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MOMIE DONNEE A L ACADEMIE DE MACON

LES PORTRAITS

Examiner avec attention, dans les vitrines du Musée, la riche série de ces figures aux regards extasiés, c’est tout à fait impressionnant. Ces masques sont vivants. Les personnages dont ils nous montrent les traits semblent réveillés d’un sommeil de dix-huit siècles pour nous raconter leur existence. Toutes les races des colonies romaines sont représentées : Pouzzoles, Corinthe, Smyrne, Jaffa ont envoyé leur contingent. Le seul type qui manque, c’est l’Egyptien pur.

Nous trouvons là une réunion des hauts dignitaires, des grands commerçants et des élégantes de la ville hadrienne; c’est le tout Antinoé qui se révèle.

Et pourtant une question se présente : Ces portraits sont-ils des portraits? A-t-on réellement reproduit les traits du défunt avant qu’il meure ou les parents ont-ils acheté au choix des ressemblances de famille?

Les Chinois mettent dans la salle des ancêtres les portraits en grand costume des proches qu’ils ont perdus. Nous avons au Musée une série de « têtes d’études » qui sont destinées à cet emploi : il y a des types de tous les âges, tous ont un air de bonne santé qui exclut l’idée de peintures faites sur des sujets in extremis.

Ou bien ce sont des figures à choisir, ou bien ce sont des portraits exécutés à un âge quelconque de l’individu, avec l’intention de rappeler une ressemblance sans s’inquiéter si le défunt représenté ne sera pas beaucoup plus vieux que son image.

Pour les Egyptiens, le Ka, l’âme du double, restait jeune, soit sur les papyrus funéraires, soit dans les statues des serdabs; le Ka qui recommencera la vie d’outre-tombe doit être un

LES PORTRAITS D’ANTINOE

adolescent; ceci expliquerait le grand nombre de têtes jeunes, filles ou garçons, que nous présente la série des figures antinoïtes peintes ou modelées.

On peut donc faire trois suppositions : i° Les portraits ont été achetés tout faits chez des artistes où l’on a choisi, autant que possible, un faciès conforme. Mais pour obtenir ces représentations, les fournisseurs ont dû faire poser des personnes de leur entourage, et, si, dans ce cas. nous n’avons pas l’image du défunt, nous avons le portrait de quelque habitant d’Antinoé vivant à la même époque. 2° Le portrait a été exécuté à un âge quelconque pour servir au moment de la préparation de la momie. 3° Le portrait a été exécuté avant l’agonie.

Nous verrons, parl’étude que nous allons faire, que ces trois procédés ont dû être utilisés simultanément.

Pour décrire ces précieux documents archéologiques, je vais essayer de leur trouver une chronologie, mais ce ne sera pas facile ; ce n’est que par hypothèses que l’on peut les dater. Leur emploi n’a pas duré deux siècles : il commence à la fondation de la ville par Hadrien, au milieu du second siècle, et cesse d’apparaître à la fin du troisième.

Les masques de plâtre ont débuté, imposés par l’idée matérielle de la statue, support du double, puis les artistes grecs ont utilisé leurs pinceaux pour animer de figures les toiles qui enveloppaient les momies; mais, pendant un certain temps, les deux procédés se sont juxtaposés.

Figure i. — C’est le seul masque dont on ne voit pas les cheveux ; le klaft qui le coiffe, à l imitation des anciens sarcophages, porte sur le front le serpent dressé, l’Uræus que les dieux et les rois seuls doivent porter. Nous ne connaissons aucun empereur, aucun roi qui ait été enterré à Antinoé; mais Antinoiis y a été enseveli et divinisé. Serait-ce le portrait d’Antinoüs? Pas très ressemblant, il faut en convenir.

Selon le désir d’Hadrien, son favori devait remplacer Osiris. Or chaque mort devenait Osiris. Il fallait tout au moins passer pour le dieu de l’Amenti. Les Antinoïtes défunts devenaient Antinoiis, maître des âmes, et, en suivant le raisonnement, un simple particulier pouvait s’attribuer les signes du dieu.

Ce document est un problème que je ne me charge pas de résoudre.

