl médiocremenl composés. — On trouvera la liste des députés et des j ► a y s qu'ils représentent dans A. Bernard, Procès-verbaux des Etats généraux >/<• 1593. Collection des documents inédits .Nous avons \u avec plaisir .M. Karîëjol, dans l'Histoire de France de Lavissb; se rangera la même opinion que nous: Les Etats, Mitil, avaient un sentiment très élevé de leur dignité, etc... • T. IV, p. 368.

leur lettre était signée d'un secrétaire d'Henri IV ; malgré ses protestations antérieures, ce prince, tout comme le roi d'Espagne, acceptait donc de porter le débat devant les élus de la France.

Ces élus se conduisirent en patriotes. La plus parfaite dignité présida toujours à leurs rapports avec le duc de Feria, l'ambassadeur espagnol. L'évêquede Senlis, l'un des plus fougueuxligueurs, n'hésita pas à soutenir devant lui, avec la dernière véhémence, la volonté des Français de n'être jamais gouvernés par un prince étranger. Enfin, de l'aveu de Desportes, ardent ligueur, lui aussi, ce fut « la persistance des Espagnols à vouloir l'infante contre nos lois » qui fît le triomphe du roi de Navarre (1).

Bons français dans leurs conférences avec les représentants de Phillippe II, les délégués des Etats ne furent pas moins bons catholiques dans leurs conférences avec les représentants d'Henri IV. Ils ne cédèrent sur aucun principe. S'ils avaient accepté ces conférences, ils y avaient mis la condition qu'elles se tinssent entre catholiques seulement ; chaque députation eut un archevêque à sa tête, les royalistes celui de Bourges, les ligueurs celui de Lyon (2). Enfin, après mûre délibérait) Lettre du 22 juillet 1593, citée par l'Epinois, p. 592. (2) Renaud de Beaune et Pierre (TEpinac. M. l'abbé Richard dans son important ouvrage sur P. d'Epi nac ^Pariset Lyon sans date), a bien mis en lumière le rôle de ce dernier.

tions, les Etats firent savoir au roi qu'ils refusaient définitivement de traiter avec lui, tant qu'il ne serait pas catholique.

Henri IV s'inclina devant la volonté nationale. Il réunit son conseil et déclara que son intention était d'appeler prochainement des évêques et des docteurs pour recevoir d'eux l'instruction,

L'heureuse nouvelle fut sur le champ portée aux Etats par les délégués royalistes ; les Etats consentirent à reprendre les conférences et assignèrent la première au 17 mai. Le lpr juin, le président Vêtus venait de la part du duc de Mayenne exprimer à l'assemblée le désir de voir le roi de Navarre changer de religion. Le 13 et le 21, les Espagnols perdaient leur cause par l'excès même de leurs prétentions ; l'archevêque de Lyon et Claude de la Ghastre faisaient, en faveur de la loisalique et du Béarnais, des déclarations qui, vu leur situation dans le parti de la Ligue, obtenaient un immense retentissement^ ). Le roi de son côté tenait sa promesse ; après avoir assisté à un colloque entre les représentants des deux doctrines, il se remettait aux mains des prélats et des docteurs catholiques. L'issue était si peu douteuse qu'Henri IV avait donné d'avance tous ses ordres pour que la cérémonie du sacre suivit

1 Le 20 juillet, Mayenne déclarait aux Espagnols <|u'ii était obligé <lf négocier une trêve avec le roi.

immédiatement la dernière séance d'instruction qu'il se réservait à Saint-Denis et la formalité de l'abjuration (1). Le 25 juillet enfin, devant l'archevêque de Bourges et de nombreux témoins, Henri IV prononçait les paroles décisives qui, selon le beau mot de saint François de Sales, «le rendant enfant de l'Eglise, le rendaient père de son royaume » (2).

La France catholique et l'Eglise avaient vaincu.

Une serait pas juste toutefois de ne voir dans la conversion d'Henri IV qu'un acte intéressé, la ressource suprême à laquelle ce prince fut acculé par ses derniers échecs militaires, les tergiversations de son parti et la réunion des Etats. Sans doute, Henri IV comprit que conquérir toute la France par la force était chose impossible et que se faire catholique était le seul moyen qui lui restât d'empêcher l'élection d'un rival. Mais il sentit aussi et très profondément l'horrible misère du royaume et l'abîme de maux où il le plongerait en continuant la guerre pour régner quoique protestant. « Que veux-tu ? disait-il à l'un de ses coreligionnaire, si je ne me fais catholique, demain

(1) Voir Lettres missives. De fait, le sacre n'eut lieu qu'à Chartresen février 1594. L'abjuration avait eu lieu à Saint-Denis, le 24 juillet 1593.

(2) Sur la Conversion d'Henri IV, voir la très intéressante brochure d'Yves de La Brière. dans la collection Science et Religion (1905).

il n'y a plus de France. » Trop éclairé pour n'être

pas religieux, malgré les désordres de sa \ ie, il croyait cependant, et des ministres do son paria le confirmèrent dans cette idée, qu'il était possible de faire son salut dans les deux cou fessions : sous f influence de catholiques éminents, surtout de Du Perron, il refoula d'intimes et tenaces sympathies pour la doctrine à laquelle il était librement retourné en 1576 et adopta de bonne foi la religion de ses sujets. Le sentiment national avait réveillé chez lui le sentiment catholique, comme il avait ranimé le sentiment monarchique chez les ligueurs.

Les Etats Généraux terminèrent alors leur session de huit mois. Ils avaient accompli leur œuvre et conservé l'unité de la France en maintenant sa loi fondamentale: le roi doit être Français, le roi doit être catholique. Sils ne reconnurent pas Henri IV, aussitôt après sa conversion, c'est que la conduite plus que Légère du prince, même à cette heure si grave, semblait exiger qu'il donnai des gages de sincérité, c'est surtoul qu'Henri IV ne pouvait être tenu pour véritable membre de L'Eglise romaine, tant qu'il n'aurait pas reçu (\u Souverain Pontife la définitive et valable absolution.

Cette absolution se tit attendre plus de deux années, long délai, semble-t-il et humiliant pour

la couronne de France, délai justifié cependant. L'Église est-elle une maison ouverte, d'où Ton sort, où Ton rentre à volonté ? Ou bien les princes sont-ils au-dessus de ses lois? Ne fallait-il pas d'ailleurs qu'après avoir fait tant de mal au catholicisme Henri IV fournit pour l'avenir de sérieuses garanties au chef de l'Eglise? Quelle honte et quel danger s'il fut retourné à l'hérésie î Enfin le Saint-Siège pouvait-il honorablement abandonner du jour au lendemain une ligne de conduite qu'il n'avait adoptée que sous l'inéluctable pression des événements et d'un devoir impérieux (1)? Ce n'était pas de gaieté de cœur, par caprice ou par passion, que le pape s'était fait ligueur. Le consciencieux historien de la Ligue et les Papes l'a montré surabondamment : pour approuver la Ligue il avait été nécessaire que Rome y reconnût la seule force capable de briser, par sa violence même, la violence du mouvement protestant. Encore avec quel soin elle avait, a l'origine, blâmé toute rébellion contre le souverain! Même en face du prince hérétique, tout en déclarant qu'elle ne le reconnaîtrait jamais, tout en invitant les royalistes à l'abandonner, elle n'avait pas voulu cesser ses relations avec eux ;

! On sait la satisfaction que Sixte-Quint aTait éprouvée du traité <le Nemours 1585) parce que le roi s'unissait à la

Ligue.

toujours elle avait affirmé qu'il fallait à la France un roi orthodoxe, mais toujours elle avait envisagé comme possible et toujours elle avait ménagé le retour des ligueurs au principe monarchique, celui des royalistes et du roi au principe catholique. Là était la clé de ses apparentes contradictions, là l'unité constante de sa politique. « La modération de Sixte-Quint, impuissante à décider le roi de Navarre à se convertir, avait justifié Faction militaire de Grégoire XIV pour écarter le prince hérétique, comme l'inutilité de cette intervention militaire justifiait le retour à la politique ferme toujours, mais de nouveau conciliante, de Clément VIII (1). » Fallait-il maintenant qu'à la première apparence de soumission, Rome se jetât tout entière du coté du roi et déposât In seule arme qui lui permît de sauvegarder, avec les intérêts de l'Eglise, ceux des défenseurs de la foi (2) ?

