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CHAPITRE III

L’intérieur de l’église: vue d’ensemble

§ 1er. — Distribution et aspect général de l’église.

Lorsqu’on entre dans l’église de la Minerve, on est quelque peu surpris, surtout si auparavant on a visité les autres églises de Rome. On se trouve dans un monument gothique, au milieu d’un monde où tout est style renaissance.

C’est une enceinte à trois nefs, de style ogival, qui aboutit à un transept. La grande nef donne vue sur le maître-autel, derrière lequel l’œil devine une abside très enfoncée, et éclairée par trois fenêtres gémellées, et par trois ouvertures circulaires au-dessus des fenêtres. Six piliers en faisceaux séparent les nefs latérales de chaque côté, et supportent la voûte centrale. Dans les bas côtés s’ouvrent dix-neuf chapelles de style renaissance, mais peu apparentes à l’œil du spectateur qui vient d’entrer.

Le P. Labat la décrit en ces termes en 1709: “Toute cette grande église est entièrement dans le goût gothique... Elle est exhaussée, large et fort claire ; ses bas côtés sont séparés de la nef par de gros piliers ronds, peu ornez eux-mêmes, dans lesquels on n’a cherché que la solidité et la force nécessaire pour soutenir les voûtes ; mais ils sont presque tous chargez d’épi-

IJEglise de la Minerve

taphes de marbre et de bronze, dont la plus grande partie sont d’un dessin et d’une exécution si hardie et si belle, qu’elles font un grand ornement à toute l’église,,1.

Les trois nefs aboutissent à un transept qui forme avec elles une croix latine 2.

Le transept est à son tour flanqué de plusieurs chapelles toutes de style moderne, sauf la chapelle absidale.

La voûte centrale apparaît un peu basse, alourdie encore par les pesantes couleurs du fond et de la décoration.

Les ornements et les lignes semblent un peu multipliés et diminuent par trop l’idée d’austérité à laquelle on s’attend dans les églises en “ sesto acuto „ d’Italie 3.

Toutefois l’impression d’ensemble est très bonne. Ici, on ne vient pas prier pour rire. Bien souvent nous avons entendu des personnes intelligemment chrétiennes nous dire qu’à la Minerve on prie mieux qu/ ailleurs.

C’est que la pensée religieuse apparaît de toute part, sans décor surprenant. Il arrive parfois dans les églises que le

1 Voyage d’Espagne et d’Italie, ch. III.

2 Voici les dimensions intérieures de l’église de la Minerve: longueur des trois nefs, 61 m. 75; largeur de la nef centrale, 12 m. 75; des nefs latérales, 7 m. 30; largeur du transept, 14 m. 40; profondeur de l’abside ou du chœur, 17 m. 55 ; longueur du transept, sans les chapelles extérieures, 37 m. 20; largeur du même, 10 m. 25; profondeur de la chapelle Caraffa, située à l’extrémité droite, 7 m. 50; largeur 6 m. 40; largeur la plus grande de la chapelle de saint Dominique, en face de la précédente, 9 mètres ; profondeur totale, 12 m. 20; profondeur régulière des chapelles latérales, sauf celle du saint Sacrement, 7 mètres ; largeur, 8 m. 10 ; profondeur de la chapelle du saint Sacrement, 8 m. 50: largeur, 8 m. 10; profondeur ou longueur du couloir absidal et de la chapelle du Rosaire qui lui fait pendant, 11 m. 70; largeur, 5 m. 85; profondeur des deux chapelles extrêmes de l’abside, 4 m. 80; largeur, 5 m. 80: entre-colonnements, 8 m. 71: chaque pilier, sur chaque côté, 1 m. 83.

3 “ C’est la seule église de Rome, disait Nibby avec complaisance, qui par ses proportions, spécialement dans les voûtes, ait conservé l’aspect et les formes de l’ancienne architecture italienne, simple et sans ornements,,. Roma nel MDCCCXXX VIII, parte I, p. 415.

Vue intérieure de l’église de la Minerve.

motif religieux est manifestement le prétexte, tandis que le motif mondain est la raison : ici, et heureusement ! c’est l'inverse qui apparaît, ou plutôt le motif mondain n’existe pas.

§ 2. — Les colonnes de l’église.

Les colonnes au nombre de douze, six de chaque côté, sont composées d’un pilier carré qui supporte la muraille, et de quatre demi-colonnes appliquées sur les faces du pilier pour soutenir les arcs des voûtes et des entre-colonnements.

