‹ L'Église de la Minerve à RomeChapitre 31 sur 66 · Tombe de Fra Angelico · texte numérisé non relu

Tombe de Fra Angelico

L’Eglise de la Minerve

L’expression u ci-gît „ nous apprend que cette pierre recouvrait par terre le corps du défunt, et n’était nullement destinée à être appliquée contre une muraille.

Nous savons d’ailleurs par les témoignages anciens que Fra Angelico avait été précisément enseveli à droite de la chapelle de saint Thomas, qui, ainsi que nous l'avons dit déjà, est devenue plus tard la porte absidale où nous nous trouvons h

Au surplus, si une translation s’était faite, nous en aurions sans aucun doute quelque récit ou allusion chez les chroniqueurs : et cette allusion n’existe pas.

Nous avons donc, semble-t-il, le droit de conclure que notre pierre tombale couvrait la sépulture de Fra Angelico devant le mur où elle est encadrée.

Il y a une difficulté provenant de la présence d’une épitaphe du cardinal d'Aragon : nous en parlerons tout à l'heure.

Le pape Nicolas V trouva que ce n’était pas suffisant comme hommage rendu à son ami, et il composa deux épitaphes, dont l’une fut placée au-dessus du tombeau dans la muraille, et l’autre sur le tombeau lui-même 1 2.

La première se voit encore à sa place, au-dessous de la pierre tombale. Indépendamment des témoignages qui nous indiquent l’autre inscription comme gravée u sur le tombeau ,, , et du fait même de la possession actuelle, nous pouvons démontrer que celle-ci n'a jamais pu s'adapter à la tombe, parce que

1 Voici le témoignage du P. Borselli, dans sa Ghrov . Mag. Ord., sec. xv: “Fr. Johannes de Fesulis, vir sanctitate devotus et pingendi arte peritissimus hoc anno Rome obiit die xvm februarii, sepultus in ecclesia sancte Marie super Minervam Ordinis nostri, ad dexteram partem capelle sancti Thome de Aquino in sepulcro marmoreo super terram, cum ejus imagine in ipso marmore sculpta „.

Rien de plus expressif que ce texte presque contemporain.

2 “In hujus sepulcro inscribi fecit Nicolaus papa Quintus duo epitaphia: unum supra sepulcrum in pariete, aliud in ipso sepulcro,,. Borselli, Inc. cit.

le marbre qui la contient ne saurait s’y adapter par aucune de ses dimensions, bien qu’on ait employé deux morceaux de marbre différents de couleurs.

Elle nous dit donc:

Ne me louez pas de ce que j’ai été comme un autre Apelles:

Mais de ce que, ô Christ, je donnais aux tiens (les pauvres)

[tout ce que je gagnais.

Des œuvres de moi subsistent et sur terre et au ciel.

La ville Fleur de l’Etrurie (Florence) me donna le jour à

[moi Giovanni h

Fra Angelico, aussi charitable que grand artiste: il n’y a rien de plus beaii comme éloge, au point de vue chrétien.

Non content de cet éloge déjà splendide, Nicolas V en fit graver un autre sur la tombe elle-même, au pied de la pierre sépulcrale sans doute :

La gloire, le modèle, l’honneur des peintres, Giovanni, citoyen de Florence, est renfermé en ce lieu.

Il fut religieux, frère de l’Ordre sacré du grand Dominique, et vraiment serviteur de Dieu.

Que ses disciples pleurent la perte d’un tel maître du pinceau! Qui pourra trouver son semblable?

Que sa patrie et son Ordre pleurent la mort d’un maître souverain dans la peinture. Dans son art il n’avait pas de pareil a.

1 Non mihi sit laudi quod eram velnt alter Apelles,

Sed quod lucra tais omnia, Christe, dabam.

Altéra nam terris opéra exstant, altéra coelo:

Urbs me Joannem Flos tulit Etruriae.

MCCCCLV.

2 “ Secundum epitaphium in sepulcro „ , dit Borselli, loc. cit. :

Gloria pictorum speculmnque decusque Joannes Vir florentinus clauditur hocce loco.

Religiosus erat frater sacri Ordinis Almi Dominici, at verus servulus ipse Dei .

