P A CL
LES FOUILLES
M. Gayet s’attaqua de nouveau aux quatre cimetières qu’il avait découverts et les désigna ainsi :
A. — Nécropole égyticnne.
B. — Nécropole romaine.
G. — Nécropole byzantine.
D. — - Nécropole copte.
De plus, chaque tombe mise à jour reçut un numéro, ce qui facilita l’ordre et la méthode pour expliquer les résultats des fouilles.
Dans la nécropole B, une sixaine de masques en plâtre furent exhumés. x\vec ceux rapportés l’année précédente, cela fit une véritable galerie de portraits. Des jeunes tilles, couronnées de fleurs roses, lèvent les yeux au ciel ; sont-elles isiaques ou chrétiennes? Nous examinerons la question.
On put exposer des costumes complets qui nous révélaient d'intéressantes personnalités. Deux amazones avec leurs selles, leurs bottes, les brides de leurs chevaux; l’une avait danssa tombe une belle lsis-Vénus : elle était païenne; l’autre portait, tissés sur ses manches, des saint George combattant le démon : c’était une chrétienne.
Un scribe, dont la tête était rasée comme celle des prêtres isiaques, et qui était scribe peut-être parce qu’il élait prêtre lettré, tenait un porte-calame en cuir gaufré avec son encrier de bronze; sur le cuir, une litanie gnostique et un saint George. Sa robe byzantine de soie pourpre était ornée de fines soieries, représentant des paons bleu et or faisant la roue. C’était, certes, un grand dignitaire, peut-être un nouveau converti.
Et encore la musicienne Thotenbet, aussi vêtue de pourpre avec un beau manteau orange, un collier de perles et de pierres fines, une lyre, des objets de toilette, son mouchoir de poche, une petite Vénus en terre cuite et une bague de bronze représentant Apollon. Donc : une païenne.
Les soieries qui ornent les costumes sont intéressantes par leur beauté, leur technique, leur décor et leur antiquité. Elles sont plus anciennes que les vêtements; elles n’ont pas été fabriquées exprès, mais utilisées : on lésa découpées en bandes, sans s’inquiéter des dessins, pour en faire des galons et des parements.
Par suite de quelle situation économique la soie était-elle rare à cette époque? Pourquoi n’avait-on que des soieries archaïques? A quelle époque remonte la fabrication de ces étoffes? De quel pays venaient-elles?
Un examen attentif donne la solution de ces problèmes.
A part les dessins géométriques : créneaux, carrés, losanges, disques, les décors sont obtenus par la représentation d’animaux stylisés, le plus souvent affrontés ou opposés deux par deux : paons, perroquets blancs, autruches, bœufs de l’Inde avec leur bosse, mouflons, chevaux ailés, lions sont très probablement symboliques.
Les bœufs bossus, les chevaux ailés, les lions, les mouflons sont souvent figurés sur les intailles assyriennes, et ce fait nous indique déjà dans quelle direction nous devons porter nos recherches. Les mouflons sont harnachés, ils portent des colliers ornés de grosses perles et, sur le dos, deux énormes rubans à grandes franges flottent en zigzag; les chevaux ont le même harnais, avec en plus des nœuds de rubans coupés carré aux quatre pattes et, sur la tète, un croissant soutenant le disque à sept godrons ; sur la croupe, un autre disque. 11 n’y a qu’à
LES PORTRAITS D’ANTINOE
regarder le beau camée de la Bibliothèque nationale qui nous montre le roi Sapor faisant prisonnier un proconsul romain: son cheval a le collier garni de perles et les grands rubans claquant au vent. Voici donc nos soieries datées, elles étaient du premier siècle et par
conséquent plus vieilles de deux cents ans que les robes qu’elles embellissaient.
Maintenant il s’agit de savoir d’où venaient ces étoffes. Ont-elles été tissées en Perse, avec de la soie de Chine, ou fabriquées par des ouvriers chinois sur des modèles persans?
Si nous trouvons, à des époques postérieures, dans I Empire des Célestes ou au Japon, trace de ces animaux symboliques, la réponse sera toute trouvée. Ce sont les chevaux ailés qui vont nous guider.
