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CHAPITRE XVII

Décret de la Convention contre la Ville de Lyon. — Les démolitions. — Commissions Militaire et de Justice populaire. — Lettre de Dorfeuille. — Fête de l'âne et apothéose de Chalier. — La cathédrale devient le Temple de la Raison. — Les Commissions Temporaire et Révolutionnaire. — iMotifs des condamnations — Prisons de l'Hôtel de ville, de Roanne, de Saint-Joseph, des Recluses. — Secours religieux aux prisonniers. — Extirpation du fanatisme. — Caractéristique du martyre. — Décision du Conseil de M. de Marbeuf concernant les réponses à faire aux juges. — Horribles hécatombes. — Supplice de M. de Castillon, vicaire général.

Du 9 octobre 1793 au 5 avril 1794 (16 germinal), c'est-à-dire du jour où se fit la reddition de la Ville au jour où cessèrent les travaux de la Commission révolutionnaire, la Convention poursuivit de ses vengeances les habitants de Lyon, coupables, à ses yeux, du crime de contre-révolution. Elle émit le décret suivant :

« I. — Il sera nommé par la Convention nationale, sur la présentation du Comité de salut public, une Commission extraordinaire, composée de cinq membres, pour faire punir militairement et sans délai les contre-révolutionnaires de Lyon.

{( IL — Tous les habitants seront désarmés : leurs armes seront sur le champ distribuées aux défenseurs de la République ; une partie sera remise aux patriotes de Lyon qui ont été opprimés par les riches et les contre-révolutionnaires.

« III. — La Ville de Lyon sera détruite : tout ce qui fut habité par le riche sera démoli; il ne restera que l'habitation du pauvre, les habitations des patriotes égorgés et proscrits, les édifices spécialement consacrés à l'industrie et les monuments réservés à l'humanité et à l'instruction publique.

« IV. — Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République. La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de Fille- Affranchie.

« V. — Il sera élevé, sur les ruines de Lyon, une colonne qui attestera à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville avec cette inscription : « Lyo?i fit la guerre à la liberté ; Lyon nest plus )) .

La réalisation de ce plan, dicté, le croirait-on, par des français, exécuté par des français, pour anéantir une des plus belles villes de France, ne se fera pas attendre.

Le 26 octobre, le paralytique Couthon, le plus influent des Représentants du peuple en mission à Lyon, se fit transporter à Bellecour. Là, en présence des jacobins qui exultent, il lit le décret de la Convention et, s'armant d'un marteau, il frappe de trois coups la maison de Cibeins en criant par trois fois : « Vive la République ! » Puis le cortège se rend au château de Pierre-Scyse pour recommencer la même cérémonie. Tout peut tomber désormais sous la pioche de démolisseurs embrigadés et grassement payés; on emploie à l'œuvre néfaste les femmes et même les enfants ; les comités révolutionnaires de chaque quartier fournissent les pics, les marteaux, les haches, les brouettes, les tombereaux. On ne rencontre partout que ruines. On consacra quatre "cent mille livres par décade aux démolitions. Ainsi des millions furent dépensés pour cette œuvre de haine.

Il fallait aussi du sang. Lyon pour le Rhône, Leurs pour la Loire, seront les centres de répression.

Deux Commissions furent instituées ; une Commission militaire pour juger les Lyonnais qui avaient pris les armes contre la Convention ; une Commission de justice populaire pour punir ceux qui, sans avoir porté les armes, avaient cependant pris part au mouvement insurrectionnel.

La Commission militaire eut à juger 176 personnes : elle en envoya cent à la mort. Deux des condamnés intéressent l'histoire religieuse.

Benoît-Nizier Servier était curé de Saint-Georges et premier

vicaire épiscopal de Lamourette. Interrogé sur les fonctions qu'il avait occupées dans Tarmée, il répondit : « J'étais chargé de payer les troupes en qualité de quartier-maître. » Rien dans son interrogatoire ne prouve qu'il ait porté vraiment les armes. On le fusilla le 29 octobre.