Discipuli plorent tanto doctore car entes Pennelli. Similem quis reperire queat?

Patria et Ordo fleant summum per lisse magistrum Pingendi cui par non erat arie sua.

L’Eglise de la Minerve

C’est pour les raisons énumérées par le pape, que le peuple fidèle a canonisé le peintre en l’appelant par excellence le u Beato „ .

Clément VIII s’étonnait qu’on lui demandât de béatifier toutes sortes de personnes, tandis que nul ne lui demandait jamais la béatification de Fra Giovanni. On objecterait peut-être que Fra Angelico n’a pas fait de miracles, bien qu’on en raconte pourtant quelques-uns de lui; mais comme Jean XXII répondait à une objection semblable contre la béatification de saint Thomas, que le Docteur angélique avait fait autant de miracles qu’il avait écrit d’articles, on pourrait répliquer que le Peintre angélique a fait autant de miracles qu’il a fait de peintures.

Il y a pourtant une difficulté à ce que nous avons dit de la présence des restes de Fra Angelico en cet endroit de la Minerve. Comment expliquer qu’on ait enlevé du sol la pierre tombale, et fait disparaître la seconde épitaphe?

Nous opinons que le dégât fut commis en 1530, lorsqu’on voulut enterrer tout près de là, dans le mur voisin, le cardinal d’Aragon, neveu du roi de Naples, dont on peut lire, au-dessous de la pierre sépulcrale de Fra Giovanni, l’épitaphe boursouflée et pour rire, commençant par ces mots : “ Donc tout t'est permis, ô Lachesis . puisque tu nous prends un tel homme?...

1 Cette épitaphe est trop divertissante dans son emphase qui ressemble à de la caricature, pour que nous résistions an plaisir de la citer tout entière. Si l’auteur est le cardinal Franciotto Orsini, qui fit exécuter le tombeau, tant pis pour lui! Après avoir rappelé que le défunt est de race royale, l’auteur poursuit:

Ergo cuncta licent, Lachesis, tibi, nec datur ulli Evitare tuas, improba, posse manus.

Regibus ille atavis Aloysius, aedibus ille Gui roseus sacro vertice fulsit apex;

Ille uni virtus omnis cui contigit, unus Qui contra haec potuit virer e saecla, jacet !

Heu! quot nos mortale genus sperabimus annos,

Si vita est ipsis tantula numinibus !

U Eglise de la Minerve

Il n’est nullement probable qu’on ait déplacé le cercueil du saint artiste, parce que ce déplacement n’était pas nécessaire, et que s’il avait eu lieu, on aurait vraisemblablement transféré ailleurs le couvercle du tombeau.

Il ne serait cependant pas impossible que la pierre fût restée en place même après 1533 et jusqu’en 1600, c’est-à-dire jusqu’à l’époque où la chapelle de saint Thomas fut transformée en passage public, et où l’on dut songer à enlever les pierres tombales, que l’on voulait préserver.

La solution de cette question aurait son intérêt, mais un intérêt secondaire.

L'important, c’est qu’un jour on exhume les reliques du “ Beato „ et qu’on nous les présente identifiées : et c’est à l’endroit indiqué qu’il convient de les chercher en premier lieu.

On a parlé à plusieurs reprises d’ériger un monument à Fra Angelico. Certes, il le mériterait, bien que les meilleures gloires soient celles qui n'ont nul besoin de monument pour être rappelées aux hommes.

Mais ce serait une dépense!... Et puis qui sait quel monument nous exhiberaient les modernes et modernisants?

Il semble qu’on pourrait résoudre la question plus simplement.

Il faut laisser subsister, et à sa place, la pierre tombale que nous avons sous les yeux : elle est aussi un monument. Sa simplicité exprime si bien l’âme du divin artiste!

Seulement, pour notre édification à nous, et comme témoignage de notre admiration et vénération pour le “ Beato ,, , on pourrait l’entourer d’une belle et sobre “ cornice „ , par exemple en mosaïque ou en marbre plus orné.

Se rencontrera-t-il un jour quelques dévots intelligents pour y songer ?

On le voit, ce simple couloir est à lui seul un petit musée, qui compte plus de vingt, statues et une dizaine de tombeaux.

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