Outre les harnachements, la forme des ailes est caractéristique : elles sont coupées en deux par une barre ornée d’un gros perlé, le bas de l'aile est quadrillé comme une écaille de tortue et la pointe supérieure se retourne en volute.
J’ai déjà publié une étoffe bouddhique trouvée dans le trésor du temple de Nara au Japon (. Annales du Musée Ouimet, t. XXX). On y voit des cavaliers combattant des lions à droite et à gauche de l’arbre de vie ; les chevaux ont des ailes sassanides, le disque sur la croupe et les rubans aux pattes.
M. le Dr Goubert possédait un bronze coulé sur or à cire perdue et qui représente un cheval ailé sassanide avec ses ailes incurvées et barrées, son collier perlé, ses longs rubans qui sont placés sur la queue et forment, avec elle, une sorte de fleur stylisée. Ce beau bronze semble être du temps des Thang (vne siècle) (M. G.) (1).
Ce déplacement du ruban se rencontre aussi sur une étoffe du Musée de Lyon, qui doit remonter à la même époque. C’est donc en Chine que ces soieries ont été fabriquées, puisque les tisserands chinois en ont conservé les modèles et s’en sont servis pendant plusieurs siècles, jusqu’au xive, si l’on en croit de riches étoffes procédant du même répertoire et qu’on trouve dans les cathédrales.
Je dois signaler à ce propos les bénitiers de la cathédrale de Trêves qui sont supportés par des anges aux ailes barrées et recourbées.
Les soieries d’Antinoé donnent donc une idée des luxueuses étoffes que les César et les Sardanapale faisaient venir par les caravanes; nos fragments de galons nous procurent la vision des robes de cour aux couleurs vives, aux lignes figées par la stylisation, à la richesse sévère, à la raideur somptueuse, qui caractérisaient l’art de la Babylonie (PI. V, VI, VII, VI II et XI).
On se souvient du magnifique Palais du Costume qui fut un des beaux succès de 1 Exposition de îqoo. Les organisateurs de cette attraction demandèrent à M. Gayet de leur réserver les résultats d’une campagne de fouilles, et le savant explorateur entreprit en quel-
(1) Les héritiers du docteur ont eu l’amabilité d’offrir ce bronze au Musée.
CARICATURES D’AU A/ON ES (Robe lissée)
Antinoi':.
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ques mois des recherches non seulement à Antinoé, mais à Deir-el-Dyk, Achmim, Damiette et Assiout.
A Damiette, ainsi qu’il l’avait espéré, il trouva dans les tombes, des croisés enterrés tout habillés. Il put donc montrer à Paris des vêtements qui avaient été portés depuis le 111e siècle jusqu’au xne, couvrant ainsi par ces documents une durée de dix siècles.
Au point de vue de l’ornementation, M. Gayet, dans son catalogue, divisa cetespace de temps en quatre périodes : « la première, de la fondation d’Antinoépar l’empereur Hadrien, l’an î/jo de notre ère, à l’avènement de Constantin, 820 ; la seconde, du règne de Constantin à l’introduction de l lslam en Egypte, 620; la troisième, de l’établissement des musulmans dans les provinces de l'Empire d’Orient au départ de la première Croisade, 1096; la quatrième enlin, du commencement des Croisades à la chute de l’Empire latin d’Orient, 1260 ». Il ajoute que les cinq nécropoles fouillées correspondent à ces divisions : « celle d’Antinoé pour la première, celle de Deir-el-Dyk pour la seconde, celle d’Achmim pour la troisième, et pour la quatrième enfin, celles de Damiette et d’Assiout ».
Mais, en fait, les choses ne s’arrangent pas aussi simplement que cela et le classement chronologique ne se superpose pas très exactement sur le classement géographique.
Les ornements des étoffes nous indiquent trois modes successives, mais qui se sont mutuellement déplacées avec lenteur, si bien qu elles sont le plus souvent simultanées.