Fig. 2. — Masque de femme orné de la haute coiffure que portait l’impératrice Sabine. Cette mode caractéristique nous donne une date, puisque la femme qui est représentée habitait la ville au moment de sa fondation. Son corps était enveloppé de bandelettes et sa tête reposait sur un oreiller délicatement brodé. Les yeux de la figure étaient en verre qui s’est craquelé dans la tombe (PL. III).

Fig. 3. — La face est dorée comme celle des sarcophages ptolémaïques. On pourrait donc supposer cette tête plus ancienne que la précédente, mais à cette époque on avait le goût de l’archaïsme ; faire à la morte une face lumineuse était le moyen de lui assurer plus facilement l’accès du paradis.

Elle avait comme la précédente un oreiller brodé et de style analogue. Les yeux sont en émail (PL. III).

Fig. 4- — Voilà probablement un masque acheté tout fait chez un marchand, il n’a aucune personnalité. La coiffure, d’allure conventionnelle, semble avoir été dessinée sous Napoléon Ier. Les prunelles, mal collées, ont disparu.

Antimoé.

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Pl. XV.

A.NTI.N01S

Pl. XVII

Page 24“.

. — Page 2i5.

Antïîvoé.

Pl. XIX

Antinok,

Antinoe.

Pl. XXI — Page 2 i7.

LES PORTRAITS

Fig. 5. — Encore une coiffure à petites boucles serrées comme la figure 2. Le diadème de cheveux s’est arrondi et le chignon, ramené en avant, complète la silhouette. A quelques traces qui subsistent, on constate que la face a été dorée, comme celle de la figure 3.

Fig. G. — Même coiffure, nous avons là deux contemporaines, mais, ici, la figure n’a pas été dorée.

Fig. 7. - — - Toujours les cheveux frisotés et serrés en turban. Il n’y a pas de chignon et les yeux sont en émail, cerclés de bronze. Peut-être ce type est-il plus ancien que les deux précédents (PL XXVIII).

Fig. 8. — La mode continue, mais la coiffure s’assouplit, il y a moins d’art et plus de charme.

Fig. 9. — On peut en dire autant de cette dame à la petite bouche et au regard dirigé vers l’au-delà. C’est une tête qui pense.

Fig. 10. — Cette dame, avec les tresses de ses cheveux, s’est fait une sorte de turban. Le curieux, c’est que la momie que recouvrait ce masque était identiquement coiffée et son visage ressemblait au masque; nous avons donc là un véritable portrait.

Fig. h. — Celle-ci porte la même coiffure, mais la physionomie est bien différente, on y trouve un sentiment attristé, résigné, pensif; les yeux sont dans une sorte de contemplation. L’artiste a su rendre à la fois les regrets de la vie et les espoirs de l’éternité.

Fig. 12 et i3. — Dans d’autres villes, à Alexandrie, à Memphis, Akhmim, les masques qu’on a recueillis ont un air plus mondain et moins sentimental; les cheveux sont échafaudés avec plus d’apprêt, plus de luxe. Ces deux portraits viennent d’Akhmim ; les deux grandes dames dont ils nous donnent les traits ont néanmoins une expression sérieuse qui en impose.

Fig. 1 4, 10, 16 et 18. — Parfois les modeleurs faisaient un retour aux anciens rites et plaçaient le portrait dans le klaft des sarcophages pharaoniques, avec les représentations du chacal couché ou de l’oiseau coiffé du disque lumineux. Cet encadrement archaïque fait ressortir le modernisme des têtes bien vivantes. Le numéro 18 vient d’Alexandrie; l’artiste a voulu peindre sur le front le soleil ailé, mais, par ignorance, il a mis les ailes à l’envers : c’est un astre qui tombe. On pourrait supposer qu’il y a là un symbole rappelant l’être qui va mourir ; mais le dessinateur, qui n’a pas su représenter les serpents à cou gonflé qui flanquent le disque, ne devait pas avoir de ces préoccupations allégoriques (PI. XVI, XVII, XVIII. XIX).

Fig. 19, 20, 21, 22 et 23. — Toutes ces têtes ornées de couronnes de jacinthes roses sont assez insignifiantes, c’est là sans doute un type que l’on trouvait dans le commerce. Le numéro 23, qui pourrait être un portrait, a une expression extatique un peu exagérée (PI. XX).

Fig. 24, 25, 26, 27. — Ici les coiffures sont simples, seulement des bandeaux ondulés. Ces types sont bien conventionnels et doivent nous montrer des ressemblances d’occasion, achetées chez un marchand (PI. XXI).

