‹ L'église de Chamalières-sur-LoireChapitre 9 sur 15 · BOUCLE DE FLEURS I SYMBOLE D’ÉTERNITÉ · texte numérisé non relu

BOUCLE DE FLEURS I SYMBOLE D’ÉTERNITÉ

Les succès étonnants, que, huit ans de suite, M. Gayet avait obtenus par ses découvertes d’Antinoé, attirèrent l’attention des archéologues, des collectionneurs et des amateurs d’art. Une association se forma sous le titre de Société française des fouilles archéologiques.

Quoique son but fût d’encourager des recherches dans tous les pays, son premier acte a été de consacrer pendant deux ans une forte part de ses ressources aux fouilles d’Antinoé.

Les résultats en furent exposés au Petit Palais en même temps qu’on y montrait d’autres découvertes, faites en Espagne, en Indo-Chine, en Syrie, etc.

Il me serait difficile de parler de cette exposition, pour la raison qu’en ce moment j’étais en voyage et que je ne l’ai pas vue.

Je sais cependant, par la lecture du catalogue, qu’elle montra à profusion des étoffes d’époques variées dont j’ai déjà parlé et qu’on y vit huit portraits en plâtre peint et trois enveloppes de momie sur lesquelles les défunts étaient représentés en pied ; l’un se nommait Ammonius, un autre Kélethatis et le troisième Théoris.

Je pourrais dans cet ouvrage montrer les cinq portraits de plâtre qui ont été attribués au Louvre; quant aux autres, il m’a été impossible de savoir ce qu’ils étaient devenus.

A cette occasion, M. Gayet présenta au public d’élite qui venait au Petit Palais, un document d’une valeur inestimable tant au point de vue de l’art que des études mythologiques. C’est un grand panneau fait pour être tendu sur une muraille et qui représente des scènes de la vie de Bacchus.

L’étoffe a été dessinée au pochoir, c’est-à-dire au moyen de cartons ajourés : la netteté des contours l’indique; on a ainsi couvert d’un gommant toutes les parties qu’on voulait

LES PORTRAITS D’ANTINO E

réserver en clair, puis on a teint l’étoffe qui a pris une couleur brun verdâtre, excepté sur les parties peintes ; enfin on a dissous dans un nouveau bain la réserve gommée, et le décor était obtenu.

Celle vaste composition sur mousseline est formée par trois registres : i° en haut une petite frise donnant la légende de la naissance et de l’enfance de Bacchus ; 2° une bande de pampre avec des oiseaux dominant comme une treille la scène du dessous ; 3° des danses bachiques extraordinaires de mouvements et de grâce.

Petite frise ( î). — Toul a l’extrémité à gauche, c’est la scène connue de Sémélé frappée de la foudre. Elle esl étendue sur un lit drapé. La figure de Jupiter plane dans les nues. A côté d’elle on lit le mot ac-raTiv) (le tonnerre).

Une lacune interrompt l’enchaînement des tableaux. La scène reprend à la naissance de Bacchus.

Sémélé apparaît de nouveau étendue sur un lit. Auprès d’elle se tient une femme désignée sous le nom de oikstu; (la servante).

Une seconde femme que l’inscription nomme Me* et qui semble être la sage-femme est assise et lient sur ses genoux un enfant que le texte encore appelle Aiovuaoç (Dionysos), nom donné par les Grecs à Bacchus. Une seconde oi/tsxiç tenant en mains une lampe complète l’ensemble. Auprès de la femme assise est le bassin où elle vient de laver le nouveau-né.

Une lacune coupe la composition ; on retrouve à son extrémité le nom de ILa (Junon) dont l’image a disparu, puis Bacchus couché dans son berceau au-devant duquel un guerrier, un bouclier passé à un bras et brandissant de l’autre un glaive, semble veiller.

Plus loin Bacchus, jeune enfant, joue avec une petite Bacchante comme Krishna avec les laitières.

Enfin, après une seconde lacune, on lit encore le nom de Jupiter.

Le triomphe de Bacchus. — Au centre se détache une magistrale figure de Sémélé dansant. C’est autour d’elle que toute la composition converge et non autour de Bacchus. Celui-ci apparaît à droite et ne fait que figurer à cette scène à laquelle il ne prend point part. Représenté très jeune, selon la tradition hellénique, il n’a rien de l’attitude habituelle du conducteur des Bacchantes, ordinairement escorté de Silène.

C’est le dieu hiératique représentant une idée mythique de renouvellement, selon les préceptes égyptiens. La tête coiffée d’une haute perruque, analogue à celles fournies par le répertoire des figurines béotiennes, que les isiaques ont empruntées, il est vêtu d’une longue tunique brodée à la mode antinoïque.

Sémélé est nue, une écharpe posée sur les bras et s’enroulant autour du cou. Devant elle une inscription donne le mot o cr/cipro; (le danseur) (2). D’autres personnages figurent les compagnons symboliques du dieu : Botroiokaris, la grâce de la grappe ; Ludé, la danse lydienne ; Leneos, la cuve du pressoir; Oino, le vin; Naxios, le naxien, sans doute en souvenir de 1 île de Naxos où Ariane fut abandonnée.