Quand ces grands intérêts lui en firent une obligation, Clément VIII céda. En France magistral s el ecclésiastiques se montraient si animés que le schisme paraissait imminent :\ :à Rome, d'Ossat, puis du Perron, apportaient de bonnes

,1 L'Epinois, la Ligue et les Papes^ p. 664. i C'est ce que dit Clémenl VIII au duc il<- Nevers envoyé à Rome par Henri IV.

(3) L'Kimnois. op. cil., p. 623.

raisons et de solides promesses ; les jésuites Acquaviva et Toleto prenaient en main la cause d'Henri IV (1); saint Philippe Néri ordonnait à Baronius, en souriant je pense, de dire au pape, dont il était le confesseur, qu'il ne lui pourrait donner l'absolution s'il ne l'accordait pas au roi de France; le peuple romain, indigné des manœuvres espagnoles, insultait les pages du duc de Sessa et menaçait de mettre le feu à sa maison. Le Saint-Père reconnut que l'heure était venue ; il se laissa fléchir (2). Le dimanche 17 septembre 1395, le pardon pontifical descendit sur les procureurs du roi agenouillés ; la réconciliation de la royauté française et de l'Eglise romaine était scellée.

Par sa fermeté à défendre sa foi, notre patrie avait mérité de s'élever au-dessus de toutes les nations contemporaines; en conservant la France, le catholicisme avait gagné sa cause et raffermi son empire. Pour la France pacifiée, pour l'orthodoxie victorieuse, allait s'ouvrir une nouvelle période de puissance et d'honneur.

(1) Prat. Recherches historiques sur la Compagnie de Jésus au temps du P. Col Ion. t. I, \k 233.

(2) Abbé Degeht, Lecardinal d'Ossat, su ne et ses négociations à Rome, Paris 1894.

COMMENT L'ÉGLISE CATHOLIQUE s'EST-ELLE DÉFENDUE CONTRE LE P RÉFORME (1

Au cours de l'année 1534, on pouvait rencontrer dans ce Paris, où se coudoyaient les représentants de tous les partis et où fermentaient les éléments dont allait se constituer la société moderne, trois personnages qui incarnaient pour ainsi dire en eux les trois

l Sauf Bans les histoires générales <!•' l'Eglise, il u"\ a pas en France de tableau d'ensemble de la réforme catholique «lu xvr siècle. Celui qu';i tracé Léopold de Ranke, dans son Histoire de la Papauté pendant les xyi" et x\n siècles, trad. française de Sàint-Chéron . esl encore très bon à lire: «le même ['Introduction au Sixte-Quinl de M. <!«' Hùbner trad. IV. Paris, 1882. Le court résumé fait par M. Chenon, dans l'Histoire générale de La visse èl Rahbaud, t. V, ch. i est très exacl el donne une excellente bibliographie. Les ouvrages relatifs au concile de Trente, beaucoup de monographies et de vies de saints permettent de retracer l'histoire de celle période. En 1881, Maurenbrbch«r a fait paraître à Bonn une Geschxchte der katkol. Reformation...

grandes tendances morales de leur temps : Calvin, la réforme protestante; Rabelais, la Renaissance; Ignace de Loyola, la réforme catholique, qui allait enfin s'accomplir.

L'heure était venue où F Eglise, se ressaisissant en face de ses adversaires, se disposait à faire le départ, entre ce qu'il y avait de bon, ce qu'il y avait de mauvais, dans les aspirations que le mouvement intellectuel et religieux du siècle révélait chez les peuples chrétiens.

Si nous envisageons ce mouvement dans son ensemble que nous montre-t-il ?

Un principe destructeur de toute foi positive, celui du libre examen, qui conduit soit au naturalisme rationaliste des hommes de la Renaissance, soit à l'individualisme religieux des protestants. En face de ce principe, avec lequel elle ne saurait transiger, l'Eglise dressera le principe d'autorité et proclamera la vertu de l'esprit de sacrifice, du renoncement à soi-même sous sa forme la plus absolue, c'est-à-dire tels que le conçoivent et s'efforcent de le pratiquer les ordres religieux .

Une tendance mystique, un grand besoin de sanctification, d'intime union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ; — c'est ce qu'il y a de plus élevé, de plus noble dans les origines du protestantisme. Au mysticisme illuminé qui repose sur les

illusions çle l'esprit propre et ne tient nul compte des œuvres, l'Eglise opposera le vrai mysticisme et la vraie sainteté, qui s'accordent avec le dogme, avec l'autorité, et se traduisent par les œuvres, l'apostolat, l'action.

Un désir enfin presqu' universel de voir le clergé se réformer et vivre d'une manière plus digne de sa sainte vocation; — désir Légitime assurément, mais qui s'est exprimé en maint endroit par la violence, le renversement brutal de la hiérarchie et de la tradition. A la fausse réforme, l'Eglise répondra par la véritable. Elle se régénérera, et, grâce à cette régénération, non seulement elle restaurera son empire sur les esprits et les cœurs dans une grande partie de l'Europe, mais elle s'élancera, par ses missions, à la conquête des mondes nouveaux.

Tel est le glorieux et réconfortanl spectacle que je vous invite à contempler avec moi pendant quelques instants.

Au Libre examen qui discute et raisonne â perte de vue, l'Eglise, et c'est son premier devoir, oppose son autorité (1). Cette autorité, elle

I M. Bagui n m i.i m Pdchesse Paris, 1870 a donné lu bon résumé de VHistoire du concile de Trente. Les documents relatifs au concile ne s«»ni pus encore entièrement | » 1 1 1 » l i » ■ — : Mansi,

l'affirme avec la dernière énergie ; elle se déclare elle-même par la voix du concile de Trente rappelant un texte de saint Paul (I Tim. III, 15), « la base et la colonne de la vérité (1). » C'est au nom de Jésus-Christ lui-même qu'elle parle; voyez comme elle s'exprime quand il s'agit par exemple de définir la doctrine de la justification : « S'étant répandus dans ces derniers temps... certains sentiments erronés et une doctrine entièrement contraire à la vérité touchant la justification... le saint concile de Trente... a résolu à l'honneur et à la gloire de Dieu Tout-Puissant.., d'exposer à tous les fidèles chrétiens la véritable et saine doctrine, telle que l'a enseignée le soleil de justice Jésus-Christ Notre-Seigneur (2)...

A toutes les questions soulevées par les protestants, elle répond par des définitions nettes, précises, corroborées par l'anathème : quiconque ne les accepte pas se met ipso facto en dehors de l'Eglise et de la voie du salut.

Elle affirme le caractère et les droits de sa hiérarchie. Oui, quoi que prétendent les protestants il y a un ordre sacerdotal (3) ; tous les fidèles ne

Le Plat. Bfendham, Theiner. Calenzio. Von Druffel, Th. Sickel, en ont publié différentes séries. Cf. les histoires «le Sarpi et dte

Pallavicim.

1 Sess. XIII. chap. i.

± Sess. VI. Proœmium.

3 Sess. XXIII de Ordine.

sont pas prêtres ; ce n'est ni le peuple, ni le magistrat, ni la puissance séculière, quelle qu'elle soit, qui fait le prêtre ; la hiérarchie ecclésiastique est « une armée rangée en bataille » ; les évèques qui ont succédé à la place des apôtres appartiennent principalement à cet ordre hiérarchique; ils ont mission de par le Saint-Esprit, de gouverner l'Eglise; et ils sont supérieurs aux prêtres et dépendent eux-mêmes du Souverain Pontife. Le besoin de se concentrer autour du chef suprême est si vivement senti que, malgré l'opposition des évêques espagnols et français, une grande partie des Pères du concile de Trente suit le jésuite Lainez lorsqu'il déclare, à propos de la juridiction épiscopale, que « dire que tous les évêques ont reçu quelques pouvoirs de Jésus- Christ, c'est dépouiller le pape de ses privilèges de vicaire du Christ et de chef de l'Eglise », et lorsqu'il se hasarde à donner comme probable que <( les apôtres ont été établis par saint Pierre, en ce sens au moins qu'ils ont reçu de sain! Pierre leur juridiction I ) ».