Jean Pâturai, natif de Leigneux (Loire), était maître de conférences au séminaire, lorsque Jolyclerc et ses constitutionnels en chassèrent les sulpiciens. Pâturai se mit à la tête de l'opposition qui s'éleva contre les intrus, et justifia ses maîtres, calomniés, dans une lettre écrite au journal. Il se déporta, en 1792, et alla recevoir les ordres à Fribourg. Ramené par son zèle, il évangélisa les montagnes de la Loire. Il revint à Lyon avec les troupes de Montbrison et s'employa au ministère durant le siège. Comme le commandant de Montbrison voulait le contraindre à porter les armes, il refusa ouvertement et obtint gain de cause. Ses juges, qu'il ne put persuader de sa qualité de prêtre, l'envoyèrent au poteau d'exécution avec un écriteau qui portait : « Pâturai, diacre du culte romain, fanatique et conspirateur. » Un des juges tenta de lui insinuer que, s'il prêtait serment à la Constitution civile, il éviterait la mort. Pâturai s'y refusa. Quelques instants avant de marcher au supplice, il écrivait à sa tante : « . . . Je suis heureux de mourir pour ma foi ! . . . Vive la Religion! Dieu me fait la grâce de mourir pour elle! » (11 novembre) ^

La Commission de justice populaire était installée, comme la précédente, au palais de Roanne. En cette qualité, puis sous le nom de tribunal révolutionnaire à partir du 21 novembre, elle prononça cent trei:(e condamnations à mort; elle mit en liberté vingt-cinq prévenus et en condamna onze ci la détention, durant la guerre, et à des amendes. Au nombre des relaxés se trouve Lassausse, prêtre, vicaire épiscopal de Lamourette. L'ombre de Chalier dut le garantir : c'était lui qui avait assisté le célèbre terroriste au moment de son exécution.

Quatre condamnés à mort étaient ecclésiastiques : MM. Chouillaguet (28 octobre), Fréminville (16 nov.), Ferrand (26 nov.), Dunand (29 nov.).

I. Relation d'Hyldebrand (M. Piron). Document original. Jean Pâturai avait, comme missionnaire, adopté le pseudonyme de Dumaret.

Mais les deux Commissions militaire et de justice populaire n'étaient au fond qu'un tribunal relativement bénin. Dorfeuille président de la dernière, écrivant le 4 décembre à la Convention, laisse pressentir que de plus horribles hécatombes se préparent : « Je vous envoie, dit-il, la seconde liste des guillotinés de Commune Affranchie : le nombre total, jusqu'à ce jour, est de 113. La Convention nationale verra sans doute avec plaisir l'activité que le tribunal a mise cà venger les mânes des patriotes égorgés dans cette nouvelle Sodome. Un plus grand acte de justice se prépare. Quatre ou cinq cents révolutionnaires, dont les prisons sont remplies, vont expier ces jours-ci tous leurs crimes : le feu de la foudre en purgera la terre d'un seul coup. Puissent tous leurs semblables, foudroyés en un instant comme eux, être un grand exemple à l'univers! Puisse le mouvement électrique se communiquer partout ! Puisse cette fête imprimer partout la terreur dans l'âme des scélérats, et la confiance dans le cœur des républicains ! Je dis fête : oui, fête est le mot propre, car lorsque le crime descend au tombeau, l'humanité respire, et c'est la fête de la vertu : vive la République ! vive la Convention ! »

Avant de jeter un regard sur les scènes sanglantes dont Lyon fut le théâtre, il convient de mentionner deux orgies sacrilèges : celle de la fête de l'âne, ou apothéose de Chalier, et la prise de possession de la cathédrale comme temple de la Raison.

M. Linsolas décrit longuement la fête dite de l'âne qui fut suivie de l'apothéose de Chalier. Il suffit de rappeler en quelques traits l'horrible parodie. Le 10 novembre, au son des cloches et au bruit du canon, un immense cortège part de Bellecour; dans le cortège figurent des groupes de femmes couronnées de fleurs et vêtues de robes blanches. Quatre jacobins portent, sous une sorte de dais, le buste de Chalier. Derrière le buste, un clubiste revêtu d'une aube blanche serrée par un cordon tricolore marche portant une mitre sur la tête et une crosse dans la main. Il précédait pompeusement un âne couvert d'une chape et des insignes pontificaux. Une mitre était fixée sur la tête de l'animal, un calice pendait à son cou, et à sa queue était attaché un missel et le livre des Évangiles. Les Représentants du peuple fermaient la procession. Aux Terreaux, CoUot d'Herbois et Fouché invoquèrent les mânes de Chalier et

jurèrent de le venger dans le sang des aristocrates. Les discours terminés, on jeta dans les flammes le missel et les Evangiles, on fit boire l'âne dans le calice. Un violent orage qui survint empêcha d'autres profiinations. On porta le buste de Chalier à l'Hôtel de ville pendant que les jacobins se réfugiaient dans l'église Saint-Nizier, dont ils illuminèrent l'intérieur. La pluie ayant cessé, on fut chercher le buste de Chalier qui, déposé sur l'autel majeur, reçut les hommages de l'adoration la plus ignoble et la plus stupide '.

Cette date du lo est encore celle du pillage et de la fermeture des églises constitutionnelles.

