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Fresque de l’Assomption: Apôtres spectateurs

L’Eglise de la Minerve

fille; la Dialectique tient un serpent qui pique avec la queue, clisait-on, comme le syllogisme ou raisonnement avec la conclusion; la Théologie, regardant le prince des théologiens, montre la sentence que tiennent dans le haut deux gracieux “ putti „ dans deux cartouches lumineux : L Declaratio sermonum tuorum illuminât et intellectum dat parvulis „ : La révélation de ta parole illumine et donne l’intelligence même aux simples 1 ; la Philosophie considère les réalités créées qui constituent son domaine. Toutes quatre elles sont d’une beauté et d’une pureté remarquables, à la fois réelles et poétiques, et elles répandent un grand charme dans l'imagination du spectateur.

Le rôle principal de Thomas d’Aquin est indiqué par cette sentence écrite dans le livre, symbole de la “ Somme „ que deux anges ravissants tiennent ouvert au-dessus de sa tête et que surmonte le soleil: “Veritatem meditabitur guttur meum, et labia mea detestabuntur impium „ : Ma bouche enseignera la vérité et détestera l’erreur 2. La réfutation de l’erreur est spécialement indiquée dans la sentence peinte au bas, le long du gradin où pose la chaire du Docteur angélique : “ Infirmate sunt contra eos lingue eorum,,: Les dires de leurs langues se retournent contre eux 3.

On devine ici comme inspirateur et guide de l’artiste, au point de vue de la pensée, un théologien de profession, peut-être ce grand dominicain, que l’on voit à droite, au premier plan. Raphaël eut aussi le dominicain Fra Giocondo ponr se guider dans la théologie de la Segnatura.

Saint Thomas foule sous ses pieds l’image grimaçante et terriblement expressive de l’Erreur, tenant dans une banderole cette sentence : u Sapientia vincit malitiam „ : La sagesse triomphe

1 Es. CXVIII, 130.

2 Prov., VIII, 7.

3 Ps., LXIII, 9.

de la malice 1 ; tandis qu’il explique la vérité à droite et à gauche, à ses disciples et à ses adversaires. L’expression des figures chez ces derniers est fort diverse, selon leur état d’âme: mais toujours très intense. Chacune est une psychologie entière.

La plupart de ces personnages portaient leurs noms écrits sur leurs vêtements ; quelques-uns de ces noms se peuvent lire encore. L’avant-dernier personnage à gauche, qui détourne le regard d'un air tellement abattu, porte écrit sur l’épaule le nom d' “ Apollinaris „ , Apollinaire; le second, à droite au troisième plan, est nommé “ Euchytes „ , Eutychès, dans son turban et sur son écharpe: il parle et fait une objection insolente à en juger par son attitude ; celui qui est à droite, le doigt sur la bouche et réfléchissant profondément, près d’un dominicain, est appelé un manichéen, “ Manicheus „ , dans sa lourde coiffure, forme capuchon ; les deux gros personnages qui sont au premier rang à droite et à gauche et baissent les yeux avec confusion, sont Arius et Sabellius : on voit à terre leurs livres ouverts et réfutés où leurs noms sont écrits 2. Dans le volume ouvert à gauche on lit en effet: “Si Filius natus est, erat quando non erat Filius : Error Arii „ : Si le Fils est né, il était fils avant d’être fils: erreur d’ Arius; dans celui de droite: “ Pater a Filio non est alius, nec a Spiritu Sancto : Error Sabellii „ : Le Père n’est pas autre que le Fils, ni que le Saint-Esprit: erreur de Sabellius.

Le personnage, au profil si obstiné, si fin, qui se remarque sur la gauche, coiffé d’un riche turban, est Photius, dont le nom subsiste en quelques lettres dans le gorgerin du turban. Le massier d’Arius, si bien dans son rôle, si obséquieux, est, dit-on, le massier du cardinal Oaraffa.

1 Cf. Sap., VII, 30.

2 II semble qu’ Arius portait aussi son nom écrit sur son écharpe : au-dessous du noir abominable de la retouche on peut effectivement distinguer une grande R, semble-t-il

Triomphe de saint Thomas: partie inférieure.

