Abbé Liébault, Lamourette, p
« Ail nom de la 1res sainte, adorable et indivisible Trinité, Père, Fils et S^-Esprilj sur le point d'être jii^é par les hommes, pour avoir tâché de ni opposer aux désordres de l'esprit d'anarchie et de licence, et vraisemblablement sur le point d'être jii^i^é au Tribunal de Dieu pour mes péchés et pour toutes les autres fautes de ma vie dont je lui demande humblement et sincèrement pardon, et pour lesquels f espère fermement en sa grande miséricorde à cause des satisfactions et des mérites infinis def.-C, notre Sauveur : je déclare que je me repens de tout mon cœur de tout ce que fai dit, fait et écrit, tendant à appuyer les principes d'après lesquels on a fait en France des changements qui sont devenus si funestes a la religion et par conséquent au véritable bonheur des Français, fe demande pardon a Dieu et aux vrais enfants de l'Église d'avoir coopéré à ces mutations déplorables par un serment que le S^-Siége a condamné et que je révoque par la présente déclaration, que je désire être connue et publiée lorsque la cessation de la persécution actuelle permettra au dépositaire de mes sentiments et de mon repentir de la faire connaître, fe demande pardon à Dieu d'avoir reçu la consécration épiscopale, dont fêtais indigne, et à l'Église d'avoir rempli un siège qui n'était pas vacant, violé les lois saintes de la discipline et méconnu l' autorité du Souverain Pontife et de l'Eglise.
« Fait aux prisons de la Conciergerie, le 7 janvier de Van de Notre- Seigneur 17^4. — Adrien Lamourette. »
Telle fut la rétractation de l'évêque-intrus de Lyon : elle est suffisante. Lamourette ne signe plus comme évêqiie, mais de son simple nom, après sa profession de foi catholique et sa confession de pécheur, dans la ferme espérance du pardon qui descend toujours du Calvaire. Il se repent de tout cœur d'avoir travaillé à l'établissement de la Constitution civile du clergé d'où est sortie, il le reconnaît, la ruine de la Religion en France et tous les malheurs ; d'avoir prêté un serrrient condamné, et il le révoque; d'avoir reçu le caractère épiscopal, d'avoir possédé par intrusion le siège de Lyon; il demande pardon aux vrais enfants de l'Eglise, au Pape, à l'Eglise, à Dieu. On ne pouvait rien désirer qui fût plus acceptable et plus humble.
Aussi est-il aisé de comprendre le cri de stupéfaction et de colère de l'église constitutionnelle que souffletait cette déclaration. Comme elle devenait gênante à l'égal d'un cuisant remords, on crut qu'il était plus commode d'en nier l'authenticité.
Yves-Alexandre de Marheuf. 14
Et ce fut Charrier de la Roche qui prit la plume pour s'incrire en faux contre la valeur d'un document qui constituait pour lui un blâme et une leçon. Dans un travail intitulé Fausseté de la Rétractation attribuée au citoyen Lamourette, travail que son auteur destinait à . la publicité, l'évêque constitutionnel, abdicataire de Rouen, trouve des signes de non-authenticité dans la Rétractation elle-même et dans les circonstances qui accompagnèrent sa publication ^ Il faut citer :
« On débite secrètement, on fait circuler mystérieusement de prétendues rétractations, évidemment supposées, qui n'ont de réalité que l'usage dangereux qu'on veut en faire pour affaiblir les forts et tromper les faibles. Telle est celle qu'on attribue au citoyen Lamourette On met donc dans sa bouche, ou sous sa plume, une
déclaration déshonorante et inutile quand elle serait fondée, à laquelle il n'a jamais pensé, et dont ses sentiments connus font présumer qu'il était bien éloigné.