Sur la fin de novembre eut lieu l'inauguration du Temple de la Raison. Ce fut une simple prise de possession de la cathédrale Saint-Jean par les sections et les Représentants du Peuple. Dans le cortège, une femme joua peut-être le personnage de la Raison; il y eut dans la cathédrale des discours et des hymnes en l'honneur de la Raison ; mais des motifs sérieux poussent à croire que tout se borna à ces impiétés : on ne fit pas de culte idolâtrique, bien que M. Linsolas, mal informé par ses catéchistes qui interprétèrent avec exagération certains détails de mise en scène, prétende le contraire. La fête de la Raison toujours annoncée, toujours à grand frais préparée, toujours attendue et remise, n'eut pas lieu. Les procès-verbaux des séances des Corps municipaux en fournissent une preuve certaine ^

Les Représentants du Peuple avaient établi à Lyon, le lo novembre, une Commission temporaire de surveillance républicaine, composée de vingt membres : dix membres devaient former la Commission permanente de Lyon; les dix autres constitueraient la Commission

1. Le souvenir de cette orgie est conservé : 1° par une médaille en bronze de forme octogonale : le musée de Lyon en possède un rarissime exemplaire. Voir dans Gonon (Bibliogr. no 1450) la description de cette médaille; 2° par une terre cuite de Chinard représentant un homme aux formes athlétiques qui foule sous ses pieds des insignes religieux. Il tient sur une main un génie de la Raison qui le couronne. Autour du socle de la statue, se déroule, finement travaillée, la procession de l'âne. (Voir Setu. relig. de Lyon, 1894, p. 461). M^e des Echerolles dans son Journal, Quelques années de ma vie, raconte que Chinard, prisonnier aux Recluses, employait son temps à modeler en terre cuite le portrait de quelques prisonnières, et elle ajoute : « La petite statue de la Raison que je vis dans sa cellule fut plus tard la cause de sa délivrance. »

2. Voir Bulletin historique du diocèse de Lyon (juillet-août 1908).

ambulante qui parcourrait le département de Rhône-et-Loire. A ces derniers incombait la charge d'amener des victimes; aux premiers le soin de diriger les poursuites et de constituer les dossiers d'accusation.

Les pourvoyeurs se mirent en campagne. A Lyon les visites domiciliaires, hors de Lyon les missions, ne tardèrent pas de remplir les cachots. Le citoyen Fusil ira ravager Montbrison, Saint-Etienne et les montagnes de la Loire. Vauquoy épouvantera le Dauphiné; Jourdan, l'Ain et les campagnes qui longent la Saône. La Commission temporaire tiendra ses séances jusqu'à la fin de mars 1794.

Mais il fallait une apparence de tribunal pour prononcer les sentences de mort, tribunal qui fasse beaucoup de besogne et très vite, sans scrupule comme sans entrailles, pour qui « l'indulgence soit chose atroce et la clémence un vrai parricide ». — L'armée révolutionnaire « composée, dit Taine, de 2 . 000 coquins et brigands » étant entrée à Lyon, les Représentants du peuple n'hésitèrent plus, et le surlendemain (arrêté du 27 nov.) ils établirent la Commission révolutionnaire, vrai Tribunal de sang, chargé de juger révolutionnairement. Car « l'exercice de la justice n'a besoin d'autre forme que l'expression de la volonté du Peuple; cette volonté, énergiquement manifestée, doit être la conscience des juges; presque tous ceux qui remplissent les prisons ayant conspiré l'anéantissement de la République. . . ils sont tous hors la loi : leur arrêt de mort est prononcé ».

Avec de tels principes directifs, on peut s'attendre à toutes les horreurs. La Commission siégea à l'Hôtel de ville. Elle devait être composée de sept membres. En réalité elle n'en compta que cinq : Parrein, président, Corchand, Lafaye, Brunière et Fernex. Deux de ces juges, Lafaye et Brunière, inclinaient à l'indulgence; les trois autres furent impitoyables. Ils siégeaient revêtus d'un costume militaire en drap bleu, avec épaulettes, et le sabre au côté. Leur chapeau était surmonté d'un panache rouge ; ils portaient au cou un ruban tricolore auquel était suspendue une petite hache en acier brillant.

Les sous-sols de l'Hôtel de ville servirent de prison. Au coin de la place des Terreaux et de la rue Puits-Gaillot était la bonne cave; on y mettait ceux qui devaient être élargis. A l'angle de la place et de la rue Lafont était la mauvaise cave d'où les condamnés ne sortaient que pour le supplice.