Fig. 29, 3o, 3 1 , 32 (Madrid), 33, 34- — Là nous retrouvons des personnalités qui nous racontent leur vie. Le numéro 32 nous montre une femme énergique, résignée cependant à quitter la terre pour un monde meilleur. Le numéro 33, type singulier, espiègle, coiffé à la

LES PORTRAITS D’ANTIJNOÉ

Tanagra, ou plutôt à sa fantaisie. Le numéro 34 a de la finesse, de l’ironie, de l’esprit à coup sûr. Les habitués du Musée l’ont surnommée : « la petite Montmartroise » (PL XXII,XX1II).

Fig. 35 et 36. — Figures héroïsées, souvenirs de marbres grecs, sans doute achetés au choix (PL XXIII).

Fig. 3y, 38, 3q, 4<V 4l 41 2> 4^ 44» 45, 4^- — Tètes de jeunes gens. A part les numéros 41, 42 et 43 qui sont peut-être des figures livrées par le commerce, la variété des physionomies indique des portraits. Il est inutile de les décrire, il suffit de les montrer (PI. XXIV, XXV, XXVI, XXVI II).

Fig. 48, 49» 5o, 5 1 , 02, 53. — J’en dirai autant de ces têtes d’enfants, dont les trois premières sont des réminiscencesd’antique et Iesautresdesportraits(Pl.XXVI, XXVII, XXVIII).

Fig. 55. — Vigoureuse ligure qui rappelle les bustes de Lucius Verus ou de Marc-Aurèle. C’est une époque non seulement caractérisée par le port des cheveux et la coupe de la barbe, mais surtout par la pensée qui jaillit du visage; ce bourgeois d’Anlinoé, comme les empereurs de son temps, devait avoir des préoccupations philosophiques; il nous transmet bien l’état d’esprit de la société dont il faisait partie (PL XXIX).

Fig. 56, 58. — On croirait voir un portrait peint par Ingres en 1828. Celte femme était riche; les bijoux qui ornent ses bras, ses mains, son cou, ses oreilles, le montrent. La placidité de son expression indique qu’elle était heureuse; une certaine fermeté dans la bouche et les yeux nous la révèlent bonne maîtresse de maison, sachant conduire et diriger tout le personnel placé sous ses ordres (PL XXVIII, XXX).

Elle avait de la religion. Derrière son cou on a peint un Osiris (1) vêtu de la robe à grande jupe dont on ornait les statues du dieu à l’époque romaine; vêtement évasé qui couvre encore les vierges de Saragosse et de Fourvière. Cet Osiris tient deux fouets, le fléau anguleux et le fouet à lanières des Yao gnostiques. Dans les mains de la morte on a figuré la guirlande de Heurs en forme de deux épis et deux têtes de pavot; nous ne pouvons pas encore bien préciser le sens de ces emblèmes que nous retrouvons sur une stèle à serpents du Musée et sur une terre cuite représentant llorus; le symbolisme doit viser le sommeil éternel et aussi la résurrection. Les boucles d’oreilles représentent des grappes de raisins : il y a là encore une allégorie, Bacchus ayant été toujours assimilé par les Grecs à Osiris, dieu du blé et du vin.

Fig. 59, 60 (Louvre). — Ce jeune garçon tient dans sa main la guirlande de jacinthes en forme de et dans sa main droite, le rouleau du papyrus funéraire. Il est vêtu de la robe blanche à bande violette figurant une étole. On n’est pas bien d’accord sur la signification de ce costume : on a proposé la robe prétexte des jeunes nobles, mais la robe devait être accompagnée de la huila. Était-ce un uniforme de confrérie religieuse? Était-ce un grade dans la prêtrise isiaque? Était-ce la robe des premiers chrétiens?

Ce qui est impressionnant, c’est qu’il s’agit d’un jeune malade qui va mourir. J’ai eu l’idée de demander pour lui une consultation au Dr Capitan, le savant anthropologue. Voici ce qu’il a rédigé :

(1) L’Osiris, qui est probablement la défunte elle-même, a une auréole carrée, mais on voit nettement que cet encadrement est la porte d’un monument qui sert de toile de fond : la porte du tombeau, ou mieux, l'entrée du

Paradis.

Antinoé.

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