« Car, en supposant même qu'il eût été dans le cas de la démarche qu'on lui fait faire, il pouvait, pour satisfaire au mouvement de sa conscience, protester qu'il avait cru bien faire, dans la crise où il voyait l'Église de France, et venir au secours de la Religion dans un cas de nécessité pressante, en ne laissant pas le peuple sans pasteurs; que la conduite du Pape, lès Brefs qu'on lui attribue, et les discours même de ceux qui plaidèrent dans le temps la cause du clergé, avaient concouru à l'induire en erreur; que, si sa conduite avait été répréhensible, ses motifs du moins avaient été purs. Il était inutile de faire décider que le siège de Lyon n'était pas vacant; car, vacant ou non, il y avait plus d'un exemple, plus d'une autorité à citer, où l'absence forcée, la contrainte impérieuse des circonstances, en laissant à part cette question délicate, pouvaient exiger la mesure de zèle à laquelle il s'était prêté... »
Telle était la thèse chère à Charrier de la Roche. On pourrait l'intituler : « L'art de sauver les apparences ». Il cherche des excuses plus qu'il ne s'applique à donner des raisons. Nous aurons l'occasion de constater plus d'une fois cette tactique qui consiste à s'étourdir pour ne pas s'humilier. Lamourette, lui, n'avait pas à compa-
I. La lettre à Grégoire, qui accompagne ce travail, est du 25 mars 1795. — Papiers de Grégoire communiqués par M. Gazier à M. le chanoine Pisani.
raîtrc devant le tribunal de l'opinion, mais bien devant le Tribunal de Dieu; il trouva dans sa conscience des remords et non des faux fuyants. Sa franchise est préférable à toutes les habiletés.
Confondant ce qui était (ame poli ligne avec ce qui fut faute cano- 7ii(jne, Charrier de la Roche met en parallèle la rétractation de Lamourette et le Testament de Louis Capet qui, lui du moins, ditil, sut parler avec dignité de la part qu'il avait prise aux règlements ecclésiastiques « sous forme de doute et sans se déclarer coupable d'y avoir donné sa sanction. » Aussi laisse-t-il éclater toute sa rancœur.- « Mais, dans le cas présent, on n'aurait pas rempli les intentions des flmatiques qui l'ont imaginé, si l'on n'eût pas trouvé le secret, par la tournure insidieuse de l'Écrit en question dont les âmes droites peuvent être la dupe, de décrier la cause et d'avilir les personnes que l'on se permet de condamner de son autorité privée et sans les entendre, au mépris même de la conduite plus modérée des évêques insermentés qui n'ont jamais prononcé, dans leur Exposition, ces odieux anathèmes ».
Selon Charrier de la Roche : « le style de la Rétraction est bien différent du style de Lamourette ». Elle est incomplète : « car on oublie de lui faire dire aussi, pour être conséquent et ne rien omettre dans les reproches qu'il croyait avoir à se faire, qu'il demandait pardon également d'avoir ordonné des prêtres et des évêques constitutionnels, et qu'il avertissait, autant qu'il était en lui, ces ministres ainsi ordonnés d'imiter son généreux exemple en publiant comme lui leur repentir, et de cesser des fonctions qu'ils ne peuvent exercer que pour la perte des âmes, ce qui valait la peine d'être rappelé autant que le reste, dès l'instant qu'il entrait dans le détail de ses foutes sur ce point. Première preuve que cet acte informe et imparfait ne peut être son ouvrage ». Le critique devient exigeant à l'excès : si le regret de Lamourette d'avoir accepté l'épiscopat et de s'être introduit sur le siège de Lyon, qui n'était pas vacant, ne lui suffit pas, il est vraiment bien difficile; et que n'aurait-il pas dit, d'autre part, si l'évêque repentant s'était permis de donner à ses frères constitutionnels le conseil de suivre son exemple. Il eût manqué alors de délicatesse et de dignité. Lamourette sut éviter cet écueil.
Charrier de la Roche, semblant oublier que l'Église de France
était encore en pleine persécution, reproche assez misérablement à la pièce parue sous le nom de Lamourette de ne pas indiquer le lieu du dépôt pour y vérifier l'écriture « du malheureux qu'on déshonore » et le nom des personnes qui ont concouru à cette action. « L'anonymat, ajoute-il, est toujours suspect et le mensonge s'y tient renfermé comme dans un fort, qu'avec un peu de réflexion on aurait jugé n'être rien moins qu'inexpugnable. »
« Qu'aurait-on dû faire, dit-il, au lieu de cette œuvre de ténèbres qui prouverait beaucoup plus la faiblesse de son esprit que le triomphe de ses adversaires? Ce qu'il aurait fait lui-même, s'il eût été dans le cas et la volonté de se rétracter : il aurait dit — et on aurait dû lui faire dire — ce qu'il a déclaré en tout temps, avec ses collègues, — on ne saurait trop le répéter — qu'il soumettait sa conduite au tribunal de l'Église et même du pape, jugeant suivant les formes canoniques, ce qui renferme tout comme dans le fait de Jansénius qui est mort catholique, quoique ses ouvrages aient été condamnés par le Saint-Siège auquel il les avait soumis ; mais on n'aurait pas réussi par là à faire un acte humiliant pour Lamourette et sa cause, ainsi que pour ceux qui l'ont soutenue, et qui n'était nullement nécessaire au cas même qu'il dût une satisfaction publique à l'Église ».
