L'INTOLÉRANCE PROTESTANTE
A exposer, comme je m'y adonnais devant vous il y a huit jours, la grande réforme que l'Eglise catholique a faite d'elle-même au XVIe siècle, je me sentais à l'aise et vous pouviez comme moi vous laisser aller à un sentiment de pure et tranquille satisfaction, en même temps que de complète admiration; il ne s' agis s ail que
i Pour la bibliographie de ce chapitre, voir celle des chapitres iv et v; \ joindre les ouvrages indiqués au bas des pages du présent chapitre ; et, p< »i n- (ensemble, consulter De Meaux, La Réforme <■/ la politique française en Europe, Paris, 1889, - ?ol.
in-8°.
de vie morale, de vues et d'efforts surnaturels, de sainteté. Le sujet que j'aborde aujourd'hui est plus délicat et plus pénible ; c'est un point douloureux que je vais toucher. L'Eglise catholique on le rappelait dernièrement en un ferme et beau langage dans la chaire de Notre-Dame, a le respect des consciences et de la liberté ; avec saint Bernard, les Pères, les théologiens, elle croit et professe que « la foi est œuvre de persuasion, non de force, fidès suadendacst, non imponenda »; elle a et elle déclare très haut qu'elle a « horreur du sang ». Et cependant, en face de l'hérétique, elle ne se borne pas à persuader ; les arguments d'ordre intellectuel et moral lui paraissent insuffisants ; elle a recours à la force, aux châtiments temporels, aux supplices ; elle crée des tribunaux comme ceux de l'Inquisition; elle invoque les lois de l'Etat; au besoin elle déchaîne la croisade, la guerre sainte, la guerre de religion ; et toute son « horreur du sang » ne va, dans la pratique, qu'à le faire verser par le bras séculier, quand il s'y prête, ce qui est presque plus odieux, parce qu'en apparence moins franc, que de le verser soi-même. C'est ce qu'elle a fait notamment au xvic siècle à l'égard des protestants. Elle ne s'est pas bornée à se régénérer moralement, à prêcher d'exemple, à convertir les peuples par d'éloquents et saints mis-
sionnaires; elle a allumé en Italie, aux Pays-Bas et surtout en Espagne, les bûchers de l'Inquisition; en France, sous François I" ei Henri II, en Angleterre, sous Marie Tudor, elle a torturé les hérétiques; en France et en Allemagne, pendant la seconde moitié du xvie et pendant la première moitié du xvnc siècle, si elle n'a pas commencé, du moins elle a encouragé et efficacement soutenu les guerres religieuses. Or, si Ton excepte une école encore assez peu nombreuse qui, en parole, — car la théorie ne tiendrait pas devant les faits, — affecte un certain goût pour la violence et le sang répandu, il y a là, — personne ne me contredira, — à tout le moins un grand scandale pour les hommes de notre temps. Mgr d'Hulst en faisait la remarque dans son Carême del89o : «. L'intervention du bras séculier dans les cuises d'hérésie a laissé des souvenirs qui hantent, comme un cauchemar, l'imagination de nos contemporains. (Test pour beaucoup d'hommes, d'opinions fort diverses, le grand scandale de l'histoire ecclésiastique. Nos ennemis de mauvaise foi y trouvent ample matière à déclamations furieuses: nos adversaires de bonne toi y rencontrent la pierre d'achoppement qui les arrête dans la voie du retour; enfin parmi nos amis, nos frères, ils ne sont pas rares ceux qui osent à peine regarder en face ce problème his-
torique. Ils demandent à l'Eglise la permission d'ignorer ou de renier dans son passé tous les actes, toutes les institutions, qui ont mis la contrainte au service de l'orthodoxie. Et quand l'Eglise leur refuse ce droit, quand elle condamne lathèse du libéralisme absolu, quand elle défend, sinon dans le détail de ses applications, du moins dans son principe, une législation qui fut celle des grands siècles de foi, alors c'est un trouble profond qui s'empare des âmes, qui laisse la croyance hésitante ou attristée en face de l'impiété ironique ou triomphante (1 . >
D'où vient cette répugnance presque invincibl e des hommes de notre temps pour l'emploi des moyens de coercition en matière de doctrines religieuses? Je n'ai point à l'examiner ici : je fais de l'histoire et non de la psychologie contemporaine. Depuis plus d'un siècle nous vivons dans un monde où toutes les idées se heurtent et se combattent, où tous les partis ont successivement exercé le pouvoir; nos adversaires ont tourné contre nous les principes qui jadis avaient servi contre eux. D'autre part, il y a un certain adoucissement général des mœurs, un sentiment plus vif des droits de la personne humaine, un progrès de l'individualisme, même religieux. Bref on en
(1) Carême de 189o, L'Eglise et l'Etat, \>. \H.
est venu à considérer l'état présent comme L'état
ordinaire, comme l'état normal, et presque comme l'état souhaitable ; les meilleurs ont érigé la tolérance en dogme; l'Eglise ne songe plus à appliquer son vieux droit et l'Etat, même s'il redevenait catholique, se garderait hien de l'y aider, à supposer qu'elle le voulut. L'Etat ne devrait pas le faire, car le devoir de l'Etat se mesure à l'utilité sociale, et son intervention pour imposer un dogme ou une discipline ecclésiastique serait, non seulement inutile, mais nuisible au bien public.
Hélas ! nous serions heureux qu'il n'intervint pas contre nous. Quand je parle de cet esprit de tolérance auquel étaient arrivés nos contemporains et qui, il y a dix ans, passait encore pour un idéal, est-ce que je ne comnicls pas un anachronisme ? Est-ce qu'on ne prétend pas nous imposer à la fois par l'enseignement et par la force une doctrine d'Etat ?
Gela nous aidera peut-être à pénétrer l'état d'esprit de nos pères du \vi" siècle. En\ dumoins avaient Y excuse de croire leur doctrine inspirée de Dieuel de l'imposer au uomde la Divinité. Pour le comprendre, faisons-nous, suivant l'expression qu'employait récemment un historien distingué, M. l'abbé Vacandard, << une âme d'ancêtre (1) ».
{] Revue du Clergé, ir décembre 1903, Les Papes et la s<,i,i/ Barthélémy, p. 6.
Quelques analogies nous rendront la tâche plus facile ; je les emprunterai à cette conférence sur l'Eglise et l'Etat où Mgr d'Hulst les expose avec la lumineuse clarté de sa belle intelligence :
« Toute société a besoin dune doctrine ; la force brutale ne saurait remplacer l'idée. Au fond de toutes les institutions politiques, juridiques, sociales, il y a un élément moral. La propriété, la famille représentent les assises principales sur lesquelles repose la civilisation. L'Etat a le droit et le devoir de les protéger ; il ne pourra le faire qu'en s'appropriant la conception idéale qui s'incarne dans ces choses réelles et vivantes. Pour rédiger le code, le législateur a dû faire son choix entre des théories opposées ; il s'est prononcé pour la propriété individuelle et transmissible ; parla même, il a pris parti contre les systèmes collectivistes. Il a opté pour le mariage d'un seul homme avec une seule femme, pour l'indissolubilité absolue, ou tout au moins relative, de l'union conjugale ; par là-même, il a classé dans la catégorie des hérésies sociales la polygamie, la polyandrie et ce qu'on appelle l'union libre, ou même le simple divorce par consentement mutuel. Il n'empêche pas les philosophes de préférer dans leur for intérieur, une doctrine contraire ; mais il ne permet pas qu'on
la traduise dans la pratique, et à ceux qui tenteraient de le faire, il oppose hardiment la contrainte. De même encore l'Etat maintient, contre l'internationalisme, l'unité de la patrie ; il laisse les rêveurs appeler de leurs vœux je ne sais quelle fédération des peuples et des races, mais il oblige tous les citoyens de concourir, par le service militaire, au triomphe de la conception opposée. Il ne suffit pas de porter les armes pour être appelé soldat ; il faut les mettre au service du pays. Les soldats du désordre ne méritent que la proscription ou la mort. Et n'avonsnous pas vu, il y a vingt-cinq ans, des écrivains condamnés à la déportation perpétuelle pour des articles de journaux ? C'étaient les hérétiques de l'Etat. Ils avaient incité le peuple à la rébellion contre la patrie. Quand l'Etat se défend de la sorte, il ne fait pas un acte de tyrannie, il remplit sa mission, il assure le triomphe d'une idée qui répond pleinement à la conscience collective de la nation.
u Eh bien, transportez ces principes dans une société dont tous les membres sont chrétiens, où la croyance religieuse rencontre sinon l'unanimité absolue, qui n'est pas de ce monde, du moins la même unanimité morale que nous constations tout à l'heure à l'égard des idées qui inspira nt et soutiennent nos institutions fondamentales, la
propriété, la famille, la patrie. Refuserez-vous à un Etat de cette sorte de prêter l'appui de son pouvoir à cette mesure agrandie de vérité sociale dont il fait le support de la vie nationale ? Théoriquement je ne vois pas ce qui pourrait le lui interdire : je trouve même dans la conduite de l'Etat moderne une analogie qui le lui conseille. Et c'est là, sachez-bien, toute la prétention de l'Eglise quand elle condamne le libéralisme absolu. Elle dit aux représentants du pouvoir politique : Non, il n'est pas vrai que le maintien de la sécurité matérielle épuise vos obligations et vos prérogatives. Vous ne pouvez même remplir dans toute son étendue cette fonction élémentaire qu'en la rattachant à des principes, à des doctrines acceptées par tous. Et, parce que le devoir de tous est de reconnaître la vérité intégrale, celle que Dieu enseigne, vous usurperiez sans doute si vous vous mêliez, de la définir ; mais vous faites une œuvre juste et bonne en prenant cette vérité toute faite là où elle se trouve, en lui assurant le respect des citoyens, en ne permettant pas qu'on la déchire et que, d'un peuple heureusement uni dans la profession de la religion véritable, on fasse par une propagande impie, un peuple sans foi et sans mœurs (1). »
(1) Carême de 1893, l'Eglise et l'Etal, p. 130-133.
Voilà le droit. A-t-il toujours pleinement coïncidé avec les faits ? Les passions humaines n'ontelles jamais compromis par leur fâcheuse intervention un principe en soi justifiable ? Les représentants de l'Eglise n'ont-ils point parfois abusé du pouvoir redoutable dont ils étaient les détenteurs? Oh! certes, je ne le soutiens pas, et je n'ai nullement, en particulier, l'intention de faire l'apologie de tout ce qui s'est dit, écrit, exécuté, au nom du catholicisme militant au cours du xvie siècle.
Sans doute, « dans cette vaste conspiration contre la vérité », que stigmatisait Joseph de Maistre, bien des accusations portées contre l'Eglise ne reposaient que sur le malentendu, l'erreur ou le mensonge; ça été et c'est encore le devoir de l'historien de les réfuter; mais quand même il en subsisterait plus qu'il n'en subsiste, ce ne serait jamais qu'une question de fait; le principe n'en demeurerait pas moins sauf, et c'est ce qui importe.
Ajoutons que l'Eglise qui respecte absolument le droit de l'infidèle, du juif ou du païen, regarde les hérétiques comme ses enfants, enfants rebelles, sur lesquels elle a un droit, parce qu'ils ont été baptisés et que par conséquent elle a le devoir strict de les ramener si elle le peut, attendu que vis-à-vis d'eux elle a charge d'âmes.
Disons encore que, tout comme l'Etat en face de ce que nous appelions tout à l'heure les hérésies sociales, l'Eglise n'entend réprimer que les manifestations extérieures de l'incrédulité ei de l'hérésie religieuse.
Remarquons enfin que, lorsqu'elle fait appel au bras séculier pour lutter par la force armée contre les grandes hérésies, telle que l'hérésie albigeoise au xme siècle, l'hérésie hussite au xve, ou l'hérésie protestante au xvi°, elle n'invoque pas uniquement l'Etat en temps qu'il doit être le défenseur de l'Eglise, mais au nom de sa mission propre, celle de défenseur de l'ordre social. Les Albigeois bouleversaient à fond la société de leur temps; de même les Hussites: quant aux protestants, ils étaient chez nous en état de révolte ouverte contre le gouvernement royal. Si aujourd'hui les catholiques prenaient les armes pour résister aux entreprises qu'un président du Conseil, soumis, non cà une Eglise, mais à une secte, poursuit contre leurs plus précieuses libertés, croyez-vous que ce président du Conseil hésiterait un seul instant à faire tirer sur eux par les soldats aux ordres du ministre de la Guerre? Si, lorsque les Bretons ont essayé de défendre leurs religieuses persécutées, il avait plû aux sénateurs et aux députés de la région d'appeler l'étranger à leur secours et de lui
livrer quelque place, comme Coligny et les siens livrèrent Le Havre aux Anglais, en 1562, pensezvous que le gouvernement de la République, si libéral qu'il soit, aurait attendu dix ans pour les châtier? Eh bien ! ne nous indignons pas si, en plein xvic siècle, le roi très chrétien a mis parfois ses armes au service de l'Eglise pour combattre une hérésie à la répression de laquelle il était si directement intéressé.