Les protestants n'admettent d'autre règle de foi que L'Ecriture, mais ils discutent sur les livres qui la composent et entendenl L'interpréter librement : Lutber n'a-t-il pas dit de L'épître de

1 Pallavicini, li\. XVIII. ch. 15.

saint Jacques que c'est « une épitre de paille » ? Le concile de Trente repousse toute distinction entre les Livres saints et dresse leur catalogue authentique ; l'anathème frappe ceux qui en rejetteraient tout ou partie, ceux aussi qui les interpréteraient « contrairement au sens qu'a tenu et que tient la sainte Eglise, ou même à l'opinion unanime des Pères ». Nul n'en pourra publier un commentaire sans l'approbation préalable . de l'autorité ecclésiastique (1).

Mais l'Ecriture n'est pas l'unique source par où nous vient la vérité ; le concile proclame l'autorité de la tradition, non pas, cela va sans dire, de toutes les traditions ecclésiastiques, mais de ce qu'il appelle les traditions apostoliques, touchant la foi et les mœurs. Or, de ces traditions l'Eglise encore estla garante et l'interprète '2 .

L'Eglise aie droit et le devoir de maintenir dans le monde l'intégrité de la foi, par conséquent, non seulement d'avertir, mais de châtier et de frapper ceux qui s'écartent de la saine doctrine. D'où ces deux grandes institutions destinées à subir tant d'attaques : Y Inquisition romaine et V Index.

Historiquement, les débuts de l'Inquisition romaine remontent au XIIIe siècle: mais c'est seulement en 1542 que le pape Paul ÏIÏ par la bulle

(1) Sess. iv. Decreliuti de canonù is scripturis. (2j Même décret.

Licet ab initia lui donna la forme et l'extension qui firent d'elle un tribunal suprême pour toute l'Eglise; il peut atteindre les cardinaux et les évêques aussi bien que les simples fidèles. Paul III mit à sa tète le cardinal Caraffa qui se montra impitoyable. Il commença par louer une maison où il installa des cachots et mit provision de chaînes et d'instruments de torture; puis il proclama ces quatres principes fondamentaux : en matière de foi, point de délai; nul égard aux princes et aux prélats; nulle clémence pour quiconque cherche à se protéger de la puissance séculière ; activité infatigable à rechercher partout les traces de calvinisme. Devenu le pape Paul IV, le cardinal Caraffa poursuivra avec une extrême rigueur jusqu'à des cardinaux comme Morone et Pôle qui avaient passé leur vie à défendre l'Eglise. Pie IV, Pie V et Sixte-Quinl devaient compléter L'œuvre de Paul III et de Paul IV et faire de la congrégation <le L'Inquisition ou du Saint-Office la première autorité <le la curie romaine.

De touttemps L'Eglise avait condamné Les Livres hérétiques et, même dès les premiers siècles, nous constatons qu'elle les Livrai! aux ûammes. Mais la découverte de L'imprimerie changeail singulièremenl les choses et rendait assez illusoires de tels moyens d'action. Dans leur dix-

huitième session, les Pères du concile de Trente déléguèrent quelques-uns d'entre eux pour revoir les règles relatives à la prohibition des mauvais livres et compléter le catalogue dressé quelques années auparavant (1539) par la Congrégation de l'Inquisition, sur Tordre de Paul IV. En 1564, Pie IV, clans la bulle Dqminici g régis, promulgua le catalogue de l'Index et ses règles générales, avec une clause les rendant obligatoires dans le monde entier, trois mois après la promulgation. Saint Pie V, successeur de Pie IV, érigea formellement la Congrégation de l'Index, qui devint ainsi une institution permanente chargée de veiller, avec celle du Saint-Office, à l'intégrité de la doctrine.

Voilà par quels actes l'Eglise, en un temps d'universelle licence, a le courage, mettons l'audace si vous le voulez, de proclamer les droits de l'autorité en matière de croyance et de pensée. Mais elle sait bien qu'il ne suffit pas de définir la vérité, ni surtout de réprimer les manifestations extérieures de l'erreur. Comment donc va-t-elle atteindre jusque dans sa source cet esprit d'indépendance et d'individualisme excessif d'où procède et que fortifie ensuite le libre examen ? Par la restauration et la diffusion de la vie religieuse, protestation vivante et visible contre cet esprit.

Chose étrange ! la vie religieuse, peu s'en était

fallu que, sous la pression de l'opinion et aussi d'un trop grand nombre d'abus, le gouvernement de l'Eglise ne la réduisit presque jusqu'à l'annuler pour un temps! En 1538, une commission de cardinaux, réunie par Paul III, proposait de supprimer tous les monastères, ou au moins d'en arrêter provisoirement le recrutement en leur défendant de recevoir des novices. Une fois le vieux personnel disparu, on essaierait de former une nouvelle génération dans l'esprit de la règle primitive. En 1540, le cardinal Guiddaccioni chargé d'examiner les premières constitutions de la Compagnie de Jésus, s'y montrait fort opposé : « Dans les débuts, disait-il, tous les ordres sont pleins de ferveur, mais avec le temps ils se relâchent, et, devenus vieux, ils font plus de mal à l'Eglise qu'ils ne lui avaient fait de bien à leur origine (1). »

Des circonstances passagères obscurcissaient le regard surnature] de ces cardinaux. Grâce à Dieu, Paul III ne se laissa pas convaincre ; il comprit mieux que ses conseillers où était l'antidote aux maux du temps. Les années qui suivirent L'explosion de la Réforme protestante et ses premiers progrès virent aussi la réformation d'ordres anciens et la création d'ordres nouveaux qui

(1) Cité par Joly, saint Ignace de Loyola, p. 130.

furent les vrais instruments de la restauration de l'Eglise romaine. Elle s'ouvre, cette période où se prépare le relèvement catholique, avec saint Gaétan de Thiène, en 1524, par la fondation des Clercs réguliers ou Théatins, et par la réforme franciscaine des Capucins en 1528, pour se clore avec la réforme du Garmel, entreprise par sainte Thérèse en 1562, et elle est dominée tout entière par l'institution et les progrès de la Compagnie de Jésus.

Or, que vois-je dans ces réformes et dans ces fondations nouvelles, sinon la protestation la plus catégorique contre ce qui est l'esprit même du siècle, la vie naturelle, la vie facile, la vie païenne, l'orgueil de la raison ?

Regardez ces capucins tels que nous les décrit le protestant Menzel, si purs, si actifs, si désintéressés, si austères, « qui allaient cà pied d'un endroit et d'un pays dans un autre ; qui étaient comme chez eux dans les plus basses chaumières, et qui rendaient évidente pour les pauvres cette sentence de l'Evangile que le royaume des cieux est à eux, en ce qu'ils renonçaient à toutes les jouissances et commodités de la vie terrestre. Dans la bouche d'un moine barbu et pieds nus, qui hors de sa robe n'avait pas même une chemise sur le corps, et qui couchait sur le plancher, la doctrine que le chrétien doit crucifier sa chair et

ne porter son regard que vers la patrie céleste, parce qu'il est un étranger et pèlerin sur la terre, paraissait beaucoup plus convaincante. »

Or, c'est précisément cette doctrine qu'il s'agissait de restaurer. Sainte Thérèse et saint Jean de la Croix le comprennent comme le fondateur des capucins, Matteo Bassi.

La règle primitive du Carmel n'est qu'un court résumé des grands préceptes monastiques sur la pauvreté, la chasteté, l'obéissance (1).

Elle leur donne pour tutelle la solitude et le silence et y joint ces trois prescriptions qui forment le caractère propre de l'ordre : 1° Que les religieux demeurent dans leurs cellules ou près d'elles, méditant jour et nuit la loi de Dieu et veillant en oraison, à moins qu'ils ne soient employés à d'autres justes occupations ; voilà pour la prière.