Les colonnes anciennes, une fois qu’on eut enfin écarté les tombeaux, les autels et autres monuments qui les encombraient, apparurent d’une austérité attristante, aux yeux des Romains surtout, qui voient toutes les décorations accumulées à l'intérieur de leurs églises, contrairement à ce qui se fait ailleurs, spécialement en Toscane et en Lombardie. On résolut donc d’orner les colonnes et les piliers. Dans le bas, on les revêtit de véritable cipolin, dans le haut de cipolin imité. On eut ainsi un revêtement “ de pietra specolare „ , de marbre brillant comme un miroir.

L’imitation, dans le faux cipolin, due à deux ouvriers très habiles, les frères Achille et Griuseppe Lega de Forli, fut si parfaitement réussie, qu'il faut regarder attentivement et de très près, pour constater des différences entre le vrai et le faux marbre. Ils reproduisent à merveille le “ cipollino „ , le u giallo di Siena,,, le “ ver de di Possidieri,,, le paonazzetto „.

On pourrait se demander s’il n’eut pas été préférable de renoncer aux marbres et aux marbrures, pour recourir à des matériaux plus simples et plus austères, où le miroitement est impossible, et dont les lignes sont plus apparaissantes : on doit confesser pourtant que le résultat obtenu par ce gris veiné de blanc, est, somme toute, fort appréciable.

§ 3. — Les vitraux de l’église.

Nous pouvons, quoique à distance, en dire un mot pour l’appréciation d’ensemble.

Les vitraux de la nef furent dessinés vers 1850 par le peintre Moroni, de Ravenne, et exécutés par le verrier Bertini, de Milan : l’un et l’autre assez réputés à cette époque.

Les fenêtres de la façade et du transept furent faites dans des conditions semblables.

Les vitraux du chœur furent exécutés chez les mêmes artistes verriers, mais dessinés par le peintre Bernardino Riccardi, de Parme, qui travailla beaucoup pour cette église. Ils datent également de 1850 à peu près.

Ce genre de vitraux où l'on trouve si peu de différence entre la peinture verrière et la peinture de chevalet; où pèsent lourdement ces masses monochromes qui font tache et nous transportent si loin des mosaïques transparentes du moyen âge ; ce mysticisme factice et guindé des figures et des attitudes, comparable à celui des saints fraîchement béatifiés, ou des images de première communion, tout cela est enfin passé de mode, le plus souvent, dans les traditions artistiques : malheureusement nous l’avons encore ici sous les yeux, quoique dans une mesure atténuée.

Les couleurs au surplus, dans leur ensemble, s’harmonisent fort bien avec le reste de la décoration.

Les fenêtres orbiculaires et dentelées n’existaient pas avant les dernières restaurations, et le jour n’arrivait de droite et de gauche, que par trois fenêtres quadrangulaires, absolument banales, dont il subsiste des échantillons dans certaines chapelles des bas côtés.

Fra Grirolamo Bianchedi eut une très heureuse inspiration lorsqu’il supprima ces dernières, et les remplaça par les fenêtres

asom

L’Eglise de la Minerve

rondes, empruntées sans doute à Santa Maria Novell a de Florence : en tout, douze dans la grande nef, trois sur la façade, quatre dans le transept, et cinq sur les fenêtres du chœur b

§ 4. — L’ ornementation de la voûte dans la nef centrale.

La nef centrale, pour la décoration, fut divisée en six compartiments ou travées, imposés d’ailleurs par l’architecture elle-même.

Chaque travée fut naturellement partagée en quatre pans ou sections triangulaires, terminées par des rebords surajoutés.

Tout le fond de la voûte est peint en bleu d’outremer, semé d’étoiles d’or, entouré d’arabesques, ainsi que les arcs des voûtes et des entre-colonnements.

Seulement, pour éviter la surcharge, sans doute, toutes les travées de la voûte ne furent pas occupées par des personnages. On n’en peignit que trois, qui alternèrent avec celles qui restaient vides. On y représenta les douze apôtres : quatre dans chacune des trois travées choisies, un dans chaque section de travée.

Les peintures devaient être exécutées par Bernardino Riccardi : mais cet artiste mourut, emporté par la peste, le 20 octobre 1854, avant même d’avoir achevé la décoration de la voûte. Les quatre derniers apôtres furent peints sur ses dessins par le chevalier G-avardini.

C’est aussi avec une collaboration analogue que furent exécutés les vingt-quatre médaillons qui représentent les saints et

1 Le lecteur curieux trouvera dans Fontana, Raccolta, etc., vol. II, pl. LX, une vue intérieure de la Minerve, exécutée après les restaurations de 1850; et dans Masetti, Notizie istoriche del tempio di S. M. sopra Minerva, p. 68, une coupe longitudinale de la même avant ces restaurations.

les saintes les plus illustres de l’Ordre de saint Dominique, au-dessus des colonnades. Les deux médaillons qui se voient dans la paroi d’entrée sont l’œuvre de Casnedi, peintre lombard ; les autres de G-agliardi et de Tommaso Greggia. Fra Serafino, du couvent de la Minerve, y eut aussi sa part de collaboration, en particulier pour le clioix et la composition des sujets.

