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ISIS ROMAINE

De retour au Caire, j’en parlai à M. Albert Gayet, l’égyptologue qui voulut bien se charger de ces explorations, et l’hiver suivant (1896-1897) il se mettait à la besogne.

Ses recherches eurent un plein succès.

Le temple romain, que je lui avais signalé, avait des colonnes en granit rose surmontées de chapiteaux corinthiens en calcaire doré. C’était bien un temple d’Isis, et le savant égyptologue trouva dans ce sanctuaire la moitié de la statue de la déesse sous sa l’orme romaine, ainsi que je l’avais prévu. Malgré les mutilations on reconnaît sur sa tète la couronne d’Hathor, le disque entre les cornes; le manteau est retenu par le nœud symbolique en forme de Ankh On ne pouvait

rencontrer de plus heureuse façon la preuve du transport sur les bords du Nil des formes grecques et italiques du culte isiaque.

M. Gayet déblaya presque complètement le temple de Ramsès II. Sur les surfaces des colonnes, les sujets reproduits par l’habile crayon de l’explorateur nous représentent le roi adorant successivement tous les dieux de la Basse-Egypte, mais surtout les divinités locales. La légende place à Chmounou, juste en face, de l’autre côté du Nil, la grande bataille entre Horus et Seth, dans laquelle ce dernier fut vaincu, grâce à Thot, ministre et tacticien de premier ordre. Aussi rencontre-t-on le plus souvent les héros du drame, Horus, sa mère Hathor, Thot et aussi le dieu de Chmounou, territoire divinisé ou mieux le génie du territoire (. Annales du Musée Guimel, t. XXVI).

Un tableau nous montre le roi offrant le vin à Horus, accompagné de la déesse Iousas coiffée du disque orné des deux plumes osiriennes tournées à l’envers. A la suite du nom de la déesse, M. Gayet lit le titre : Régente d’Héliopolis, Henti-nou-An. Et voilà qu’il propose une explication du choix de ce pays pour y fonder la ville d’Antinoüs. C’est bien possible ; les Egyptiens ont utilisé de tout temps les calembours pour expliquer les rôles attribués à chaque dieu, et la figuration de la déesse Henti-nou-An pouvait appeler la consécration à Antinoüs du temple où l’on voyait cette déesse.

Si l’on ne retrouve pas le temple d’Antinoüs, il faudra bien se contenter de cette explication, car le temple d’Antinoüs a existé. On y a officié suivant les rites égyptiens, et les auteurs chrétiens se plaignent amèrement des somptueuses processions que, de leur temps encore, on célébrait en l’honneur du jeune homme divinisé, devenu une sorte d’Osiris.

On a été un peu étonné de cette audace d’un empereur supprimant un dieu et le remplaçant par un de ses amis.

Lorsque l’on est au courant des idées égyptiennes relativement à la vie d’outre-tombe, on comprend plus facilement. Tout mort, pour que son âme soit sauvée, devait d’abord devenir le Roi, car au début de l’histoire d’Egypte, le Roi seul avait droit à l’immortalité, et comme l’a très bien expliqué M. Bénédile ( Annales du Musée Guimel , Bibl. de vulgarisation, t. XXV), le mort devait tricher, tromper les dieux et se faire passer pour Roi. A l’époque romaine, il devenait Empereur, et Hadrien a dû être flatté de penser qu’à un moment il était assimilé au type de la beauté parfaite.

Puis il devait se transformer en Osiris et acquérir dans ce rôle le droit à l'éternité.

LES PORTRAITS D'ANTINO E

Hadrien arrêta là les transformations; il fixa Antinous dans le grade que les rituels et les incantations lui avaient attribué. Le jeune homme ne remplaça pas le dieu des morts, il se l’assimila et le continua. Ainsi fut institué à Antinoé et dans tout l’Empire le culte nouveau.

Tout en faisant déblayer les monuments sacrés et en relevant les inscriptions, M. Gayet opérait des sondages dans les terrains compris entre la ville antique et la montagne. 11 reconnaissait ainsi l’emplacement de quatre nécropoles d’époques différentes dont les trouvailles lui présentaient un intérêt puissant et inattendu.

Le premier quartier, en commençant parle nord, était un cimetière purement égyptien antérieur à l’époque romaine. On y trouvait des corps embaumés, contenus dans des sarcophages d’apparence modeste, protégés par une chambre voûtée, en briques crues.

Le second quartier contenait des personnages romains et grecs, emmurés dans des caveaux en pierres, soigneusement cimentés. Les corps ne sont pas momifiés. Ils sont quelquefois trempés dans le bitume. On les trouve entourés de bandelettes avec, souvent, un coussin richement brodé sous la tête. Plusieurs ont sur la figure le portrait en plâtre du défunt. Une femme, le front surmonté de la haute coiffure à boucle, que portait l’impératrice Sabine, nous donne par cela même une date certaine. Les broderies de son oreiller sont à coup sûr du 11e siècle de notre ère.

Quelques cadavres sont vêtus du costume qu’ils portaient de leur vivant, et c’est là qu’apparaissent ces superbes soieries sassanides, qui ont été une surprise archéologique.

Le troisième cimetière nous fait descendre à l’époque byzantine. Tous les corps sont vêtus et Ton voit, comme manteaux de dessus, ces cafetans turcs à longues manches minces qu’on ne pouvait enfiler et qui flottaient par-dessus les épaules. Les suaires nombreux sont tantôt brodés de riches couleurs, tantôt frisés à la mode des serviettes de Byzance, avec de grands médaillons bruns ou violets.

Les chaussures, dorées au petit fer, sont soignées comme de riches reliures.

Enfin, dans le quatrième groupe, les morts chrétiens sont encore vêtus, mais d’étoffes grossières ; les corps, déposés sans soin dans le sable, sont entourés d’accessoires sans luxe; on sent une décadence.

M. Gayet avait donc mis la main sur un gisement archéologique de premier ordre, nous révélant quatre civilisations successives embrassant une période de cinq à six siècles. Depuis quatorze ans qu’il y travaille, il a amené au jour les documents les plus importants pour l’histoire, les religions, l’art, les mœurs, et cela avec une telle abondance que tous les musées de l’Europe et de la France en ont été approvisionnés.

Ces découvertes extraordinaires attirèrent l’attention de la Chambre de commerce de Lyon. La beauté, l’originalité des étoffes, la variété des procédés de fabrication, décidèrent cette compagnie à intervenir dans les frais des fouilles afin d’en faire profiter 1 admirable musée des tissus qu’elle a créé.

An iinok.

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