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On enferma dans les prisons et on traduisit devant les juges pour les raisons les plus injustes ou les motifs les plus futiles. Toute personne qui avait contribué aux frais du siège — et il n'avait pas été possible de se soustraire à l'impôt exigé — méritait le dernier supplice. Les prêtres sont condamnés pour cela seul qu'ils rappellent l'idée de religion. Des pompiers sont exécutés parce que, durant le siège, ils ont travaillé à arrêter les incendies. Le propriétaire devenait lui-même criminel pour avoir préservé du feu sa maison; le maréchal pour avoir ferré gratis les chevaux des rebelles; le batelier pour avoir passé d'une rive à l'autre les soldats lyonnais ; le cabaretier pour avoir refusé d'enivrer les clubistes. Une pauvre marchande de poisson paya de sa tête la malheureuse idée qu'elle eut un jour de molester un patriote. Ni le sexe, ni l'âge, ne trouvèrent grâce devant ces assassins à face de juges. Des jeunes gens de dix-sept ans, une jeune fille du même âge, Marie Adrian, des octogénaires, des femmes venues de Montbrîson pour accompagner leur mari, un chirurgien de l'hôpital, lequel a cependant soigné assiégés et assiégeants, sont frappés de condamnations à mort et exécutés.

Les prisonniers étaient enfermés de la foçon la plus lamentable. Un rapport de Mermet, médecin des prisons (lé nivôse-é janvier 1794), indique l'horrible état dans lequel se trouvent les détenus : « Les caves de l'hôtel commun, au-dessous de la Mairie, recèlent une trop grande quantité de prisonniers : entassés les uns sur les autres, plongés dans la malpropreté, la vermine et l'humidité, enveloppés d'un gaz méphitique produit par le défaut d'air ou sa mauvaise qualité qu'aucun procédé physique ne saurait corriger, par les miasmes qui émanent des corps et des baquets, ils tombent tous malades. Ici ce sont des taches livides ou des pustules sur la peau ; là, des maux de gorge ou des affections de poitrine; ceux-ci ont des étourdissements ou des douleurs; ceux-là, la fièvre; tous en général crient : « Nous étouffons, qu'on nous donne la mort ou qu'on nous donne de l'air. » D'après cela, il n'est pas douteux, citoyens-juges, que si vous les laissez plus longtemps dans l'état actuel, il ne survienne, dans les caves, une maladie contagieuse pestilentielle, capable d'infecter toute la ville. Pour prévenir ce malheur, ordonnez la translation de quelques-uns de ces détenus. Par là vous acquerrez des droits

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à la reconnaissance des amis de la liberté, par là vous conserverez les jours de l'innocent qui peuvent encore être utiles au service de la République » \

Jusqu'au i8 novembre, il fut permis aux prisonniers de se fliire apporter leur nourriture du dehors. Le Directoire considérant « que l'aristocratie de ce département montre encore sur son front radieux la marque de l'ancien régime, et qu'elle ose insulter à l'égalité jusqu'au fond des cachots où elle jouit de tous les délices d'un vie qui n'annonce point le remords, décide : qu'à compter de ce jour, tous les détenus seront nourris et couchés de la même manière. Pour tout aliment, il sera fourni à chacun : de l'eau fraîche, deux livres de pain par jour et, pour leur coucher, quinze livres de paille par décade ^ ». Par suite de la rapacité des concierges, l'arrêté n'ayant été qu'imparfaitement exécuté, le conseil municipal nomme deux de ses membres « qui choisiront des économes pour distribuer aux prisonniers une nourriture égale, aux frais des gens riches qui seront détenus. Les commissaires feront établir, dans les prisons, des marmites pour la nourriture des détenus (12 décembre) ' ». Le pain de la prison — si l'on doit lui donner ce nom — était si mauvais qu'on ne pouvait le supporter. « Une lourde pâtée, mêlée de son et de paille longue comme le doigt entre deux croûtes fort dures, le composait ». Il n'était distribué que tous les deux jours. « On donnait tous les dix jours de la paille prétendue fraîche. Chaque personne en recevait un clin : on nommait ainsi ce qu'on peut tenir dans les deux mains. Ce peu de paille était bientôt broyé par l'usage qu'on en faisait; aussi les femmes pauvres réunissaient-elles plusieurs clins ensemble pour en faire une couche moins dure. »

A Roanne, à Saint- Joseph , aux Recluses, il resta possible aux détenus de se procurer, à prix d'or, quelques soulagements. Point de fenêtres dans la prison Saint-Joseph : une simple petite grille à la porte d'entrée, et il fallait y passer la nuit. Les araignées, ajoutant chaque jour aux travaux héréditaires, y avaient tissé une toile qui s'abaissait à plus de la moitié de la chambre, comme une voûte

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