Au surplus, les protestants pensaient sur ce point exactement comme les catholiques. Je sais bien que cela étonne encore certaines personnes qui, à force d'avoir entendu ce mensonge, s'imaginent que l'Eglise catholique a eu le monopole de l'intolérance et du recours à la violence pour imposer ses doctrines. La vérité contraire a été cent fois établie : recommençons pourtant une démonstration toujours nécessaire, puisque le mensonge reparaît toujours.
Neuf ans après avoir consommé sa révolte contre l'Eglise, en 1520, Luther écrivait : « Si nous en avons le pouvoir, il ne faut pas tolérer dans le même Etat des doctrines contraires et pour éviter de plus grands maux, ceux même qui ne croient pas doivent être contraints d'aller an
prêche, d'entendre l'explication du Décalogue et d'obéir au moins extérieurement. »
Son lieutenant, le doux Melanchton, voulait que l'autorité civile « s'armât du glaive pour punir les inventeurs d'opinions nouvelles (1) » et qualifiait le supplice de Michel Servet de « pium et memorabile ad omnem posleritatèm exemplum (2). »
Calvin commentant le texte du Deutéronome, (xn, 6-9) : « Quand ton frère, ou ton fils, ou ta femme, ou ton intime ami dira en secret : « Allons et servons d'autres dieux », ne l'écoute point, ne l'épargne point, ne le cache point ; tue-le. Que ta main soit la première sur lui en attendant que le peuple le lapide. » Calvin tirait cette conclusion : « Ainsi quiconque soutiendra qu'on fait tort aux hérétiques et aux blasphémateurs en les punissant va contre la parole de Dieu; c'est Dieu qui parle ici : il veut qu'on mette en oubli toute humanité quand il est question de combattre pour sa gloire (3). »
Théodore de Bèze, dans Genève calviniste, professait la même théorie, « S'il y a hérésie, écrivait-il en looi, c'est-à-dire qu'un homme soit possédé d'un mépris obstiné de la parole de
(1) Corpus reforma lorum, t. VII, p. .':!:;. 2) Corpus reform., t. IX, p. 133.
3 Cité par L.ynglois, l'Inquisition, p. 15
Dieu et de la discipline ecclésiastique, quel crime seauroit-on trouver plus grand et plus outrageux?... Avisez, magistrats fidèles, afin de bien servir Dieu qui vous a mis le glaive en mains pour Flionneur de sa Majesté; frappez vertueusement de ce glaive sur ces monstres déguisés en hommes (1). »
Théodore de Bèze estimait que l'erreur de ceux qui réclament la liberté de conscience est « quelque chose de pis que la tyrannie papistique : mieux vaut un tyran, voire bien cruel, disait-il, que d'avoir licence telle que chacun fasse à sa fantaisie ».
Après l'exécution de Servet, "le pasteur Bullinger de Zurich mandait à Lelio Socin : « Si vous ne voyez pas encore, Lelio, le droit du magistrat de punir l'hérétique, vous le verrez sans doute un joui-. Saint Augustin aussi trouvait d'abord inique «le contraindre L'hérétique par la force, et non par la seule parole de Dieu. .Mais à la fin, instruit par diverses expériences, il apprit, comme les autres, à appliquer salutairement la violence. Les luthériens non plus, au début, ne croyaient pas qu'on dût punir les sectaires ; mais, après les excès des anabaptistes, ils furent forcés d'avouer qu'il était pins sage d'enjoindre au mag is-
(1) Cité par Boisson, Sébastien Cas te Mon, ch. xi.
fcrat, non seulement de réprimer les esprits indisciplinés, mais de recourir à l'exemple de quelques supplices pour prévenir la perte de milliers d'hommes (1). »
Farel, l'un des réformateurs de la Suisse française, raisonnait de même; pendant le procès dé Servet, il félicitait Calvin de vouloir « la mort de qui en mérite dix mille », et il l'exhortait à ne pas se laisser entraîner par son bon cœur à mitiger le supplice, de crainte qu'en raison de cette douceur plusieurs ne se laissassent aller à prêcher de nouveaux dogmes : « Sed te, quaesoy ita géras, ne temere quivis audeatnova in ferre in pub lie uni do g mata (2). »
Ce ne sont pas seulement les docteurs qui s'expriment ainsi; le même principe est proclamé parles confessions de foi officielles; voici ce que déclare la première confession de foi des Eglises réformées de France, en 1559, c'est-à-dire au lendemain des atroces supplices infligés par Henri II aux protestants :
« Dieu a mis le glaive en la main des magistrats pour réprimer les péchés commis non seulement contre la seconde Table des commandements de Dieu, mais aussi contre la première (3) >>
(1) Cité par Langlois, Vlnquisition^ p. 13.
(2) Farel à Calvin, 8 septembre 1553.
3 Article 39.
(à savoir celle qui contient nos devoirs envers Dieu). Au xmic siée le encore, après la révocation de ledit de Nantes, l'un de ceux qui avaient le plus vigoureusement protesté contre cette mesure, Jurieu, écrivait ces paroles dont aucun commentaire ne pourrait égaler la force : « Les princes et les magistrats sont les oints de Dieu, et ses lieutenants en terre... Mais ce sont d'étranges lieutenants de Dieu, s'ils ne sont obligés à aucun devoir par rapport à Dieu en tant que magistrats : comment doue peut-on s'imaginer qu'un magistrat chrétien, qui est Le lieutenant de Dieu, remplisse tous ses devoirs en conservant pour le temporel la société à la tête de laquelle il se trouve, et qu'il ne soit pas obligé d'empêcher la révolte contre ce Dieu dont il est le lieutenant, afin que le peuple ue choisisse un autre Dieu, ou ne serve le vrai Dieu autrement (ju'il ne veut être servi. » Eu conséquence il invite les princes à gêner, à bannir les hérétiques; il permet encore « qu'on procède jusqu'à la peine de mort, lorsqu'il y a «les preuves suffisantes de malignité, de mauvaise t'»>i, de dessein de troubler L'Eglise et L'Etat conjoint avec audace, impudence et mépris des lois I ) ».
(1) Lett. VIII: voir ces textes el leur commentaire dans Bos- 91 1 i. 6 'avertissement sur les Lettres de M. Jurieu, 3* partie,
n 82, 83 .'i si.
Bien entendu en effet, tous sont d'accord, exactement comme les catholiques, pour dire que l'Etat a le droit de recourir à la force quand les tendances politiques et sociales des sectes religieuses le mettent en péril : de là la répression féroce des paysans, puis des anabaptistes, en Allemagne et en Suisse, du vivant de Luther. L'historien protestant de la Suisse, Ruchat, en donne ingénument la raison : « C'est que les anabaptistes étaient de véritables séditieux qui, sous prétexte de liberté chrétienne, voulaient secouer le joug des seigneurs terriens, soit souverains, soit subalternes. »
Ainsi, a-t-on fait remarquer avec justesse, « se révolter contre les évèques, piller les biens dos églises et des monastères, c'était là une chose louable;... mais appliquer la même doctrine à l'autorité et aux biens des seigneurs et des magistrats, c'était un crime digne de mort (1) ».
Mais alors pourquoi s'indigner contre les rois de France ou les empereurs d'Allemagne qui essayaient eux aussi de faire respecter leur autorité, leurs biens et ceux de leurs sujets? Quelquesuns, en très petit nombre, parmi les écrivains protestants font l'assimilation : « Qu'on veuille insister sur la liberté de religion, dit à propos
(1) Rohrbacher, t. XXIII, p. 2(19-270 et Camct : La tolérance protestante, p. 21.
des mesures de l'empereur Ferdinand II contre les prédicants de Bohême et d'Autriche un auteur contemporain de la Guerre de Trente Ans, cela parait aux gens sensés une chose étrange et ridicule. Pourquoi demander aux princes catholiques qu'ils accordent la liberté de religion dans leurs principautés et leurs domaines, tandis que. des autres côtés, il n'y en a pas un qui le fasse ou le veuille faire? Mais tout gentilhomme, n'eùt-il que trois paysans, les oblige de danser l'air de son fifre. Est-il luthérien, les paysans sont contraints de l'être; devient-il calviniste, il faut que les paysans le deviennent, comme il <isl arrivé dans le Palatinat, dans la Hesse et dans d'autres principautés où l'on trouve des paysans qui ont dû changer quatre fois de religion .111 gré de leurs maîtres » (1).
Au fond, presque tons raisonnent comme Gaivin lui-même dans sa dédicace à François Ier du livre de Y Institution chrétienne. Ce qu'il reproche au roi, ce n'est pas d'infliger des supplices aux hérétiques; c'est de qualifier d'hérétiques des gens qui ne le sont pas, mais représentenl an contraire Le vrai christianisme. Quant aux hérétiques ils méritent le l'en. Conclusion que Calvin n'exprime point mais qu'il efil tirée s'il eût été le
l Prouesses des Mansfeldiens, cité par Mi\/m. t. Vil. p. 86, note.
maître : ce sont les catholiques qu'il faudrait brûler (1).
Peut-être ce qui précède nous déterminera-t-il à juger d'une façon plus équitable et plus indulgente les sévérités dont usa contre les protestants FEglise catholique. Elle appliqua strictement les doctrines que j'ai exposées plus haut et recourut aux moyens traditionnels que Ton invoquait depuis le xm° siècle, l'Inquisition, les supplices infligés au nom des lois par la puissance séculière, la guerre sainte.
L'Inquisition fonctionna en Italie et en Espagne; mais, tandis qu'en Italie elle n'atteignait guère que des individus isolés, en Espagne elle agit en grand et supprima presque d'un seul coup l'hérésie naissante. C'est donc là que nous allons la regarder à l'œuvre (2).
Le 27 avril 1538, Vasquez de Molina, secrétaire
(1) Calvin, dans cette dédicace, rappelle à François 1er qu'il a pour office de maintenir la gloire de Dieu sur la terre, qu'il doit être vrai ministre de Dieu au gouvernement de son royaume, que celui qui ne règne pas à cette fin de servir à la gloire de Dieu n'e\cerce pas règne, mais brigandage, etc. Ed. Baumgartnir, 1888, p. 6.
(2) Sur le protestantisme en Espagne et sa répression, on peut consulter : De Uzès y Rio. Collection des réformateurs espagnols, Reformistasantif/uos espanoles. A. de Castho. Historia de los protestantes espanoles, Cadix, 1851, traduite, remaniée, complétée par Heinrich Hkhz 'protestant)- Geschichte der spanischen
d'Etat deGastille, et la régente Jeanne adressaient
à l'empereur Charles-Quint, alors retiré au monastère de Yuste, une importante dépêche signalant les progrès de l'hérésie protestante, notamment à Valladolid, et l'arrestation de l'un des principaux fauteurs de la nouvelle doctrine, le docteur Cazalla (1):
Charles répondit sur-le-champ qu'il importait d'agir avec une extrême rigueur : «. Il faut que ceux ({ni seront trouvés coupables soient punis avec L'éclat et la sévérité qu'exige la nature de la faute; et cela sans excepter personne. Si je m'en sentais les dispositions et la force, je tacherais de contribuer pour ma part à ce châtiment et j'ajouterais cette peine à ce que j'ai déjà souffert à ce même sujet; mais je sais que cela n'est pas nécessaire, et qu'en tout od
Protestanlen. Francfort-s.-Mein, 1866. Droin protestant . en français, Histoire de la Réformation en Espagne, 1 vol. in-12. Paris el Lausanne. 1880; Menendez Pelayo [catholique. Historia de los Heterodoxos espanoles. :> vol. în-8°. Madrid. 1880; le tome II. Quant ;\ l'Inquisition, la thèse d'Hefele, de Gams, de Knœpfler que l'Inquisition esl avant tout une Institution d'étal »■>( excessive. La vérité esl que l'Inquisition espagnole fui essentiellement une cour de justice ecclésiastique, à laquelle la royauté prêta ses armes e.t donl elle se servil pour atteindre des adversaires puissants, en la rendant aussi nationale que possible, el enla
soustrayanl tanl qu'elle put à l'autorité de R e.Cf. Fr. \.
Rodrigo. Historia verdadera de I" Inquisition, 3 vol, Madrid. 1876-1877.
