SOIERIES SASSANIDES
Antinoé
Page i 1
LES FOUILLES
qu’il se produise ou se soit produite, etc... » Date : « l’année après le consulat de Flavius Vincomulius et Opikion, les très illustres, le 6 phaménoth de la septième indiction à Antinoopolis la très illustre» (2 mars 4^4)-
Un certificat de docteur donne la date du i3 février 455, et un fragment de trois lignes, celle du 29 juin 45G.
Le morceau important est le testament du défunt. La date était sans doute écrite au début qui manque : «... et fatigué de lutter de mon corps, craignant de quitter la vie subitement et à l’improviste, sain de raison et d’esprit, tenant compte de tout avec exactitude, valide d’entendement, je fais ce testament sous les yeux de sept témoins que j’ai convoqués selon la loi et qui signeront plus bas à ma suite... » « ... Je veux pour héritier ma chère épouse Tisoïa pour tous les biens que je laisserai, tant meubles qu’immeubles, de tout genre, de toute espèce, de toute valeur... Je veux que mon corps soit enseveli dans un suaire et qu’on célèbre les saintes offrandes et les repas funèbres pour le repos de mon âme devant Dieu tout-puissant... »
C’est un chrétien, mais il parle encore d’offrandes (usage qui a persisté encore dans nos campagnes) et de repas funèbre. Il est question de son co-propriétaire, le très pieux prêtre Chérémon, et un certain Phébammon, lils d’Isidore, sous-diacre, signe comme témoin. Famille cléricale, dirait-on maintenant. Les étoffes aussi sont chrétiennes ; deux grands manteaux en tissus frisés avec, à chaque angle, de grands swasticas ; de grands suaires multicolores montrant des croix rouges ou vertes et des roses à quatre pétales. Sur les chemises et les robes, aucune figure, mais des ornements monochromes et géométriques. Enfin, les portraits des défunts; ils ne sont ni peints sur toile, ni modelés dans le plâtre; c’est un panneau de tapisserie qui nous présente les effigies de Colluthus et de Tisoïa. Hélas! quel art de décadence ! ce n’est plus que le procédé technique qui nous rappelle les beaux Gobelins de l’époque romaine. La femme tient un bouquet; le mari porte en mains un papyrus; persistance de l’idée du rituel funéraire qui ouvre les portes de l’au-delà ; de même que les portraits mis dans la tombe rappellent les supports du double.
On voit que, moins les soieries, tous les genres de tissus sont fournis par cette trouvaille datée du ve siècle.
Au fond d’un puits de 1 5 mètres M. Gayet avait trouvé un autre couple beaucoup plus ancien, remontant à la xne dynastie. Dans une niche creusée dans le roc on avait placé toute une peuplade de petites poupées en bois, destinées à représenter pour l’autre monde les serviteurs des défunts dans toutes leurs fonctions journalières : agriculteurs, cuisiniers, meuniers, rameurs dans les barques. En Egypte, les siècles se touchent et l’on ne peut donner un coup de pioche sans trouver en voisinage des objets que trois à quatre mille ans avaient séparés.
Le ministère de l’Instruction publique ne pouvait rester indifférent à la vue des étonnantes découvertes de M. Gayet, aussi les frais de cette campagne furent supportés par le gouvernement ; le savant archéologue partit en Egypte avec le litre ofliciel de chargé de mission. Il revint avec une profusion d’étoffes de tous les types.
LES PORTRAITS D’ANTINOÉ
Après les explications que j’ai données, il me semble inutile d’en parler de nouveau. Il exposa une collection d’ivoires dont une lunette curieuse, des verreries, des roseaux à inscriptions chrétiennes et des planchettes ayant servi de cahier aux écoliers d’Antinoé, pour l’étude de la grammaire, de la géographie et des sciences. Déjà, l’année précédente, il nous avait montré une institutrice, munie des mêmes planchettes qui, sans doute, avaient servi de modèles.
Toutes ces étoffes et ces objets variés furent plus tard distribués entre les Musées du Louvre, de Cluny, des Gobelins, de Sèvres, des Arts décoratifs, des Arts et Métiers et un grand nombre de Musées de province.
11 apporta aussi un sarcophage cjuadrangulaire de la xne dynastie. L’inscription présente une prière en l’honneur des âmes de la royale favorite Paout-m-hat.
Il y avait aussi de beaux portraits en plâtre et la superbe peinture sur toile de la Dame à la croix d'or , jeune chrétienne qui lève la main droite, la paume en avant, faisant ainsi un geste d’adoration ou de bénédiction, et tient de la gauche le monogramme du Christ, le X et le P disposés de façon à figurer une croix et à rappeler en même temps l’ancien hiéroglyphe ankh symbole d’éternité.