2° Depuis la fête de l'Exaltation de la Sainte Croix jusqu'au jour de Pâques, les religieux jeûneront tous les jours, excepté les dimanches, à moins que Ja maladie ou une autre cause légitime ne donne sujet de laisser le jeûne, parce que la nécessité n\-i point de loi. Ils ne mangeront jamais de viande, si ce n'est pour remédier à quelque

l Histoire de sainte Thérèse d'après les Bollandistes, etc., par une religieuse carmélite, éd. de 1882, i. I . p. 345 e1 suivantes.

maladie ou faiblesse : voilà pour la pénitence. 3° Que les religieux travaillent de leurs mains ;

que leur travail soit incessant comme leur prière .

Travaillez en silence, dit la règle, ce chemin est

bon, suivez-le : voilà pour le travail.

La règle se terminait par ces paroles : « Si

quelqu'un fait davantage, Dieu l'en récompensera ,

lorsqu'il viendra au jugement du monde. Usez pourtant de discrétion, qui est la règle des vertus. » « Si quelqu'un fait davantage, Dieu l'en récompensera », c'est de ce suprême conseil que, autorisée par l'induit de Pie IV, en 1562, sainte Thérèse usa, non seulement pour restaurer toutes les primitives observances, mais pour augmenter la rigueur de la pauvreté, delà clôture, de la mortification (1). Comme elle pratiqua elle-même ces vertus religieuses, vous le savez : « Il me semble que sans épreuves je ne pourrais supporter la vie, et il n'est rien que j'implore de Dieu avec plus d'ardeur. Que de fois, du fond de l'ame, je m'écrie : « Seigneur, ou mourir ou souffrir ! c'est la seule chose que je vous demande ! »

Sommes-nous assez loin de l'idéal de vie, même des meilleurs parmi les humanistes? Je ne parle pas des invectives de Luther contre les vertus de l'état religieux. Ne serait-ce pas une dérision de se

(1) Ibid., p. 350.

demander qui des deux représente le mieux l'esprit chrétien, du moine époux d'une religieuse, ou de la vierge d'Avila?

Avec d'autres apparences, l'ordre de Saint- Ignace atteindra le même but. Qu'y a-t il de si profondément original dans la conception qui a présidé à l'organisation de la Compagnie de Jésus, sinon ce genre particulier d'ascétisme qui permet d'associer une vie très active dans le monde à un sacrifice absolu, à un renoncement complet de la personnalité, de la volonté propre, de l'esprit propre? Certes la mortification corporelle est recommandée aux jésuites, mais il n'y a point de ces pratiques obligatoires, prolongées, qui prennent trop de temps ou diminuent les forces; en revanche quelle mortification intérieure que celle qui résulte de cette suppression de tout intérêt humain et personnel, de toute fonction avantageuse dans l'Eglise, du sacrifice constant de l'individu à la collectivité, de cette parfaite obéissance, réclamée de tous!

Vous savez ce que dit saint Ignace, dans sa lettre fameuse aux jésuites de Portugal, qu'il n'est « aucun exercice qui convienne mieux à la Compagnie que l'ardeur à obéir avec toute La perfection désirable (1) ».

(1) Bouix. Lettres de saint Ignace de Loyola, traduites en français, p. 456.

Obéir au supérieur, quel qu'il soit, par cela seul qu'il est supérieur. « De même, écrit le saint fondateur, qu'on ne doit pas obéir à un supérieur parce qu'il est prudent, bon, doué de belles qualités ou enrichi de dons divins,... de même si un supérieur n'a que peu de jugement ou une prudence médiocre, ce n'est point une raison pour lui rendre une obéissance moins parfaite : car, quel qu'il soit, il représente Celui dont la sagesse est infaillible et Dieu ne manquera pas de suppléer pour vous à ce qui fait défaut dans son ministre. »

Obéir non pas seulement d'une obéissance extérieure; celle-là n'est qu'une apparence indigne du nom de vertu ; ce qu'il faut c'est la soumission intérieure ; l'adhésion pleine et entière de notre volonté à la volonté qui commande; bien plus, l'adhésion même de notre esprit au jugement de notre supérieur. « Si l'obéissance du jugement fait défaut, dit encore saint Ignace, adieu l'obéissance parfaite,... adieu la simplicité, adieu le courage, adieu la force,... adieu enfin toute la vigueur, toute l'efficacité, toute la dignité de cette grande vertu... Qui prétend s'immoler à Dieu tout entier doit nécessairement lui livrer, non seulement sa volonté, mais encore son intelligence; de telle sorte qu'il n'ait plus avec ses supérieurs qu'un seul et même jugement, comme

il n'a avec eux qu'un seul et même vouloir. ■ Obéir comme le bâton dans la main du voyageur, comme le cadavre qui se laisse manier, perinde ac bacuhis,... perinde ac cadaver.

Ces mots sont dans les constitutions de la Compagnie de Jésus ; ils sont aussi dans d'autres règles religieuses. Vous savez s'ils ont prêté à la déclamation et je n'ai pas à vous dire comment ils se doivent interpréter de manière à sauvegarder tous les droits de la conscience. Faut-il réfuter en passant la fameuse calomnie, encore répétée par quelques naïfs et beaucoup de menteurs, à savoir que le supérieur des jésuites peut commander même un péché mortel? Elle repose sur un grossier contresens. Le texte dit, — ce qui est le fait de toutes les règles reUgieuses, — qu'aucune infraction aux constitutions, règlements et ordres ne constitue par elle-même un péché et ne saurait être péché mortel que si l'ordre a été donné par le supérieur au nom de l'obéissance religieuse, parce qu'alors il y aurait violation formelle du vœu : Visum est nobis in Domino nullas constitutiones , declarationes} vel ordinem ullum vivendi posse obligationem ad peccatum mortale vel veniale inducere, nisi superior ta in nomme Domini nostri Jesu Christi vel in virtute obedientiœ jubeat.

Rassurons-nous, il n'y pas dans L'Eglise

catholique d'autorité qui puisse commander à qui que ce soit un péché mortel, ni même véniel, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! Ce n'est pas à l'aide d'une pareille aberration que l'Eglise a restauré dans un monde anarehique le principe d'autorité (1).

L'Eglise catholique, ai-je dit en second lieu, a répondu par un nouvel effort au besoin de sanctification qui se manifestait chez les âmes les plus pures après les désordres douloureux du xve siècle.

D'abord, elle a rétabli l'idée vraie de la justice delà justification, de la sainteté et ça été l'œuvre dogmatique par excellence du concile de Trente.

Ce que Luther pensait de la justification, Bossuet l'explique avec la merveilleuse clarté de cet esprit et de cette langue qui se jouent au milieu des plus hautes difficultés de la théologie.

« La justification, dit-il, c'est la grâce qui, nous remettant nos péchés, nous rend en même temps agréables à Dieu. On avait cru jusqu'alors que ce qui fait cet effet devait à la vérité venir de

(1) Dans la lettre sur l'obéissance citée plus haut, saint Ignace cite la parole de saint Bernard disant qu'il faut obéir « pourvu toutefois que le commandement de l'homme ne soit pas contraire à la loi de Dieu : ubi tamen Deo contraria non prœcipii

ho/no. » p. 474.

Dieu, mais enfin devait être en nous; et que pour être justifié, c'est-à-dire de pécheur être fait juste, il fallait avoir en soi la justice, cou mie pour être savant et vertueux, il faut avoir en soi la science et la vertu. Mais Luther n'avait pas suivi une idée si simple. Il voulait que ce qui nous justifie et nous rend agréables aux yeux de Dieu ne fût rien en nous; mais que nous fussions justifiés parce que Dieu nous imputait la justice de Jésus-Christ comme si elle eût été la notre propre, et parce qu'en effet nous pouvions nous l'approprier par la foi. » Mais quelle foi? Celle qui consiste à croire avec certitude qu'on est justifié (1).

Et pour avoir cette certitude, nul besoin d'être assuré de la sincérité de sa pénitence. D'ailleurs toutes les œuvres de l'homme sont mauvaises: dans les meilleures on n'est pas assuré de ne pas commettre plusieurs péchés mortels ; le tout est donc de se croire absous, et dés lors on l'est.