(1) Sur les déhuts de la Réforme à Valladolid, on lira ■^>'>' iiiii'ici 1rs deux procès de Maria Cazalla et « 1 « * la religieuse Maria de San Hieronymo, intégralement publiés, dans Melgares Marin : Procedimientôs de lu Inquisition. Madrid, 1886. - vol. in- 1 ^ . t. II.
agira comme il convient... Il ne peut y avoir ni repos, ni prospérité, là où il n'y a pas conformité de doctrine (1). »
Et le 25 mai 1558 : « Croyez, ma fille, que cette affaire m'a mis et me tient en grand souci. Assurément, sans la certitude que j'ai que vous et les membres du Conseil qui sont auprès de vous, extirperez le mal jusqu'à la racine puisque ce n'est qu'un commencement dépourvu de profondeur et de force), en châtiant avec rigueur les coupables, pour l'empêcher de pousser plus avant, je ne sais si je ne me résignerais pas à sortir d'ici pour y remédier moi-même. »
Et il ajoute « qu'il fallait être impitoyable, et qu'il avait agi autrefois de cette manière en Flandre... où l'on brûlait vifs ceux qui s'obstinaient, et l'on tranchait la tête à ceux qui se repentaient et se réconciliaient avec l'Eglise. (2)» (Ce genre particulier d'indulgence à l'égard des repentis devait être bientôt prôné par le chef des presbytériens anglais, Thomas Cartwright.)
Enfin dans le codicille que Charles-Quint ajouta à son testament, peu de jours avant de mourir, il enjoignit à son fils de faire rechercher et punir, sans grâce ni pitié pour aucun, tous les hérétiques que renfermeraient ses Etats ; « ainsi faisant,
1 1) Cité par Mignet, Charles-Quint à Yuste. p. 363. (2) Ibid., p. 363.
vous aurez ma bénédiction, et le Seigneur protégera toutes vos entreprises » I .
Vasquez avait en même temps averti le roi Philippe II.
Paul IV écrivit à l'inquisiteur général pour lui recommander de poursuivre les hérétiques « fussent-ils ducs, princes, rois ou empereurs ».
Dans ce bref, le pape enjoignait aux confesseurs de « refuser l'absolution ta ceux qui ne dénonceraient pas toute personne coupable d'hérésie, môme de leur parenté ».
Philippe II ordonna le 7 septembre 1558 « que tous ceux qui achèteraient, vendraient ou liraient des livres prohibés, tels que les Livres saints en langue vulgaire, seraient condamnés à être brûlés vifs (2) » .
Les délateurs durent recevoir une partie des biens confisqués.
Le grand inquisiteur, Fernando Valdès, archevêque de Sévillc, procéda avec habileté, Laissant ses agents se mêler aux suspects d'hérésie afin de tout savoir, mais en même temps plaçant des hommes plus énergiques à la tête des Inquisitions de Séville et Valladolid, les deux foyers principaux de l'hérésie. Il fut obligé de s'excuser
I Cité par Mignbt, Charles-Quint à Yuste, p. 372. l Droin, t. [, |». 264-265, d'après Gugll y Eunrnc, Philippe II et Don Carlos devant l' histoire, 1878, p. 120.
de ces lenteurs, en les expliquant, auprès de Charles-Quint.
Grâce à ces menées occultes, Valdès arriva à savoir le nom et la résidence des réformés espagnols, même de ceux qui étaient à l'étranger. Alors, il fit saisir simultanément et jeter en prison, au moment qu'on s'y attendait le moins, tous ceux que Ion pouvait soupçonner de quelque tendance à l'hérésie. A Séville et dans ses faubourgs, deux cents personnes furent arrêtées en un seul jour, d'autres dénonciations en firent monter le nombre jusqu'à huit cents. Le chiffre fut de peu inférieur à Valladolid.
Les arrestations s'étendirent jusque dans les provinces les plus reculées de la péninsule. C'est dans ce grand coup de filet de 1538 que furent pris les principaux chefs du mouvement protestant, notamment à Valladolid et à Logroîïo.
Après les arrestations et les procès, vinrent les supplices. Ils couronnèrent cinq grands autodafés(\): ceux de Valladolid, 2*2 mai 1339 ; de Séville,
(1) L'autodafé ou acte de foi, acto de fé. consistait dans la réconciliation des coupables repentants, l'acquittement de ceux qui avaient été injustement accusés, et la condamnation solennelle des coupables. Après quoi, les inquisiteurs se retiraient et les hérétiques obstinés ou les criminels convaincus étaient livrés au bras séculier. Le langage populaire a confondu avec l'autodafé les supplices qui suivaient. Lorente parle d'un autodafé tenu à Tolède, le 12 février 1486. où 750 coupables furent punis: il n'y eut pas une condamnation capitale: tous n'eurent à subir qu'une pénitence canonique: il en fut souTent ainsi.
21 septembre 1359 ; de Valladolid, 8 octobre 1559 : de Tolède, 23 février 1360; de Séville, 22 décembre 1560.
La première de ces lugubres solennités fut célébrée le 22 mai 1539, en présence de la régente Jeanne, de son neveu don Carlos, d'un nombre considérable de nobles, de dames et d'un immense concours du peuple.
La prédication avait été confiée au célèbre théologien Melchior Cano.
La régente et l'héritier de la couronne, don Carlos, s'engagèrent par serment à défendre la sainte Inquisition en tout temps et en tout lieu.
La lecture des sentences, la dégradation des ecclésiastiques condamnés et les autres formalités durèrent depuis six heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi ; personne ne donna le moindre signe de lassitude ; la régente ne se retira que lorsque tout fut terminé.
Les condamnés s'acheminèrent alors, escortés par des hallebardiers, suivis du clergé, des confréries et des écoles, vers le quemaderOj brûloir ou bûcher. Quatorze devaient être brûlés.
Le premier appelé fut Agostino Cazalla qui se réconcilia avec l'Eglise et exhorta les autres à abjurer leurs erreurs; les inquisiteurs le récompensèrent en donnant l'ordre de l'étrangler avant qu'il fût jeté dans les flammes.
Son frère Francesco, prêtre de Valladolid, refusa toute rétractation et fut brûlé. Son troisième frère, Pedro, fut étranglé en échange de quelques aveux utiles.
On accorda la même grâce à plusieurs autres condamnés qui se rétractèrent, notamment à plusieurs femmes, dont Beatrix de Vibero.
Le bachelier Herrezuelo montra une obstination indomptable.
Le 24 septembre, à l'autodafé de Se ville, vingtdeux personnes furent brûlées. Une femme, Maria Bohorques, protesta jusqu'au bout de sa foi aux doctrines luthériennes. Le prêtre Juan Gonzalez et ses deux jeunes sœurs marchèrent au supplice en chantant des psaume* ; ce qui fit une vive impression sur le peuple.
L'autodafé de Valladolid, du 8 octobre 1559, fut honoré de la présence de Philippe II, que le progrès de l'hérésie avait rappelé en Espagne; princes, ambassadeurs, grands d'Espagne, lui faisaient escorte. « L'auto de ces hérétiques, raconte Diego de Simancas, (1) eut lieu de la manière la plus solennelle ; sur la place du marché on avait dressé un échafaudage de nouvelle invention, afin qu'on pût voir les coupables de
(1) Diego de Simancas était secrétaire du Saint-Office. Les citations qui suivent sont empruntées à Castro, Historia de los protestantes espanoles, livres II et III.
toutes parts, et tout autour était rassemblé le peuple de la ville et des environs. » Le sermon fut prêché par l'évoque de Cuença; lorsqu'il fut terminé, l'archevêque de Séville s'approcha du roi et dit à haute voix : « 0 Dieu, hàte-toi de nous venir en aide ! » Aussitôt Philippe II se leva et tira son épée pour exprimer sa ferme volonté de la mettre au service de la religion catholique. Puis il fit serment d'aider l'Inquisition à poursuivre les hérétiques.
C'est dans cet autodafé que fut brûlé Don Carlos de Seso et c'est à lui que Philippe II aurait adressé la célèbre parole : « Je porterais moimême le bois au bûcher pour brûler mon propre lils, s'il était aussi coupable que toi. » Et comme quelques grands intercédaient en faveur de Seso ; « Il est très convenable, répondit le roi, que le sang noble, s'il est devenu impur, soit purifié par le feu, el si mon propre sang se corrompail dans mon lils, je serais le premier à le jeter dans le feu ( I . »
Avant de mourir, Domingo de Hojas protesta aussi de ses croyances, malgré his supplications des dominicains ses frères qui L'entouraient.
Plusieurs religieuses du couvent de Sainte- Claire, à Valladolid, furent également brûlées en ce jour.
(1) Sur cet épisode, l<^ relations ne concordent pas loul à
fiiil : cf. Mi m NM./. Pelayo, l. II. p. 353.
A l'autodafé de Séville, du 22 septembre 1300, fut brûlé Julianillo Hernandez Julien le Petit u incarcéré depuis trois ans, et plusieurs fois torturé. Il protesta jusqu'à la fin. Egidius et Ponce de la Fuente, ancien prédicateur de Charles- Quint, l'apôtre protestant de l'Andalousie, furent brûlés en effigie.
Il y eut encore d'autres autodafés dans diverses villes; on brûla des protestants jusqu'à la fin du siècle; mais, dès 1370, on peut considérer le protestantisme comme fini en Espagne.
De telles scènes font frémir ; on ne peut cependant s'empêcher de reconnaître, avec Joseph de Maistre, que c'est en Espagne que les luttes religieuses du xvic siècle tirent couler le moins de sang. Que l'on compare le nombre des victimes de l'Inquisition espagnole à celui des guerres de religion en France et en Allemagne, ou même à celui des condamnés d'Henri VIII, d'Edouard VI et d'Elisabeth, quelle différence!
Dans mon étude sur les luttes religieuses en France, j'ai montré ce que furent les supplices infligés par voix légale aux protestants sous François Ier et sous Henri II, et comment ils aboutirent au résultat tout opposé à celui qu'on voulait atteindre. Il en fut de même en Angleterre sous Marie ïudor. Si maltraitée qu'elle eût été par Henri VIII et par Edouard VI, Marie était restée
bonne ; à l'égard de ses adversaires politiques, elle se montra dune clémence bien rare en ce temps; trois rebelles seulement avaient payé de leur tête la tentative d'usurpation de Jane Grey ; à l'égard des protestants, même modération et même douceur au début ; le Parlement s'en plaignit et Marie ïudor tint tête à son conseil. Dans la seconde année de son règne, tout change; sous l'empire de quelles influences, il n'a pas été possible de le déterminer; en tout cas, par l'effet des circonstances, des pamphlets, des complots, des révoltes. L'acharnement des ecclésiastiques mariés dépouillés de leurs bénéfices et celui des protestants du continent dépassaient toute mesure; on crut que quelques exemples suffiraient et on fut entraîné. Le 20 janvier 1555 entra en vigueur le SI al id pour la punition des hérétiques, avec ses terribles pénalités. La première victime fut un certain Rogers, prêtre marié qui fut dégradé et brûlé à Smithfîeld : « N'avez-vous pas vousmême prié contre le pape pendant vingt ans? » dit-il au chancelier (Jardiner qui avait présidé le tribunal. — « J'y étais forcé par la cruauté. » répondit celui-ci, — « Et userez-voiis de cruauté envers les autres? » répliqua Rogers.