Enfin, M. Gayet nous montra la sépulture de Thaïas et celle de l’anachorète Sérapion. Grande émotion : Sérapion est célèbre ; c’était un contemporain de saint Antoine. Thaïas pouvait être Thaïs ; on déclara même qu’elle l’était.
Seulement la légende nous dit que Thaïs était d’Alexandrie, qu’après avoir par sa beauté mis le désordre parmi la jeunesse de cette ville, elle fut convertie par un moine et s’enferma pendant trois ans dans un étroit réduit scellé de plomb; elle n’en sortit que pour mourir, quelques jours après sa libération.
Or, Thaïas était vêtue, comme une princesse, de riches étoffes, sa robe était bordée de soieries sassanides que nous n’avions pas retrouvées depuis la découverte de dignitaires byzantins; ses souliers étaient dorés avec une croix d’or sur le bout, sur sa tête on avait posé un voile de gaze rose d’un coloris extraordinaire, au cou un collier d’améthystes et de saphirs avec pendentifs de nacre, de rubis, d’émeraudes et de topazes brûlées.
C’était une chrétienne à coup sûr, il y avait dans son tombeau la corbeille à pain, les gobelets de cristal pour boire le vin de la communion, même une grande jarre avait contenu du vin de Miké, cru célèbre sans doute. Il y avait une croix ansée et une croix grecque; elle tenait dans sa main des immortelles et une rose de Jéricho, symbole de résurrection ; autour d’elle, on avait placé des palmes tressées comme celles qu’on prépare à Rome le jour des Rameaux (PL IX et X).
L’objet le plus curieux était un compte-prières en forme d’escalier ; des incrustations marquaient des petits trous, rangés par dizaine ou par douzaine, et, à la partie supérieure, figurant la troisième marche, dans un petit tiroir était une croix de bronze.
Les deux personnages ont été trouvés dans des tombeaux centres, soigneusement maçonnés et construits en pierre de taille; autour de ces tombeaux, gironnaient des masses de sépultures plus modestes. Thaïas et Sérapion avaient donc été des chrétiens notoires.
Afin d’expliquer le luxe de la prétendue Thaïs, on rappelle qu’à cette époque on voulait que les morts comparussent devant le Seigneur en belle tenue, en « costume glorieux ».
LES FOUILLES
La pauvre Thaïs, en sortant de son réduit, devait avoir des vêtements en assez piteux état ; rien d’étonnant à ce que les élégantes d’Antinoé se soient entendues pour vêtir avec luxe la sainte morte.
Quant à la ville d’Alexandrie, son nom ne figure pas sur les manuscrits les plus anciens. Donc Thaïs... c’est possible...
Pour en avoir le cœur net, je priai M. l’abbé F. Nau, qui lit le grec, le latin, l’hébreu, le copte et le syriaque, de bien vouloir s’occuper de la question.
11 consulta les manuscrits de Rome, de Berlin, de Jérusalem, d’Oxford, de Londres et de Paris, puis il publia les plus anciens sur huit colonnes (1), afin que le lecteur puisse constater toutes les variantes et les similitudes.
Ce travail nous procura une surprise assez curieuse, c’est que ce n’est pas le moine Paphnuce qui convertit Thaïs. Tous les textes grecs, qui sont les plus anciens, ne parlent que de Sérapion. Quand on voulut traduire la légende en syriaque, à Sérapion on substitua Bézarion, et quand on fit la traduction latine, Sérapion devint Paphnuce. Pourquoi? On ne le saura sans doute jamais.
A ce propos, M. l’Abbé F. Nau fait observer que dans l’opéra de Massenet, le Paphnuce de M. Anatole France est appelé Athanaël, qui est plus vocal. Et il ajoute :
« Nous pouvons donc supposer qu’après bien des siècles, dans un lointain pays, un érudit démontrera aux musicolâtres ses contemporains (qui connaîtront seulement des traductions ou des adaptations de la comédie lyrique) que le sujet en est tiré d’un roman écrit en France au xixe siècle, où l’homme qui convertit Thaïs est appelé Paphnuce et non Athanaël.
« 11 nous est permis de croire qu’il se donnera autant de peine pour expliquer cette substitution que nous nous en donnons nous-même pour expliquer celle de Paphnuce et Bézarion à Sérapion. »
Revenons à Thaïs. Un manuscrit grec du ive siècle nous dit :
« Le père Sérapion traversait un jour un certain bourg de l’Egypte et il vit une courtisane dans sa demeure. Et le vieillard prenant la parole lui dit : « Attends-moi le « soir, car je veux aller à toi. » Il revient et passe son temps à dire des prières. La jeune femme se met à genoux, prie aussi et, se prosternant, s’écrie : « Fais charité, père, et « conduis-moi où je puisse plaire à Dieu. » 11 la mène à un monastère de vierges, et c’est la repentie qui demande à ne manger qu’un pain tous les quatre jours et qui demande
aussi qu’on la mette dans une cellule scellée, où on lui passe par la fenêtre un peu de
pain et l’ouvrage manuel. Elle y resta toute sa vie. »
On voit dans ce récit que c’est par hasard que le moine rencontra la femme, et l’on ne nomme ni la femme, ni la ville.