A cette étrange doctrine, le concile répond que nul n'est justifié par cela seul qu'il croii L'être; que la vie <lr la grâce par laquelle l'âme est unie à Dieu ne consiste pas dans une grâce inamissible et sans progrès, mais qu'il peul y

(1) Histoire des variations. li\. I. n° 7.

avoir perte et accroissement ; que la justice s'accroît par l'accomplissement des commandements de Dieu et de l'Eglise, et par les bonnes œuvres avec la coopération de la foi; que nul ne peut se promettre certainement de rester debout jusqu'à la fin ; que ceux-là même qui croient être debout doivent travailler à leur salut avec crainte et tremblement, dans les aumônes, le jeûne, la pureté (1).

Et voilà, du coup, la part restituée à l'effort individuel, l'élan donné à la véritable sainteté .

0 qu'elle est belle cette floraison de saints qui parait alors sur tous les points de la chrétienté ! Il n'est pas de nation qui ne fournisse son contingent. Mais, par suite des circonstances, il en est deux qui l'emportent alors sur toutes les autres, au point d'imprimer leur caractère propre à la réforme qui s'opère au sein de l'Eglise : l'Italie et l'Espagne. La France, elle, paiera son tribut au siècle suivant, avec saint François de Sales et saint Vincent de Paul, pour ne nommer que les plus illustres, et elle aura ses deux grandes écoles mystiques, celle des Jésuites, celle de l'Oratoire et de Saint-Sulpice. Mais, au xvic siècle, elle cède le pas à ses deux sœurs latines : l'Italie, avec son mysticisme aimable et précis, son instinct de

(1) Sess. IV. Decretum de justifica/ione.

gouvernement, son dévouement au siège apostolique ; l'Espagne, avec son ardeur chevaleresque, son austérité, sa gravité, sa passion de lutter contre l'infidèle ou l'hérétique, l'Espagne pénétrée de ses traditions encore récentes, qui s'enflamme aux récits des vétérans de la prise de Grenade et rêve de nouvelles croisades.

Le mysticisme italien, la sainteté italienne, ah ! n'ont-il pas trouvé leur plus délicieuse expression dans cette sympathique et charmante figure de saint Philippe Néri, le fondateur de l'Oratoire de qui un historien protestant, le célèbre Léopold de Ranke, a fait un si juste éloge (1)? Tendresse de la charité, caractère spirituel de la mortification, ce sont les deux traits essentiels de l'ascétisme de saint Philippe et de son école. Dans toute la vie du saint, à peine rencontre-t-on deux ou trois exemples d'une sévérité, encore singulièrement tempérée. En revanche, que d'industries aimables pour gagner les pécheurs ! Comme l'amour qu'il porte au prochain se manifeste sous des formes douces, affables, gracieuses ! Très dur pour luimême, il est indulgent pour les antres : parement il prescrit une mortification corporelle : mais il est sans pitié pour l'orgueil, la confiance en soi, la vaine gloire et il n'est p;is d'artifice même

(1) La papauté pendant les \\r <•/ vnv siècles, i. II. \>. ■'<'■'•'. traduction française .

bizarre, étrange, auquel il n'ait recours pour les mortifier en lui et chez les autres : « Toute l'importance de la vie chrétienne, avait-il coutume de dire, consiste à mortifier le rationalisme, c'està-dire la présomption de l'intellect. » « Quelquefois, écrit un de ses disciples, voulant nous enseigner le devoir que nous avons de mortifier l'orgueil de la pensée, il nous touchait le front et disait : La sainteté de l'homme est là dans l'espace de trois doigts... Parfois, tandis que les siens étaient autour de lui, il les instruisait en disant : Mes enfants, humiliez l'esprit, soumettez le jugement (1). »

De celui-là aussi ne peut-on pas dire qu'il avait trouvé les remèdes spécifiques à cet égoïsme, à ce culte du moi, si développé par la Renaissance et par la Réforme ?

L'âme guerrière de l'Espagne vibre chez saint Ignace et sainte Thérèse.

Soldat, c'est par là qu'Ignace de Loyola a débuté dans sa vie d'homme ("2) ; et il a témokné

1 Cardinal Capecalatro, Vie de sain/ Philippe Néri, traduite par le P. Bazin, Paris. 188U. Voir dans le t. 1" le chapitre intitulé: L'école ascétique de saint Philippe.

(2) Les premières! rtesde saint Ignace, celles de Gonzalès. de l'.ihadeneira, de Polanco donnent cette impression du caractère militaire et chevaleresque de saint Ignace. On liraavec intérêt dans la collection des Saints, dit'/ Lecoffre, la Vie de saint Ignace, parM.H.JoLY.Suriacompagniede Jésus du temps de saint Ignace, il a un ouvrage récent et très complet, celui de p. Antonio Astrajn : Historia de la compania de Jésus en la asistencia de Espana, t. I, 8. Ignacio de Loyola [1540-1556 , Madrid, grand in-8°. 1902.

des sa jeunesse de son courage ardent et de sa grandeur d'âme. Quel chevaleresque héroïsme brille eu lui dans les années qui suivent sa conversion ! (loni me il conçoit désormais Le combat contre le mal ! Quelle vaillance dans ces austérités auxquels il se livrait! nous dit l'un de ses biographes qui l'ont approché de près. Polanco, en chevalier, en soldat, militari adhuc spiritu, afin de faire comme les saints, ajoute un autre de ses historiens, Gonzalès, de grandes actions pour la gloire de Dieu. N'est-ce pas là ce qui sera la marque propre de sa spiritualité, Tune des notes les plus originales «les Exercices spirituels '■ vous vous rappelez ces deux fameuses méditations du Règne de Jésus-Christ e1 des Deux étendards. La vue Lui apparaîl comme un champ de bataille. Le momie comme divisé en deux camps, celui de Jérusalem et de Babylone, rangés sous deux drapeaux, celui de Jésus, celui de Lucifer; Jésus est pour lui un roi, un capitaine-général .disait Le texte espagnol, appelant ses hommes à conquérir un royaftime, à partager sa gloire, mais aussi ses travaux, ses souffrances, sa vie.

La spiritualité de saint Ignace ue se serl delà contemplation que pour conduire aux actes : Les Exercices, c'est vraiment L'organisation du coml»at spirituel, de Lacroisade contre Le mal en soi et autour de soi.

Et je retrouve la même inspiration chez sainte Thérèse de qui les élans mystiques semblent au premier abord si différents de ceux de saint Ignace. Certes, elle ne veut pas lancer au combat ses carmélites ; c'est l'affaire des prêtres, des prédicateurs, des missionnaires ; mais elle voit en elles les auxiliaires de ceux qui combattent ; et, sous l'influence de cette pensée, elle ajoutera quelque chose au vieil esprit du Carmel.

L'esprit du Carmel antique, c'est la solitude, le silence, la contemplation, le travail, le jeûne. Sous la direction de sainte Thérèse, un élément nouveau, le zèle de l'apostolat, transforme le fond de cette existence de recueillement el de prière et tourne toutes les forces du Carmel renaissant à la conquête des Ames.

C'est l'esprit de sa propre vocation. Que dit-elle au début du Chemin de la perfection ? « Ayant appris les troubles de France, les ravages qu'y faisaient les hérétiques, et combien Cette malheureuse secte s'y fortifiait de jour en jour, j'en fus si vivement touchée que comme si j'eusse pu quelque chose, je pleurais en la présence de Dieu et le priais de remédier à un si grand mal. Il me semblait que j'aurais donné mille vies pour sauver une seule de ce grand nombre d'àmes qui se perdaient dans ce royaume. »

Ce qu'elle demande à ses filles c'est de prier,

c'est de se mortifier pour obtenir la conversion des hérétiques et aider ceux qui travaillent à cette conversion : « 0 mes sœurs en Jésus-Christ, leur dit-elle, aidez-moi donc à prier pour tant de pécheurs qui se perdent. C'est pour cette fin que le Seigneurvous aréuniesici. C'est là votre vocation ; ce sont là vos affaires ; là doivent tendre tous vos désirs ; pour cela doivent couler vos larmes et se multiplier vos prières... Eh quoi ! le monde est en feu. Les malheureux hérétiques voudraient pour ainsi dire condamner une seconde l'ois Xotre- Seigneur, puisqu'ils suscitent contre lui mille faux témoins et s'efforcent de renverser son Eglise. Et nous perdrions notre temps !... Oui, quand je regarde ces grands maux, ce feu que les forces humaines ne peuvent éteindre et qui va toujours s'accroissant, il me semble qu'il faut une armée d'élite à L'Eglise de Dieu, une armée prête à mourir, oui : à se laisser vaincre, jamais. »

« Aidons les serviteurs de notre Roi ! le vous

en conjure, travaillez à devenir telles que vous obteniez de Dieu de grandes grâces pour ses défenseurs. Si nous pouvons par nos prières contribuer à leur victoire, nous aurons, nous aussi, du fond de notre solitude, combattu pour La cause divine 1). »

(1) Vie de sainte Thérèse, citée plus haut. T. I. p. 344-348.