Le supplice de Rowland Taylor 1555 <ist particulièrement émouvant. Curé de Hadleigh, arrêté à Londres, il fut condamné à subir le
dernier supplice dans sa propre paroisse. Sa femme « soupçonnant qu'on allait peut-être cette nuit même emmener son mari », se rendit avec ses deux filles, malgré l'obscurité, sous le porche de Saint-Bot olph, près d'Aldgate, pour y attendre le cortège funèbre : « Ah! cher père, s'écria la petite Elisabeth, dès que le shériff parut avec sa suite auprès de l'église Saint-Botolph. Mère, mère, voici mon père qu'on emmène. » — « Rowland, Rowland, où es-tu? » s'écria Mme Taylor; car c'était un matin très sombre, et l'on ne pouvait se voir dans l'obscurité. Taylor s'arrêta et dit : « Chère femme, me voici. » Les gardes voulaient l'obliger à continuer sa route, mais le shériff leur dit : « Arrêtez-vous un instant. Messieurs, je vous prie de le laisser parler à sa femme. » Alors elle s'approcha de lui, il prit sa petite Mary dans ses bras, et lui et sa femme et Elisabeth s'agenouillèrent et répétèrent la prière dominicale. A cette vue, le shériff pleura, et plusieurs de ses hommes firent comme lui. Après qu'ils eurent prié, Taylor se releva, embrassa sa femme, et lui serrant la main : « Adieu, ma chère femme, console- toi, car je suis en paix avec ma conscience. Dieu sera un père pour nos enfants. » Alors sa femme reprit : « Dieu te soit en aide, cher Rowland; je veux, avec la grâce de Dieu, aller te retrouver à Hadleish. » Pendant tout le
chemin, le docteur Taylor parut gai et joyeux.... « Encore deux tours de cadran, dit-il au shériff, et je serai dans la maison de mon père. » Les rues de Hadleigh étaient pleines de monde, hommes et femmes de la ville et de la campagne... Quand ils le virent ainsi conduit à la mort, les yeux pleins de larmes, ils se mirent à crier : « Ah ! Seigneur Dieu, on nous prend notre bon pasteur! » On était enfin arrivé au but du voyage : « Où suis-je, demanda Rowland, et que signifie tout ce peuple rassemblé? » On lui répondit : « C'est Oldham Commons où tu dois souffrir, et ces gens sont venus pour te voir mourir. » « Dieu soit béni, dit-il, me voilà maintenant arrivé à la maison ! » Mais quand le peuple vit sa vieille et respectable tigure, avec sa longue barbe blanche, tous les assistants éclatèrent en pleurs et s' écrièrent : << Que le Seigneur ait pitié de toi, bon docteur Taylor, que Dieu te fortifie et te soit en aide ! que le Saint-Esprit te réconforte! » Il voulut parler, maison ne le lui permit pas. Après avoir prie, il s'approcha du poteau du bûcher qu'il baisa et se mil de lui-même dans le baril de poix qu'on avail placé là, et il se fini adossé au poteau, les mains jointes et les yeux levés au ciel, et se Laissa brûler. L'un des bourreaux eut la cruauté de lui lancer un fagot à la tète qui le blessa si tort (pie le sang coula sur sou visage. Ami, lui dit Tay-
lor, je souffre déjà assez, à quoi bon cela? » Comme il restait immobile sans verser une larme et les mains jointes, un coup de hallebarde qui fit jaillir sa cervelle mit fin à ses souffrances, et le cadavre tomba dans les flammes (1).
De semblables spectacles ne pouvaient qu'exciter la pitié; le courage même de beaucoup de protestants fut utile à leur cause : « Soyez ferme, maître Ridley, disait le vieil évêque Latimer sur le bûcher d'Oxford; nous allons aujourd'hui, s'il plaît à Dieu, allumer un si grand flambeau en Angleterre qu'on ne pourra plus jamais l'éteindre (2). »
Il disait vrai. Les deux cents victimes (3) de Marie Tudor ont effacé dans la mémoire des protestants et de bien d'autres le sang catholique versé par les prédécesseurs et les successeurs de cette malheureuse reine.
Moins odieuses que ces supplices, quoique infiniment plus redoutables dans leurs multiples effets, nous apparaissent les guerres de religion. L'Eglise ne les a pas provoquées; mais une fois
(1) Green, Histoire <lu peuple anglais, trad. française, t. ï, p. HO.
(2) Ibid., p. 412.
(3) C'est Le chiffre de Lingard; Cobbett donne 277: l'historien Dixox donne, pour l'année 1555, 31 personnes dans le diocèse de Londres. 10 dans celui de Cantorbery, 26 dans les autres diocèses, soit 67: en 1536, 37 dans le diocèse de Londres, 8 dans le diocèse de Norwich, 25 ailleurs, soit 74.
commencées, elle a exhorté les rois à les poursuivre jusqu'au bout et sans merci; le pape a fourni des troupes pour y aider. Saint Pie V écrit à Catherine de Médicis le 28 mars 1369 : « Ce n'est que par l'extermination entière des hérétiques que le roi pourra rendre à ce noble royaume l'ancien culte de la religion catholique. Si Votre Majesté continue à combattre ouvertement et ardemment les ennemis de la religion catholique jusqu'à ce qu'ils soient tous massacrés, qu'elle soit assurée que le secours divin ne lui manquera pas (1). » En envoyant une petite armée à Charles IX : « Votre Majesté, lui dit-il, s'en servira dans la guerre que les huguenots, vos sujets, qui sont aussi les ennemis déclarés de Dieu et de son Eglise, ont allumée contre votre personne sacrée et contre le bien général de votre royaume. » (6 mars 1569) (2).
Après la bataille de Jarnac, il conseille de ne pas s'arrêter et se plaint qu'on ail mis en liberté 1rs prisonniers. « Pour rien an monde, dit-il, H qu'en aucune façon on n'épargne les ennemis de Dieu, nullo modo, nullisque de causis hostibus Dei parcendum est. »
«( Il faut leur infliger le châtiment et les sup-
1 Lettre de Pie \ à Catherine de M<:>/i<is. éd. Goubau, envers, 1640; p. 155.
■i laid., p. 150. Cf. de Falloux. Saint Pie !'. t. I. p. 217.
plices prescrits par les lois... Montrez-vous pour tous également inexorable : œque omnibus ine.rorabilem te prœbere ; agir autrement ce serait offenser Dieu, et compromettre tout à la fois le salut du roi et la sécurité du royaume (1). »
Après Moncontour (octobre 1569), mêmes avis. « Si Votre Majesté veut faire fleurir son royaume, elle doit travailler à extirper l'hérésie et elle ne doit souffrir dans ses Etats que l'exercice de la seule religion catholique qui a presque commencé avec la monarchie et que les rois très chrétiens, vos prédécesseurs, ont professée et maintenue avec tant de zèle. Tant qu'il y aura du partage dans les esprits en fait de religion, Votre Majesté n'en recevra que du chagrin et votre royaume sera un sanglant théâtre de continuelles factions (2). »
Aussi cherche-t-il à empêcher la paix que Catherine veut conclure (3). Ce n'est pas à dire, comme on l'a prétendu, qu'il ait connu par avance et approuvé les desseins qui devaient aboutir à la Saint-Barthélémy. Ce qu'il réclame, c'est la guerre ouverte ; quand il entend dire que la cour de France songe à l'assassinat de Coligny
I Ces expressions sont tirées des Lettres de Pie Y à Catherine </e Méaicis el à Charles IX. 28 mars et 13 avril 1569: éd. Goubau, p. 151, 15S, 165, 166.
(2 Cité par de Falloûx, saint Pie V, t. 1, p. 226, (3 Voiries textes cités par Vacandard, Les Papes et lu Saint- Barthélémy, Reçue du clergé^ Ier décembre 1903, p. 16-18.
et de Condé, il la blâme sans réserve I . Et de même Grégoire XIII manifestera une très vive irritation lorsqu'il apprendra que le cardinal de Lorraine a fait entrer au Vatican Maurevei qui avait tiré sur l'amiral. « C'est un assassin », s'écriera-t-il (2). La papauté, tous les documents rétablissent, ne fut en aucune façon complice de la Saint-Barthélémy ; et la satisfaction qu'elle manifesta du massacre repose, quoi qu'on en ait dit, en grand»' partie, sur la fausse version qu'en avait communiquée le gouvernement français (3).
Telle est la vérité des faits qu'on ne m'accusera pas d'avoir atténuée. Ici encore cependant je vous donnerais une impression très fausse si je vous laissais croire que les procédés des protestants différaient de ceux des catholiques. Je vous ai fait voir leurs théories : la pratique y répondait.
] Voir tous les textes dans Vacandard, article cité, p. 20 H suivantes.
± Cité par L.\ Perrière, La Saint-Barthélémy, la rai h-, le jour. If lendemain, p. l.'.i .
:; Ibicl., •'( La Ferrière apporte le témoignage de lord Acton »'i celui iii1 l'historien protestant Soldan qui écrit : « Les documents prouvenl que les événements se sont accomplis en dehors île l'influence romaine; les relations de S;il\i;iii surtout s'accordent (l'une manière remarquable avec les aveux du duc d'Anjou : files excluent par conséquent l'hypothèse de la préméditation, ainsi que •■■■lit1 d'une entente avec Rome. » Soldan, lu France ci la Saint-Barthélémy, trad. <\c l'allemand par Gh. Sghmidt, Paris. 1855, p. ::i-:r..
« L'Inquisition albigeoise, dit un historien qui n'est pas tendre pour l'Inquisition, M. Langlois, a-t-elle détruit plus de Cathares qu'il n'a péri d'anabaptistes dans l'Allemagne luthérienne ou calviniste (1) ? »
La législation protestante, — c'est aujourd'hui un lieu commun de le dire, — est l'intolérance même à l'égard des catholiques ; et cela dès le début. Il suffît de lire l'histoire de l'établissement de la Réforme dans les grandes villes allemandes avant la mort de Luther. Il en est de même en Suisse. En juin 1528, le Conseil de Berne ordonne de briser partout les images, de démolir les autels, de poursuivre les prêtres qui diraient la messe, de les jeter en prison, de traiter de même ceux qui oseraient mal parler des membres du Conseil. On punissait aussi ceux qui donnaient asile aux prêtres, et il était même défendu aux citoyens d'aller entendre la messe dans un canton voisin. A Genève, ne vit-on pas un beau jour des potences dressées dans les rues pour ceux qui parleraient mal de Monsieur Calvin ? Et nul n'ignore comment Monsieur Calvin traita Sébastien Castellion, Bolsec et surtout Michel Servet.
En 1393, en Suède, à la diète d'Upsal, le culte catholique était totalement proscrit, tout emploi
(1) L'Inquisition, d'après <l<s travaux récents. Paris. 1902, p. il.
public interdit aux catholiques ; Charles ÏX, vainqueur de Sigismond, mettait à mort ceux des gouverneurs catholiques nommés par celui-ci qui se refusaient à abjurer ; en 1604, la diète de Norkasping décidait que tout prince ou roi de Suède qui renoncerait à la religion luthérienne ou se marierait à une princesse dune autre religion perdrait son droit à la couronne ; que quiconque séduirait un prince pour le faire changer de religion serait déclaré traître à la patrie, et que tout Suédois qui quitterait la religion luthérienne serait dépouillé de ses biens au profit de ses plus proches héritiers et banni du royaume. Et c'est ainsi qu'en Suède aussi bien qu'en Danemark et en Norvège, pendant plus de deux siècles, le culte catholique fut complètement interdit ; tout catholique était banni et ses biens confisqués ; la peine de mort était décrétée contre tout prêtre trouvé dans l'un de ces trois pays 1).
Dans les Pays-Bas hollandais, les protestants, dès qu'ils avaient été les maîtres, en 1582, avaient proscrit le culte public des catholiques. Au congrès d<' Cologne, L673, les Hollandais signifiaient qu'ils aimeraient mieux abandonner dix de leurs villes que d'accorder la tolérance
l\) De Mi. ai \. Lu Réforme <■/ I" politique française en Europe,
l. I, p. I2i-l2.'i. d'après Geijer, l. III. ch. vu : el Tiimmh. lu Sui-rfe et le Saint-Siège, i. III. p. 22:1-21:;.
aux catholiques (1). Même après la révocation de l'Edit de Nantes, leurs dispositions ne changeaient pas. A propos de l'abolition du Test et des lois pénales par Jacques II, un Anglais demandait au Grand Pensionnaire de Hollande quels étaient à cet égard les sentiments du prince et de la princesse d'Orange. Fagel répondit que Guillaume et sa femme ne trouveraient pas mauvais qu'on laissât aux catholiques et autres non conformistes une liberté privée d'exercer leur religion sans bruit et sans ostentation, mais qu'il fallait conserver en leur pleine vigueur ces lois par lesquelles les catholiques romains étaient exclus de tous les emplois publics, comme aussi toutes les autres lois qui confirmaient et assuraient la religion protestante contre les attentats des catholiques romains : « Il est certain, écrivait Fagel, que la religion protestante est par la grâce de Dieu et par les lois du parlement la religion établie et publique des royaumes d'Angleterre, Ecosse et Irlande, et que ces lois n'admettent soit au parlement, soit à quelque autre emploi que ceux qui sont de la religion protestante et non catholiques romains... Il est certain aussi qu'il n'y a pas de
I Sur cette intolérance, voir Mignet, Négoc. relatives à la Succession d Espagne, 1673, t. IV : « Une semblable tolérance, disaient les Hollandais, renverserait les fondements même de leur Etal : et la république dr^ Provinces-Unies, plutôt que <l'\ consentir, aimerait mieux céder dix places et s'engager dans une guerre perpétuelle. »
royaume, ni de république, ni aucun corps ou société d'hommes quelle qu'elle puisse être qui n'ait établi des lois pour sa sûreté, et pourvu par ces lois à toute entreprise contre son repos. »
Cependant de tels principes n'étaient-ils pas contraires à ce qui se pratiquait dans les Provinces-Unies? Les catholiques n'y étaient-ils pas admis aux emplois? « Non, répondait Fagel, vous vous trompez beaucoup en cela ; il est vrai qu'on ne les exclut pas des emplois militaires : cela aurait été véritablement trop dur, après que, dans la première fondation de notre Etat, ils s'étaient joints à nous pour la défense de la liberté publique ; mais ils sont exclus en termes exprès de toute part dans le gouvernement et de tous les emplois de la police et de la justice parce que c'est dans ces emplois qu'ils pourraient exercer une influence funeste (1). » Les mariages des catholiques n'étaient valides qu'à la condition d'être contractés devanl un pasteur.
