‹ L'Église de Lyon pendant la RévolutionChapitre 125 sur 191 · I. Archives du Rhône. Dos. pers., série L · texte numérisé non relu

I. Archives du Rhône. Dos. pers., série L

dent l'interrogeait, lui insinua de répondre qu'il était ci-devant prêtre. « Je suis prêtre, répondit le vieillard, et je le serai toujours. »

Tout paraissait fini, et déjà Tabbé Dupleix croyait tenir la palme du martyre. Cependant l'un des juges travaillait à le sauver. Descendant à la cave de mort, et abordant le prisonnier avec intérêt, il essaya de le persuader de se tirer d'affaire par une lâcheté. Il l'exhorta donc à corriger ses réponses en disant qu'il avait parlé dans un moment de trouble et d'agitation. L'abbé Dupleix fut ainsi reconduit devant le tribunal. — « Ta tête varie sans doute quelquefois, lui dit Parrein. — Non, répondit le vieillard: ce que j'ai dit hier, je le confirme aujourd'hui. » Il n'en fallut pas davantage pour stupéfier les juges. On rapporte que celui d'entre eux qui avait essayé d'arracher le prisonnier à la mort, voyant venir à lui, éplorée et baignée de larmes, une personne qui avait osé recommander l'abbé Dupleix à sa bienveillance, lui dit avec admiration : « Ne pleurez pas sur le condamné : cest un saint '. »

Reconduit en prison, l'abbé Dupleix fut torturé par d'intimes angoisses. Il les avouait à un ami : ^( Il ne peut pas, dit-il, entrer dans mon idée de faire, si Dieu m'appelait au martyre, l'abandon de ma mère âgée de quatre-vingt-seize ans. » Il fit enfin ce suprême sacrifice, et ne s'occupa plus que du bonheur qui l'attendait. Devant sa sœur affligée, il ne sut dire que cette parole : « Sois tranquille, je ne trahirai pas ma foi. » Il travailla activement à préparer à paraître devant Dieu ceux qui, comme lui, devaient aller à la mort.

La guillotine va rester au repos du 27 février jusqu'au 13 mars. Il n'y aura ce jour-là qu'une victime : Loys-le-Jeune, de son vrai nom François-Louis Vaucher.

Au 14 mars, le fleuve de sang reprend son cours un instant suspendu. Les prisons ont reçu des prévenus envoyés de Roanne, Feurs, Montbrison, Boën : ce sont des complices de la révolte de Lyon et ils n'échapperont pas aux vengeances des jacobins. Le rédacteur du Journal l'annonce à ses lecteurs : « Ils sont donc bien dans l'erreur

I. Manuscrit Linsolas. Une note indique que tous ces détails furent envoyés, le lendemain de la mort, au vicaire o;énéral.

ceux qui s'imaginent que les vengeances nationales sont consommées à Commune-Affranchie, et qu'il est temps de remettre le glaive dans le fourreau ! Qu'ils apprennent enfin à se détromper, et qu'ils sachent que l'intention ferme de la Convention nationale et des Représentants du Peuple est de ne faire grâce à aucun coupable. L'Egalité, dont on a célébré la fête décadi dernier, s'indignerait de voir établir une distinction d'impunité fondée uniquement sur le triste avantage qu'ont eu les autres coupables à être présentés les premiers aux fers des lois. Mais la peine, plus tardive pour les derniers, n'en sera pas moins sûre et, comme cette classe d'hommes sera éternellement révolutionnaire, la Nation sera éternellement armée pour les frapper et pour les punir. » A la fête de l'Egalité on avait vu parader les membres des deux Commissions temporaire et révolutionnaire, suivis de deux exécuteurs de la vengeance nationale vêtus de rouge, ayant une grande barbe et les bras nus, portant, l'un la hache de la terreur, l'autre un fanion avec ces mots : La souveraineté du peuple est vengée. Ecrivant le 1 1 mars à la Convention, les Représentants du Peuple osent dire que, dans la fête de l'Égalité, le peuple s'est montré ravi à la pensée du sang versé : « Nous avons observé tous les mouvements; nous avons vu le peuple applaudir à tout ce qui portait un caractère de sévérité, à tout ce qui pouvait réveiller les idées fortes, terribles ou touchantes ; le tableau qu'offrait la Commission révolutionnaire, suivie des deux exécuteurs de la justice nationale tenant en main la hache de la mort, a excité les cris de sa sensibilité et de sa reconnaissance. »

M. de Marbeuf eut encore à déplorer la perte d'un de ses précieux collaborateurs, M. Pierre Bruyère, guillotiné à Peurs le 3 décembre 1793. Chanoine du chapitre de Montbrison, le nouveau martyr avait reçu pour le Forez des pouvoirs de vicaire général.

M. Bruyère fut envoyé dans les prisons de Montbrison par le district d'Ambert, après avoir été arrêté avec son confrère le P. Barberaud, récollet, connu sous le nom de Père Aimé, dans une jasserie de la commune de Roche. Le diacre Daval, qui les vit arriver dans la prison, en parle en ces termes : « M. Bruyère, dit-il, et le P. Aimé vinrent aussi, des prisons d'Ambert, encourager notre faiblesse. Après avoir beaucoup souffert dans l'enceinte d'un clocher, où ils restèrent

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pendant longtemps reclus, ces deux bons prêtres furent conduits à Sainte-Marie. Quelle fut notre consolation de recevoir, dans notre société, ces hommes dont le monde n'était pas digne et dont tout le mérite nous était si bien connu ! Quelle différence entre le clergé catholique et les prêtres qui, par le schisme, s'étaient révoltés contre l'Église ! Les premiers, sans jamais perdre de vue l'esprit de leur état, paraissaient modestes, recueillis, amis de la prière et de la méditation ; on les voyait réciter leur bréviaire ou leur chapelet, tandis que les autres passaient leurs journées dans la dissipation, jouaient aux cartes et ne donnaient, pour la plupart, presqu'aucun signe de piété et de religion. C'est ce dont j'ai été témoin pendant le temps de ma détention. »