Ce qui frappe dans ce tableau, c’est l’animation, la vie de tous ces danseurs. Quoique les costumes soient grecs, quand il y en a, les attitudes ont un mouvement que l’art romain n’a

(1) Al. Gayet, Catalogue .

(2) Otmp-roç est un anagramme de 0 Xpiaioç. Peut-être les danseurs qui affluent sur les robes des premiers chrétiens d’Antinoé cachent-ils, sous une forme élégante et gaie, le nom de Dieu.

Antinoé.

Pl. XIII. — Page 21.

TRIOMPHE DE BACCHUS (Etoffe peinte au pochoir)

LES FOUILLES

pas connu et que nous présentent les bas-reliefs des temples brahmaniques ; chaque personnage semble calqué sur les Krishna, les Kama, les Laksmi de Trichinopoli ; Sémélé rappelle les apsaras, danseuses célèbres de la porte de Santchi, tombeau de Bouddha ; cela nous reporte au 11e siècle avant notre ère : même galbe du corps à la taille très line, à la poitrine opulente, au bassin rejeté sur le côté dans un déhanchement lascif, le bras qui s’allonge, tenant le tliyrse, se termine par la main longue, effilée, un peu contournée de la danseuse de Java.

Et puis tous les personnages sont nimbés. Des chrétiens, s’est-on écrié. Quelle erreur ! L’auréole est bouddhique. Si on la trouve à Pompéï, ornant le front de Diane ou d’Apollon, elle vient de plus loin. Les auréoles les plus anciennes ornent le front des bouddhas peints ou sculptés de la Bactriane et remontent à l’époque des lieutenants d’Alexandre le Grand.

En contemplant ce curieux tableau, on est frappé de voir la grandeur et la noblesse des œuvres athéniennes, réunies au réalisme élégant des productions brahmaniques ; on ressent cette double émotion artistique de penser à la fois à Olympie et à Bénarès ; le peintre qui l’a dessiné avait certainement sous les yeux des modèles d’origines très différentes et il a su, en les condensant, obtenir un résultat des plus impressionnants.

Pourtant, cette toile de valeur n’avait pas été enfouie dans un tombeau à cause de sa beauté ni par un sentiment de dévotion païenne à l’égard d’un demi-dieu.

M. Gayetnous dit: « Cette pièce d’une importance capitale servait de chiffon de rembourrage, tordue en corde et enroulée autour du cou et des bras d’une femme pauvrement vêtue de manière à ramener la ligne d’emmaillotage à l’horizontalité voulue. »

On le voit, au moment où l’on a enseveli la modeste chrétienne qui, sans le vouloir, nous a conservé cette œuvre d’art, ces représentations des légendes gréco-romaines n’avaient plus aucun intérêt, et ce qui pouvait les sauver, c’était d’être de vieux chiffons utilisables au rembourrage d’une momie.

Les frais de la première campagne de fouilles ont été supportés par le ministère de l’Instruction publique; ceux de la seconde l’ont été par le Musée Guimet auquel s’étaient joints quelques amis. Les résultats ont été exposés simultanément, puis répartis sans distinctions entre les principaux musées de la France et de l’Europe.

Le compte rendu que j’établis de ces trouvailles successives faites tous les ans dans le même gisement archéologique amènerait forcément la monotonie si chaque fois je n’avais abandonné les séries déjà analysées, ne signalant que les découvertes d’un intérêt nouveau. Car notre

LES PORTRAITS D’ANTINOE

infatigable chercheur nous a toujours apporté des documents inédits, qui ont éclairé, développé, complété les renseignements utiles à nos études.

On me permettra donc de ne pas parler, pour cette fois, des masses d’étoffes, d’objets variés, de momies intéressantes par les inscriptions qui les revêtent ou par les symboles qui les accompagnent.

Mais je dois dire que cette dernière exposition a été remarquable par l’abondance des portraits peints sur toile ou modelés dans le plâtre qui nous font faire connaissance avec les habitants d’Antinoé vivant du 11e au ive siècle, car la mode de reproduire sur le cadavre les traits des défunts, souvenir des statues du double des anciennes dynasties, a duré peu de temps relativement : depuis l’arrivée des colons isiaques venus d’Europe, jusqu’au développement du christianisme.

Ces figures, outre leur valeurartistique, ont l’avantage pour nous d’apparaître à une époque de transition, d’indécision dans les croyances bien curieuse à étudier avec soin.

L’abondance des portraits découverts ces derniers temps m’a décidé à les examiner de près ; c’est pour cela qu’après avoir dans un premier chapitre raconté l’historique des fouilles, je vais, dans un second chapitre, analyser ces antiques images et, finalement, tâcher de deviner quels étaient l’état d’âme, les pensées philosophiques, les croyances des personnes représentées.

Page 1