Mais c'est encore la « Libérale »> Angleterre
l Lettres de Fagel à Stewart, I novembre 1687, dans Dumont, Corps diplomatique, l. VII, 2* partie, p. 151. On objecte qu'en fait dans les Pays-Bas hollandais il y avait, en raison même de Vindifférentisme religieux qui prévalait, une grande tolérance à l'égard des catholiques. Fagel nenl <l«' nous rappeler ce qu'était l;i pratique en matière de fonctions publiques et, quanl au reste, nous pouvons en croire Jcried Lettre \ III. p. 132 lorsqu'il déclare <|u'il \ a des Provinces des Pays-Bas qui n'onl pas
même « il nnivence pour les papistes. Quand on les découvre,
•lit-il, mi ne les protège pas contre la violence des peuples. • Cf. Bossi ii. 6" avertissement, n° 84.
qui obtient la palme. Sous Elisabeth, apporter ou recevoir un écrit de Rome contenant un acte de juridiction, est réputé trahison et puni du dernier supplice. Les simples objets bénits par le pape sont des emblèmes séditieux ; les porter est un délit puni par la prison. C'est un crime capital de recevoir un prêtre venu de l'étranger, et même d'accepter chez lui l'hospitalité. Tout apôtre catholique en Angleterre a la mort constamment suspendue sur sa tête et sur la tête de qui l'approche (1).
Un statut de 1593 confine les catholiques dans leur domicile, avec défense de s'en éloigner de plus de cinq mille, sous peine de perdre leurs biens s'ils en ont, ou d'être chassés du royaume s'ils n'en ont pas.
« Tandis, écrit M. de Meaux, que les artisans et les laboureurs, constamment écrasés d'amendes et battus de verges ou marqués à l'oreille avecun fer rouge, quand ils ne peuvent payer, n'ont d'autre alternative que de fréquenter les temples protestants ou de périr de misère, les familles aisées ne goûtent plus à leur foyer un instant de paix. Sans cesse des bandes de proie s'y viennent abattre, fouillant, pillant, dévastant la demeure héréditaire et traînant en prison les habitants...
] De Meaux, La Ré forme et la politique française en Europe^
Il semble que ces perquisitions aient répandu dans le corps entier des catholiques, plus d'inquiétude et de malaise que le spectacle même des gibets de Tyburn, spectacle pourtant horrible : le bourreau qui pendait le martyr lui ouvrait ensuite le ventre et lui arrachait les entrailles sans attendre toujours qu'il eût cessé de respirer (1). »
Sous Elisabeth, deux cents catholiques, la plupart prêtres, périrent de ce supplice; quatrevingt-six moururent en prison, parmi eux le comte d'Arundel, héritier de la plus noble maison d' Angleterre. Enfin, on ne saurait compter ceux qui ont été enfermés, fouettés, bannis, ruinés par les amendes et les confiscations. Avant 1588, un contemporain en connaissait déjà par leur nom douze cents et déclarait qu'il en existait bien davantage.
Je vous fais grâce du récit de certains supplices atroces et raffinés qui me permettraient d'émouvoir vos nerfs autant que votre pitié. Mais pourrais-je ne pas vous rappeler le martyre de celui qui Le premier eut L'honneur d'entrer dans La voie sanglante, ce jeune ministre anglican, converti ei
(1) DxMeaux, op. cit. p., 16-47; d'après Troubles ofourcalholic8 for fathers Épreuves de nos ancêtres catholiques), 3 série, Londres, 1877, et Records of the english cathotics Souvenirs <lts catholiques anglais . Journaui de Douai. Introduction
1». i.xxxi et appendice, p. 357.
ordonné prêtre, Cuthbert Maine? Arrêté chez un gentilhomme catholique, Tregian, qui lui donnait asile, enfermé dans un affreux cachot, il fut accusé d'avoir obtenu de Rome une bulle qui lui donnait le pouvoir d'absoudre les sujets de S. M. la reine Elisabeth (c'était une copie de la bulle du jubilé de 1576 trouvée dans ses papiers); d'avoir publié cette bulle dans la demeure de M. Tregian; d'avoir maintenu l'autorité usurpée de l'évêque de Rome, renié la suprématie de la Reine, et apporté dans le royaume, puis donné à M. Tregian un Agnus Dei; enfin d'avoir dit la messe dans la maison de ce gentilhomme.
Ces accusations, dont quelques-unes étaient fausses furent suivies d'une sentence de mort, où brillait cet étrange considérant : « que quand les preuves évidentes font défaut, de fortes présomptions les remplacent, et que rien ne pouvait empêcher de condamner l'accusé comme prêtre papiste et ennemi de la religion de la Reine I . *
On lui offrit la vie sauve s'il voulait jurer que la reine était le chef suprême de l'église d'Angleterre. Cuthbert Maine, prenant alors une Bible entre ses mains, fait sur elle le signe de la croix la baise avec respect, puis d'une voix ferme : « La reine, dit-il, n'a jamais été, elle n'est pas, et elle
1 Challoner, Mémoires of missionary pries ts, t. I.p. 304.
ne sera jamais le ehef de l'église d'Angleterre. » Le martyr est traîné au lieu du supplice sur la claie comme les criminels de haute trahison. Arrivé au pied de l'échelle, il se met à genoux, fait sa prière et monte ensuite avec courage. Au moment où le bourreau lui passe la corde au cou, il ouvre la bouche pour parler au peuple rassemblé ; mais le shérif qui préside l'exécution lui imposant silence, il se remet tranquillement en prière. Le bourreau terminait ses préparatifs lorsqu'un des officiers du tribunal s'approchant : « Traître et misérable, lui crie-t-il, maintenant qu'à n'en plus douter tu vas mourir, dis-nous donc si M. Tregian et sir Arundel ont connu les choses pour lesquelles tu as été condamné ; dis-nous pareillement ce qu'eux-mêmes t'ont fait connaître.» — « Je ne sais rien de M. Tregian ni de sir Arundel, répond avec douceur Guthbert Maine, si ce n'est (pie ce sont de bons et excellents gentilshommes. El quant aux choses pour lesquelles je suis condamné, elles ne sont connues que de moi. » Une minute après, oii l'entend s'écrier : « Seigneur, je remets mon âmeentre vos mains! ■• et il reste suspendu. Presque aussitôt le bourreau coupe la corde; le martyr, en tombant, donne lourdement de la tète contre Le billot sur lequel il doit-être coupé en morceaux. Ce coup acheva de l'étourdir <it le rendit moins sensible à l'hor-
rible boucherie qui s'accomplit à l'instant sur son corps. Quatre quartiers furent portés pour y être exposées, dans les villes de Bodwin, de Tregny, de Barnstaple et au château de Launceston. On plaça la tête sur un môle à Wadehridge, le long d'un grand chemin très fréquenté ; les entrailles avaient été jetées dans un brasier.
Quant à son hôte, Tregian, il commença dès lors le long martyre qui, trente années durant, devait le conduire épuisé, ruiné, maltraité, de cachots en cachots, tandis que sa noble famille dépouillée de tout était réduite à la charité des catholiques (1).
Les protestants nous apitoient volontiers sur la fermeté et les souffrances de ceux des leurs qui moururent pour leurs croyances ; nous ne le leur reprochons pas ; mais l'histoire des martyrs qu'ils ont faits est-elle moins touchante et moins digne de respect? Qu'on relise par exemple l'arrestation du jésuite Campian et de ses compagnons, les odieuses machinations par lesquelles on excite contre eux la populace sur un long parcours, les perfidies d'interrogatoires captieux, le cruel cynisme des juges, les nobles réponses des accusés ; les scènes de Paris sous Henri II sont largement égalées. « Si nous avions regardé la mort
(1) Destombes, La persécution religieuse en Angleterre, sous Elisahe/h et les premiers Stuarts, t. I. p. 243-252.
avec crainte, dira Gampian, au tribunal, nous n'eussions jamais embrassé ce genre de vie dans lequel nous avons nécessairement chaque jour la mort devant les yeux. Mais parce que nous avons pensé que c'était un devoir, parce que nous ne sommes pas les maîtres de notre vie, nous l'avons défendue aussi longtemps qu'il a été possible. e1 nous avons eu soin de répéter et de détruire les accusations intentées contre nous. Vous voyez de quoi cela nous a servi !
« Au reste, je crois qu'il est manifeste aux yeux de tous que ce n'est point pour une offense faite à S. M., mais Lien à cause de notre religion que nous somnles tous déclarés coupables. Les témoins n'ont rien avancé de certain qui n'ait trait à la religion ; les conjectures, s'il fallait s'en rapporter absolument aux conjectures, ne sont pas assez fortes; et enfin, supposé que tout ce qui a été dit contre nous soit vrai, cette accusation tout entière n'est pas encore jugée tellemenl grave que nous ne puissions l'annuler en entrant une seule fois dans vos temples. C'esl donc pour la religion que nous mourons; et puisqu'il n'est point ;ui\ yeux de Dieu et des hommes de cause plus honorable, je ne vois pas pourquoi nous refuserions de mourir, Donc, en ce qui me concerne, il vous est permis < 1 < * prononcer sur mon sorl selon votre conscience. .1»' ne crois plus devoir rien ajouter pour ma défense.
Le juge alors formula la sentence; elle condamne les accusés à être traînés sur la claie jusqu'au lieu du supplice, où ils seront d'abord pendus. Leurs corps vivants alors détachés et mutilés, les entrailles et le cœur seront arrachés et jetés au feu, la tète abattue, les membres écartelés, le cadavre coupé en quartiers, qu'on exposera sur les piques du pont de Londres.
Ces paroles achevées, Campian, les yeux rayonnant de joie, entonne le Te Deum et les six qui ont été condamnés avec lui font comme lui.
L'un de ses compagnons, Brian, n'étonne pas moins par sa constance. Arrêté durant son sommeil, il est sur-le-champ conduit à la prison, où on le laisse plusieurs jours sans nourriture. Enfin on lui apporte quelques aliments; et, pour apaiser la soif brûlante qui le dévore, on le laisse recevoir dans son chapeau la pluie qui dégoutte du toit de son cachot. Dans un premier interrogatoire, on lui demande dans quels lieux il a dit la messe et de quelles personnes il a entendu la confession. Brian garde le silence. Pour le forcer de répondre, on lui enfonce des aiguilles sous les ongles des pieds et des mains. Le missionnaire présente ses mains avec calme et, les yeux élevés au ciel, récite le psaume Miserere, en demandant à Dieu le pardon de ses bourreaux. D'autres tortures se succèdent sans interruption, et le corps
— mi —
du martyr ne présente plus que des plaies quand on le ramène à la prison. Là on l'applique une dernière fois sur le chevalet, où il s'évanouit entre les bras des exécuteurs qui lui jettent de l'eau froide à la figure pour le rappeler à la vie e1 au sentiment de la souffrance. Ces cruautés faisaient le sujet des ignobles plaisanteries des officiers d'Elisabeth. Norton, qui présidait à la question, se vantait au palais d'avoir rendu Brian un pied plus loup- que Dieu ne l'avait l'ait. Le lieutenant de la Tour n'avait pas honte de frapper au visage le patient dont les membres étaient tout disloqués sur le chevalet. Quand les condamnés sont traînés sur la claie trois milles durant, blessés par 1rs pierres, salis par la boue, la populace les insulte, tandis que des ministres les exhortent à l'apostasie (1).
Et qu'on ne dise pas que ces faits abominables s'excusent par la lutte; qu'on revoie le martyrologe catholique de l'Angleterre au xvir siècle, alors (pie la lutte était depuis Longtemps finie ; ou bien encore l'histoire de cette prétendue conspiration papiste de 1678, sept ans avant la révocation <le ledit de Nantes, conspiration inventée de toutes pièces, mais qui servit à jeter en prison deux mille catholiques, à en expulser trente
M Dsstombes, Lu persécution religieuse >'>/ Angleterre, t. II.