Triomphe de saint Thomas: groupe principal.

Il nous reste maintenant à identifier dans la mesure du possible les autres personnages qui remplissent la partie inférieure de la fresque. Ce sont des témoins accessoires qui apparaissent là comme auditeurs et disciples, plutôt que comme adversaires.

Et d’abord le solennel dominicain du premier plan à droite, est très probablement Fra Valentino Evangelisti, de Camerino h Il fut le prince des métaphysiciens de son temps ; mais il s'intéressait activement et efficacement à toutes les sciences : Histoire, Cosmographie, Physique, Théologie. On s’arrachait ses écrits en feuilles volantes, surtout ses dissertations sur la Logique et la Métaphysique.

Il était en même temps de taille et de prestance superbes : u ...erat pulchrae et admirabilis majestatis „, dit hauteur de sa biographie nécrologique, et il posa pour le saint Thomas qui embellissait la sacristie des Dominicains de Pérouse.

A raison de ses mérites, on l’avait élu Prieur de la Minerve en 1484, et à l’époque où nous sommes, il était Provincial de la Province romaine.

A tous ces titres, sa place était marquée dans le groupe d’auditeurs sympathiques qui entoure saint Thomas.

Ce n’est pas tout. Fra Valentino avait formé des disciples, dont le plus illustre malgré son jeune âge, était Thomas Cajétan. Il est fort probable que le jeune dominicain, placé à côté de lui et tourné vers lui, est Cajétan lui-même. Son attitude, ses titres déjà acquis, son humble taille, semblent l’indiquer, et l’estime spéciale qu’avait pour lui son maître qui le désigna plus tard comme très capable de gouverner l’Ordre, lorsque pour lui-même il refusa cette charge, appelle ici sa présence.

1 Nous devons cette indication à la sagacité de notre docte ami le P. GHrardin, O. P. On avait supposé qu’il s’agit du Prieur de la Minerve à cette époque, Fra Marco da Salerno. Mais celui-ci n’a jamais mérité, ni même porté le titre ou le bonnet de docteur.

On dira qn’en 1493, Cajétan n’était pas encore docteur et qu'il n’a pas le droit d’en porter les insignes. Mais il est facile de répondre qu’il allait être créé docteur solennellement au chapitre général de Ferrare, l’année suivante, et que cette éventualité était prévue ; il est surtout facile de répondre que Filippino Lippi, d’après Vasari *, acheva sa fresque en deux périodes de temps, ce qui explique d’ailleurs comment il a pu retoucher son œuvre, et peindre par exemple deux fois le nom d’Eutychès ou du “ Manicheus „ dans les vêtements de ces hérétiques. L’artiste a donc pu achever sa peinture et le portrait lors de son second séjour à Rome, tandis que son élève R.afaellino del Garbo, travaillait encore à la décoration de la voûte.

Nous avons trouvé et publié il y a quelques années un portrait authentique de Cajétan, déjà vieilli, et nous avouons ne pas constater de ressemblance, non plus que de dissemblance accentuée avec notre fresque. La différence des âges expliquerait d’ailleurs ce fait convenablement.

Un détail nous permettrait de nous prononcer: Cajétan était atteint de strabisme, en d’autres termes, il louchait. Ce défaut est fort visible dans le vieux portrait, et n’apparaît point à première vue dans celui qui le représente jeune encore. Toutefois un truc habile de notre artiste pourrait bien devenir une confirmation de notre hypothèse. Filippino en effet a disposé ses personnages de telle sorte que l’œil gauche de Cajétan est opportunément caché par le grand nez de Fra Valentino, et le défaut historique n’apparaît plus, ou presque plus.

Il nous reste à identifier cinq figures d’auditeurs plus ou moins attentifs, toutes figurés très florentines, intelligentes, nerveuses, encadrées d’opulentes chevelures, faisant contraste avec le type arrondi, potelé et inerte des Romains: caractéristiques si bien décrites par le sculpteur Dupré.

Vite, Filippo Lippi. Vasari dit “ Fîlippo „ au lieu de “ Filippino „

Triomphe de saint Thomas: groupes de spectateurs

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