Salomon de la Chapelle, loc. cit., p
fût arrivée et alors, comme pour se reposer, il allait s'étendre sur une sorte de lit formé de planches inclinées à la suite les unes des autres. Il occupait la planche du milieu de ce lit de camp. Deux pénitents s'étendaient à sa droite et à sa gauche. Le prêtre dévoué les confessait, et de même les autres. M. Linsolas, parlant de ce prêtre si ardent, rapporte qu'en une seule fois, il lui fit demander, par M. Mayol de Lupé, quarante déjeuners. C'était le mot convenu pour avoir des hosties consacrées. Le lendemain de cette demande, M. Linsolas remit à un diacre, habillé comme les sans-culottes, et dont c'était le ministère, les quarante hosties saintes. Conduit par le guichetier, le diacre faisait appeler le prisonnier qui lui avait été désigné — c'était toujours un prêtre — il causait avec lui quelque temps de choses vulgaires ou de politesse et, sur la fin de l'entretien, sous prétexte de lui donner du tabac, il lui remettait une tabatière réservée pour y renfermer des hosties consacrées, et qu'on avait bénite à cet effet. — Sur le passage des condamnés se rendant au supplice, il y eut toujours des prêtres pour leur donner une dernière absolution, soit à l'entrée du pont Morand, soit aux Terreaux.
La Commission révolutionnaire de Lyon ouvrit le Ciel à un grand nombre de martyrs.
Dans son Instruction du 26 brumaire, lé novembre 1793, adressée aux autorités de Rhône-et-Loire, aux municipalités de la campagne, aux comités révolutionnaires, la Commission temporaire avait tracé un plan d'extirpation du fanatisme : « Les prêtres sont les seules causes des malheurs de la France : ce sont eux qui, depuis treize cents ans, ont élevé par degrés l'édifice de notre esclavage, l'ont orné de tous les colifichets sacrés qui pouvaient en dérober les défauts à l'œil de la raison et à la faux de la philosophie ; ce sont eux qui ont asservi l'esprit humain sous leurs imbéciles préjugés et qui, pour comble d'infamie, ont sanctifié, par leurs impostures, les erreurs dont ils ont enivré les siècles. Il est évident que la Révolution, qui est le triomphe des lumières, ne peut voir qu'avec indignation la trop lente agonie de cette poignée de menteurs. »
La Commission révolutionnaire aura pour tnche d'accélérer cette trop lente agonie et, dès lors, prêtres et catholiques fidèles se verront,
en face du tribunal de sani^, dans l'obligation de confesser leur foi et de choisir entre l'apostasie ou le martyre. Faire le serment à la Constitution civile du clergé, constitution solennellement condamnée, livrer volontairement ses lettres de prêtrise alors qu'elles sont demandées en signe de déprêtrisation, c'est l'apostasie extérieure; de même nier ouvertement un des dogmes de la foi. De ceux qui prêtèrent serment, ou livrèrent leurs lettres de prêtrise, ou firent des réponses entachées d'hérésie ou de schisme, si par ailleurs ils ne se trouvèrent pas coupables d'avoir porté les armes, travaillé aux redoutes, ou versé à l'emprunt obsidional, aucun ne subit la peine capitale. Ce principe posé et vérifié, tout prêtre qui devant le Tribunal se sera montré vrai prêtre, tout catholique, tout religieux ou religieuse, dont le motif de condamnation ne fut que la haine de la religion, devra être considéré comme étant mort pour sa foi.
Le Conseil de M. de Marbeuf donna aux prêtres et aux catholiques des décisions très nettes concernant les réponses qu'ils seraient tenus de faire aux questions posées par les juges :
« 1° Étant interrogé juridiquement si on est fanatique, il n'est pas permis de répondre : Je ne le suis pas. Ce serait trahir sa foi parce qu'on donnerait cà entendre aux juges (qui regardent comme synonymes fanatique et catholique) qu'on n'est pas catholique. Il faut répondre : « Je ne suis pas fanatique, mais catholique : je respecte l'ordre public et les lois, mais je suis toujours attaché à la religion de mes pères. »
« 2° Ceux qui demandent les lettres de prêtrise ne les exigent que par haine pour la religion et pour le sacerdoce, non dans la persuasion qu'on perd le caractère sacerdotal qu'ils savent bien ne pouvoir ôter, mais pour faire abjurer extérieurement les ministres de la religion. D'après cette fin bien connue, on ne peut ni les promettre^ ni les donner, ni les laisser sciemment donner sans réclamation, ni les faire donner. Ce serait se rendre coupable d'une apostasie extérieure de son état, et tous ceux qui auraient cette faiblesse sont soumis aux peines canoniques portées contre eux. »
« 3° D'après la fin bien connue que se proposent ceux qui exigent les lettres de prêtrise, on ne peut pas répondre seulement qtion ne les a pas, quon les a perdues ou quelles sont brûlées,. m faire
toute autre réponse qui comporterait ce sens. Ce serait donner à entendre quon les livrerait si on les avait, et qu'on est par conséquent disposé à abjurer son état. Si les faits sont vrais, on est tenu d'ajouter qu'on ne peut pas les donner sans prévariquer \ »
Les vicaires généraux déclarèrent que les pouvoirs étaient retirés, sans autre avertissement, aux prêtres qui auraient simplement répondu quils n avaient plus leurs lettres de prêtrise, s'ils ne s'étaient pas rétractés dans les huit jours à dater de leur réponse.
Comment les prêtres, comment les catholiques vont-ils se comporter en face de l'obligation de confesser leur foi ? L'histoire de l'Eglise de Lyon, où vont s'écrire avec du sang de nouvelles pages, s'embellira de traits de vaillance et de piété qui ne dépareraient pas les fastes de ses premiers jours. Mais ce ne sera qu'à larges traits qu'il sera possible d'esquisser les nobles exemples de courage ; ils sont si nombreux ! Nous nous arrêterons plus complaisamment à certaines physionomies, laissant parfois quelques ombres qui ne mettront que mieux en valeur les portraits tracés.
Le 23 novembre, Collot d'Herbois avait écrit à Robespierre : « Il me tarde que tous les conspirateurs aient disparu... Plusieurs fois vingt coupables ont subi la peine due à leurs forfaits le même jour ; cela est encore lent pour la justice du peuple qui doit foudroyer tous ses ennemis à la fois, et nous nous occupons à forger la foudre ^. » Le mot énigmatique de « foudre » désignait un nouveau genre de supplice.
Le 4 décembre, soixante détenus, dont onze étaient mineurs, furent condamnés à mort. On les lia deux à deux à une corde et on les conduisit à l'extrémité du pont Morand. Quand ils eurent été placés entre deux fossés, creusés la veille pour leur servir de tombe,
1. La décision trouva des contradicteurs. Qiielques-uns prétendirent « que la religion catholique n'étant pas un fonatisme, l'on pouvait se contenter de répondre : « Je ne suis pas fanatique. » Le vicaire général fit observer à ces théologiens, dans une lettre qu'il leur adressa, que lorsqu'on était interrogé par un tribunal, on devait répondre « dans le sens que les juges interrogeaient, et dans le sens qu'ils donnaient à leurs paroles : que la proposition contradictoire avait été condamnée par Innocent XL Or le sens évident et public que les juges donnaient au mot fanatique était celui de catholique, puisqu'ils n'interrogeaient ainsi qu'en haine du catholicisme qu'ils regardaient comme un fanatisme » (Mémoires de M. Linsolas).