En raisonnant de la sorte, Charrier de la Roche montre combien il a été atteint directement par la rétractation de Lamourette. L'assimilation du cas de l'évêque-intrus et du cas de Jansénius est par trop forcée et inacceptable, Jansénius put mourir catholique, ce n'était pas un intrus; ce n'était pas davantage un schismatique : les erreurs de fait ne sont pas des erreurs de droit : elles prouvent l'humaine infirmité, elles peuvent être exemptes de révolte ouverte. Lamourette comprit qu'il devait à l'Église et au Pape une réparation solennelle. Devenu sous le Concordat évêque de Versailles, Charrier de la Roche le comprendra lui aussi et s'exécutera simplement comme il convenait de le faire.
Il tire argument de ce que, sur la fin de 1791, quand il donna sa démission de Rouen « on fabriqua, à Lyon, sous son nom, une rétractation semblable — et plus indécente encore — que Ton supposait être le motif de sa démission, et qui fut envoyée et répandue à Rouen avec une scandaleuse profusion. » Il se vit obligé de la
désavouer comme un piège tendu à la bonne foi par la malveillance. Il s'autorise donc de la circonstance pour dire : « Comme ces rétractations, faciles à désavouer par les vivants auxquels on les attribue, ne réussissent pas longtemps, on a pris ici le sage parti de les mettre sur le compte des morts, qui ne reviennent plus pour en faire le désaveu textuel. »
L'argument nouveau dont se sert ici M. Charrier de la Roche n'est guère sérieux contre la Rétractation dont il nie l'authenticité. Pour avoir été victime d'une fort ennuyeuse farce, il aurait tort de voir régner la farce partout. Mais passons, puisqu'il prend la peine d'annoncer que la Providence a permis qu'en l'espèce « d'autres caractères de fausseté soient assez sensibles pour qu'il n'y ait que les aveugles volontaires qui s'y laissent prendre ».
Pour établir « que le citoyen Lamourette au surplus ne s'est jamais rétracté », Charrier multiplie les considérations et les attaques. Il s'anime : « Outre, dit-il, qu'on met au défi les éditeurs de l'acte qu'on attribue au citoyen Lamourette d'en montrer l'original, écrit et signé de sa 'main, — car ils ne prétendent pas, sans doute, être crus sur parole, — pourquoi produit-on cette pièce si victorieuse au bout de quinze mois, lorsque l'écrit de Louis Capet le fut aussitôt après sa mort, quoique dans des temps aussi périlleux ? Quel ménagement avait à garder un homme certain qu'il allait être victime du parti qui le condamnait à la mort? Ne communiquant avec personne au dehors, à qui aurait-il pu remettre de confiance sa rétractation ? Quelle main amie eût osé la recevoir? Quelle main ennemie ne l'eût pas publiée aussitôt? Quelle main intéressée ne se fût pas hâtée de l'anéantir ? Comment n'en aurait-il parlé à qui que ce fût dans sa prison? C'était là cependant le premier Heu qui eût dû retentir, pour l'édification et la consolation des prisonniers, des accents de sa voix pénitente et touchée de son égarement. » Or, affirme Charrier, « il suffit d'ouvrir TAlmanach des prisons de Paris pour donner un démenti formel aux imposteurs, qui font parler le citoyen Lamourette après sa mort parce qu'il ne peut les confondre, et les convaincre que cet écrit puéril est une fable malicieusement controuvée, un ouvrage aussi facile à reconnaître qu'à imaginer. Il y est dit qu'il parla dans ses derniers moments de la Religion et de l'immortalité de l'âme avec dignité, et pas un mot de rétractation
dans un moment où, prêt à paraître devant Dieu, il devait tranquilliser sa conscience sur le compte rigoureux qu'il allait lui rendre et ne courait pas grand risque à faire éclater ses derniers sentiments. » Comme les feux d'artifice dont il ne reste rien après la dernière gerbe de fusées, ainsi tombe la curieuse réfutation dont nous avons donné une rigoureuse analyse.