Ainsi ce mysticisme catholique pousse à l'action, aux œuvres, à l'apostolat : « Priez comme si Dieu devait tout faire, disait encore saint Ignace, et agissez comme si vous deviez tout faire. »

Mais qu'il répond aussi à l'élan spontané de l'àme vers Dieu ! Saint Philippe Néri est comme transporté hors de lui : « Eloignez-vous, Seigneur, éloignez-vous : car la faiblesse mortelle ne peut soutenir une si grande masse de joie. Voilà que je meurs si vous ne venez à mon aide ! » Qui dira les effusions d'une sainte Thérèse et d'un saint Jean de la Croix ? Tout absorbé en Dieu, il fallait qu'il se fit violence pour s'entretenir d'affaires temporelles, et quelquefois il était incapable de le faire lorsqu'il venait de prier. Alors il s'écriait : « Prenons l'essor, élevons -nous en haut. Que faisons-nous ici, mes chers frères ? Allons à la vie éternelle ! » Et sainte Marie-Madeleine de Pazzi reproduisait en Italie les aspirations, les vertus, les souffrances, les extases de sainte Thérèse : « Je ne savais, disait-elle, si j'étais vivante ou morte, hors de mon corps ou dedans... » — « Nos âmes devraient être des tourterelles pour gémir sans cesse sur l'aveuglement de tant d'âmes. » Quel total abandon dans cette donation si généreuse de tout soimême à Jésus-Christ par laquelle se couronne la quatrième semaine des Exercices : « Recevez, ô Sei-

gneur, l'offrande de tout mon être. Acceptez ma mémoire, mon entendement, ma volonté. Tout ce que j'ai, tout ce que je suis, c'est vous qui me l'avez donné ; c'est avons que je le rends en entier, c'est à votre disposition, à votre bon plaisir que je l'abandonne à jamais. Votre amour, votre grâce, donnez-moi cela, cela seul et je suis assez riche, et je ne demande rien de plus. »

Mysticisme ardent, mais mysticisme réglé pourtant et qui n'a rien de commun avec l'illuminisme des sectes protestantes. Oue se propose sainte Thérèse dans le Chemin de la perfection et le Château de l'dme, sinon d'enseigner à ses religieuses les voies de l'oraison, en les préservant de toute illusion? Qu'est-ce surtout que les Exercicesde saint [gnace, sinon une rigoureuse méthode, ou. si l'on veut, lecodede la vie spirituelle? Ecoutez la définition qu'en donne saint [gnace lui-même : « Gomme se promener, marcher, courir, sont des exercices corporels, de même les différents modes de préparer et de disposer l'âme à se défaire de toutes ses affections déréglées et, après s'en être défait, à chercherel à trouver la volonté de Dieu dans le règlement de sa vie, en vue de son salut, s'appellent des exercices spirituels I . »

Enfin et surtout ce mysticisme, même dans

i Première annotation ou introduction placée en tête des Exercices. Ed. du P. Roothaàn, 1841, p. 1.

ce qu'il a de plus personnel, demeure toujours soumis au contrôle de l'autorité de l'Eglise. Relisez les fameuses règles de saint Ignace, ad sentiendum verecmn Ecclesia; la première : « Se tenir toujours prêt à obéir d'esprit et de cœur, en mettant de côté toute manière de voir particulière, à la véritable épouse de Jésus-Christ, à notre sainte mère, à notre maîtresse infaillible et orthodoxe, l'Eglise catholique, dont l'autorité s'exerce sur nous parla hiérarchie de ses pasteurs ; » la dixième : « S'étudier à trouver bons les décrets, les statuts, les traditions, les ordonnances, les rites et usages de nos pères dans la foi ou de nos supérieurs ; » la onzième : « Avoir en grande estime l'enseignement des Pères et des théologiens : » la treizième : « Pour n'être avec l'Eglise de Jésus-Christ qu'un même esprit, qu'une même âme, il faut porter la confiance en elle et la défiance de nous jusqu'à prononcer que ce qui nous semblait vrai est faux, si elle vient à définir qu'il en est ainsi; car il faut croire sans hésiter que l'esprit de Notre-Seigneur Jésus-Christ est l'esprit de son épouse, et que Dieu qui donna autrefois le Décalogue, est le même Dieu qui aujourd'hui inspire et dirige l'Eglise (1). »

1 Ed. Roothaax, p. 221-231.

Voilà l'esprit catholique et le préservatif de Terreur clans la périlleuse montée de l'âme vers la Divinité.

Dieu veut que les hommes agissent; il exige d' eux l'effort personnel mis à son service. Les institutions qui lui sont les plus chères, comme son Eglise, il ne les réforme ni par miracle, ni même par une sorte de vertu intérieure qui agirait spontanément à l'heure voulue et comme à coup sur. Dans l'Eglise catholique comme partout, les réformes sont l'œuvre d'abord de quelques individus qui les veulent énergiquement et finissent par les imposer k l'opinion et aux organes réguliers de la hiérarchie. Ainsi les choses se passèrent-elles au xvic siècle ; c'est en ce sens qu'on a pu dire avec raison que le concile de Trente lui-même fut la conquête du parti réformateur catholique (1). Quand les éléments de cette réforme furent rassemblés, quand les instruments en furent prêts, le concile vint qui accomplit l'œuvre dogmatique et disciplinaire réclamée de tous et donna le programme uniforme qui devait être exécuté partout.

r De Hubner, Sixte-Quint, trad. française). Introduction,

Le 7 janvier 1346, jour fixé pour la seconde session du concile, le secrétaire Massarelli lut au nom des légats une exhortation solennelle qui sans doute avait été rédigée par le grand cardinal Pôle; c'était à la fois la confession de l'Eglise et la promesse qu'elle faisait de réparer le mal accompli : « Si le progrès des hérésies, y était-il dit, de la corruption des mœurs, des dissensions intestines de la chrétienté doit être attribué pour une large part au clergé, c'est à lui de réparer les maux dont il a été la cause, par le renouvellement de ses vertus, par l'exemple de sa douceur et de sa charité. Pour accomplir leur haute mission, les évêques doivent particulièrement se mettre au-dessus de toutes les passions de rame comme de toutes les préventions de l'esprit, et s'abstraire avec le plus grand soin de toute considération personnelle et de toute influence nationale... » L'orateur prévenait les Pères des obstacles terribles que leur œuvre rencontrerait (1).

Dès Tannée 1537, le pape Paul III avait nommé une grande commission de réforme où siégeait l'élite des cardinaux. Le rapport de cette commission, imprimé à Rome en L538, signé de Contarini, Garaffa, Pôle, Sadolet, Giberti, Gortese

(1) Labbe, Conciles, t. XIV, col. 734.

et Aleandre, signalait avec énergie les abus ci les faisait remonter jusqu'à la cour pontificale (1). « L'adulation, y disait-on, a établi dans la curie romaine les doctrines qui y régnent, à savoir que le pape est propriétaire de toutes les dignités, qu'il peut les vendre, que les actes du Souverain Pontife ne sont pas subordonnés aux lois de l'Eglise. » — « C'est de Yidolâtrie^ ajoutait Contarini, de prétendre que le pape n'a aucune autre règle que sa volonté pour établir et pour abolir le droit positif... La loi du Christ est une loi de liberté. »

Les cardinaux déclaraient qu'il est absolument défendu de retirer un profit quelconque de l'exercice du pouvoir des clefs ; que l'Eglise ne peut subsister que par l'observation des lois ; qu'il fallait en conséquence abolir la plupart des dispenses octroyées en cour de Rome; qu'il fallait supprimer les pensions, les réserves, les expectatives; défendre la réunion de plusieurs bénéfices sur une même tête ; obliger les évéques à la résidence et ne pas mettre d'obstacles à leur autorité ; mieux choisir ei mieux instruire i<"< clercs; assurer enfin aux fidèles par la prédication et par Fenseignemenl une connaissance plus

(1) Consilium delectorum cardinalium et aliorum prœlatorum de emendanda Ecclesia. Le texte original est reproduit dans

Mansi, l'mii-ilis, Suppl. i. V. col. 537,

parfaite de la doctrine et des moyens d'y conformer sa vie (1).