Les illustrations du catalogue de M. Gayet marquent bien les différents styles de ces étapes, que l’on pourrait appeler païennes, byzantines et coptes. D’abord les représentations de personnages nus et dansants, copies de plus en plus maladroites de sujets mythologiques d’après des peintures grecques (PL XI 1) . Puis l’apparition des fleurs à quatre pétales, des croix, des swasticas, des corbeilles de fruits, de pains et des vases à vin; mais les personnages mythologiques persistent, et, sans les attributs chrétiens, on se croirait encore en présence du répertoire du paganisme. Enfin, le décor géométrique tracé suivant les combinaisons que donnent le compas et la règle, faisant pressentir l’ornementation arabe, à tel point que M. Gayet a pensé que ces dessins étaient postérieurs à l’introduction de l’Islam.
C’est surtout sur les grands châles qui servaient de suaires que ces ornements apparaissent ; le travail en est très fin et les couleurs uniformes : brun ou violet sur tissu écru et souvent frisé.
Si l’on remarque que, même à l’époque romaine, ces beaux linceuls entourent des corps païens, il faut supposer qu’ils étaient fabriqués en dehors de l’Egypte ou que des ouvriers sémites étaient venus les tisser sur les bords du Nil.
M. Gayet, dans les fouilles qu’il opéra à Achmim, rencontra un cimetière copte et ne trouva guère que des vêtements à décor géométrique (troisième période), mais les nécropoles de cette ville ont les premières alimenté les musées de masques romains et de costumes byzantins.
De même pour Antinoé et Deir-el-Dyk, qui est un de ses faubourgs, on y trouve mélangées les trois périodes, à part certains gisements où une époque est particulièrement et uniquement représentée.
Quant à la quatrième période, les fouilles de Damiette la précisent dans le temps, mais, à la surprise de l’explorateur, on y a encore rencontré les mêmes ornements de la
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première et de la seconde série, au milieu desquels resplendissait la croix barrant la poitrine des défunts.
Donc, pendant dix siècles, la mode n’a presque pas varié. A part les cafetans à soieries asiatiques de l’époque byzantine, toujours la même chemise à manches, ornée des mêmes médaillons, et des mêmes entre-deux placés de la même façon.
Dans le cimetière de Damiette, les soldats chrétiens et les guerriers musulmans sont ensevelis côte à côte, ils sont vêtus d'habits qui se ressemblent : mêmes chemises, mêmes robes copiées sur les modèles justiniens, avec empiècement à rayures, créneaux, médaillons, architecture abritant des figures symboliques, images de saints guerriers ou d’archanges; même bonnet de toile ou de soie, uni ou brodé d’or à quatre segments sphériques, montés sur un bandeau circulaire rappelant le casque d’alors; même pardessus sans manches, d’une étoffe épaisse serrée à la taille par une ceinture de soie et, pour les croisés, par un ceinturon de cuir, avec agrafe de métal et cordelettes pour soutenir l’épée.
Ces héros ont été mis en terre sans leur cotte de maille, sans leur armure, dont la rareté, la valeur méritaient qu’on les utilisât.
Les différences qui caractérisent ces ennemis rassemblés par la mort, c’est que les musulmans ont un bracelet de cuir muni d’un petit étui portant sur parchemin un verset du Coran ; et que les croisés, outre le symbole du Christ richement brodé sur la poitrine, ont à côté d’eux le grand bâton des pèlerins, garni de peaux et de clous brillants, et, dans la main, le chapelet de coquillage à la croix de nacre.
Ce n’était pas sans émotion que, dans les vitrines du Palais du costume, on contemplait ces vêtements qu’avaient endossés des héros.
Et quels héros !... Soulevés par une pensée de généreux dévouement, poussés par une foi ardente, ils avaient traversé les mers et trouvé la mort aux lieux mêmes où les premiers chrétiens de l’Egypte avaient subi le martyre.
Dans la crypte d’une chapelle renversée depuis longtemps, M. Gayet découvrit une nappe d’autel et les rideaux d’un ciborium en tapisseries genre Gobelins qui avaient conservé les- plus vives couleurs.