Nous possédons heureusement des pièces qui attestent l'authenticité de cette rétractation.
Si l'autorité de M. Emery, qui réconcilia Lamourette, si l'attestation de M. Linsolas ne suffisent pas à prouver le repentir du plus intelligent et du plus militant des évêques constitutionnels, il est aisé de corroborer la preuve à l'aide d'une foule de documents.
Lamourette aine, neveu de l'évêque, envoya, de Vesel-sur-le-Rhin, à l'évêque de Boulogne-sur-Mer, une copie de la rétractation de son oncle. Il l'accompagna du billet suivant : « Je suppose que vous avez connaissance d'un nommé Adrien Lamourette qui a joué un rôle malheureusement trop célèbre dans la Révolution qui désole notre patrie et principalement dans la réforme du clergé. Je suppose de plus que vous avez été instruit de sa mort; mais comme il peut être que vous ne soyez pas informé de son repentir et des sentiments orthodoxes qu'il a montrés sur la fin de sa vie et jusque sur l'échafimd, et que je crois qu'il est de mon devoir de contribuer autant qu'il est en moi à la réparation du scandale qu'il a de plus donné, tant pour rendre hommage à notre sainte religion que pour rendre à sa mémoire ce que je lui dois, je vous envoie l'acte de sa rétractation copié sur l'original écrit de sa propre main dans la Conciergerie de Paris. Elle a été imprimée à Baie en Suisse, telle qu'elle est ici conçue, et plusieurs journalistes français, à ce que me mande la personne qui me l'envoie, l'ont insérée dans leurs feuilles. Je vous supplie de vouloir bien la faire connaître et la publier autant que vous le jugerez convenable. Nous sommes deux frères, neveux de cet oncle trop malheureux, tous deux vos diocésains et tous deux membres de la Congrégation delà xMission. L'aîné, qui a l'honneur de vous écrire maintenant, était employé dans les missions d'Amiens. »
Lamourette le jeune écrit, à son tour, concernant la rétractation, et ce nouveau témoignage est hors de toute suspicion. On ne peut
lui demander plus de précision et de force. Lamourette jeune, fut, on s'en souvient, directeur du séminaire constitutionnel de Saint- Irénée et vicaire métropolitain de son oncle. Sa lettre est datée de Frévent, son pays natal (i" mars 1796) : '< Pendant un séjour que j'ai fait à Paris, l'année dernière, les personnes qui avaient été détenues dans la Conciergerie avec mon oncle, m'ont appris qu'il avait rétracté son serment : plusieurs gazettes en ont fait mention : je ne puis pas douter que cela ne soit vrai, attendu que j'en ai acquis des preuves incontestables qui ne souffrent aucune réplique. Mon oncle aimait uniquement la religion. S'étant aperçu que le clergé, fidèle à la loi, avait été trompé et qu'on ne s'était servi de lui que comme d'un instrument destructeur, qu'il était facile de mouvoir à toutes sortes de vents, il a désavoué tout ce qu'il avait fait et dit en faveur de la prétendue Constitution civile du clergé. Vous pouvez en faire part à tous ceux que cela peut intéresser et les assurer que je partage maintenant les sentiments de mon oncle. Ceux d'entre les anciens vicaires métropolitains qui paraîtraient douter si mon oncle a fait une pareille démarche, avant sa mort, dites-leur de s'adresser à moi : je me charge de leur en démontrer la certitude '. »
Gêné par la Rétractation, et piqué au vif de ce qu'on la lui avait communiquée dans une lettre anonyme d'invitation à suivre cet exemple. Charrier de la Roche écrivit à Grégoire et, dans la suite, au Conseil de Paris, plusieurs lettres demandant que sa réfutation, ou tout autre travail dans le même sens, fût publiée dans les Annales de la Religion. Il ne put rien obtenir « malgré l'importance qu'il y avait, selon lui, à démontrer la fausseté de cette rétractation. (6 nov. 1795). » Depuis 7 mois déjà Grégoire avait en mains la réfutation. Pourquoi, à tant d'instances, opposa-t-on une fin de nonrecevoir persistante? Ne serait-il pas raisonnable de croire que les
I. Œuvres de Lamourette. Bibl. départ. Fonds Coste. Comme il y avait des gens intéressés à nier l'authenticité de la pièce, la Rétractation fut imprimée avec les déclarations que nous venons de citer. Charrier a pu faire remarquer avec raison que Lamourette ne parle pas de son repentir dans la lettre écrite à sa nièce la veille de sa mort. Pourquoi cette omission? Nous n'avons pas à l'expliquer longuement : le condamné a voulu laisser à sa nièce un mot du cœur : elle devait apprendre par ailleurs sa rétractation. Le témoignage des deux neveux a plus de valeur qu'on n'en pourrait donner à une omission que les circonstances excusent.