.•li. i ■
mille de Londres et de ses environs, à en faire exécuter un grand nombre, dont Coleman, secrétaire du duc d'York, et le vénérable vicomte de de Strafford. Et le long supplice des Irlandais, dépossédés, affamés, vendus comme esclaves, saignés à blanc. Et les catholiques anglais traités enparias et soumis jusqu'en 1829 à des lois d'exclusion! Et ce sont les auteurs de ces lois et de ces actes qui nous reprochent la révocation de l'Edit de Nantes ! Mais la législation française à l'égard des protestants, même après la révocation de l'Edit de Nantes, était tout juste l'équivalent des législations protestantes à l'égard des catholiques, et le gouvernement français ne se souille pas des infâmes parodies judiciaires du gouvernement anglais !
Peut-on dire cependant que, si les protestants ont fait contre les catholiques des lois terribles, du moins ils s'en sont tenus aux lois et qu'ils n'ont eu recours ni à la guerre, ni aux violences populaires ? Mais ce sont eux qui les premiers ont déchaîné les guerres de religion. N'est-ce pas du vivant de Luther que les princes protestants d'Allemagne se sont ligués contre l'empereur Charles-Quint? N'est-ce pas au lendemain delà mort de l'hérésiarque que la lutte armée a éclaté? En France, je l'ai montré, ce sont eux qui ont commencé la suerre civile de L562 et celle de 1567:
el en Allemagne encore, au xvn" siècle, qui donc a inauguré cette inexpiable guerre de Trente ans, sinon ceux qui, le 23 mai HJ18, ont jeté par les fenêtres du château de Prague trois membres catholiques du Conseil des gouverneurs? Gustave- Adolphe massacre sans pitié 1rs sept mille hommes de la garnison de Francfort-sur-1'Oder. Et ({ne dire des soldats de Mansfeld qu'on voit jeter par tas les pauvres paysans sans défense au milieu des flammes de leurs maisons incendiées, tuer comme des chiens ceux qui voulaient se sauver, jeter dans le feu les femmes après leur avoir fait subir les derniers outrages ? Les crimes montèrent à tel point que le général suédois protestant Banner avouait que ce ne serait pas une chose étonnante, si, par la permission de Dieu, la terre s'entr'ouvrait pour engloutir de si abominables forfaits.
Plus sanguinaire encore que Gustave-Adolphe, le puritain Cromwell fait eo Irlande, — je cite le protestant Macanlay. — « une guerre semblable à celle d'Israël contre les Ghananéens, frappe de l'épée sur les idolâtres avec une telle force que de grandes cités sont laissées sans habitants, en chasse plusieurs milliers sur le continent, en embarque plusieurs autres milliers pour les Indes occidentales, el remplit le vide qu'il avait fait en y versant de nombreux colons <\i- sang saxon el
de croyance calviniste (1). » Il ne respecte même pas la foi jurée et, malgré la capitulation, fait massacrer cinq jours durant les défenseurs et les habitants de Drogheda.
Vous faut-il, en dehors de la guerre elle-même, d'autres exemples de violence ? En voici :
En 1566, les protestants de Flandre et d'Artois commencent par briser les croix et les statues des saints. Puis ils envahissent les villes, les villages, forcent les chapelles, les églises, les couvents. détruisant les autels et les vases sacrés. En trois jours, près de quatre cents églises sont dévastées ; bientôt après, le reste des Pays-Bas est soumis au même régime.
A Harlem, le 29 mai 1578, le jour de la Fête- Dieu, les soldats tombent sur les catholiques, pillent églises et couvents et les remettent entre les mains des réformés.
En juillet 1572, les franciscains de Gorkum et neuf autres prêtres, après mille mauvais traitements, sont amenés en procession autour d'un gibet par des soldats qui les accablent de coups de bâtons ; finalement ils sont pendus, au nombre de dix-neuf, dans une vieille grange; on leur coupe le nez et les oreilles, on leur fend le ventre, on en tire ce qu'on peut de graisse et on la vend dans le pays.
(1) Macaulay, Histoire d'Angleterre depuis l'avènement <le
Jacques II, traduction Montégut, t. 1, p. 143.
En Franco, dès 1561, le sac de Samt-Médard à Paris et de plusieurs autres églises avait pour conséquence l'édit du parlement autorisant le peuple à massacrer sur place ceux qui seraient trouvés pillant les églises (1).
La Normandie, le Dauphiné, la Provence sont remplis de crimes ; en 1561, dans plusieurs villes du Languedoc, les protestants s'emparent à main armée des principales églises: se trouvant les plus forts à Montauban, àCastres, à Bézierset à Nîmes, ils interdisent dans ces quatre villes tout culte catholique, arrachent les religieuses de leurs couvents et les forcent à assister au prêche dans les églises d'où les prêtres ont été chassés; à Montauban, ils y poussent le peuple à coups de fouet et de nerfs de bœuf. Ceux qui résistent sont mis en prison et fouettés jusqu'au sang; plusieurs expirent sous les coups 2). Calvin, du fond de sa retraite, applaudit à ces scènes sanglantes: elles faisaient, écrit-il dans sa préface au Commentaire de Daniel, sa consolation, s;i joie et son bonheur (3).
(1) « Le peuple se fonda sur cel arrêt, «lit un historien catholique, et des lors commença un étrange carnage de ceux de la religion protestante, en revanche de leurs insolences, oppressions et cruautés. Histoire de notre temps, attribuée ô Pigi krkb, catholique . liv. VI, ch. 12.
i Voir ces faits exposés dans les lettres de Joyeuse au Conné table, 16 septembre, 24 octobre, 28 octobre, ± uovembre 156Ï. Mémoires-journaux du duc de Guise, collection Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 166-471. — Mémoires de Jean Philippi, années 1561-1562. Coll. Petitot, l s1*, t. XXXIV.
w Calvin a cependant blâmé les atrocités du baron des Adrets.
Tout cela est antérieur au fameux massacre de Vassy, du 1er mars 1362, que les protestants aiment à donner comme la cause de la première guerre de religion, afin d'en faire retomber la responsabilité sur les catholiques. D'ailleurs, à cette date de 1362, les protestants factieux avaient tout préparé pour la guerre et ils n'en cherchaient plus que le prétexte.
Dix ans avant la Saint-Barthélémy, les protestants procédèrent à des massacres locaux analogues à ceux dont plusieurs provinces devaient être le théâtre en 1372. Dès 1362, à Orléans, ils traînent dans les rues, assomment et pendent un vieillard de quatre-vingts ans, moine de Saint- Euverte ; empoisonnent six cordeliers ; livrent au supplice le curé de Saint-Paterne et jettent du haut d'une tour le théologal de la cathédrale. Au village de Pat, distant de six ou sept milles d'Orléans, ils brûlent dans le clocher vingt-cinq catholiques, dont plusieurs enfants ; deux de ces enfants s'étant précipités en bas pour échapper aux flammes, ces forcenés les y rejettent.
À Angoulême, qui s'était rendue à la condition « que les catholiques, ecclésiastiques et autres y pourraient demeurer en sûreté », la capitulation fut violée dès le lendemain; le gardien du couvent des Franciscains, pendu à un arbre et étranglé ; le frère Viroleau, mutilé et mis à mort ; le frère Avril,
âgé de quatre-vingts ans, eut la tête fendue d'un coup de hallebarde ; trente catholiques enfermés dans la maison d'un bourgeois, nommé Papin, furent livrés au supplice ; les uns, attachés deux à doux, moururent de faim; les autres, étendus sur des cordes, furent sciés par le milieu du corps ; les derniers liés à des poutres et brûlés à petit feu.
A Ximes, le 30 septembre 1567, les protestants massacrent et jettent dans un puits soixante-douze prisonniers catholiques, puis ils tuent quarantehuit personnes sans défense dans la campagne ; en 1568, cà Melle et à Fontenay, il font périr les garnisons catholiques qui s'étaient rendues; le 21 août 1569, ils assassinent à Pau nombre de gentilshommes catholiques : le '29 septembre L569, fête de saint Michel (d'où le nom de Mithelade donné au massacre), ils tuent, sept heures dînant, les catholiques qu'ils avaient enfermés dans les souterrains d'une église.
En 157$, à Orthez, beaucoup de catholiques, jusqu'à deux mille, suivant certaines sources, sonl égorgés (1).
En Dauphiné, deux cent cinquante-six prêtres et cent douze religieux furenl misa mort ; dans
l <> fait esl nié par les historiens protestants; M.deMeaux, Les luttes religieuses en France, p. 124-125, notes 2 el 3 discute Les textes. Montgomery, le bourreau du Béarn, fut condamné el exécuté en effigie.
le Quercy, tous les prêtres, au nombre de cent soixante-dix furent tués à Lauzette où ils s'étaient réfugiés.
D'ailleurs, partout où ils passent en forces suffisantes, les protestants recherchent les prêtres pour leur faire subir les tortures les plus variées qu'une imagination féroce peut suggérer à des bourreaux.
A Saint-Macaire, en Gascogne, ils ouvrent le ventre des prêtres et peu à peu enroulent leurs entrailles autour de bâtons ; ils en enterrent d'autres vifs. Au Mans, ils découpent un morceau de la chair d'un prêtre, le font rôtir et le lui font manger, puis lui ouvrent l'estomac pour voir comment il digère; ailleurs, après avoir arraché les entrailles d'un prêtre, ils remplissent son ventre d'avoine et en font une mangeoire pour leurs chevaux. On trouverait nombre de traits dû même genre dans le document intitulé : « Horribles cruautés des huguenots en France » publié au tome VI des Archives curieuses de Vhistoire de France par Cimber etDanjou (1).
(1) La librairie Desclée Lille et Bruges a réimprimé, il y a quelques années in-4" de win — 96 pages), en supprimant les obscénités que les protestants fanatiques mêlaient souvent au\ supplices, le Théâtre dos cruautés des hérétiques au xvi" siècle, contenant les cruautés des schismatiques d'Angleterre au temps du roi Henri huitième du nom, les cruautés horribles exercées contre les catholiques de France par les huguenots, et les barbaries et cruautés perpétrées aux Pays-Bas parles CaMnistes gueux avec gravures . Ce serait un album à offrir à ceux qui
Quand on a de pareils actes sur la conscience, on est mal venu à gémir encore après trois siècles sur la Saint-Barthélémy et surtout à la dénoncer si haut. Ceci soit dit sans la moindre intention d'excuser ce forfait, dont Catherine de Médicis, et non l'Eglise, je l'ai dit plus haut, (M. l'abbé Vacandardle prouvait encore récemment, dans la Bévue du Clergé) porte la lourde responsabilité.
Nous n'avons plus qu'une question à nous poser.
Quels résultats les procédés violents, — Inquisition, supplices, guerres religieuses, — ont-ils obtenus ? Par le fait de l'Inquisition, l'Italie e1 l'Espagne ont été promptement purgées des protestants qui n'y étaient qu'en petit nombre ; grâce à la Ligne et aux guerres de religion, la France est restée en immense majorité catholique. Il faut ajouter ces victoires à celles que j'ai précédemment contées et qui avaient été remportées par des moyens plus apostoliques.
Notons enfin avec l'illustre historien du pape Sixte-Quint, le baron de Hûbner, que, malgré ce
mil toujours l'inquisition à la bouche^ on trouverait dans les gravures le pendanl deces musées de l'Inquisition i|ti*<>n promène dans nos foires.
recours à la force qu'autorisaient les mœurs de l'époque et que pratiquaient, nous l'avons vu, les protestants, la réaction catholique apparaissait dès lors « comme un mouvement purement religieux, né dans la profondeur des consciences », tandis que la cause protestante servait de drapean à des projets politiques et intéressés. « Dans ce conflit, dit M. de Hubner, tous les avantages moraux étaient du côté de l'Eglise. »
C'est vrai, et nous devons nous en réjouir : nous n'absoudrons pas cependant les excès qui furent commis au nom de la bonne cause. Nous ne souhaiterons pas le retour de pratiques qu'explique un état social disparu ; nous serons, en songeant aux maux d'autrefois, passionnément attachés à la paix religieuse ; mais, si cette paix religieuse est par trop souvent et par trop fort violée à nos dépens, violée jusqu'au point de menacer l'existence de nos croyances, nous saurons apprendre de nos pères qu'il est des cas où, pour défendre sa foi, il faut risquer jusqu'à sa vie.
LE PROTESTANTISME A-T-IL ÉTÉ, COMME IL LE PRÉTEND, PLUS FAVORABLE QUE LE CATHOLICISME AL PROGRÈS MORAL ET SPIRITUEL.