Nous connaissons ces brillantes étoffes pour les avoir trouvées à Antinoé à 1 époque païenne. La chapelle a donc pu être détruite pendant la persécution de Galère sous Dioclétien. La siccité du sol a préservé ces tissus cachés dans I hypogée, mieux que s ils étaient restés en contact avec des cadavres.
Je n’ai pas encore parlé de la nécropole d’Assiout. C’est que ce gisement ne peut être ni antérieur au cimetière de Damiette, ni contemporain des croisés.
Dans son catalogue, M. Gayet en décrit les costumes : « La soierie se substitue presque entièrement au lin et à la laine. 11 y a des robes de sérail en mousseline transparente. » Le vêtement est rigoureusement rectangulaire, beaucoup plus large que haut. L’ampleur est d’environ 8 mètres. Une fente est ménagée au sommet pour passer la tête Point de coutures sur les côtés, cette robe reste flottante et ouverte; quelques points, fixent seuls sur le bas les deux panneaux.
Toute cette ampleur se ramène en plis superposés sur les épaules de manière à dégager les bras qui sont nus « Une ceinture retient le tout. » L’ornementation est fort riche,
Antino ij
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Amtinoé
Pi VI
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elle se compose de bandes d’inscriptions, en beaux caractères polychromes, pris dans un réseau d’arabesques fleuries, de nuances assorties, rappelant les têtes de pages des Korans. « Les coiffures sont variées, retombant le plus souvent sur le dos jusqu’à la taille. Il y a le bonnet rectangulaire plus long que large. » « La couture du plus long côté ne règne pas sur toute la longueur, en sorte que les pans retombent flottants, de même dans la coiffure encore en usage aujourd’hui au Maroc ou en Tunisie. »
Quant à la robe de ville, « ce n’est plus le vêtement fait de deux lais d’étoffe cousus ensemble, tombant rectangulairement de la tête aux pieds. La coupe est évasée, la jupe prend l’ampleur qui, par le même procédé, a été donnée à la chemise; les manches acquièrent une largeur considérable, elles s’adaptent de l épaule à la hanche : une ceinture serre toujours cette robe à la taille ». Outre la robe en soie, « quelquefois on passe
une petite veste toute droite, de soie rayée à larges manches ».
Sur ce vêtement on drape un châle, ample pièce d’étoffe de laine blanche rayée de
bleu sur le bord, longue d’environ 8 mètres. « L’ampleur, comme aujourd’hui, est telle que
sous les plis disparaissent les formes. »
« Les soieries employées à la confection des robes sont quelquefois unies et de nuances variées : rouge carminé, vert-émeraude ou jaune d’or. Le plus souvent pourtant, elles sont à rayures de tons tranchants dans lesquelles les motifs géométriques s’assemblent.
« La gamme de ces tons est fort douce et
s’harmonise en demi-teintes soutenues de quelques rehauts.
« Les costumes des enfants sont identiques à ceux de leurs parents; ce ne sont pas des enfants, mais de petits hommes et de petites femmes ; mode qui, du reste, persiste encore à présent », etc.
Toute personne ayant un peu parcouru l’Orient reconnaîtra que nous sommes en présence d’un cimetière turc. Si l'on ajoute que parmi ces étoffes on a trouvé des morceaux de velours de Gênes que M. Gayet date du xvne siècle, on admettra que les découvertes d’Assiout, très intéressantes d’ailleurs, ne nous aident pas à étudier les trouvailles d’Antinoé.
C’est durant cette fructueuse campagne de fouilles que M. Gayet trouva à Antinoé une peinture à la cire sur panneau de bois signée : Pachôme et représentant deux portraits d’homme, deux frères sans doute.
Cette œuvre remarquable a été retenue par le Musée du Caire. Les costumes à l’antique, le manteau d’un personnage retenu sur l’épaule par une fibule, Horus et Anubis figurés sur le fond nous désignent des Isiaques de l’époque romaine.
Mais le nom du peintre, le swastica brodé sur le bras indiquent des chrétiens. Nous aurons souvent ces incertitudes de détermination.