évêques constitutionnels, collègues de Charrier de la Roche, avaient des motifs plausibles de ne pas s'exposer à un désaveu vraiment trop facile ?
Un dernier témoignage pour conclure. Lorsque Primat, nommé en 1788, finit par se décider à s'asseoir, lui aussi évêque constitutionnel, sur le siège de Lyon, les vicaires généraux, administrateurs du diocèse, envoyèrent au clergé et aux fidèles, le 22 Février 1800, un long Avertissement. Ils parlent de la rétractation de Lamourette : « Voyez Lamourette mourant, Lamourette, le premier anneau de la chaîne dont Primat veut former le second, Lamourette, l'ornement, le premier père du schisme en cette grande cité qu'il tâcha d'éblouir par l'éclat des talents, les grâces de la diction, l'étalage de la paix, de la concorde, et mille autres prestiges qu'il mit en usage avec autant d'art que de finesse. Que pensa-t-ilde tant d'efforts, de tant de séductions employées pour une pareille cause lorsque, touchant à ce jour qui devait être pour lui le dernier des jours, prêt à paraître devant Celui qui juge les justices mêmes, il ne vit plus devant lui que la mort et l'éternité ? Ah ! il pleura, il gémit sur les égarements affreux qui venaient de souiller la fin de sa carrière, d'une carrière commencée, ce semble, sous de meilleurs auspices; il rétracta ses coupables erreurs, ses impies serments, sa funeste intrusion ; il en demanda pardon à Dieu et à l'Eglise, sio^na un écrit dont nous sommes 7îous-mêînes, en ce moment, les fidèles dépositaires, puis succomba victime de cette même cause qu'il avait servie avec autant de zèle que de moyens ' »
Le jugement qui condamnait à mort l'évêque constitutionnel de Lyon déclarait ses biens acquis à la République. Tout ce que possédait Lamourette fut donc mis aussitôt sous séquestre. Les héritiers naturels, neveu et nièce du condamné, dont les hardes et effets se trouvaient encore dans l'appartement qu'occupait leur oncle, n'' 31 place de la Raison, réclamèrent ce qui leur appartenait en propre. Ils
I. En 181 9 ou 1820, le Journal intitulé : La Chronique rfligieuse, ayant osé prétendre que la Rétractation de Lamourette était apocryphe, M. Linsolas crut devoir prendre la plume pour répliquer. Il fit insérer dans VAmi itc la Religion et itu Roi la déclaration de Lamourette et, usant des preuves que nous avons données, il en défendit victorieusement l'authenticité.