De la même façon enfin furent exécutées à l’intérieur des entre-colonnements les décorations avec arabesques et personnages encadrés dans des médaillons.

Le style n’en est pas riche, les couleurs parfois sont crues, la- composition peu vivante, les personnages passablement inertes : l’ensemble cependant plaît à l’œil et a bon aspect.

Le fond bleu est trop foncé, d’où résultent et l’absence de perspective dans la couleur, et un abaissement de la voûte au regard, et une diminution parfois trop considérable de la lumière.

Parmi ceux qui louèrent avec le plus de compétence ces peintures, il faut compter le célèbre peintre allemand Cornélius. u Riccardi, disait-il, a laissé dans l’église de la Minerve une peinture qui fait honneur à son talent bien formé, et qui rend un témoignage excellent au noble courage avec lequel il a surmonté des préjugés qui ne sont point morts,,.

§ 5. — Le pavé de l’église.

L’ancien pavé était fort simple et n’offrait en soi rien de remarquable. Des rangées de dalles en marbre blanc allaient d’un pilier à l’autre, dans le sens de la largeur, et se continuaient jusqu’aux murs latéraux, tandis que d’autres rangées de dalles coupaient les nefs dans le sens de la longueur, formant en général de grands carrés avec les premières. Il n’y avait là d’ailleurs qu’une régularité très approximative.

Plan de la Minerve,

L’intérieur de ces cadres était rempli par un pavé de briques entremêlé de tombes très nombreuses. Il fut refait en 1710, grâce surtout à la générosité de Francesco Malvezzi, qui paya largement une place acquise pour une tombe dans l’église.

On y descendait du seuil par une marche d’escalier.

Les lents dégâts causés par l’humidité et par l’usage, l’incrustation d'une multitude de pierres tombales de toutes grandeurs et formes, le rendaient fort désagréable.

Benoît XIII en avait essayé une restauration, et fit dans ce but la dépense de quelques milliers de “ scudi ,, . Lors des dernières réparations, il fut entièrement supprimé et remplacé par un autre en marbre blanc de Carrare et en LL bardiglio „.

Le dessin en est dû à un spécialiste romain de l’époque, Giuseppe Cassetta.

Le pavé de la nef fut exécuté par Sassi, Ferrini et les frères Morelli; le transept, par le marbrier Michelini.

Il est simple, les compartiments sont heureusement découpés et proportionnés, et il est de plus très propre : détail fort appréciable à Rome autant qu’ailleurs.

Il ne répond pas tout à fait au style de l’église : mais on s’en aperçoit peu, et il convient par sa bonne tenue.

On s’est demandé si, à raison des inondations du Tibre, toujours à redouter avant l’endiguement, on n’aurait pas surélevé ou exhaussé le niveau primitif du pavé. Il faut répondre affirmativement; et cette affirmation est justifiée par l’élévation manifestement diminuée de l'église, par la hauteur de l’escalier qui y conduit, et par le témoignage des anciens chroniqueurs qui nous racontent comment, à l’époque où l’on creusait les tombeaux dans l’église, on constatait que les colonnes plongeaient de plusieurs brasses dans le sol et que même

1 On a cru voir le contraire à une époque récente, et l’on a affirmé qu'immédiatement au-dessous du pavé actuel, les colonnes reposent sur

L’Eglise de la Minerve

au-dessous du pavé actuel il en existe un autre avec de vieilles pierres tombales et inscriptions. Ce dernier détail mériterait vérification, avant d’être affirmé positivement.

L’existence de ce pavé souterrain nous démontrerait que le niveau du sol de l’église fut moins surélevé dès le début, comme cela a pu se pratiquer plus tard pour d’autres églises du voisinage, par exemple Saint-Ignace, Santa-Cliiara, etc. b

un simple cailloutis. Mais cet examen a été certainement fort superficiel. En toute hypothèse, les colonnes doivent plonger plus bas dans ce sol peu ferme, pour le moins aussi bas que les murs de l’église elle-même, et ne pas reposer uniquement sur un cailloutis.

1 Au point de vue de l'iiistoire, de l’archéologie et de l’art, on ne saurait trop regretter la disparition de cette foule de tombes : mais les faits parfois s’imposent et se contredisent. Le plus simple eût été peut-être de couvrir humblement cette surface d’un plancher mobile et en bois dur, comme dans la cathédrale de Sienne. L’idée n’en pouvait guères naître à Borne, où cela ne s’était jamais vu.

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