Tels étaient Lien en effet les points sur lesquels devait porter la réforme de l'Eglise : telle fut, avec la définition du dogme contre les protestants, l'œuvre du concile de Trente. L'évêque de Naziance la résumait en ces ternies devant les Pères assemblés, le A décembre 1563, jour de la vingt-cinquième et dernière session du concile : « Nations et habitants de la terre, célébrez ce jour où le temple du Seigneur est rétabli sur ses bases, où le vaisseau de l'Eglise, agité par les plus longues et les plus furieuses tempêtes, rentre au port... Expliquer la foi catholique, la séparer de toute erreur, rétablir la discipline ecclésiastique, la défendre contre tous les relâchements, cause ou prétexte de nos malheurs, tel a été le double but que nous nous sommes efforcés d'atteindre. » Puis il récapitulait tous les décrets que les Pères avaient portés sur la doctrine et sur les mœurs ; Livres saints, Péché originel, Justifie cation, Sacrements, Sacrifice de la messe, Communion sous les deux espèces, Baptême des enfants. Purgatoire, Culte des saints, Indulgences, magnifique ensemble de la vérité qui a été confirmée

(1) Contarini développe ces mes dans plusieurs lettres adressées à Paul III. Le Plat, Monumenta ad hist. Conc, Trid., t. Il, p. 605.

et définie : « Oui, ajoutait l'orateur, vous avez accompli glorieusement votre tâche. Désormais l'ambition ne supplantera plus la vertu dans le ministère sacré. La parole du Seigneur sera plus fréquemment et plus soigneusement annoncée. Les évêques resteront au milieu de leurs troupeaux. Désormais plus de ces privilèges dont se couvraient le vice ou l'erreur ; plus de prêtres indigents ou oisifs. Les choses saintes ne seront plus livrées à prix d'argent, et on ne verra plus le scandaleux trafic des quêteurs de profession. Des ministres élevés dès leur enfance pour le Seigneur seront instruits à lui rendre un culte plus pur et plus digne. Les synodes provinciaux rétablis, une règle sévère prescrite pour la collation des cures et des bénéfices, la défense de transmettre comme un héritage les biens d'Eglise, des bornes plus étroites mises aux excommunications, un frein puissant posé à la cupidité, à la licence, à la luxure de tous, ecclésiastiques ou séculiers, de sages avertissements donnés aux rois et aux puissants de la terre, tout cela ae dit-il pas assez les grandes et saintes choses que vous avez accomplies | l) ? »

Que les traits de ce tableau enchanteur ne soient pas un peu forcés, nul n'oserait L'affirmer;

] Labbb, Conciles, t. XIV, col. 1659, cité dans Bagubnault ds PitëHEssE, op. cit. p. 248-250.

il faudra plus de soixante ans pour que les décrets de Trente portent leurs fruits dans toute la catholicité. Mais que de résultats pourtant avaient été obtenus presque immédiatement, et comme l'avenir se préparait 1 !

'Tétait d'abord la cour de Rome elle-même dont la réforme était faite et pour des siècles. L'excellent choix des cardinaux qu'avait créés le pape Paul III avait été le point de départ de cette œuvre maîtresse. Ne l' avait-on pas vu introduire dans le Sacré-Collège tous les chefs du parti réformateur orthodoxe : Contarini, qui, au dire de l'historien du concile de Trente, Pallavicini, réunissait tout à la fois la prudence et l'habileté dans les négociations, la science, le zèle, une conduite exemplaire, le courage, la sincérité à l'égard des plus puissants, empereur ou pape ; Jean-Pierre CarafTa ; Sadolet, l'évèque de Garpentras ; Pôle, réfugié d'Angleterre; Giberti, qui, après avoir pris part pendant longtemps à la direction des affaires générales, administrait d'une manière exemplaire son diocèse de Vérone ; Morone, évèque de Modène ; Aléandre, que le spectacle des malheurs de l'Eglise avait amené à

1 La transformation qui se lit dans l'Église romaine pendanl et après le concile de Trente ;t été admirablemenl exposée par L. de Raxke, dans son Histoire île la Papauté pendant lesxw et xvne siècles, et par de Hubneu dans V Introduction de son Sixte- Quint.

une conception plus haute et plus pure de ses devoirs ecclésiastiques ; Marcel Cervini de qui l'élection au souverain pontificat, sous le nom de Marcel II, en 1555, devait être saluée des acclamations de tous ceux qui souhaitaient la réforme de l'Eglise; presque tous membres de cet oratoire de l'amour divin qui réveillait chez les meilleurs des représentants du clergé italien le goût de la vie intérieure.

L'heureuse composition du collège des cardinaux entraînait l'élection de bons papes. Celle de Marcel II avait manifesté la direction qui s'emparait de l'Eglise ; celle de Jean-Pierre Caraffa, Paul IV, le plus sévère des cardinaux, ne fut pas moins significative : « S'il existait, dit l'historien Ranke, un parti qui se proposait la restauration du catholicisme dans toute sa sévérité, ce fut non un membre, mais bien un fondateur, un chef de ce parti qui, avec Paul IV monta sur le siège pontifical (1). » — « Nous promettons et nous faisons serinent, dit-il dans sa bulle d'avènement, de mettre un soin scrupuleux à ce que la réforme universelle et celle de la cour de Rome soienl exécutées. » <hi frappa en son honneur une médaille sur laquelle était figuré Le Christ chassant les marchands «lu Temple.

1 Histoire de la Papauté pendant les wt et svii* sir, 1rs. trad. française, t. Il, p. 59.

L'exemple de saint Pie V surtout produisit un effet extraordinaire. « Il vivait comme pape avec toute la rigidité d'un moine, observait le jeûne dans toute son étendue, sans interruption, ne se permettait pas un seul vêtement d'une étoffe plus fine... Le fardeau de la papauté lui eut paru insupportable sans les grâces de la prière. Le bonheur d'une dévotion fervente, le seul qu'il put éprouver, .. . il l'a conservé jusqu'à sa mort. Le peuple était entraîné, quand il voyait ce saint pontife aux processions, pieds nus, la tête nue, le visage rayonnant de l'expression ineffable d'une sincère et profonde piété,... il croyait qu'il n'avait jamais existé un pape aussi pieux et il se plaisait à raconter que son regard seul avait converti des protestants (1). »

Sous Grégoire XIII, jésuites et théatins, de l'entourage du pape, citaient sans cesse Pie V comme le modèle à imiter et parvenaient ainsi à diriger dans un sens tout religieux l'ambition du pontife. Aussi, comme le disait justement Tiepolo en 1576 : « Rien n'a fait tant de bien à l'Eglise que cette succession de plusieurs papes dont la vie a été irréprochable. Tous ceux qui les ont suivis en sont devenus meilleurs ou du moins ont senti la nécessité de le paraître. Les

(1) Ibid., p. lo3-lo4. Pour le détail, voir l'Histoire de saint Pie V, par M. de Falloux, Paris, 1844. 2 vol. 8°.

cardinaux et les prélats fréquentent la messe avec zèle, et cherchent avec soin à éviter tout scandale dans la tenu de leur maison. La ville entière s'efforce de sortir de la déconsidération où elle était tombée, et elle est devenue plus chrétienne dans ses mœurs et sa manière de vivre. On pourrait enfin ajouter que Rome, en matière de religion approche de la perfection, dans les limites imposées à la nature humaine (1). »

Et Léopold de Ranke conclut en ces termes le jugement qu'il porte sur les papes qui se succédèrent depuis la seconde moitié du xvie siècle : « Quelques papes avaient pu, dans les siècles précédents, se croire au-dessus de toutes les lois et songer à exploiter pour leurs jouissances l'administration de leur dignité suprême ; mais l'esprit de cette époque ne permettait plus un tel abus. Les habitudes individuelles étaient forcées de se réformer et de s'harmoniser avec la sainteté de la mission papale : l'accomplissement de cette mission devait être tout pour celui qui eu était chargé : il n'eût été possible ni de l'obtenir, ni de la conserver, sans une conduite qui répondit à la haute idée que le monde chrétien en avait.