Au commencement du xix° siècle, dans sa séance publique du 15 Germinal an X (1802), l'Institut de France proposait la question suivante : Quelle a été l'influence, de la ré formation de Luther sur
1 Pour la bibliographie dece chapitre, nous renvoyons à ses premières pages 294-300 . où nous parlons, en les appréciant, desauteurs qui ont traite la question. Il faut j joindre les articles d'Eugène Folletète parus, en 1904, dans la Revue de Fribourg, Suisse el tirés ;'i pari en vente à P;iris. clic/ Bloud . Mgr Freppel, Étude sur le protestantisme) Paris, Brai e1 Retaux, 1883, Il pages in-8° ; Il umerstein, Katholizismus und Protestantismus, Trêves, 1894; Krose, Der Einfluss der konfession auf die Sittlichkeit nachden Ergebnissen der Statistik, rribourg en Brisgau, 1900. Puni- le> statistiques, je «lois remercier particulièrement M. l'abbé Clavequin-Rosselot, docteur en médecine, qui en ;i réuni un grand nombre, en partie publiées et commentées par lui dans le Journal de 0/ santé.
la situation politique des différents Etats de l 'Europe et sur les progrès des lumières ?
Le mémoire couronné portait pour titre : Essai sur l'esprit et l'influence de la réformation de Luther. Il avait pour auteur Charles Villers.
Le choix même d'un tel sujet par l'Institut, en 1802, la manière dont il a été traité par Villers, l'autorité presque classique dont ce travail a joui pendant longtemps ; tout cela est fait pour retenir quelques instants notre attention au moment où nous abordons la dernière série de nos conférences, celle qui sera consacrée à résoudre ce problème à divers aspects : le protestantisme a-t-il été, comme il le prétend, plus favorable que le catholicisme au progrès moral et spirituel, au progrès intellectuel, au progrès social et politique des nations modernes ?
D'abord le choix du sujet au lendemain du Concordat. N'était-ce pas une protestation de ce que la France comptait de plus éclairé contre ce rétablissement officiel du catholicisme, vingtquatre ans après la mort de Voltaire, quelques années après les fameux livres de Volney, Les Ruines, 1791, et de Dupuis, De l'origine des Cultes^ 1794 ? C'était l'écho des paroles de beaucoup de conseillers d'Etat qui ne se rendirent à la volonté du premier consul qu'en complotant d'y échapper : « Eh bien ! se disaient-ils l'un à l'autre, faisons-
nous protestants, et cela ne nous regardera pas. » Pas de religion du tout eût été le programme préféré de cet Institut où on ne pouvait alors prononcer le nom de Dieu sans provoquer un sourire railleur. Combien, depuis, les choses ont changé ! Mais puisque la volonté du maître se faisait déjà sentir, il fallait au moins provoquer des comparaisons fâcheuses pour le catholicisme et relever ceux qui lui avaient porté les premiers coups. Tactique, qui, semble-t-il, n'a rien perdu de son opportunité !
En effet, le mémoire couronné fut un panégyrique habile de l'œuvre de Luther au point de vue politique et au point de vue intellectuel. Ce n'est assurément pas l'œuvre d'un sectaire passionné ; et l'auteur montre plus d'une fois par la liberté de ses jugements, que ses sympathies pour le protestantisme s'arrêtent bien en deçà des dogmes et des institutions qui font (pie le protestantisme a quelque chose de chrétien et est (•indienne religion. Mais, quand il s'agit du catholicisme comparé au protestantisme et de L'influence du catholicisme sur les esprits, les institutions, les mœurs, on retrouve tonte la philosophie <le l'Essai sur les mœurs et toutes les calomnies de Voltaire.
(( La cour de Rome, dira par exemple L'auteur, avait adopté et fait prévaloir un système d'étouf-
fement et d'obscurantisme. » Ou encore : « La maxime des siècles du Moyen Age était de retenir les esprits sur certains objets dans une entière stupidité ; d'y laisser tant qu'on pouvait des cases vides, afin de les pouvoir remplir ensuite à volonté et que les superstitions y trouvassent commodément place (1). »
Luther fut l'émancipateur de la raison et le vengeur du sens commun ; par là-même il a grandement contribué au progrès des lumières ; en proclamant le libre examen et en brisant le joug de Rome, il a jeté dans le monde le principe de la liberté d'esprit, de la liberté de conscience, de la liberté politique ; et donc, il a remis l'humanité dans la voie du progrès.
D'autres, plus religieux que Charles Villers, devaient encore montrer dans Luther l'initiateur de la vraie vie morale et religieuse.
Un demi-siècle après Villers, en 1854, un pasteur de la Réforme française, M. Napoléon Roussel, publiait deux volumes in-8° sous ce titre : Les nations catholiques et les nations protestantes comparées sous le triple rapport du bien-être, des lumières et de la moralité (2). Il reprenait, pour les soutenir avec la plus violente partialité, les idées de Charles Villers.
(1) Villers, pp. 236 et 240.
(2) Paris, 1834. chez Meyrueis.
Peu d'années après nos désastres de 1870 qui donnaient à la thèse de la supériorité des nations protestantes «un renouveau de vraisemblance et d'actualité, en 1873, un économiste belge très distingué, Emile de Laveleye, résumait en trente pages de la Revue de Belgique, bientôt tirées à part et répandues par milliers d'exemplaires, — trente éditions en un an, — tous ces arguments et les présentait sous une forme vive et saisissante qui les rendait accessibles à tous les esprits (1). La prospérité des nations protestantes et l'infériorité des nations catholiques, disait-il en substance, sont dues à une raison de culte et non à une raison de race. Ce sont les principes catholiques et les principes protestants qui causent la différence de prospérité entre les nations qui les professent ; le protestantisme est une religion de lumière et de liberté, par conséquent de progrès ; le niveau moral et religieux est plus élevé chez les protestants que chez les catholiques ; or, c'est un élément essentiel de la grandeur des nations ; l'état politique et social, chez les peuples protestants, garantit la paix intérieure; les nations catholiques sont condamnées à L'agitation et au désordre. L'Eglise catholique rêve de reprendre sa domination ; on frémit aux maux
l Paris. Germer-Baillière.
qu'elle déchaînera sur l'Europe, si elle y réussit.
En 1899, enfin, l'issue de la guerre hispanoaméricaine paraissait à de zélés protestants l'occasion propice pour remettre en lumière le manifeste de Lave levé ; ils l'ont réédité et étayé de nombreux témoignages qu'ils estiment sans doute décisifs.
En tout cas, il faut l'avouer, ces publications successives ont produit leur effet ; les idées proclamées en 1802 par Charles Villers, sous le haut patronage de l'Institut, rajeunies et fortifiées à diverses reprises au cours du xixc siècle, ont été longtemps celles de presque tout le monde savant ; elles sont encore aujourd'hui à la base de l'enseignement officiel et nous en trouvons la trace jusque dans des manuels d'histoires animés par ailleurs des meilleures intentions. Ces diverses assertions sont pour beaucoup d'esprits passées au rang de chose jugée et constituent une sorte de dogme historique. Hélas! ne voit-on pas jusqu'à d'excellents catholiques, d'une singulière naïveté, persuadés, non seulement de la supériorité intellectuelle et politique des protestants, mais de leur supériorité morale ?
Les réfutations pourtant n'ont pas manqué. A M. de Laveleye, l'un de ses compatriotes, le baron Haulleville, répondit sur l'heure. Avant lui,
Balniès, en 18ï8, dans ses trois volumes d'une texture un peu lâche, et d'un développement quelquefois imprécis, sur le Protestantisme comparé au catholicisme, avait fourni aux catholiques nombre de bons arguments ; en 18o2, Auguste Nicolas donnait au public son livre Du protestantisme et de toutes les hérésies dans leur rapport avec le socialisme ; en 18G9, c'était le volume intitulé De l'avenir du protestantisme et du catholicisme, par l'abbé Martin, ancien curé de Ferney, près Genève (1), œuvre curieuse, pleine de vues originales, que le bruit du concile puis celui de la guerre empêchèrent d'obtenir la réputation qu'il eût méritée, mais qui se lit encore aujourd'hui avec profit ; il y a trois ans la brochure du Père Flamérion, De la prospérité comparée des nations catholiques et des nations protestantes, dans l'utile collection : Science et Rein/ion 2 . El je ne parle pas des grandes œuvres historiques, mines inépuisables de renseignements précieux comme celles de Dœllinger, La Re forme: son développement intérieur et les résultats qu'elle a produits dans le sein de la société luthérienne, ou de Mgr Janssen, l'Allemagne et la Ré faune, œuvres traduites en français et que tous peuvent
i Paris, Tolra et Haton, in-8° de xx-608 pages '2 Paris, Bloud, 1901.
consulter (1). Enfin, dans ces dernières années, l'admirable enquête de M. Georges Goyau sur l'Allemagne religieuse, riche de faits et d'idées, impartiale et vivante, était de nature à porter la lumière dans tous les esprits non prévenus '2 . Mais l'erreur est tenace; et, parmi nous, catholiques, combien ont la fâcheuse habitude de s'en rapporter plus volontiers aux assertions de leurs adversaires qu'à celles de leurs amis. Reprenons donc une fois de plus une réfutation toujours nécessaire et plaçons-nous d'abord sur le terrain de la vie morale et spirituelle.
« Tout le monde, écrit M. de Laveleye, s'accorde à dire que la force des nations dépend de leur moralité... Or, il parait avéré que le niveau moral est plus élevé chez les peuples protestants que chez les peuples catholiques. Les écrivains religieux le disent eux-mêmes et ils l'expliquent par le fait que les premiers restants plus fidèles que les seconds à leur religion, explication que je crois juste. Lisez les œuvres littéraires en France, assistez dans les divers théâtres aux pièces en vogue : l'adultère dans
1 Voir la bibliographie de la 4e conférence. (2) L'Allemagne religieuse. Le Protestantisme. Paris, Perrin. Nous citons la 4e édition, datée de 1901.
toutes ses variétés et sous toutes ses formes en fait toujours le fond. Les romans et les comédies qui ont eu du succès doivent être sévèrement bannis du cercle d'une famille honnête. En Angleterre, en Allemagne, il n'en est pas ainsi... Pour la littérature française le mal vient de loin... La galanterie est devenue ainsi la note dominante de toutes les œuvres d'imagination et un des traits du caractère national. Le roi « vert-galant » est le plus populaire des souverains français. Dans les pays qui ont adopté la Réforme, l'esprit puritain a mis un frein à ce relâchement des mœurs et y a fait succéder une sévérité qui a pu paraître excessive, mais qui a donné aux hommes une trempe morale incomparable.
« Dans les pays catholiques, ceux qui ont voulu combattre l'omnipotence de l'Eglise ont emprunté leurs armes non à l'Evangile mais à l'esprit de la Renaissance et au paganisme. On peut attaquer l'Eglise de deux façons, suit en montrant qu'elle s'est éloignée de la doctrine du Christ et en prêchant un christianisme plus pur et plus sévère que le sien, soit en attaquant ses dogmes par l'ironie et en insurgeant les sms contre ses prescriptions morales. Luther, Calvin, Knox, Zwinglc ont pris le premier parti, Rabelais et Voltaire le second. Il est clair que les uns s'appuyant sur l'Evangile doivent raffermir le
sentiment moral, tandis que les seconds ne peuvent réussir qu'en le ruinant. De là vient que presque tous les auteurs français qui ont travaillé à l'émancipation des esprits ont eu leur note immorale... En Angleterre et en Amérique, il en est autrement : les partisans les plus décidés de la liberté sont en même temps ceux qui professent la morale la plus sévère : les puritains et les quakers. Tandis que Bossuet formulait la théorie de l'absolutisme, Milton écrivait celle de la République, et ce sont les puritains qui ont fondé la liberté en Angleterre et aux Etats-l'iiis. D'un côté les écrivains qui sont religieux et moraux prêchent la servitude, tandis que ceux qui veulent la liberté ne respectent ni religion. ni morale ; de l'autre coté, au contraire, les mêmes hommes défendent à la fois la religion, la morale et la liberté.
« Voyez les conséquences; comparez la vie privée des hommes qui ont fait la révolution de 1648, en Angleterre, ou qui ont fondé la république en Amérique, avec celle des hommes de la République française. Les premiers sont tous de mœurs irréprochables, d'une probité sans tache, d'une sévérité de principes presque outrée. Les seconds, sauf quelques fanatiques comme Saint-Just et Robespierre, sont, la plupart, de mœurs très relâchées... Pour fonder un État, le
christianisme de Penn et de Washington est un meilleur ciment que la philosophie de Yergniaud, de Robespierre et de Mirabeau. Sans juger les deux doctrines, on peut constater les résultats qu'elles ont produits...
