Rapport de Courtois, p. 87 bis
on amena trois pièces de canon chargées à boulet. De chaque côté se tenaient les dragons de Lorraine, sabre au poing pour achever les mourants. Les condamnés firent preuve de la plus grande vaillance et entonnèrent le chant des girondins. Le canon interrompit cet hymne de guerre. A la première décharge, vingt tombent pour ne plus se relever ; les autres, blessés seulement, se redressent à demi ; quelques-uns sont demeurés debout. En hâte on recharge les pièces, à mitraille cette fois, et on fait feu ; quelques condamnés survivent encore. Les dragons durent les achever. Au nombre des malheureuses victimes se trouvaient deux prêtres : Joseph Raynaud, prêtre constitutionnel, curé de Savigny; Jacques Dubost, dit de Cursieu, ci-devant abbé. Tous deux avaient pris part à la défense de Lyon.
A la nouvelle de l'horrible hécatombe, des femmes, épouses, mères, filles de prisonniers, gémissantes, en deuil, accoururent en foule à l'Hôtel de Ville qui était gardé par des pièces d'artillerie. Devant les menaces de mort, elles durent se retirer. Deux d'entre elles « distinguées, dit Collot d'Herbois, par leur parure très riche et leur audace ». furent arrêtées et condamnées à être attachées pendant six heures aux montants de la guillotine et cela « pour avoir essayé d'attenter à la vertu des Représentants du peuple » . Ces derniers, pour étouffer les murmures et préparer les esprits à l'exécution plus affreuse encore qui allait suivre, firent afficher une proclamation menaçante dont le ton cynique fait frémir : « On effraye votre imagination de quelques décombres, de quelques cadavres qui n'étaient plus dans l'ordre de la nature et qui vont y rentrer... Les Représentants du peuple resteront impassibles dans l'accomplissement de la mission qui leur a été confiée. Le peuple leur a remis entre les mains le tonnerre de la vengeance : ils ne le quitteront que lorsque tous ses ennemis seront foudroyés. Ils auront le courage énergique de traverser les vastes tombeaux des conspirateurs, et de marcher sur des ruines, pour arriver au bonheur des nations et à la régénération du monde. »
Ils eurent en effet « le courage énergique » dont ils faisaient état. Le lendemain, 5 décembre, deux cent quarante-huit détenus de la prison de Roanne sont conduits à la Commission révolutionnaire. Ils défilent l'un après l'autre devant les juges qui se bornent à constater leur identité d'après les listes fournies par la Commission tem-
poraire. Après cette formalité, ils sont conduits sur la place des Terreaux et rangés en demi-cercle au bas du perron. La Commission apparaît au balcon de l'Hôtel de ville et fait lire la sentence. Quarante seulement sont déclarés innocents. Les deux cent huit autres, condamnés à mort, essayent de protester et réclament un jugement régulier. Le bruit des tambours couvre leurs voix. Environné par la force armée, le triste cortège est, par le pont Morand, poussé vers les Brotteaux.
Le champ de mort a été changé : la colonne se dirige dans une prairie longeant le chemin de la grange de la Part-Dieu. Les condamnés ont les mains liées derrière le dos : leurs liens sont attachés à un long câble retenu de distance en distance aux arbres d'une longue allée de saules. Un piquet de soldats est placé à quatre pas de chaque condamné, car on a abandonné le canon comme n'étant qu'un maladroit pourvoyeur de la mort. Au signal, tous les fusils partent à la fois. Quand la fumée de la poudre se fut dissipée, on se trouva en présence d'une atroce boucherie : des malheureux ont un bras brisé, d'autres la mâchoire fracassée ; les plus heureux furent les morts. « Achevez-nous ! » criaient les agonisants. Les voix lamentables retentirent longtemps, tant était grand le nombre de ceux qu'il fallut achever. M. Nolhac, dans ses Souvenirs, raconte que pendant la nuit on entendit encore, aux Brotteaux, des cris de douleur, et que le lendemain, au point du jour, les fossoyeurs durent assommer, à coups de pioche, quelques suppliciés qui respiraient encore; il ajoute même que plusieurs furent inhumés avant d'avoir rendu le dernier soupir \
Un des prisonniers était parvenu à s'échapper : il devait donc y avoir deux cent sept cadavres. On en trouva deux cent neuf, et on se souvint que, dans la cour de la prison de Roanne, deux commissionnaires avaient été, malgré leurs protestations, adjoints à la colonne : ils furent exécutés avec les condamnés. Au nombre des victimes étaient trois ecclésiastiques : J.-F. Tolance et Aimé Pascal, curé et vicaire de Thurins, condamnés comme rebelles ; — Antoine Perrier, religieux antonin, condamné à mort simplement comme (( prêtre réfractaire ».