Entre toutes les préoccupations du concile de Trente, l'une de celles qui avait tenu la première

(I) Ranke, op. cit., t. M. p. 332.

place avait été la réforme de l'épiscopat ; il avait pris les mesures les plus sages, dont l'effet fut singulièrement corroboré par l'éclatant exemple de saint Charles Borromée à Milan.

L'institution des séminaires et celle de congrégations sacerdotales destinées à relever le clergé séculier par la règle et par l'esprit de pauvreté assuraient la réforme de tous les ordres du clergé. Dès 1524, Clément VII avait consacré l'existence des clercs réguliers ou théatins fondés par Gaétan de Thiène et Jean-Pierre Car alfa évêque de Theate. S'astreignant eux-mêmes à vivre sous une règle et dans une stricte pauvreté, ils se proposaient de restaurer le culte et les cérémonies, d'encourager la fréquentation des sacrements, de réformer la prédication, de visiter les malades, d'assister les condamnés; en un mot de remplir avec toute la perfection possible les devoirs du ministère ecclésiastique (1). Tel fut encore, dans la dernière partie du siècle, l'esprit de l'Oratoire définitivement fondé en 1573 par saint Philippe Néri; tel fut au siècle suivant le but des grandes congrégations séculières, fondées en France par le Père de Bérulle, par saint

(1) Le P. Dumortier, dans sa Vie de saint Gaétan de Thiène. Paris, 1882, montre très bien dans saint Gaétan le patriarche des clercs réguliers et le vrai initiateur de la réforme du clergé séculier. Cf. dans la Collection des Saints la brillante Vie de saint Gaétan écrite par M. de Maulde.

Vincent de Paul, par M. Olier : l'Oratoire, Saint- Lazare, Saint-Sulpice.

Par les œuvres charitables, par la prédication, par renseignement, toutes les classes de la société se trouvaient atteintes ; et ainsi se préparait le réveil de l'esprit chrétien dans l'ensemble des fidèles. Les Frères de la Miséricorde ou de saint Jean de Dieu, les Pères de la Bonne Mort ou Camilliens se vouaient au soin des malades; les Barnabites se proposaient de prêcher, de donner des liassions, d'enseigner; les Escolapiens, de saint Joseph Calazance, les Pères de la Doc i fine chrétienne^ de César de Bus, les Ursulines, de sainte Angèle Merici, se chargeaient d'instruire et d'élever jeunes gens ou jeunes tilles. Combien surtout fut étendue et profonde Faction des collèges fondés par la Compagnie de Jésus! Ne vit-on pas jusqu'à des protestants remettre leurs enfants entre les mains de maîtres qui, autant cpie l'intelligence, savaient cultiver le cœur et La volonté de leurs disciples?

Ne soyons pas surpris que L'Église ait derechef groupé autour d'elle les forces intellectuelles et morales des pays catholiques el restauré son empire sur les esprits. Et je ne parle pas des grandes œuvres ecclésiastiques, historiques ou théologiques d'un Baronius ou d'un Bellarmin. Non, ce

que je veux surtout noter, c'est le changement si profond d'inspiration que l'on constate chez les littérateurs et chez les artistes. Quelle distance entre l'Arioste qui publie son Roland furieux sous Léon X, et le Tasse qui donne sa Jérusalem délivrée aux contemporains de Grégoire XIII î « Chez l'un, on voit la poésie complètement détachée de l'Eglise; chez l'autre, c'est la poésie venant demander à l'Eglise ses plus suaves inspirations et se soumettant avec amour à la religion rajeunie (1). »

Quel chemin parcouru entre la musique mondaine qui a envahi les églises au déhut du xvie siècle et celle de Palestrina : « Seigneur, éclairez-moi! » lit-on, écrit de sa main sur le manuscrit de la messe du Pape Marcel II!

N'est-ce pas l'idéal de l'Homme-Dieu et celui de la plus haute sainteté de l'homme qu'un Louis, qu'un Auguste, qu'un Annihal Carrache, qu'un Dominiquin, qu'un Guido Reni, qu'un Guerchin se préoccupent avant tout de reproduire ? Quelle ardeur religieuse dans leurs personnages et par conséquent dans leur propre génie !

Oui, l'Eglise catholique est bien redevenue la grande inspiratrice des belles œuvres et des nobles talents.

(1) Sur cette reprise de forces intellectuelles par l'Eglise, voir Léopold de Raxke, t. II. p. 322 et suivantes.

Et maintenant qu'elle apparaisse de nouveau, cette Eglise régénérée, comme une puissance conquérante ! Que des sept collines de Rome descendent, comme au moyen âge et dans l'antiquité, de vastes entreprises de victorieuse propagande ! - Une scène immense, dit Ranke, s'ouvre à nos yeux. » En effet, c'est toute l'Europe protestante qu'il s'agit de regagner. De Vienne, de Cologne, d'Ingolstadt, comme de trois citadelles, les jésuites s'élancent sur l'Allemagne ; en quinze ans, de lool à 1566, ils occupent l'Autriche, la Moravie, la Bohême, la Bavière, le ïyrol, la Franconie, la Souabe, les Pays rhénans ; par les universités, par les collèges, par la prédication, par la confession, parleur action sur les princes, ils remettent en honneur la doctrine et les pratiques catholiques. « Un tel mouvement religieux est peut-être sans exemple dans l'histoire du monde. » Aux Pays-Bas et en France, le catholicisme se défend ou reprend l'offensive; la Pologne, la Suède, l'Angleterre, la Suisse, se laissent pénétrer par les jésuites; d'autres missionnaires travaillent à la même œuvre; l'empire du protestantisme recule de jour en jour; sans la rivalité des deux Maisons de France et d'Autriche, Rome sans doute eût à peu près partout triomphé.

En même temps, dans le nouveau monde, sur les pas des soldats, des explorateurs, des aventuriers, espagnols, portugais et français, marchent les prédicateurs de T Evangile, franciscains, dominicains, jésuites, aux Antilles, au Mexique, dans l'Amérique centrale, au Pérou, au Chili, au Paraguay, au Brésil. L'Inde, le Japon, la Chine, reçoivent aussi leurs missionnaires; c'est en 1512 que, le plus grand de tous, saint François-Xavier, a débarqué à Goa ; les capucins évangélisent la côte orientale de l'Afrique, tandis que d'autres pénètrent au Congo.

« Rome, nous écrierons-nous avec Bossuet, dans son magnifique sermon sur l'Unité, Rome n'est pas épuisée dans sa vieillesse, et sa voix n'est pas éteinte ; nuit et jour elle ne cesse de crier aux peuples les plus éloignés, afin de les appeler au banquet où tout est fait un : et voilà qu'à cette voix maternelle les extrémités de l'Orient s'ébranlent et semblent vouloir enfanter une nouvelle chrétienté pour réparer les ravages des dernières hérésies. C'est le destin de l'Eglise. « Movebo candelabrum tuum, je remuerai votre chandelier », dit Jésus-Christ à l'Eglise d'Ephèse; je vous ôterai la foi. « Je le remuerai », il n'éteint pas la lumière, il la transporte : elle passe à des climats plus heureux. Malheur, malheur encore une fois à qui la perd; mais la lumière va son train, et le soleil achève sa course ! »

DE L'EMPLOI QUE l'ÉGLISE CATHOLIQUE A FAIT DE LA FORCE CONTRE LES PROTESTANTS. — L'INQUISITION EN

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