« Les écrivains français ont presque tous exalté la Renaissance aux dépens de la Réforme parce que, plus large dans ses vues, elle apportait à l'humanité un affranchissement plus complet. Les faits ne leur donnent pas raison. Les pays qui ont embrassé la Réforme prennent manifestement l'avance sur ceux qui s'en sont tenus à la Renaissance. C'est que la Réforme avait en elle une force morale qui manquait à la Renaissance. Or la force morale est, avec la science, la source de la prospérité des nations. La Renaissance était un retour à l'antiquité, la Réforme un retour à l'Evangile. L'Evangile étant supérieur à la tradition antique devait donner de meilleurs fruits (1). »
Et plus loin, abordant la question même de la foi et de la pratique religieuses, M. de Laveleye ajoute : << Autre cause d'infériorité pour les peuples catholiques : le sentiment religieux y est plus affaibli chez les classes intelligentes H dirigeantes que dans les pays protestants. » Et voici
(1) Do Laveleye, p. 12-15. Nous citons le tirage ;'i part, :'■•» édition, 1 s 7 ♦ ; .
les raisons qu'il en donne : « Les excès de la superstition mènent inévitablement à l'incrédulité... Le catholicisme engendre une si complète indifférence, en matière religieuse, que la force même qu'il faudrait pour sortir franchement de l'Eglise fait défaut. On voit des protestants se faire catholiques, parce que, conservant quelque foi, ils cherchent le vrai culte et croient que Rome le leur offre. Peu de catholiques se font protestants, parce qu'ils sont devenus hostiles ou indifférents à toute espèce de religion (1). »
Nous pourrions discuter pied à pied chacune des assertions, chacun des oracles que M. de Laveleye émet avec tant d'assurance. Nous lui concéderions sans difficulté que la moralité et le sentiment religieux sont les deux plus grandes forces et les plus vigoureux ressorts des nations; nous ne lui contesterions pas la supériorité de l'Évangile sur l'antiquité, ni même celle de la Réforme sur la Renaissance ; mais nous pourrions lui demander si la littérature allemande et la littérature anglaise n'avaient pas déjà leur caractère plus sévère que la nôtre au temps où l'Angleterre et l'Allemagne étaient catholiques comme la France ; si dans notre propre littérature il ne se plaît pas, en dehors de la littérature religieuse, à considérer un seul
(1) Ibid., p. 26.
et unique courant, le courant gaulois et rabelaisien; si la littérature du peuple le plus catholique de l'Europe, je veux dire l'Espagne, est une littérature légère et démoralisante; si chez nous, les austères protestants ne se sont pas faits et ne se font pas encore tous les jours les alliés des pires libres penseurs, voire des francs-maçons, pour combattre la religion, et du même coup la morale, parce que la religion, chez nous, est le catholicisme; si les puritains anglais qu'il exalte et qui, fanatiques étroits, jugeaient dignes de mort tous ceux qui n'étaient pas des saints comme eux et à leur façon, n'ont pas précisément engendré la génération sceptique et débauchée de la restauration des Stuarts? 11 plaît à M. de Laveleye de comparer le républicain Milton et l'absolutiste Bossuet, niais il n'oublie qu'une chose, c'est que l'absolutiste Bossuet n'a fait que reprendre et appliquer au sein du catholicisme les thèses des évêques anglicans de Jacques et de Charles Ier sur le droit divin des rois. Il est parfaitement vrai que Le christianisme de F^nn et de Washington est un meilleur ciment, pour fonder un Etat, que la philosophie des révolutionnaires français. Mais M. de Laveleye voudrait-il nous dire d'où provenait La philosophie des révolutionnaires français? N'était-ce pas celle du « philosophe de Genève » ? Et la philosophie de Rousseau était-elle sans liens avec le
protestantisme? Je pourrais continuer; mais je préfère laisser les discussions de détail et demander aux faits leur témoignage. Comme je ne puis suivre toute l'histoire, je prendrai si vous le voulez deux époques, celle qui suit immédiatement la Réforme, alin crue vous la voyiez dans la première expansion de sa vertu et l'époque contemporaine où ses principes ont enfin porté tous leurs fruits.
Luther avait exprimé dans son langage outré l'idée qu'avant lui personne n'avait la moindre notion de la religion et même des devoirs les plus simples de la vie : « Je ne crains pas de dire que si tous ces papistes qui nous fatiguent de leurs écrits étaient mis en tas, fondus et sept fois distillés ensemble, il n'en sortirait pas la septième partie d'une langue qui fût capable de nous éclairer sur un seul de ces articles ! (Jésus-Christ, le baptême, etc.), de nous apprendre, par exemple, je ne dirai pas ce qu'un prince doit être pour ses sujets, mais seulement la manière dont une servante doit se comporter vis-à-vis de sa niaitresse, ou un serviteur à l'égard de son maître. »
Luther prêche sa doctrine et elle conquiert une immense partie de l'Allemagne. Désormais, sans
doute, chacun va connaître son devoir et l'accomplir, autant que les forces humaines le permettent. Ecoutons les contemporains de Luther.
Erasme d'abord, qui avait été connue le précurseur du réformateur, qui avait applaudi à ses débuts, mais qui s'était séparé de lui quand il avait vu les résultats que produisait sa doctrine du serf-arbitre et de la foi sans ies œuvres. C'est à Melanchthon, avec qui il n'a cessé d'entretenir de bons rapports, qu'Erasme écrit un jour : « Qu'y a-t-il de plus détestable au monde que d'exposer des populations ignorantes à entendre traiter publiquement... les expressions bannes œuvres, mérites, bonnes résolutions, d'hérésies pures, et professer que notre volonté n'est pas libre, que tout arrive nécessairement, fatalement, et qu'il importe peu de quelle nature sont et peuvent être les actions de l'homme ? »
La prédication do telles idées prises à la Lettre par les masses ne pouvait que conduire à de dangereuses conséquences. « Je \<>is. écrit encore Erasme au duc de Saxe, surgir à L'abri de L'Evangile une nouvelle race insolente, indisciplinable, sans pudeur, qui finira par se pendre à charge à Luther Lui-même (I). »
Dans une lettre adressée au médecin de l'archc-
I Erasme, /•->.. L. XVIII. p. 503, citée par Dobllinger, /." Réforme^ etc., t. I. p. 12.
vêque de Mayence, Henri Stromner, il dépeint plus au long le caractère de la secte. « Le nouvel Evangile a du moins l'avantage de nous montrer une nouvelle espèce d'hommes, hautains, impudents, fourbes et blasphémateurs, divisés entre eux, dangereux, querelleurs, séditieux, furieux, et qui, pour tout dire, me sont tellement antipathiques que si je savais au monde un lieu qui n'en fût infesté, je n'hésiterais pas à m'y réfugier à l'instant (1). »
Dans une autre lettre écrite à Bucer, l'ex-dominicain, devenu le chef de la Réforme à Strasbourg, Erasme décrit de la manière suivante les fruits que commençait à porter parmi les particuliers leur indépendance à l'égard de l'Eglise et de ses lois : « Ceux qui se sont, comme ils disent, dépouillés de l'extérieur pharisaïque, qui rejettent les prescriptions épiscopales et l'abstinence ordonnée par l'Eglise, s'abstiennent maintenant tout à fait de la prière, sont plus mauvais, plus hypocrites qu'auparavant, n'observent même plus les commandements de Dieu, et sont devenus les esclaves de leur ventre et de ses appétits (2). »
Notons ceci que le mépris des cérémonies extérieures a conduit à l'abandon de la prière et que
I Erasme, Ep., L. XIX, p. 604. Dcelunger, t. I, p. 12. ■2 Œuvres (TErasme, Ed. de Lyon, t. III, p. 1030.
celui des commandements de l'Eglise a mené à l'oubli des commandements de Dieu.
Dans un écrit intitulé : « Contre ceux qui se vantent faussement d'être évangéliques », Erasme montre plus nettement encore comment, en pratique, le peuple interprète la théorie... « On ne veut plus de la confession auriculaire et il en résulte que la plupart ne se confessent même plus à Dieu. Le jeûne et l'abstinence sont entièrement rejetés ; par contre, on s'adonne beaucoup plus à l'ivrognerie, de sorte que plusieurs n'ont échappé au judaïsme que pour tomber dans la sensualité... Serait-ce par un effet du hasard que je n'ai pas rencontré un seul de ces nouveaux évangéliques qui ne paraisse pire qu'il n'était avant d'appartenir à cette nouvelle secte (1) ? »
Mettons que le hasard ait mal servi Erasme, ou qu'il ait vu avec des yeux prévenus parla querelle du libre arbitre, et interrogeons d'autres témoins.
Georges Wizel, né à Bach, dans la Hesse, prit à Erfurt le grade de maître es arts, acheva ses études à Wittenberg, fut ordonné prêtre, exerea dans cette ville les fonctions de vicaire et se déclara un des plus chauds partisans de la doctrine luthérienne. Il se maria et fut successivement pasteur de deux paroisses.
1 Opéra, t. X, p. I.'i78-l."i82. DORLLINGER, t. I. p. 15-17.
Cependant, au bout de six ans, Wizel se détacha de la nouvelle Eglise ; et alors commença pour lui une carrière de vicissitudes, d'épreuves et de persécutions qui ne se termina qu'à sa mort, Luther, Juste Jonas, Melanchthon et les autres chefs de la Réforme ayant constamment poursuivi de leur animadversion un homme qu'ils accusaient d'être un transfuge, et dont le témoignage contre la Réforme était d'autant plus accablant qu'il lui avait donné les gages les plus explicites d'adhésion.
Or pour quels motifs Wizel se détacha-t-il de Luther ?
D'abord, et cette raison vaut bien la peine d'être remarquée, parce qu'il eut le courage et la loyauté de soumettre les enseignements de Luther à une étude sérieuse et à une comparaison approfondie avec les Pères : « J'ai quitté ma patrie, dit-il dans une de ses lettres, pour le nouvel évangile que j'aimais à la folie. Cependant plus je m'appliquai à approfondir la doctrine, moins je la trouvai fondée. (Qao altius descendis hoc minus probatam secta?n inveni.) L'étude des Pères me ramena vers l'Eglise-mère, bien qu'elle ne fût point encore purgée de ses scories (1). »
Et il recommande la même lecture à tous les
(1) Wicelii epistolarum libri IV, Leipzig, 1537. Hh. h.: cité
par Doellixgek, t. I, p. 23.
luthériens, persuadé qu'à leur tour, éclairés par elle, ils feraient comme lui ;.et c'est en effet ce qui arrive à la plupart de ceux qui ont le courage d'entreprendre cette étude.
Il est vrai que Luther a par avance récusé ce tribunal des Pères, sur qui il déverse tous les outrages, ce qui est déjà un fort préjugé contre lui (1). Mais ce ne fut pas tout ce qui détermina Wizel. La certitude que le nouveau christianisme de Luther n'avait servi qu'à corrompre les mœurs lui inspira des réflexions encore plus sérieuses. « Il y a plus de six ans, écrivait-il à un ami, en 1532, que déjà bien des choses, mais surtout ce qui touche aux mœurs, commencèrent à me déplaire dans l'Eglise évangélique... Je n'y voyais rien qui put convenir aux âmes honnêtes ; mais les plus saintes choses traitées comme des jeux d'enfants, sans révérence, sans crainte, sans gravité ; des institutions humaines succédant d'un jour à l'autre à d'autres également humaines, et nulle part le moindre bon résultat pour les âmes de l'abolition des cérémonies religieuses (2). »
Et dans Y Apologie, par laquelle il explique, en 1533, les motifs pour lesquels il quitte l'Eglise
(1) Sur les jugements que Luther porte sur les Pères, cf. Dobllinger, l. I. p. 153 et suivantes.
■i Epist. ad K. K. o. a. 1). Doelunger, t. I. p. 29.
évangélique, il ajoute : « Plus ou est charnel et mondain, plus on est attiré par cette secte, qui permet au vieil homme de faire tout ce qui, dans l'ancienne Eglise, serait un péché grave (1). »
« N'est-il pas vrai qu'ils n'attachent aucune importance aux péchés de leurs auditeurs ? Que, d'après eux, le mal n'est point imputable à celui qui croit? Ne les voit-on pas publier en tous lieux qu'aucun péché, l'incrédulité exceptée, n'est pour l'homme une cause de damnation (2) ?
« Ces doctrines empoisonnées : que les œuvres ne sont rien aux yeux de Dieu ; que le péché n'est point imputé à celui qui a la foi ; ces doctrines nous ont infectés de leurs venin funeste.
« Le goût pour la bonne chère, pour le vin et pour la débauche a pris chez les nouveaux évangéliques un tel développement qu'il a cessé de passer pour répréhensible. Les prédicateurs parlent encore il est vrai, quelquefois contre l'ivrognerie ; malheureusement, ils sont eux-mêmes les plus grands ivrognes (3).
« Voulez-vous faire fuir votre auditeur? Parlezlui de la nécessité des bonnes œuvres. Voulezvous au contraire attirer la foule ? Emportez-vous contre ces mêmes œuvres, contre ceux qui les