Un autre manuscrit grec nous conte l’histoire de Païsie ou Taïsie ; les deux mots
signifient Don d’ I sis (Isidore), l’un avec l’article égyptien pa, l’autre avec 1 article ta.
On racontait que les parents d’une jeune fille nommée Païsie moururent et elle resta orpheline. Elle songea à faire de sa maison une hôtellerie pour les pères de Séété et passa ainsi un certain temps à héberger et soigner les pères.
Après quelque temps, quand ses biens furent dissipés, elle commença à manquer.
(1) Annales du Musée Guimel, t. XXX (2e partie), Histoire de Thaïs.
LES PORTRAITS D’ANTINOE
Des hommes pervers s’étaient attachés à elle, ils la détournèrent de son but et enfin elle
en arriva à se mal conduire.
Les Pères l’apprirent et déléguèrent l’anachorète Jean le Nain, pour la ramener dans la bonne voie. Quand il se présenta, les gens de la maison le reçurent mal : « Vous autres, depuis le commencement, vous avez mangé ce qui lui appartenait et maintenant elle est pauvre. »
Païsie est informée de l’incident et tout de suite elle pense à son intérêt : « Ces moines, dit-elle, voyagent tou jours du côté de la mer Rouge et trouvent des perles de grand prix. » Elle se pare et dit : « Appelle-le. »
Le moine lui fait la morale, elle pleure et le suit. La nuit les surprend dans le désert, le moine la fait coucher sur le sable et, au milieu de la nuit, il se réveille et voit une traînée lumineuse qui s’étend du ciel jusqu’à elle et il aperçoit les anges du ciel emportant son âme. Il tombe à genoux en priant Dieu et il entend une voix qui dit : « Sa pénitence d’une heure l’emporte sur les pénitences de beaucoup qui les prolongent mais n’arrivent pas à montrer autant de ferveur que celle-ci. »
On prévoit que les deux anecdotes vont se souder pour former la légende définitive. Sérapion demeure le protagoniste de l’aventure; Jean le Nain disparaît et, à la fin du récit, sur ! intervention de saint Antoine devenu le deus ex machina , c’est le moine Paul qui le remplace pour avoir la vision lumineuse et céleste de Thaïs montant au ciel.
Mais pour gagner le paradis, il lui a fallu subir trois ans de cellule, tandis que Païsie s’en tire avec quelques heures de repentir.
A mesure que le roman se façonne, la littérature intervient, les phrases se développent et s’allongent et comme toujours, dans les œuvres d’imagination, abondent les détails précis.
« Et la renommée de sa beauté se répandit et beaucoup vinrent de loin pour la voir et ils étaient captivés par sa beauté, aussi bien les étrangers que ses concitoyens. Et
comme la
CHRISME DE T1IAÏAS.
biche, dit l’Écriture, frappée d’une flèche dans le foie, ainsi ils étaient frappés des traits de la concupiscence. Quand ils voyaient l’éclat de son visage et l’harmonie de tout son corps, ils étaient saisis d’un irrésistible amour et la folie causée par sa séduction brûlait en eux comme une flamme. Les hommes ainsi embrasés méprisaient leurs biens et leurs affaires pour assouvir leur impudique ardeur. Beaucoup, à cause d elle, vendirent les biens de leurs parents, d’autres n’épargnèrent même pas leurs habits, el d’autres enfin apprirent à voler pour satistaire leur passion honteuse; ainsi, devenue un abîme de mort, elle précipitait chaque jour dans le barathre son âme et celles de tous ceux qui l’approchaient. »
Pour sauver ces pécheurs, Sérapion se dévoue ; il va à la grande ville, donne une pièce d’argent à la belle jeune fille et lui demande d aller dans une chambre où personne ne puisse les voir : à quoi la courtisane
répond que Dieu les verra partout. Le saint homme s’empare de ce mot et fait comprendre à Thaïs qu’elle a la foi et qu’elle peut sauver son âme par des pénitences. On sait le reste.
Maintenant que nous avons feuilleté les récits primordiaux, si nous nous demandons quels rapports peuvent exister entre notre Thaïas et I aïsie ou plutôt Païsie, nous sommes,
Antinok
I’aoi: i
(tombe de tiiais) (tombe de tiiais)
T II \ I S K T S K R A PION (Musée Guiinol