De Montbrison, le chanoine Bruyère fut envoyé à Feurs avec MM. Molin, Carton, et quelques laïcs prisonniers. Une lettre du comité de surveillance de Montbrison adressée, le 27 brumaire, an II (17 novembre), au citoyen Dubien, accusateur public près du tribunal révolutionnaire de Feurs, le précéda de quelques jours; elle était ainsi conçue : « Frère sans-culotte, ce n'était pas assez que la maison de détention fût infectée par les rebelles et les gens suspects, il fallait encore qu'elle fût surchargée par le nommé Bruyère, ci-devant chanoine de la collégiale de cette ville, prêtre émigré et réfractaire, grand vicaire nommé par Yves de Marbeuf, commissaire, espion de l'ofiicialité contre les ursulines ci-devant et patriotes de cette ville, prédicateur, moteur du fanatisme, enrichi des dons pieux de ses

pénitents et pénitentes, en un mot franc hypocrite Il a pour

compagnon, dans la maison d'arrêt, un ci-devant récollet qui, malgré sa politique, n'est pas moins dévoilé pour un réfractaire à la loi du serment, sachant se déguiser en maçon pour aller administrer, dans

la maison de l'hôpital de cette ville Au nom de la patrie, purifiez

la ville et les prisons de ces deux individus qui commencent à renouveler la liste de leurs prosélytes, et appelez-les au premier instant auprès de votre tribunal... »

Le chanoine Bruyère avait donc une chaude recommandation. Il essaye de remettre les choses au point dans une requête qu'il adressa au tribunal de Feurs : « Il s'était rendu aux eaux d'Aix en Savoie avec la citoyenne de Meyran, entièrement impotente, et, le 8 juin 1792, il avait obtenu un passeport pour ce voyage. »

La personne qu'il accompagnait se trouvant très malade/il ne put l'abandonner et se vit dans l'impossibilité de rentrer à Montbrison le 9 octobre suivant, ainsi qu'il était convenu. Il fut alors dénoncé comme émigré. En arrivant à Montbrison^ il se hâta de protester et fit démarches sur démarches pour obtenir sa radiation. On ne voulut rien entendre ; depuis plusieurs années cependant il faisait le voyage d'Aix. Considéré, par suite de ce mauvais vouloir, comme émigré rentré, il fut réduit à se cacher pour éviter la déportation . Tout en se disculpant, M. Bruyère reste persuadé qu'il doit être classé dans le rang des prêtres insermentés. Aux questions que lui pose le tribunal, il répond avec une grande vigueur. Il n'a pas prêté le premier serment; bien qu'aimant la révolution, il désapprouve la Constitution civile du clergé dans la partie qui paraît séparer le prêtre d'avec le Pape. Il n'a jamais publiquement mal quahfié les assermentés et les intrus ; mais lorsqu'il a été consulté en particulier il a répondu d'après les impulsions de sa conscience. — A la demande : « Explique clairement quelles étaient les réponses que tu faisais; — le chanoine déclara : « Lorsqu'on me consultait sur le danger qu'il y aurait à communiquer avec les prêtres qui avaient prêté le serment, je répondais : « Il ne faut pas communiquer », attendu que, dans ma conscience, je les envisageais comme séparés de l'Église... Toutefois, j'ai attendu qu'on vienne me consulter pour déclarer mes principes; de caractère timide, et les circonstances étant difficiles, je jugeais prudent de garder le silence. » Ici, le chanoine fiiit le récit de son absence, et montre clairement qu'il n'a jamais eu l'intention d'émigrer. Il a écrit du Valais, où il s'était retiré quelque temps à l'arrivée des Erançais en Savoie, au président du district de Montbrison qui lui répondit « que sa justification entière exigeait un prompt retour ». Il était donc rentré; mais se trouvant en présence d'une municipalité nouvelle qui ne voulut rien entendre, il n'a pas prêté le serment de liberté-égalité ; on ne le lui a d'ailleurs pas demandé. Il ne nommera pas ceux qui lui ont donné asile. A la question : « Avez-vous clandestinement dit la messe ou rempli quelques fonctions sacerdotales? » le prisonnier répond : « Depuis mon retour de la Suisse, je n'en ai fait aucune ». Il aura plus tard des remords au sujet de cette réponse et, courageusement, il remettra toutes choses au point par une rectification. Il avoue avoir reçu

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deux OU trois lettres de prêtres émigrés, qu'il avait trouves en Suisse : ces lettres se bornaient ci un échange de civilités et à quelques paroles amicales '.

Ramené à la salle d'audience le 13 frimaire (3 déc), et après avoir entendu la lecture de son interrogatoire, le chanoine ajouta la déclaration suivante : « Je rougis d'avoir répondu que je n'avais pas rempli les fonctions du sacerdoce depuis mon retour. La vérité est que j'ai dit la messe très rarement et en secret, ne croyant pas que c'était contraire aux lois du royaume. J'ajoute que je n'ai pas été dans le cas de rendre beaucoup de services aux catholiques de Montbrison, attendu qu'il y avait assez de prêtres étrangers qui passaient à Montbrison et qui leur administraient les secours spirituels, et je n'ai cependant exercé aucune fonction depuis le mois d'avril. Signé : Bruyère, prêtre. » Le chanoine Bruyère était âgé de 50 ans.

Les tribunaux de Lyon et de Leurs envoyèrent h la mort cent trente-cinq ecclésiastiques, quatre religieuses, et plusieurs frères convers.

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