PROCÈS ET MORT DV. LAMOURETTE — SA RÉTRACTATION llj
usèrent de leur droit; mais ce qui est impardonnable, c'est qu'ils manifestèrent ce droit avec des réflexions qui décèlent une noire ingratitude : « Les infortunés neveu et nièce d'Adrien Lamourette
viennent d'être informés de la destinée de leur oncle. Ils respectent, disent-ils, le motif pour lequel la République a disposé de sa vie et, bien loin de s'aflîiger de sa perte, ils s'efforcent d'étouffer au fond de leurs cœurs tout sentiment naturel à son égard par la pensée que les plus grands sacrifices ne doivent rien coûter lorsqu'ils sont nécessaires au salut de la patrie. Dès qu'un citoyen est nuisible dans un État, il est indigne d'exister. Or, les organes de la sûreté publique ayant reconnu que l'évêque de ci-devant Lyon avait trahi la cause de sa patrie, il a donc été justement condamné. Mais ses neveu et nièce, pour avoir eu un oncle prévaricateur, n'en doivent pas pour cela être proscrits ni exclus de la protection des lois. Depuis que la France est régénérée, la raison a voulu que la tache d'un crime ne sortît point de la sphère de l'individu qui l'a commis : si donc une personne n'a d'autre tort aux yeux de sa patrie que celui d'avoir appartenu à la famille d'un être proscrit et disgracié, elle ne peut, par là même, avoir perdu aucun de ses droits à la qualité de bon citoyen )). D'après ces considérants « et à cause de l'état d'indigence où ils se trouvent plongés... éloignés comme ils le sont de plus de 1)0 lieues de leur pays natal », Joseph Lamourette, l'ancien vicaire épiscopal et sa sœur Elisabeth réclamaient « la justice et l'humanité des membres de la Commission Temporaire », et les suppliaient instamment de leur rendre leurs bardes et effets. Rien n'excuse pareille requête, ni la misère, ni l'abandon. Une seule explication peut être donnée : la Terreur avait tout paralysé, tout atrophié, le cerveau des hommes et même aussi leur cœur \
Avant de terminer ce chapitre, qui n'est certes pas un hors-d'œuvre, deux mots sur l'exécution, à Paris, de Henriette- Françoise-Michel,
I. La lettre est du 6 pluviôse (25 janv. 1794). Le 23 nivôse, an IV, mainlevée du séquestre est accordée. Un arrêté permet « de rechercher, dans les Dépôts, les effets de cette succession. Les effets trouvés, on refuse au citoyen Mallebay, fondé de pouvoir des héritiers, la faculté de' retirer les effets. Il faudra une nouvelle autorisation du Directoire. L'autorisation fut enfin accordée le 27 vendémiaire, an V. Le reçu des effets est signé : Mallebay, 25 brumaire, an V. (Arch. de l'Hôtel de Ville, Ps.)
2l8 YVES-ALEXANDRE DE MARBEUF
veuve de Jacques-Ange de Marbeuf, belle-sœur de l'Archevêque de Lyon, condamnée à mort par le Tribunal révolutionnaire le 17 Pluviôse* (5 févr. 1794). Madame de Marbeuf fut victime de la vengeance de deux régisseurs ou fermiers qu'elle avait chassés et pour cause. Ils la dénoncèrent et, avec elle, le nouvel intendant qui les avait remplacés. Madame de Marbeuf fut accusée d'avoir défoncé ses propriétés pour en tirer de la pierre et d'avoir semé de la luzerne, alors qu'elle aurait dû faire produire sa terre en grains; d'avoir accaparé du riz, de l'huile, du savon, de la laine, du coton, du cuivre, du fer, du plomb. On avait trouvé chez elle 1.500 Hvres de plomb et 1.800 de cuivre, 20 milliers de fer, des planches, un tonneau de riz, 50 tombereaux de pommes de terre, 20 milliers de foin, 16 pièces de vin. De là à dire qu'elle amassait pour les Autrichiens et les Prussiens, qu'elle faisait engraisser des volailles pour les bien traiter, la calomnie avait beau jeu. En vérité, le plus grand crime de M"'^ de Marbeuf était de posséder deux neveux émigrés : le comte du Luc et le comte de Déranger. Ils avaient épousé les deux nièces de M"'^ de Marbeuf, fille de la maréchale de Levis. On lui reprocha aussi d'avoir, avant le 10 août, retiré chez elle des prêtres réfractaires; d'avoir encore, deux jours après le 10 août, donné asile à un Suisse échappé au massacre, de l'avoir gardé plusieurs jours et fait partir de nuit, sous un déguisement, après lui avoir remis cinquante livres. La dénonciation ne tenait pas debout : M"'^ de Marbeuf la réduisit à néant dans le long Mémoire qu'elle fit imprimer pour sa défense. Elle dut à son immense fortune, que la Nation convoitait, de gravir les marches de l'échafaud. Jacques-Ange de Marbeuf, frère de l'Archevêque, n'avait jamais eu d'enfants d'Henriette-Françoise-Michel.